- Chapitre 1 -

Gueule de bois

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La lumière lui faisait mal aux yeux. Pourtant elle était douce, à peine filtrée entre deux lourds volets. Tony se retourna plusieurs fois dans son lit, pour mieux s'étirer. Ses muscles lui faisaient mal, courbaturés par un effort important. Il regarda rapidement sous les couvertures, au moins il n'était pas nu, il avait gardé les vêtements de la veille. Il tenta de se souvenir, sans succès. Sa tête lui faisait trop mal. Une infâme gueule de bois était en train de le consumer de l'intérieur. La dernière fois qu'il s'était senti ainsi, c'était le lendemain de sa fête d'anniversaire catastrophique. Il ordonna à JARVIS de lui préparer une aspirine, qu'il irait prendre dans la cuisine, une fois qu'il serait capable de sortir du lit.

Tony n'arrivait pas à aligner deux pensées cohérentes. Il ne se souvenait que difficilement du bar où il s'était installé pour une soirée, mais au moins il serait capable d'aller interroger le propriétaire plus tard. Il avait également une vague image mentale d'une femme magnifique, mais trop confuse pour mettre un nom sur sa tête couronnée de noir et d'or. Mais quelque chose manquait. Il n'arrivait pas à comprendre quoi, alors il abandonna un moment, avant de changer ses habits. JARVIS informa que Pepper avait tenté de le joindre plusieurs fois, mais qu'il ne s'était pas réveillé.

« Elle va me trucider ? Grogna Tony en ajustant son pantalon.

- Il y a de fortes chances. Souhaitez vous laisser un message ? »

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L'homme traîna difficilement ses pieds jusqu'à la cuisine, où le précieux médicament l'attendait déjà bien sagement. Il en recracha la moitié en constatant l'heure affichée sur l'immense pendule de la pièce. Elle indiquait 15h30, mais quelque chose le frappa encore plus. Le calendrier électronique ne s'était pas simplement avancé d'une journée, mais de deux. Il avait dormit pratiquement deux jours entiers. Sa tête le relança, une fois de plus. Tony se sentait mal, et l'horrible impression d'avoir oublié quelque chose d'important le tourmentait.

« JARVIS, je n'étais pas seul l'autre soir.

- En effet, Monsieur.

- Montre moi la vidéo surveillance, ne me cache rien. »

Tony se laissa tomber sur une chaise, tandis que JARVIS déployait un large écran face à son créateur. Il grimaça en se voyant à l'image, complètement avachi dans les bras d'une femme. Elle était plus grande que lui, et était tout bonnement... Canon. Il ne trouva pas d'autre mot pour la désigner. Ils s'étaient avancés ensemble vers la chambre, et pour Tony il était évident qu'à ce moment il n'avait plus toute sa tête. A sa grande surprise, l'inconnue se comportait vraiment bizarrement. Lassée de devoir le traîner, elle l'avait tout simplement porté, comme s'il ne pesait rien. Elle avait installé le corps sur un canapé, avant de se tourner vers la caméra qui l'observait. L'image se brouilla un instant, de lourds crépitements s'échappèrent des micros. La seconde d'après, elle avait disparu. Elle s'était littéralement évaporée.

« JARVIS, repasse ça au ralentit ! »

L'intelligence s'exécuta, comme toujours. Mais ça ne lui apporta rien. Elle disparaissait à chaque fois, comme si elle n'était jamais venue. Un bruit de respiration difficile glaça le sang de Tony. Il se voyait se relever, tout en gardant les yeux fermés, avant de se laisser tomber dans le lit. L'image sauta une fois de plus, et la seconde d'après, il y avait une couverture au dessus de lui.

« C'est quoi ce bordel encore, gronda Tony. JARVIS, niveau de sécurité maximal. Si cette personne peut disparaître comme elle veut, elle peut aussi se pointer sans carton d'invitation.

- En parlant d'invitation, Madame Pepper ne devrait plus tarder à venir. »

Tony eu du mal à déglutir. Il savait que sa compagne et associée ne serait pas de bonne humeur. Il consulta son téléphone mobile, pour constater qu'il avait une trentaine d'appels en absence de sa part, ainsi que de nombreux collaborateurs. Un appel attira cependant son attention. Il venait de... Bruce ? Qu'est ce qu'il pouvait bien vouloir ? Il ne s'en soucia pas plus que ça. Si c'était important, il devra rappeler.

« Combien de temps ?

- Elle sera là dans une heure et dix minutes. »

C'était largement suffisant. Tony devait comprendre ce qu'il s'était passé ce soir. Il enfila rapidement une courte veste noire, avant de se rendre à nouveau dans le bar de ses souvenirs. Il redoutait déjà ce qu'il allait découvrir, mais il se devait d'avancer.

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Sortir ainsi dans les rues apportait toujours son lot de surprises. Tout le monde était capable de le reconnaître, même dans une tenue aussi simple. Des enfants n'hésitaient pas à le poursuivre pour pouvoir lui serrer la main, et il devait avouer qu'il adorait ça. Rien que pour ça, il ne se baladait jamais sans un petit appareil photo à développement immédiat. Parfois des adultes réclamaient aussi une photo, et des signatures. Il se souvenait même qu'une fois une femme lui avait proposé de signer sur sa propre peau. D'ailleurs il l'avait revue quelques jours plus tard, l'encre de son crayon avait été remplacée par une encre définitive. Parfois il se sentait mal à l'aise, devant tant de fanatisme, mais il l'acceptait. Les plus attendrissants étaient certainement les petits marmots qui se baladaient avec un masque d'Iron Man, en criant des « Pew Pew Pew ! » dans sa direction. Alors des fois, il faisait semblant d'être touché, dans un faux mélodrame de mourant.

Vraiment, il les aimait. Une fois il s'était imaginé en avoir un, avec sa douce Pepper. Il n'avait pas d'idée de prénom, mais il le voyait déjà cavaler dans les couloirs d'une maison chaleureuse de campagne. Tony serait alors un papa poule, capable d'offrir toutes sortes de cadeau à son rejeton. Pepper serait agacée face à ça, mais les deux lui feraient un regard de chien battu, avant de retourner s'amuser ensemble.

Perdu dans ses pensées, Tony ne remarqua que trop tard qu'il avait déjà dépassé le bar depuis longtemps. Il fit demi tour, déterminé. Il avait même placé sa maison sous un niveau d'alerte maximal, pour prévenir toute intrusion. Avant de partir, il avait même emporté avec lui une lourde mallette. Elle contenait son dernier prototype d'armure ultra légère, et capable de se déployer sur lui en moins de dix secondes. C'était le minimum pour assurer sa sécurité.

L'odeur du bar lui retourna l'estomac. Une odeur d'alcool mélangé à de la sueur, de l'alcool fort et du parfum vulgaire, sans doute présent pour cacher le reste. La serveuse était encore là, et elle sursauta en entendant un léger raclement de gorge.

« M... Monsieur ! »

Sa peau semblait devenir plus blanche. Elle déposa son plateau avec précipitation, avant d'essuyer ses mains sur son petit tablier. Le patron la regardait d'un œil torve, caché derrière son comptoir. Elle devait avoir tout juste 16 ans, à en juger sa silhouette menue. Il haussa un sourcil, elle n'avait légalement pas le droit de travailler là. Mais il se promit de ne rien dire.

« Est-ce que tu saurais me dire ce qu'il s'est passé ici ? Tony commanda en même temps une limonade, faisant souffler le barman d'exaspération.

- Heu... Oui. Vous avez d'abord beaucoup bu au bar. Puis vous êtes allé là bas, sur la table.

- Qui m'accompagnait ? »

Le regard livide de la serveuse ne le trompa pas. Elle ne comprenait pas ce qu'il lui demandait, alors il insista un peu plus. Tony lui expliqua alors que la personne avec qui il était s'était aussi introduite chez lui dans la nuit. Elle secoua nerveusement la tête.

« Vous étiez seul, je m'en souviens. Vous vous êtes installé là, et... Vous vous êtes endormis, là comme ça. »

Elle mima une tête qui tombe sur une table. Seul ? C'était impossible. Il était certain d'avoir vu quelqu'un ce soir là. Le barman confirma les propos de son employée, tout en lui demandant de continuer à travailler si elle tenait à sa place dans le bar. Tony le foudroya du regard, avant de se plonger dans ses pensées.

« Je me souviens de quelque chose, tenta la serveuse. A un moment, vous...

- Oui ?

- Vous avez parlé tout seul, un client me l'a fait remarquer, et m'a demandé de ne plus rien vous apporter. La serveuse se mordit doucement la lèvre. Je lui ai dit de se mêler de ses affaires ! S'empressa d'ajouter la jeune fille, devant l'expression perplexe de Tony. »

Tony se tourna alors vers le fond de la salle. Quelque chose était encore en train de lui échapper, et il se sentait de plus en plus mal. Il tritura nerveusement sa mallette, avant de poursuivre son interrogatoire. Visiblement, il y avait eu quelques autres clients, mais personne n'était venu lui parler. Cela lui sembla d'ailleurs bizarre. Partout où il allait, il se faisait accoster, en particulier dans les bars : ses admirateurs savaient parfaitement que le milliardaire n'hésitait pas à payer de somptueuse tournées, pour peu qu'il soit de bonne humeur. Mais là, personne ne s'était intéressé à lui de la soirée. Un instant, il douta même de sa présence en ces lieux.

« En fait, vous ne parliez à personne, sauf à moi. »

Les joues de la serveuse s'étaient légèrement rougies. Et le barman la rabroua une fois de plus. Il était vieux et bedonnant, il n'avait pas l'air commode. Son regard était sévère, et il avait visiblement envie de frapper, célébrité ou non. Son œil droit louchait, rendant sa tentative d'intimidation parfaitement ridicule. Il croisa les bras, faisant remonter une poitrine graisseuse et peu élégante.

« Z'avez pas payé. J'en ai rien à foutre de qui z'êtes, mais faut payer vos boissons. »

Alors c'était ça, qui liait leurs langues ? Tony fouilla au fond de ses poches, pour en débusquer une carte dorée. Il attrapa l'appareil supposé la recueillir, posé sur le comptoir, y entra un montant à quatre chiffres, avant de valider son code. Le ticket s'imprima, avant de se faire arracher par le barman. Il le regarda rapidement, tout en affichant un sourire satisfait. C'était un homme mauvais, et ça Tony l'avait immédiatement calculé. Il glissa le ticket dans une poche encore plus sale que les autres, avant de laisser échapper un rire misérable.

« Ouais z'êtes tombé raide bourré sur la table, genre pendant dix minutes, j'sais pas. Le barman raclait souvent sa gorge. Puis z'avez commencé à beugler. Un nom à la con, j'sais pu quoi.

- C'est tout ?

- Nan. Z'êtes levé après, puis z'êtes barré sans m'payer. J'ai envoyé la p'tite, mais « pouf ».

- Quoi, « pouf » ?

- Pu rien. Pu personne dehors. Disparu. »

Les yeux de Tony s'écarquillèrent légèrement, mais il tenta de maîtriser la réaction. Ensuite les deux affirmèrent qu'ils ne savaient rien d'autre sur ce qui avait bien pu se passer. JARVIS avait su imprimer une photo de mauvaise qualité de l'inconnue, mais elle le resta pour tous les passants. Il regarda sa montre, il n'avait plus beaucoup de temps avant le retour de Pepper. Il grimaça en se mettant en marche, persuadé qu'il n'avait pas encore fait le maximum pour comprendre. Et il comprendrait, quitte à se prendre une fois de plus pour un espion international. Tony détestait ne pas comprendre, et ça c'était bien spécifique à la famille Stark.

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Quelqu'un bouscula sans délicatesse son épaule, le faisant se retourner. Tony scruta la foule, avant d'apercevoir quelque chose. Une femme, grande et mince. Le temps d'un battement de cœur, tout lui était revenu. Il s'était souvenu de ses cheveux, longs, noirs comme une volée de corbeaux. De sa démarche élégante, de son irrésistible robe verte, de... C'était quoi son nom ? Merde. Il ne se souvenait pas. Et elle était déjà loin. Il fallait la rattraper, c'était vital, viscéral. Tony bouscula de nombreuses personnes en se mettant à courir. La femme était encore visible, elle dépassait la majorité des autres piétons. Il cria plusieurs fois, mais personne ne s'en souciait. Mieux encore, ils ne semblaient pas la remarquer. Qui pouvait l'ignorer ? Elle ne recevait aucun regard, pas même celui d'un chien.

« Attendez ! Cria Tony tout en courant. Attendez ! »

Son souffle était déjà anarchique, mais il la rattrapait. Elle ne faisait que marcher, ses talons fouettant allègrement le sol à un rythme soutenu. Mais elle allait vite, trop vite peut être pour que cela soit réel. Une écharpe, longue et fine, pendait de son cou tout en battant son alléchante silhouette. Elle était là, à portée de main. Tony appela une fois de plus, mais tous l'ignoraient sans se soucier de lui. Alors dans un geste désespéré il tenta de refermer sa poigne sur le précieux tissu. Il ne rencontra que du vide, un vide qui lui fit mal, envahissant les tréfonds de son âme.

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Tony cligna des yeux, lentement, puis rapidement. Était ce son imagination ? Il n'avait pas bougé d'un centimètre. Il était là, immobile dans la foule. Quelques flash crépitèrent, et une personne lui demanda s'il allait bien. Il ne comprenait pas. Tony était pourtant certain de s'être jeté à la poursuite de cette inconnue, et était sur le point de l'attraper ! Puis il baissa les yeux. Il n'y avait rien dans ses mains, juste une sensation de froid. Sa gorge lui faisait mal, et il n'arrivait pas à oublier cette silhouette. Son téléphone sonna : c'était Pepper. Il décrocha fébrilement.

« Où étiez vous ? Dit Pepper, l'air visiblement affolée. Nous vous cherchions partout !

- C'est rien. J'suis en ville là. J'arrive dans quelques minutes. »

Tony avait entendu un soupir de soulagement. Elle ne lui en voulait jamais vraiment longtemps, et c'était une de ses grandes qualités, en plus d'être une formidable intendante. Il se dirigea à nouveau vers sa demeure, perdu une fois de plus. Il n'avait pas rêvé, il n'était pas fou, merde ! Mais impossible de comprendre. Tony baissa la tête, pour tenter de rassembler ses idées, agacé par la tournure des événements. Il perdait le contrôle, et c'était la plus terrible des sensations. Cette fois, il regagna sa demeure pour de bon, les mains dans les poches, et avec une Pepper totalement radoucie, du moins en apparence.

Tony relâcha son étreinte autour de la taille de Pepper. Il lui avait expliqué ce qu'il s'était passé, justifiant alors son absence prolongée. Pepper se mordit les lèvres, les yeux bas. Elle ne mettait pas sa parole en doute, mais le fait qu'il soit resté en contact si longtemps avec une autre femme ne la rassurait pas vraiment. Non pas qu'elle ne lui faisait pas confiance, mais rien que son apparence l'effrayait.

« Tony... Quelque chose ne va pas ? »


Le mot de l'auteur : Une sévère gueule de bois, et de franches hallucinations. Il n'est jamais bon d'abuser des plus belles choses, et nos deux héros risquent de payer le prix fort.

Accrochez vous, les ennuis commencent.

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