Disclaimer: Rule of Rose ne m'appartient pas

L'oiseau du bonheur

Il était une fois au Nord de Londres, dans le comté du Bedfordshire, aux alentours du village de Cardington, un orphelinat dont on pouvait savoir en lisant sur le panneau le précédant qu'il se nommait ''L'orphelinat du jardin des roses''. On pouvait également deviner, en regardant l'état du chemin de terre qui y menait, que personne ne venait jamais là-bas. Il était situé sur un vaste terrain, encadré par une série de murs de pierres anciennes, que l'on franchissait via un portail rouillé hérissé de dents de fer. Le bâtiment en lui-même était assez imposant, haut de deux étages et s'étendant de toute sa largeur, il occupait bien un quart de la propriété. Les fenêtres, sans être forcément de taille massive, étaient assez imposantes vues de l'extérieur et donnaient à la bâtisse des airs de bête aux multiples yeux luisants à la nuit tombée, lorsque quelques orphelins bravaient les instructions du directeur en gardant les lumières allumées. Une large double-porte précédée par une rangée de marches constituait l'entrée principale que les nouveaux arrivants empruntaient avant d'être avalés par l'orphelinat.

C'était une bien étrange demeure en vérité. Jennifer, une petite fille malchanceuse dont les parents étaient morts soudainement, pouvait en témoigner. Elle ne se souvenait plus depuis combien de temps elle se trouvait en ces murs, des semaines, des mois peut-être ? Elle se souvenait vaguement de ses premiers jours là-bas, de son appréhension à l'idée de rencontrer les autres orphelins et de s'intégrer à leur groupe. Elle se rappelait confusément lorsque les choses commençaient s'arranger pour elle, où elle pensait naïvement pouvoir mener à nouveau une vie heureuse puis comment, sans raison apparente, les choses avaient dégénéré et comment tout le monde ou presque s'était mis à la haïr ou la à dédaigner.

Tous les enfants de l'orphelinat faisaient partie d'un club hiérarchisé qui se faisait appeler ''les aristocrates du crayon rouge'', seul véritable pouvoir entre ces murs, et dont les membres les plus éminents faisaient régner la terreur. Jennifer était devenue, pour une raison qu'une fois de plus elle ignorait, la cible de la quasi-totalité des punitions imposées par les aristocrates. On ne n'appelait désormais plus que ''Jennifer la sale'', ''Jennifer la mendiante'' ou encore '' Jennifer la vermine'' et bien sûr, tous les mauvais traitements, allant jusqu'aux punitions corporelles, lui étaient réservés.

Elle se souvenait à peine comment sourire.

Au final, le seul vrai ami qui restait à la petite fille était Brown, un chiot qu'elle avait recueilli et dont elle s'était occupée seule peu de temps avant que sa vie ne reprenne une teinte sombre. Malgré la présence de cet ami, Jennifer se sentait indéniablement seule. De tous les orphelins qui résidaient ici, la fille malchanceuse était celle qui semblait le moins à sa place. Elle n'en restait pas moins une personne loyale et attentionnée et méritait probablement plus que quiconque de quitter cet endroit. Jennifer aurait certainement tout donné pour avoir une chance d'être adoptée, de partir très loin du cauchemar qu'était devenu sa vie, et de pouvoir tout recommencer. Mais malheureusement cela n'aurait jamais pu arriver, car elle vivait dans un orphelinat perdu au milieu de nulle part, où personne ne venait jamais.

Lorsque la fille malchanceuse ouvrit les yeux ce jour là, elle se trouvait dans une pièce richement décorée avec une luxueux tapis recouvrant le sol, un aquarium posé sur une table dans un angle de la salle, une imposante carte du monde posée contre un autre mur, une énorme fenêtre ainsi que plusieurs autres décorations évoquant l'opulence. Jennifer se réveilla allongée sur un canapé au milieu de la pièce. Après quelques mouvements de tête à faits droite et à gauche pour tenter de reconnaître les lieux, le fille malchanceuse reconnut la salle VIP.

Tiens, se dit-elle. Il n'existait pas de salle de ce genre dans un orphelinat.

Jennifer se leva et arrangea au passage ses courts cheveux châtains-blonds que le sommeil avait ébouriffés. Il était difficile de déterminer l'âge de la fille malchanceuse, mais il paraissait cependant indéniable qu'elle n'était pas encore sortie de l'enfance. Elle était vêtue d'une robe en tablier blanche couvrant des manches d'un bleu grisonnant, pourtant si elle avait été vêtue comme un garçon, il aurait été aisé d'en faire l'amalgame. Les yeux noisette de l'enfant se tournèrent vers le sol pour découvrir le seul ami de Jennifer, Brown, qui y était couché. Le chiot avait quelque-peu grandi depuis que Jennifer l'avait recueilli, cependant il était encore très loin d'atteindre sa taille adulte.

La fille malchanceuse regarda le calendrier. Ils étaient en Juillet 1930. Au-delà d'être une simple date, cela signifiait pour Jennifer qu'il lui faudrait chercher sous peu un cadeau mensuel à offrir au club des aristocrates. En effet, les aristocrates obéissaient à plusieurs lois, mais celle à ne jamais enfreindre, celle qui faisait office de pilier pour leur société était la Loi de la Rose. Cette dernière était plutôt simple : chaque orphelin de basse classe devait, une fois par mois, offrir un cadeau spécifique aux membres les plus éminents. Elle ne devait surtout pas oublier de chercher un présent à offrir sous peine de recevoir une punition qui pourrait lui être fatale. En effet, tous ceux qui refusaient d'obéir à ces nouvelles règles risquaient tout bonnement et simplement d'être mis à mort. Bien qu'il eût été difficile pour quiconque de croire des enfants capables de commettre un meurtre, la fille malchanceuse, elle, avait déjà été séquestrée et même enterrée vivante par ce même club qui faisait la loi. Elle ignorait jusqu'où ils étaient prêts à aller pour se faire obéir, mieux valait ne pas prendre de risque.

Mais avant de se lancer à la recherche de quoi que ce soit, elle se devait de remplir sa tâche hebdomadaire consistant à laver le linge sale des autres résidents. Elle quitta donc, Brown sur ses talons, la salle VIP et s'engagea dans le couloir sur lequel elle donnait pour gagner la salle d'eau. Lorsqu'elle regarda par une des fenêtre sur sa gauche, elle put constater qu'elle se trouvait au dessus des nuages, à bord d'un appareil (probablement un dirigeable au vu de la vitesse à laquelle l'engin de déplaçait) volant à la dérive et emmenant avec lui la fille malchanceuse.

Jennifer ne comprenait pas. N'était-elle pas censée vivre dans un orphelinat ? Et puis elle se rappela. Même si elle avait du mal à s'habituer à cette nouvelle règle, elle se sentit bête de l'avoir oubliée. L'orphelinat était devenu un énorme dirigeable et les pièces avaient été renommées en conséquence. Les aristocrates avaient dû vouloir remodeler l'orphelinat à leur image, quant à savoir pourquoi ils avaient choisi un dirigeable... Ne voulant pas s'attirer d'ennuis, Jennifer s'était pliée à cette nouvelle règle. La fille malchanceuse avait un esprit assez fragile : à force d'apprendre par cœur le nom de chaque salle et de s'imaginer dans un dirigeable, ce dernier avait fini par lui imposer son existence.

La salle dans laquelle l'enfant s'était réveillée devait correspondre, dans l'orphelinat, au bureau du directeur. Sûrement y était-elle restée jusqu'à tard la nuit dernière : Monsieur Hoffmann la convoquait souvent car il la considérait comme responsable des problèmes de l'orphelinat. Il affirmait que tout allait bien jusqu'à son arrivée, mais il avait aussi des motifs valables, lui reprochant par exemple de toujours manquer à ses obligations. De toute façon il n'avait que rarement du temps à lui consacrer et oubliait souvent de l'avoir convoquée. Ainsi la petite Jennifer s'endormait-elle dans cette pièce dans l'attente d'un directeur qui ne venait jamais.

Jennifer s'accommoda de la tâche qu'on lui avait assignée et sortit de la salle d'eau les yeux rouges et larmoyants, piqués par les bulles de savon ses mains ainsi que son dos lui faisaient également mal après tout ce temps passé courbée à nettoyer le linge. Au moins, ce passage dans la salle d'eau lui avait apporté un élan de fraîcheur dont elle aurait besoin pour affronter le reste de la journée.

La fille malchanceuse retourna ensuite vers le secteur première classe, qui abritait entre-autres la salle de réunion du club des aristocrates du crayon rouge, dont l'entrée était ornée des gravures sur bois les plus travaillées que Jennifer puisse imaginer. Cernée de magnifiques roses et baignant dans la lumière dorée de quatre lampes disposée sur ses côtés. Appartenant à la classe sociale inférieure, elle n'avait pas le droit d'y entrer à moins d'y être invitée, mais sur la porte de cette salle était fixée ce que les orphelins appelaient ''la boîte à offrandes'', un coffret assemblé à la va-vite avec des morceaux de bois et du vieux scotch. C'était dans cette boîte que Jennifer devrait déposer son cadeau du mois et c'était également là-bas qu'elle trouverait des indications sur ce que les aristocrates lui demandaient de chercher. Maintenant parfaitement réveillée, elle put observer plus en détail le secteur première classe. C'était sans conteste l'un des plus beaux endroits de tout le dirigeable, avec des murs élégamment sculptés dans du bois ainsi qu'un sol et un mobilier couleur vert-émeraude. Mais l'endroit était d'un habituel sombre, d'une monotonie inquiétante et rempli d'un vide pesant. En fait, les seules endroits éclairés consistaient en la boîte à offrandes et la sortie du secteur. Sur le chemin menant à la boîte à offrandes, juste après l'intersection en croix que formaient les chemins entre les différentes salles, Jennifer aperçut deux silhouettes féminines, l'une faisant à peu près sa taille à droite et l'autre, beaucoup plus grande, à gauche. La silhouette de gauche avait une longue chevelure rousse et une robe rouge à rayures verticales, tandis que celle de droite avait un bandeau dans les cheveux et portait des lunettes ainsi qu'une panoplie de la parfaite petite écolière. Jennifer reconnut respectivement Diana, la princesse tenace et Margaret, la princesse sage que tout le monde appelait Meg. Diana, dont seule sa beauté égalait sa cruauté, dirigeait d'une main de fer le club des aristocrates du crayon rouge. Que dire de plus ? Margaret lui était dévouée corps et âme, cette dernière se chargeait de faire respecter les règles du club qu'elle répertoriait dans un carnet qu'elle emportait toujours avec elle. Ledit carnet contenait également nombre de punitions qu'elle avait elle-même inventé. Meg était après tout la mieux placée pour punir les autres vu qu'apparemment, avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, elle était parfaite. Jennifer avait appris à ses dépends qu'il valait mieux éviter de croiser leur chemin, elle se cacha donc à l'angle du mur et fit asseoir Brown.

La princesse résolue et la princesse sage parlaient entre elles...

La fille malchanceuse écouta.

« Elle n'a pas du tout l'air touchée, Diana.

-Tu as raison, Meg. Nous aurions dû la pousser un peu plus.

Elle se mirent alors à murmurer, Jennifer ne pût pas les entendre.

-Nous parlerons des détails plus tard, reprit Diana.

-D'accord. Retrouvons-nous à notre endroit secret. »

Et les deux princesses se mirent à rire avant de courir vers l'escalier qui les mènerait vers les étages inférieurs. Au moment de croiser sans s'en apercevoir Jennifer, un objet léger de couleur rouge tomba des cheveux de Diana et décrivit de gracieux cercles dans les airs avant de se poser délicatement sur le sol.

La fille malchanceuse se baissa pour ramasser ce qui se révéla être une plume d'oiseau écarlate. Il ne fut pas longtemps à Jennifer pour faire le lien avec l'oiseau d'Eleanor, une orpheline de son âge qu'elle voyait très peu. Son oiseau en revanche, elle le voyait très souvent. Il lui arrivait même parfois, les jours où sa maîtresse le laissait voler librement, de s'oublier en le regardant voltiger à son gré dans les salles de l'orphelinat-zeppelin. Elle s'amusait à le suivre parfois, oubliant que l'oiseau lui-même devait chercher à éviter Brown qui la suivait partout...

Mais comment une de ses plumes s'était-elle retrouvée dans la chevelure de la princesse résolue ?

La réponse était évidente : elle avait du y tomber lorsque l'oiseau se débattait pour échapper aux mains de Diana. Mais pourquoi diable s'en était-elle prise à cet oiseau ?

Jennifer regarda la ''boîte à offrandes'', juste au dessus de cette dernière était collée une feuille où un oiseau rouge y était grossièrement dessiné. Des écritures d'enfant pouvaient également y être lues.

''Cadeau du mois : l'oiseau du bonheur.''

Pour Jennifer, il ne pouvait pas y avoir trente-six oiseaux à bord du dirigeable : l'oiseau que voulaient les aristocrates était celui d'Eleanor. Mais si Diana l'avait déjà attrapé, pourquoi voudrait- elle qu'on le trouve pour elle ? De plus Eleanor occupait le rang de comtesse, la seconde marche du podium dans la hiérarchie des aristocrates, tout ça n'avait aucun sens. Peut-être que ladite comtesse connaissait le fin mot de l'histoire, mais Jennifer n'était pas sûre de vouloir l'entendre.

Pour l'instant elle allait se contenter de retrouver l'oiseau rouge, c'était sûrement la meilleure chose à faire. Elle fit donc renifler à Brown la plume qu'elle avait trouvé. Le jeune age de ce dernier ne l'empêchait pas d'avoir un flair plutôt aiguisé. La piste poussa les deux amis à retourner vers les étages inférieurs. Ces derniers étaient à l'image du dirigeable et de l'orphelinat en général : ancien, étouffant et malsain. Des couloirs sombres et froids (bien qu'objectivement beaux) de la zone première classe, on passait à un obscur dédale de métal froid au sol rendu grinçant par les planches de vieux bois qui le composaient. S'enfoncer dans les entrailles du dirigeable était pour elle comme s'endormir pour faire un horrible cauchemar.

La fille malchanceuse traversa la zone de cargaison qui jouxtait l'escalier menant au secteur première classe. D'ici, elle arrivait à entendre divers sons arrivant de partout dans le dirigeable, gémissements sourds de la baleine de fer. En s'engageant dans le couloir reliant la zone de cargaison à la salle de la turbine, Jennifer remarqua la présence de deux oiseaux rouges peints sur le mur de gauche et d'un autre à côté de la porte qui lui faisait face. Ne comprenant pas qui les y avait dessinés et pourquoi, la fille malchanceuse continua sa route. Elle vit d'autres oiseaux du même genre dans la salle de la turbine et dans le dortoir de l'équipage, dessinés près des portes ou aux angles des murs. Le chemin qu'ils dessinaient était identique à celui que suivait Brown. Peut-être avaient-ils été placés là pour guider les orphelins vers l'oiseau du bonheur ?

La piste mena Jennifer dans le corridor des passagers elle fut stupéfaite par ce qu'elle y trouva en ouvrant la porte. Des dizaines de plumes rouges jonchaient le sol, dessinant un chemin qui ne demandait qu'à être suivi. Il y avait cependant quelque-chose d'étrange : il y avait beaucoup trop de plumes pour qu'elles appartiennent à un seul oiseau, Jennifer en voyait même qui pleuvaient du plafond !

Tout ça n'est pas normal, se dit la fille malchanceuse alors qu'elle suivait la piste écarlate et qu'une migraine lancinante commençait lentement à l'assaillir.

Jennifer avait de plus en plus souvent mal à la tête ces derniers temps. En fait, il ne pouvait pas se passer une semaine sans qu'elle ressente de la douleur dans son crâne.

La piste remontait par un escalier dont Jennifer savait qu'il menait vers la salle des invités. Sa migraine s'amplifia à chaque marche qu'elle gravit. Lorsqu'elle arriva au sommet, la douleur était telle qu'elle dut se tenir à la rambarde pour éviter de s'effondrer.

Le salon des invités ressemblait à la zone première classe il était certes un peu moins beau, mais Jennifer le préférait. Peut-être parce-qu'aucune fiche relative aux aristocrates n'y était placardée, ou parce-que sa taille plus petite permettait au salon d'être mieux éclairé. La première chose qu'elle vit en entrant dans la pièce fut la statue d'un angelot posé sur une petite table, lui faisant face. Il tenait quelque-chose dans ses mains levées, comme pour faire signe qu'il l'accueillait. Cela ne suffit cependant pas à faire disparaître la migraine de la fille malchanceuse. Au fond d'elle, elle savait que cet endroit n'existait pas vraiment, qu'il s'agissait d'une salle similaire de l'orphelinat que son imagination la faisait voir différemment. Ce n'était pas la première chose que son imagination déformait, la pluie de plumes écarlates n'était pas un cas isolé. Il lui arrivait par exemple, lorsqu'elle était agressée ou en proie au doute, de s'imaginer assaillie par des dizaines de ''lutins'' aux formes macabres et surréalistes. Les plus courants avaient des corps squelettiques et étaient dépourvus d'yeux, mais la fixaient pourtant d'un regard glacial. Elle avait des flashes également, qui lui montraient un dirigeable, ce dirigeable, s'enflammer dans le ciel et s'effondrer à grand fracas sur le sol. Elle se ne pouvait se douter qu'il s'agissait non seulement d'une image de son passé, mais également, dans un sens, de son avenir. Son esprit déformait davantage les choses lorsque sa tête la faisait souffrir. Par exemple là, elle voyait un ange faire son apparition dans la pièce. Un ange tenant une cage vide.

Une minute... ça, ce n'était pas une illusion, Jennifer ne savait pas pourquoi mais elle en était sûre. Elle secoua la tête un moment puis cligna des yeux, la personne qu'elle fixait eut tout de suite l'air plus humaine. Ladite personne était un enfant faisant à peu près sa taille et son âge (quoiqu'elle dépassât Jennifer d'une moitié de tête), avec une chevelure brune et brillante arrangée dans une coupe au bol qui lui dessinait une ligne droite au dessus des sourcils et tombait jusqu'à ses pommettes pour semi-encadrer ses yeux d'un bleu de ciel hivernal.

Un visage à la fois aux traits à la fois doux et froids sur lequel Jennifer ne put mettre qu'un nom : Eleanor. Cet enfant qui venait d'entrer occupait la seconde place dans la hiérarchie des aristocrates de crayon rouge. Eleanor la comtesse, la princesse aussi froide que la glace. Pourquoi la fille malchanceuse l'avait-elle prise pour un ange ? Oh elle ne la détestait pas, Jennifer savait bien que la comtesse s'impliquait très peu dans les affaires du club, bien qu'elle eu fut un membre éminent. Bien qu'elle participât aux réunions nocturnes et autres jeux des aristocrates, elle observait plus qu'elle n'agissait et ne demandait jamais rien à personne. En fait elle subissait plus les décisions de Meg et Diana qu'autre-chose, un peu comme Jennifer, sauf qu'elle avait beaucoup moins de problèmes. Eleanor était connue pour être distante, froide et incompréhensible aux yeux des autres, pourtant Jennifer, le jour où elle l'avait rencontrée, avait vu chez elle autre-chose.

Elle venait d'arriver à l'orphelinat ce jour-là, et pour une raison dont elle ne se rappelait plus, elle était couverte de poussière, ce qui n'avait pas manqué d'attirer l'attention de Miss Martha, reine du nettoyage et gouvernante de la demeure. Cette dernière n'avait pas manqué de gronder la fille malchanceuse, ce qui ne l'aida pas à se sentir la bienvenue dans l'étrange maison. Lorsque plus tard elle croisa la princesse froide, celle-ci dut voir que l'enfant était troublée ou bien avait-elle assisté en secret à la scène, puisque, fait ô combien rare, elle lui avait souri avant de lui dire d'une voix douce qu'elle non plus, elle n'aimait pas Martha.

Lorsque les punitions commencèrent pour la fille malchanceuse, cette dernière ne reprocha jamais à Eleanor d'y avoir participé. Après tout, elle ne faisait que suivre les ordres et les autres.

Lorsque l'esprit de Jennifer revint à l'instant présent, l'enfant put sentir que ses migraines avaient diminué. Elle regarda à nouveau la comtesse. Cette dernière portait, à la place de ses vêtements habituels, une robe de nuit blanche à brettelles assortie à sa peau claire qui lui descendait jusqu'aux genoux. Malgré cela elle restait reconnaissable de loin grâce à la cage à oiseau qu'elle tenait dans sa main gauche. Les seules fois où Jennifer avait vue la princesse froide vêtue de la sorte, c'était de nuit, au moment de se coucher, lorsqu'elle dormait encore dans le même dortoir que tout le monde, avant qu'on ne la fasse dormir dans la buanderie. Il n'était pourtant pas encore l'heure de dormir, mais n'ayant pas le temps de se poser des questions sur la tenue d'Eleanor, la fille malchanceuse décida de suivre le chemin de plumes qui continuait jusqu'à une porte où était dessiné un trèfle à une feuille. Pourtant, au moment de tourner la poignée, une question, toute bête, lui vint à l'esprit. Il n'y avait peut être pas vraiment autant de plumes sur le sol, mais il devait tout de même y en avoir assez pour former une piste décente. Mais dans ce cas, pourquoi Eleanor ne semblait-elle pas la suivre ? Lorsque Jennifer regarda à nouveau la comtesse, elle remarqua que cette dernière se déplaçait à moitié pieds-nus. De toute évidence, la princesse froide était désorientée, de plus tout le monde se doutait qu'elle vivait recluse dans son propre monde. Il était cependant évident qu'Eleanor recherchait de son oiseau. La fille malchanceuse hésita... peut-être devait-elle lui offrir son aide ? Comme la plupart des orphelins, la princesse froide ne semblait pas l'aimer, et ce malgré sa dévotion à la ''Loi de la Rose'' que les aristocrates avaient érigé. Mais aider n'implique pas forcément d'être aimé en retour, ça ne l'engageait à rien de proposer. Finalement Jennifer céda à la tentation et se décida à aborder la princesse des glaces.

« Eleanor ?

L'intéressée tourna la tête vers la fille timide, son expression demeura inchangée.

-Tu as perdu quelque-chose, n'est-ce-pas ?

Un ange eut le temps de traverser la pièce avant que la comtesse ne réponde d'un ton monocorde.

-L'oiseau rouge... il a disparu.

Jennifer fut troublée par la voix d'Eleanor. Non pas que celle-ci fut inquiétante, non, en fait elle était même plutôt douce. C'était juste que personne n'était habitué à l'entendre. Ne se décourageant pas, elle continua sur sa lancée.

-Oh... et j'imagine que tu y tiens...

Pour toute réponse, la princesse des glaces pencha son visage vers le côté droit avant de hocher lentement la tête, les yeux tournés vers le sol.

Évidemment qu'elle tenait à son oiseau, la fille timide devinait qu'elle y était aussi attachée qu'elle-même était attachée à Brown.

-Je veux le retrouver, moi aussi. Cherchons-le ensemble si tu veux.

Jennifer guetta avec appréhension la réponse de la comtesse. Cette dernière gardait la tête penchée et promenait son regard sur le sol. Puis elle se mit à regarder la fille timide droit dans les yeux.

-D'accord, finit-elle par répondre, toujours avec la même voix monocorde.

Jennifer sourit.

-Très bien dans ce cas. Suis-moi, je crois que Brown a trouvé une piste. C'est par ici. »

dit-elle en entraînant la petite Eleanor avec elle derrière la porte du trèfle à une feuille. Eleanor avait dit oui. Jennifer ignorait pourquoi, mais ça la rendait heureuse.

Les deux enfants marchaient à présent dans le second, corridor des passagers, suivant scrupuleusement le tapis de plumes rouges qui s'étendait devant elles. La princesse des glaces ne disait mot, créant ainsi un mur de silence qui la séparait de Jennifer et mettait cette dernière mal-à-l'aise. La fille malchanceuse avait l'impression d'avoir un fantôme à côté d'elle, en fait elle ne ressentait pas la présence d'Eleanor, elle avait l'impression d'être seule. Jennifer ne supportait pas d'être seule, cette simple idée la paralysait, lui rappelait ce vide qui l'avait envahie le jour de la disparition de ses parents. Si elle peinait à se souvenir d'eux, elle se souvenait en tout cas très bien du vide.

Il fallait qu'elle rompe le silence, qu'elle dise quelque-chose et entende sa voix.

« Eleanor ?

-Oui ? Répondit automatiquement la princesse froide sans regarder la fille timide. Cette dernière eut alors un blanc. Après tout la comtesse et elle se connaissaient à peine, elle ne savait pas quoi lui dire... ou plutôt savait-elle exactement de quoi parler, mais appréhendait sa réaction. En effet, elle voulait savoir pourquoi Eleanor n'était pas vêtue comme à son habitude, mais elle craignait que ce ne soit justement la question à ne surtout pas poser. Mais en même temps, la glace ne risquait pas de se briser facilement.

-... Pourquoi ne portes-tu pas ta robe ?

-Elle a disparu, répondit calmement la fillette.

-Disparu ? Tu veux dire... comme l'oiseau rouge ?

Eleanor hocha lentement la tête.

Jennifer savait que la princesse froide était du genre méthodique : elle ne pouvait pas l'avoir perdue, et son oiseau encore moins.

''Mais qui pourrait oser voler les vêtements de la comtesse de aristocrates ?''

se demanda l'enfant. La réponse lui sauta aux yeux : une personne d'un rang plus élevé, la même qui semblait s'en être prise à l'oiseau du bonheur. Jennifer ne comprenait pas. Pourquoi Diana la duchesse aurait-elle fait une chose pareille? Eleanor n'avait à sa connaissance rien fait pour mériter sa colère, et elle la voyait mal causer du tort à qui que ce soit. En tout cas pas de son propre chef. En plus, Diana avait déjà un souffre douleur...

Mais en admettent qu'elle l'aie fait, était-ce de ça qu'elle discutait avec Meg tout-à-l'heure ? Elles semblaient préparer quelque-chose d'autre, mais quel pouvait être le but de tout ça ? Pendant que la fille malchanceuse essayait de comprendre ce que les princesses résolue et sage avaient en tête, les deux enfants eurent le temps d'arriver jusqu'aux toilettes pour dames. Jennifer sortit de ses pensées pour ouvrir la porte à son chiot et laissa par courtoisie passer Eleanor avant elle.

La pièce ou les enfants pénétrèrent était somme toute assez large mais seulement à moitié éclairée, avec trois lavabos, chacun surmonté d'un miroir fêlé sur la gauche, et cinq cabines alignées sur la droite, la première d'entre elles étant condamnée. À en juger par l'odeur, Martha n'était pas encore venue nettoyer. La piste continua jusqu'à la cabine du milieu, et ce fut la fille malchanceuse qui en poussa la porte. Ses yeux s'ouvrirent en deux orbes noisette lorsqu'ils se posèrent sur ce qui se cachait derrière. Sur le mur en face d'elles était dessiné un oiseau rouge au bec grand ouvert, tenant dans ses ailes écartées un couteau et une fourchette. Et au dessus de l'oiseau, il y avait une énorme tache visqueuse aussi rouge qu'une rose. Bien que devinant de quoi il pouvait s'agir, Jennifer ne put s'empêcher de demander pour elle même :

« Est-ce-que c'est...

-Du sang, finit calmement Eleanor. »

Le propriétaire de ce sang avait dû être frappé violemment contre le mur, à en juger par les éclaboussures et les traces dégoulinant jusque dans le bec de l'oiseau en contrebas. Et pour achever cette macabre mise en scène, comme si ce n'était pas suffisamment clair, on pouvait voir quelques plumes écarlates engluées dans l'hémoglobine. Encore une fois, l'imagination des enfants faisait tout la travail, il n'y avait en réalité pas tellement de sang, mais comme elles en voyaient pour la première fois, leurs souvenirs exagéraient cette image. Il n'empêche qu'il était bien là, mêlé à de l'encre de façon à dessiner une rose écarlate. Bien qu'elle semblait rester stoïque, Eleanor pouvait, comme Jennifer, se faire du souci pour son ami aux plumes rouges.

Mais aucune des deux n'eut le temps de s'inquiéter davantage, car elles entendaient maintenant les gloussements de deux autres personnes se rapprocher d'elles. La mendiante fit alors entrer Eleanor et Brown dans la cabine et referma la porte en leur suppliant de garder le silence. Des pas se firent vite entendre dans la pièce.

''Par ici'', fit l'une des voix.

La fille timide se baissa pour regarder sous la porte et voir à qui elles avaient affaire. Les deux voix entrèrent en riant dans la cabine juste à gauche de la leur et semblaient essayer de calmer leur euphorie. Ensuite, la première voix demanda :

« Tu sais quoi ? Tu sais quoi ?

-Quoi ?

-Je ne l'aime pas. Je ne m'entendrai jamais avec elle ! Jamais !

-Elle est tellement pénible !

-C'est insupportable !

Puis des rires.

-Je ne supporte plus de la voir.

D'autres rires. Une autre euphorie que les voix essayèrent de calmer.

-Oui, elle l'a mérité.

-Sommes-nous trop cruelles ?

Encore des rires.

-Bien sûr que non !

-Tu as raison. C'est sa seule faute ! »

Puis des rires, des ''chut'', le bruit d'une porte qui s'ouvre puis des pas qui s'éloignent, et toujours des rires. Enfin, Jennifer qui prononce les noms de Meg et Diana en se relevant et en rouvrant la porte.

La fille timide regarda Eleanor, il ne fallait pas être devin pour comprendre que les princesses sage et tenace parlaient d'elle. Alors c'était ça, ''leur endroit secret'' ? Une simple cabine de toilettes ? Pourquoi pas, après tout, mais si elles tenaient vraiment à ne pas être entendues, elles auraient pu se cacher dans les toilettes des garçons. Nos seulement ils étaient moins nombreux mais en plus ils se fichaient de ce qu'elles pouvaient raconter.

Il y avait des jours, comme ça, où Jennifer était contente d'appartenir au rang social le plus bas. Elle se demandait comment la princesse des glaces faisait pour tenir le choc, pour rester ainsi de marbre. Elle la vit tout-de-même inspirer à fond puis expirer lentement, pour évacuer le stress.

Eleanor ne doit pas montrer ses émotions de la même façon que le reste des gens, pensa Jennifer.

La princesse froide devait sûrement faire des efforts surhumains pour ne pas s'enflammer. Elle le savait car si quelqu'un s'en prenait à Brown...

Eleanor serrait fort sa cage contre elles de ses deux bras. Lorsque la fille malchanceuse posa une main sur son épaule pour essayer de la réconforter, la comtesse s'écarta immédiatement, presque violemment, et recula vers le fond de la salle. Apparemment Eleanor avait besoin d'être seule.

''Je comprends que tu sois sur les nerfs après ce que tu viens d'entendre. Je vais t'attendre dehors, rejoins-moi quand ça ira mieux.''

Et Jennifer sortit.

Eleanor n'était clairement pas comme les autres, pensa Jennifer, mais elle n'était clairement pas mauvaise comme pouvait l'être... Diana. A peine était-elle sortie des toilettes que Jennifer était tombée sur elle et sur son sourire satisfait. Meg était là elle aussi, mais sa présence l'impressionnait beaucoup moins. Les filles blonde et rousse se tenaient côte à côte, faisant face à la fille malchanceuse, l'empêchant d'aller plus loin. Jennifer se demanda un instant si elles n'étaient pas au courant depuis le début de sa présence dans les toilettes.

La princesse tenace parla :

« Tu espionnes, Jennifer ? Tsk tsk tsk.. quelles vilaine fille.

La princesse sage continua :

-Je sais ce que tu fais... Tu cherches l'oiseau du bonheur, n'est-ce-pas ?

Ignorant si Margaret lui tendait un piège, la fille malchanceuse ne répondit rien.

-Il est dans une pièce à proximité, continua-t-elle, mais je ne me souviens plus du numéro...

-L'oiseau mourra si nous ne nous dépêchons pas et cela fera pleurer Eleanor, renchérit la princesse tenace.

Meg se tourna vers Diana.

-Non, je pense qu'elle sera furieuse. Elle va craquer.

Jennifer ignorait comment Eleanor réagirait, mais elle, elle aurait sûrement fait les deux si on s'en était pris à Brown.

-Et si nous pariions pour savoir si elle va pleurer ou se mettre en colère... proposa Diana.

-Pari tenu ! » s'exclama Margaret toute excitée. Et sur ces mots, les deux princesses s'en allèrent en trottinant joyeusement.

Après être restée penaude dix bonnes secondes à essayer d'assimiler ce qui venait de se passer, la fille malchanceuse n'entendit pas le grincement de la porte derrière elle mais sentit quelque-chose de froid et métallique lui frôler le dos. Elle sursauta. Lorsqu'elle se retourna, elle se retrouva nez-à-nez avec Eleanor et sa cage.

« Oh tu es là... je n'avais pas fait attention. Tu as tout entendu ?

Balbutia Jennifer. La princesse froide ne sourcilla pas.

-Il faut se dépêcher, répondit-elle d'un ton détaché, l'oiseau ne tiendra pas longtemps. »

Puis sans rien attendre de plus, elle s'engagea dans le corridor et disparut dans sa semi-obscurité.

Jennifer comprenait que la comtesse veuille se débrouiller seule. Après tout, la fille malchanceuse l'avait menée vers une fausse piste, et elle aurait très bien pu vivre sans avoir à entendre les médisances de Diana et Margaret...

''Désolée, Eleanor.'' dit Jennifer pour elle-même. Elle ne se laissa cependant pas décourager, il fallait toujours retrouver l'oiseau du bonheur. Et si ce n'était pas le cadeau du mois, elle l'aurait tout-de-même fait pour Eleanor. Elle lui devait bien ça.

Connaissant un peu le caractère de la comtesse, elle devait certainement essayer toutes les portes du corridor dans l'ordre. Jennifer se doutait que cette méthode n'était pas la bonne, mais elle n'en voyait pas de meilleure. Avec toutes ces plumes qui traînaient partout, le flair de son ami était inefficace. La fille malchanceuse se résolut donc à ouvrir les portes au hasard en espérant trouver la bonne. Elle s'avança donc dans le long couloir semi-obscur et silencieux puis promena son regard sur la multitude de portes aux couleurs ternes et aux motifs abrupts qui le jalonnaient. Ses premiers essais furent infructueux, les pièces qu'elle visita étaient vides, sombres et identiques. Pire, lorsqu'elle y pénétrait, quelqu'un s'amusait à refermer la porte derrière elle, l'enfermant ainsi plusieurs minutes durant dans l'espace exigu. En se retournant parfois, Jennifer crut reconnaître celui qui l'enfermait : un garçon nommé Thomas, que tout le monde à l'orphelinat savait asocial, étrange et qu'il aimait les trains. Mais il portait un sac en papier sur la tête, Jennifer ne pouvait donc pas être sûre qu'il s'agissait bien du prince malicieux, et au fond peu importait. Enfermée dans ces salles, la fille malchanceuse sentit le temps s'écouler lentement. S'inquiétant de plus en plus pour l'oiseau d'Eleanor, elle vit ses craintes prendre la forme d'immenses oiseaux à tête d'ébène, enveloppés de tissu noir mais aux pattes humaines, qui la frappaient frénétiquement de leurs becs blancs, leurs têtes se balançant de haut en bas.

Finalement convaincue qu'elle ne trouverait pas l'oiseau du bonheur en cherchant au hasard, Jennifer décida de changer de tactique. Peut-être que la chambre où se trouvait l'oiseau avait un rapport avec les oiseaux dessinés un peu partout sur les murs ? Jennifer les avait remarqués dés son entrée dans le corridor. Elle en avait notamment vu un rouge avec le nombre cinquante-cinq écrit dessous. Eleanor, elle, avait été trop occupée à suivre le chemin de plumes pour remarquer quoi que ce soit d'autre. Maintenant qu'elle y pensait, elle aurait pu lui demander son avis sur qui les avait dessinés et pourquoi. Maintenant évidemment, elle se doutait que Diana et Margaret les avait dessinés pour narguer la princesse froide. À moins que ça ne fasse partie de leur jeu ?

Jennifer réfléchit tout en marchant. L'oiseau qu'elle recherchait était rouge, cela signifiait peut-être qu'il se trouvait dans la chambre cinquante-cinq. Oui... c'était possible. après tout, Meg et Diana voulaient certainement voir Eleanor retrouver son oiseau mort, elles devaient lui avoir laissé des indices. La fille malchanceuse se mit donc en quête de la chambre cinquante-cinq, mais elle comprit assez vite que malgré la taille du corridor, celui-ci n'était pas assez grand pour contenir les portes de cinquante-cinq chambres. Lorsqu'elle arriva au bout du couloir, elle vit Margaret qui se tenait bien droite derrière les fenêtres, son carnet dans les mains. D'ici elle pouvait scruter une bonne partie du corridor, et éventuellement surveiller Eleanor au cas où elle passerait par ici. Évidemment, la fille malchanceuse savait qu'elle ne pouvait pas compter sur la princesse sage pour lui dire où se trouvait l'oiseau. Dépitée, elle finit par s'asseoir sur le sol, le dos posé contre un mur. Elle avait exploré tous les indices possibles, mais elle finit par comprendre qu'elle n'avait aucun moyen de retrouver l'oiseau d'Eleanor. L'oiseau du bonheur était peut-être à ses côtés jadis, mais il l'avait quitté, et jamais elle ne le retrouverait. Elles n'étaient pas si différentes, elle et Jennifer...

C'est alors que quelque-chose se produisit. Croyant d'abord rêver, elle finit par réaliser qu'elle entendait une mélodie. Non, pas une mélodie, un sifflement d'oiseau. Il semblait provenir de la porte juste en face d'elle. Jennifer se leva d'un bond et colla son oreille contre la serrure.

Oui ! Elle en était maintenant certaine : un oiseau se trouvait derrière cette porte. Elle jeta un regard au nombre, écrit sur la plaque de cuivre accrochée à côté de la porte.

''vingt-trois'' se répéta-t-elle mentalement pour le mémoriser.

Puis, sans plus réfléchir, elle pénétra dans la pièce.

À l'intérieur de la chambre, la première chose qui attira l'attention de Jennifer fut une énorme boite noire. Les sifflements venaient de là. Lorsque l'enfant se précipita dessus pour l'ouvrir, elle vit que le coffret ne pouvait être ouvert qu'en entrant une combinaison à trois chiffres.

''Évidemment'', se dit elle, ''ça ne pouvait pas être aussi facile...''

Au dessus du cadran pour les chiffres, Jennifer put lire le mot ''pays'' écrit au crayon sur une étiquette. Tout en se demandant à quel nombre le terme ''pays''pouvait bien référer, l'enfant balaya la salle du regard sait-on jamais, peut-être trouverait-t-elle un véritable indice cette fois-ci. Ses yeux se posèrent rapidement sur une feuille qui traînait sur le sol. Jennifer la ramassa. Il s'agissait de la carte d'une île, probablement imaginaire, dessinée par un enfant. On pouvait y voir une large île de forme vaguement rectangulaire avec des arbres et des rivières, et une autre île plus petite de forme triangulaire en bas à gauche. Lesdites îles étaient parsemées de points rouges de tailles variable, la fille malchanceuse ne comprenait pas leur signification, peut-être avaient-ils été rajoutés par une autre personne ? Cela ne l'empêcha cependant pas de lire en haut à droite du dessin :

''Pays des oiseaux.

Population : 834.''

Bien que Jennifer n'eut pas d'idée bien claire de ce qu'était une population, elle fit tout-de-même le lien entre le nombre inscrit sur la feuille et celui que demandait la boîte. Elle s'empressa donc d'entrer la combinaison sur le cadran, ce qui fit vibrer le coffret et ouvrir lentement le couvercle. À la fois soulagée que ça ait marché et excitée à l'idée de rendre son oiseau du bonheur à Eleanor, l'enfant se dépêcha de regarder le contenu. Quelle ne fut pas sa déception lorsqu'elle réalisa qu'à l'intérieur de la boîte se trouvait une autre boîte identique, bien que plus petite. Ne se laissant pas décourager, Jennifer la sortit et vit que celle-ci était étiquetée avec le mot ''régime'', et sous la boite plus petite, elle trouva une feuille déchirée. Cette dernière contenait le début d'un graphique, qui indiquait une grandeur en fonction d'une durée, mais à son âge, la petite Jennifer n'aurait pu le deviner. Elle put tout-de-même lire en haut de la feuille les mots

''Régime du Maire de Volatile-ville''

Ainsi que les lettres k et g alignées sur la dernière ligne. Ne comprenant certes pas le sens de cette moitié de dessin (elle s'en voulut de ne pas avoir été plus attentive en classe), l'enfant saisit tout-de-même qu'il lui fallait l'autre moitié de ce dessin et le chiffre s'y trouvant pour ouvrir la boîte. Bien sûr, elle allait demander à son ami de l'aider à trouver cette autre moitié, mais avant elle devait absolument aller dire à Eleanor qu'elle savait où était son oiseau et comment le retrouver. Jennifer courut alors hors de la pièce avec Brown sur ses talons en appelant le nom de la fillette.

Margaret manqua de sursauter lorsque la fille malchanceuse faillit la heurter dans sa course. Elle ne s'était pas attendue à une telle réaction de sa part. Elle l'avait vue entrer dans la chambre pour en ressortir quarante secondes plus tard en criant ''Eleanor ! Je sais où il est ! Eleanor !''

Une chance que son chien dégoûtant ne l'ait pas touchée. Il faudrait que les aristocrates pensent à s'occuper de cet animal, un jour... mais elle avait plus urgent à régler pour le moment. Elle se dépêcha donc de traverser le corridor en ligne droite pour trouver sa chère Diana de l'autre côté, adossée contre le mur où se trouvaient les fenêtres, la lune se cachant derrière sa chevelure flamboyante.

« Il y a un problème, commença la princesse sage, Jennifer à trouvé la boîte de l'oiseau, et elle va le dire à Eleanor !

Elle ne remarqua pas la mine agacée de la princesse tenace.

-Je sais, la moitié du dirigeable est au courant. Ne t'inquiète pas Meg, le temps qu'elles ouvrent toutes les boîtes, ce volatile sera mort depuis longtemps. Diana sourit. Et ensuite, Eleanor pleurera.

Après avoir repris son souffle, Margaret sourit à son tour.

-Ou bien elle craquera, n'oublie pas que notre petit pari tient toujours.

-Oh je ne l'oublie pas, très chère. »

Et le sourire de Diana s'élargit, lui faisant voir toutes ses dents.

Lorsque Jennifer trouva Eleanor, cette dernière se trouvait près de l'entrée du couloir occupée à fixer le dessin d'un oiseau sur le mur. Jennifer l'avait remarqué en entrant dans le corridor, c'était celui de couleur rouge. D'ici, l'enfant avait un profil parfait de la comtesse, de son oreille dépassant de sa chevelure brune brillant de par la lumière qu'elle reflétait, de son œil azuré qui semblait perdu dans le vague, de sa joue lisse, de son nez retroussé, de son menton arrondi qu'elle relevait légèrement. Elle pouvait voir l'épaule toute aussi ronde au sommet de son bras fin qui descendait le long de sa robe et de la cage dont les barreaux lui cachaient le bas du corps. Tandis qu'elle se rapprochait, la fille timide put l'entendre penser à voix haute.

« C'est la bonne couleur...

Jennifer marcha sur une planche grinçante. Deux yeux se posèrent sur elle.

-...mais ce n'est pas le bon oiseau...

La voix de la comtesse était plus faible que d'habitude, ses yeux semblaient se fermer. Était-elle lasse ? Peut-être désespérée...

-Eleanor, je sais où est ton oiseau, lui dit Jennifer semi timide, semi excitée.

La réponse de l'intéressée ne tarda pas. Ses yeux semblèrent se rouvrir, et sa voix sonner comme un soupir.

-Montre-moi. »

À peine était-elle entrée dans la chambre vingt-trois qu'Eleanor s'était précipitée vers la boîte renfermant l'oiseau rouge. Elle y était maintenant agenouillée, les bras enserrant le cube noir et l'oreille posée sur le couvercle. Ses yeux s'étaient fermés et elle respirait sur un rythme saccadé. Après quelques secondes elle se retourna, peut-être un peu vite, vers la fille timide.

''Comment ouvre-t-on ça ?'' demanda-t-elle.

Jennifer se demanda en la voyant si elle avait pris la bonne décision en lui proposant son aide. Elle semblait très attachée à son ami aux plumes rouges, trop peut-être. Rien ne garantissait qu'Eleanor tolère que son oiseau du bonheur, si elles le retrouvaient, soit offert aux aristocrates. Elle n'était peut-être même pas au courant qu'il s'agissait du cadeau du mois.

Voyant que la fille malchanceuse hésitait à répondre, ou plutôt qu'elle ne répondait rien, Eleanor reposa son regard sur le sol et pencha à nouveau son visage sur le côté.

''Tu ne veux plus m'aider, n'est-ce-pas ?''

Sa voix n'avait pas changé, mais Jennifer crut pourtant y entendre du désespoir. Elle n'avait que trop entendu sa propre voix quand elle était seule.

Eleanor était une comtesse, elle faisait partie des hautes sphères du club. Peut-être que lui offrir l'oiseau à elle constituerait une offrande acceptable. Il allait bien falloir. C'est en tout cas ce qu'elle se dit en lui montrant la feuille déchirée qu'elle avait trouvé. Lorsqu' Eleanor lui demanda où elle avait trouvé ce dessin, la fille timide lui raconta tout et lui exposa sa théorie d'une voix tremblante. Jennifer était nerveuse mais l'autre fillette l'écouta patiemment. Lorsqu'elle eut fini, Eleanor tourna les yeux vers la boîte.

« cent vingt-quatre...

-Pardon ?

-Le poids du maire de volatile-ville est de cent vingt-quatre kilogrammes ce matin. Cent quatre kilogrammes hier, cent douze et demi avant hier, soixante-quinze virgule six le jour d'avant...

-D'accord, j'ai compris. Pourquoi tu n'essayerais pas le poids le plus récent ? Ce doit être ça, la combinaison.

Tandis qu'Eleanor s'empressait d'entrer les chiffres sur le cadran de la boîte, Jennifer ne put s'empêcher d'être bluffée par la performance de l'autre enfant. Bien sûr elle s'était doutée que le dessin déchiré était le sien, mais tout de même... si elle ne l'avait pas arrêtée, Eleanor aurait été capable de citer des mesures remontant jusqu'au mois dernier. Elle était franchement impressionnée par la mémoire d'Eleanor, sans se douter que sa propre mémoire était plus défaillante qu'elle ne l'imaginait.

Le coffret trembla et l'excitation monta. Le coffret s'ouvrit et vit apparaître une autre boîte et une autre feuille déchirée. Le moral retomba. Combien de temps cela allait-il encore durer ?

Eleanor prit la feuille.

''Papa a … ans

maman a … ans...''

Jennifer regarda à son tour et vit que les âges en question avaient étés noircis, probablement à l'aide d'une bougie. La fille malchanceuse se douta que s'ils avaient été effacés, c'est qu'ils devaient avoir leur importance, peut-être fallait il les additionner pour obtenir la nouvelle combinaison ? Elle demanda à Eleanor si elle se souvenait de ce dessin. La réponse fut positive, mais elle ne put cependant pas en tirer grand chose de plus, car lorsqu'elle lui demanda si elle se rappelait des nombres, Eleanor articula quelque-chose à propos des familles vivant au pays des oiseaux. Elle avoua ne plus se rappeler laquelle était répertoriée sur cette feuille...

''Pourquoi faut-il que les choses soient si compliquées ?'' se demanda Jennifer. Bon, à en juger par les sons émanant de la boîte, l'oiseau rouge vivait toujours. En se dépêchant, elle pourrait peut-être réunir les morceaux de la feuille et trouver des indices sur la combinaison. Ce fut à ce moment que Brown devint à nouveau utile.

La fille timide s'apprêta à quitter la salle mais s'aperçut qu'Eleanor restait scotchée au coffret noir. Elle ne voulait pas laisser son oiseau, c'était compréhensible. Jennifer prit ses mains dans les siennes, avec plus de précautions cette fois-ci, et lui parla doucement. Elle lui assura que personne ne viendrait en douce faire du mal à son ami, qu'elle avait besoin d'elle pour le libérer à temps et qu'elle n'aiderait personne en restant ici.

Le chiot suivit une piste qui conduit les deux enfants à la chambre quinze, à l'autre bout du corridor. Le morceau de dessin était posé par terre au coin de la pièce. Additionné à l'autre feuille, le dessin prenait la forme d'une opération mathématique. On additionnait les âges du père, de la mère et de la fille pour obtenir... l'âge total de la famille ? La fille malchanceuse n'en était pas sûre, et l'intérêt d'un tel calcul lui échappait. Tout en bas de la feuille était dessiné un oiseau rouge avec la légende ''papa''. Son âge devait correspondre au chiffre inscrit sur le mur dans le corridor. Il ne leur restait plus qu'à trouver les couleurs des deux autres oiseaux pour espérer résoudre l'énigme.

Brown, suivant la piste du troisième morceau du dessin, guida les deux fillettes à l'extérieur du corridor des passagers. Elles se retrouvèrent dans les entrailles du dirigeable à gravir un escalier de métal grinçant. À mesure qu'elles montaient, et par la même occasion s'éloignaient de l'oiseau, Jennifer sentit le stress monter avec elle et son cœur se serrer. Non seulement l'ascension leur prenait du temps mais en plus elle avait des vertiges, et avec eux ses maux de tête revenaient. Pour se rassurer, elle prit la main d'Eleanor, ce qui la fit se sentir un peu mieux.

Un sifflement sinistre se fit entendre. Il s'avéra provenir de Susan, une orpheline brune avec une robe assortie, plus jeune que Jennifer et Eleanor. Lorsque ces dernières la découvrirent, elle se tenait debout sur une chaise près de la rambarde de l'escalier. Elle essayait vraisemblablement d'attirer un oiseau vers elle pour qu'il lui serve de cadeau du mois, à moins qu'elle ait juste mal interprété l'expression ''un petit oiseau m'a raconté...''. Comme la plupart des orphelins, elle n'appréciait pas Jennifer, et s'apprêta à crier lorsqu'elle la vit approcher. Mais elle se ravisa lorsqu'elle vit la comtesse marcher à ses côtés. La princesse impétueuse se dit alors qu'elle aurait plus de chances de trouver des oiseaux en sortant dehors.

Arrivée au sommet de l'escalier, la fille malchanceuse se retrouva face à une multitude d'oiseaux-lutins, de tailles et formes variées mais tous aussi menaçants. Heureusement pour elle, ils ne l'attaquèrent pas. Au contraire même, ils s'écartaient devant le passage de Jennifer et Eleanor. La fille timide avait nettement moins peur avec l'autre fillette à côté d'elle, comme quoi être seule ou ne pas l'être pouvait faire toute la différence.

Enfin elles finirent par compléter le dessin. Les oiseaux manquants s'avérèrent être vert et jaune.

« Reste à trouver les chiffres qui leur correspondent et on aura la combinaison.

-L'oiseau vert vaut quarante cinq, l'oiseau bleu vaut douze.

Jennifer cligna des yeux.

-Es-tu bien sûre de ça ?

- L'oiseau vert vaut quarante cinq et l'oiseau jaune douze, répéta Eleanor. L'oiseau violet vaut trente-sept et le bleu vaut seize...

-D'accord, d'accord, je te crois sur parole... Et donc si on additionne ceux qui nous intéressent on obtient...

Eleanor ne lui laissa pas le temps de réfléchir.

-Cent-douze. Allons-y. »

Jennifer n'essaya pas de la contredire, quelque-chose lui disait que cette fille distante était beaucoup plus intelligente que n'importe quel autre enfant de l'orphelinat. Peut-être même plus que Margaret, mais craignant de se faire punir pour avoir remis sa perfection en cause, elle ne le dirait jamais à personne.

Les deux enfants se dépêchèrent de retourner à la boîte et saisirent la combinaison. Le couvercle, à leur grand bonheur, se souleva, mais que trouvèrent-elles à l'intérieur ? Devinez. Une autre boîte.

''C'est pas vrai !'' s'écria la fille malchanceuse qui commençait à perdre patience.

Ce n'était pas possible, elle ne le trouveraient jamais, se disait-elle. Eleanor de son côté ramassa la feuille qui se trouvait avec la dernière boîte, il y en avait toujours une, et qui se révéla être un morceau de journal déchiré. Elle lut :

''Journal du flamant, 21 juin 1930.

Un couple célèbre sur le point de divorcer ?

L'incapacité d'assurer des paiements d'intérêt a fait tourner au drame ce qui devait être à l'origine une simple dette.

Nos sources indiquent que le mari, Edward a, ouvrez les guillemets, emprunté, fermé les guillemets , une somme de trente livres sur le compte de sa femme Elizabeth.

Edward et Elizabeth sont actuellement en train de planifier leur divorce qui devrait avoir lieu dans le cours de cette année.''

Sur la dernière boîte, le mot couple était écrit. Pour une raison inconnue, Eleanor n'arrivait pas à faire le lien, heureusement que Jennifer était là pour l'aider. Cette dernière ne comprenait pas que la fille distante, pourtant dotée d'une logique implacable, n'arrive pas à résoudre une énigme inventée par et pour des enfants. Peut-être avait-elle le même genre de problèmes dans la vie de tous les jours ?

La combinaison 030 ne fonctionna pas. Elles allaient encore devoir chercher.

Cette fois-ci, Brown amena les deux enfants devant la porte de la chambre neuf. Le nom de Clara était inscrit sur la plaque de cuivre à côté du numéro, mais les petites n'y prêtèrent pas attention car elles ne connaissaient personne à l'orphelinat répondant au nom de Clara. À l'intérieur de la chambre, dans la presque totale obscurité, les fillettes trouvèrent ce qui ressemblait à une personne allongée. À en juger par la taille il s'agissait d'un adulte, mais il faisait trop sombre pour qu'Eleanor ou Jennifer puissent mettre un nom sur son visage et même si elles avaient pu, l'adulte était recouverte jusqu'à la taille par un sac de toile couvert de dessins d'enfants. La forme allongée avait des yeux dessinés au niveau du visage et portait quelque-chose ressemblant à une robe, ses jambes étaient couvertes de saleté. Elle avait autrefois passé ses journées agenouillée à récurer les sols. Le corps était ligoté au niveau du cou, des avant-bras et de la taille. Pour Eleanor, cette chose était un ovni, elle était incapable de réaliser qu'elle avait jadis connu cette personne. Jennifer, elle, n'arrivait pas à se souvenir où elle avait vu cette robe... La fille malchanceuse se souviendrait plus tard que cette forme dans l'obscurité remuait de temps à autre, mais en réalité elle demeurait immobile, froide et raide. Sur le corps, entre les cordes, était attaché un morceau de journal qui faisait aboyer frénétiquement le jeune chiot.

''Journal du flamant : un homme dérobe encore soixante livres sur le compte de... trois-cents soixante-cinq livres de sa femme.'' lut Jennifer.

''Il reste donc deux-cents soixante-quinze livres sur le compte d'Elizabeth.'' conclut Eleanor.

Les petites ne se firent pas prier pour retourner à la boîte en quatrième vitesse. Elles entendirent un faible, si faible sifflement lorsqu'elles entrèrent dans la chambre. La princesse silencieuse saisit la combinaison et le couvercle s'ouvrit cette fois-ci sur une boule du tissu jaune-orangé que Jennifer reconnut comme étant la robe d'Eleanor. Les deux enfant plongèrent leurs mains simultanément dans le coffret, toutes deux aussi pressées l'une que l'autre de retrouver l'oiseau du bonheur. La princesse des glaces jeta à la fille malchanceuse un regard aussi froid que le blizzard.

''Je voulais juste te le donner en mains propres.'' dit la fille stressée en gratifiant sa comtesse d'une rapide révérence.

L'intéressée émit un faible ''oh'' avant de lentement retirer ses mains, Jennifer pouvait cependant voir qu'elle hésitait. L'enfant s'efforça ne ne faire aucun geste brusque, il ne fallait pas qu'elle détruise le semblant de confiance qu'elle avait établi avec Eleanor aujourd'hui, surtout pas à cause d'un mouvement de travers. Elle prit délicatement la robe dans ses mains, écarta le tissu et révéla l'oiseau du bonheur qui put enfin respirer. Il avait perdu des plumes et saigné d'une aile, la robe d'Eleanor était tâchée de sang, mais la blessure semblait superficielle et l'oiseau pourrait certainement voler à nouveau dans quelques semaines. Jennifer prit la petite créature au creux de ses mains et les tendit à Eleanor.

L'oiseau se laissa glisser dans les mains de l'enfant, et celle-ci se mit à l'examiner, jamais il n'aurait vu sa maîtresse d'aussi près. Puis cette dernière lui caressa les plumes de ses doigts fins, elle-même ne se souvenait plus de la dernière fois quelle avait fait ça. Cela prit un moment avant qu'Eleanor ne se décide à le remettre dans sa cage et le laisser se reposer, comme si elle avait peur de tourner le dos et de le voir disparaître une nouvelle fois.

Eleanor gratifia Jennifer d'un nouveau regard, plus doux cette fois-ci, plus brillant également.

Lorsque leurs regards se séparèrent, Jennifer réalisa que le dirigeable avait disparu, elles se trouvaient maintenant dans une des pièces de l'étrange maison. Elle réalisa ensuite que la nuit était tombée. Pour les hauts aristocrates, la réunion de ce soir allait bientôt commencer.

Sans un mot de plus les deux petites retournèrent à la boîte à offrandes qui se trouvait au grenier, fixée sur la porte de la salle du réunion des aristocrates. Eleanor y entra, déposer l'oiseau dans la boîte était inutile.

Leurs chemins durent se séparer ici : le protocole n'autorisait pas une mendiante à entrer dans cette salle, encore moins pendant une réunion privée des nobles..

La princesse froide entra dans le grenier. Elle fut suivie juste après par Diana et Margaret qui déboulèrent de nulle part et bousculèrent Jennifer au passage. Elle aurait mieux fait de ne pas se mettre sur leur chemin.

Eleanor regarda une dernière fois la fille malchanceuse tandis que la porte se refermait lentement sur elle.

Pourquoi lui souriait-elle ?

A suivre...