Note : Hmpf, je voulais tenir un délai d'une semaine… Malheureusement mon inspiration avait décidé de faire sa star et faisait un caprice monumental sur la première scène du chapitre 4. Je l'ai clouée au clavier et lui ai offert une paire de lunettes dorées pleine de paillettes, ça a l'air d'aller mieux.


Chapitre 1 : Mon corps a bougé tout seul


Parmi les partenariats les plus essentiels du monde sportif, l'alchimie entre un pilote de rider et son roue-libre se doit d'être exceptionnelle. Faire confiance à son partenaire pour faire le bon geste au bon moment, savoir anticiper ses mouvements pour les suivre, lutter ensemble pour que le circuit n'ait pas votre peau : tout cela, sans parler de la forte proximité physique, exige d'une paire de riders une entente parfaite, un équilibre qui ne doit en aucun cas être rompu, presque une symbiose.
Certains diront que ce sont là les rabâchages d'un vieil idéaliste, mais croyez-en ma longue expérience : les meilleurs riders font les meilleurs amis du monde, et vice-versa.

Sarutobi A., dit « Le Professeur », dans une interview pour le « Monde des Riders »


Sakura laissa Lee la guider vers une chaise et s'assit sans un mot. Son petit ami au bord de la panique lui offrit aussitôt un verre et elle but docilement une gorgée, la brûlure de l'alcool une distraction bienvenue face à la tempête qui se pressait dans sa tête.

Ses amis la fixaient tous en silence, et elle s'en voulut de leur causer autant d'inquiétude. Elle devait être plus blanche qu'un fantôme pour qu'Ino aille jusqu'à lui offrir un mouchoir sans poser de question. Elle tenta un pauvre sourire en remerciement et entreprit de sécher ses larmes, respirant profondément pour tenter de déloger la boule de chagrin dans sa gorge.

Ayame avait éteint la télévision et s'affairait à nettoyer des tables dans un coin, jetant de temps en temps des coups d'œil inquiets dans leur direction.

« Merci, ça va mieux » dit Sakura lorsque Lee lui offrit à nouveau le verre.

Tenten triturait le bas de sa veste, l'air coupable.

« Je suis désolée, c'est ma faute… »

« Mais non, tu ne pouvais pas savoir. »

« Vous deux… » fit Kiba, jetant un coup d'œil vers la porte que Naruto avait franchi en coup de vent. « C'est Sasuke Uchiwa qui vous met dans cet état ? »

Se ravisant finalement, Sakura accepta le verre de Lee et prit une nouvelle gorgée de courage artificiel.

« C'était le roue-libre de Naruto. »

Les yeux écarquillés, Kiba articula une exclamation qui ne passa pas ses lèvres.

Les autres la fixaient toujours, et elle se résigna à tout leur raconter.

« Il y a quelques années, j'ai été embauchée à l'écurie Konoha en tant qu'apprentie-mécano » commença-t-elle en fixant le fond de son verre. « C'était encore l'écurie de Sarutobi, à l'époque, avant que Tsunade n'en hérite. Sasuke était déjà un roue-libre là-bas, mais comme c'était l'un des plus jeunes riders, il n'avait pas encore de partenaire définitif. Naruto est arrivé quelques mois plus tard, et puisque leurs corpulences correspondaient, Sarutobi les a assignés comme paire. »

« Comment est-ce que cet idiot a été accepté, d'ailleurs ? » laissa échapper Kiba, de toute évidence envieux.

« Franchement, je n'en sais rien. Il n'était jamais monté sur un rider avant, et il n'y connaissait strictement rien. Ca rendait Sasuke complètement dingue, d'être coincé avec un "nul" pareil » se remémora-t-elle avec un petit rire. « Ils ne s'entendaient pas du tout, tous les deux. Il n'y avait jamais de séance d'entraînement pendant laquelle ça ne dégénérait pas, que ce soit Sasuke qui engueulait Naruto, ou Naruto qui cherchait des poux à Sasuke. C'était épuisant de toujours les entendre se disputer, mais Sarutobi n'a jamais accepté de les séparer.

« Et finalement, il avait raison. Parce qu'au bout de quelques mois, ils avaient beau se chamailler toujours autant, leur chrono était le meilleur des riders juniors de l'écurie. »

« Sérieux ? » s'exclama Ino.

« Alors Naruto était bon, en fin de compte ? » dit Lee, enthousiaste.

« Quand il le voulait » acquiesça-t-elle avec un sourire doux-amer. « Généralement quand Sasuke le poussait à bout » ajouta-t-elle en riant.

Son rire se termina abruptement en quelque chose qui ressemblait à un sanglot, et elle finit son verre pour se donner contenance.

« Et alors… l'accident ? » suggéra Neji, un faible froncement de sourcils sur son front grave.

Elle hocha la tête, s'éclaircit la gorge.

« Pendant une course régionale. Ils devenaient tellement bons, tous les deux, que Sarutobi espérait les voir figurer au classement national junior. Ils avaient passé les premières qualifications sans problème, mais j'avais un mauvais pressentiment avant la course. Peut-être que je leur invente des excuses, mais j'avais l'impression qu'il y avait quelque chose qui clochait entre eux. »

« Naruto a été grièvement blessé, c'est ça ? » devina Kiba. « C'est pour ça qu'il ne court plus. »

Elle secoua la tête, puis se ravisa et haussa les épaules.

« D'une certaine manière, je suppose qu'on peut dire ça comme ça » avoua-t-elle. « Mais en réalité, Naruto n'a passé que deux jours à l'hôpital. Il a eu beaucoup de chance, et il avait toujours été le genre de personnes qui guérissent plus rapidement que la moyenne. Sasuke, par contre, a passé quatre jours dans le coma. »

Elle tendit la main, et Lee lui passa muettement son propre verre. Le goût de cerise de l'alcool lui arracha un sourire.

« Naruto était mort d'inquiétude. Il essayait de prétendre que tout allait bien, mais je voyais bien qu'il s'en voulait énormément. Quand ils nous ont finalement annoncé que Sasuke était sorti du coma, c'était comme si on avait soudain branché une centrale nucléaire derrière son sourire. »

Elle s'interrompit, les larmes lui montant soudain aux yeux.

« Mais Sasuke, il… »

Elle fut forcée d'enfouir son visage dans le mouchoir d'Ino.

« Dès qu'il l'a vu, il a été… tellement odieux ! C'est vrai qu'ils se disputaient tout le temps, mais je n'avais jamais vu Sasuke comme ça. Il était furieux, il hurlait que tout était la faute de Naruto, que s'il n'avait pas été collé à un incapable pareil, il serait déjà arrivé au niveau national depuis longtemps. C'était comme s'il l'accusait de l'avoir fait exprès ! Comme si… comme si… »

Elle éclata en sanglots avant de pouvoir en dire plus, et Lee passa un bras autour de ses épaules, murmurant des phrases sans queue ni tête à propos de la dévastation qu'apportaient des larmes dans son si joli regard vert d'eau et d'autres stupidités si fleur bleue qu'elle l'aurait menacé de son poing si elle avait été dans son état normal.

Hinata s'éclipsa en direction du bar et revint un instant plus tard avec une boîte de mouchoirs dans laquelle Sakura piocha généreusement.

« Je suis désolée » fit-elle en s'essuyant le visage, contrariée de s'être laissée aller de cette manière. « C'est juste… Naruto était tellement dévasté… »

« Mais il a dû arranger tout ça, non ? » s'exclama Kiba avec une gaieté forcée. « Je veux dire, connaissant Naruto, il a secoué cet enfoiré jusqu'à ce qu'il lui fasse des excuses, pas vrai ? »

Le silence de Sakura fit retomber son sourire mal assuré.

« Sasuke a disparu dès qu'il est sorti de l'hôpital » avoua-t-elle. « Deux semaines plus tard, on a appris qu'il avait signé avec un contrat avec l'écurie d'Oto. Il n'a jamais essayé de reprendre contact avec Naruto…

« Entre-temps, Sarutobi était mort et Tsunade avait repris la direction de Konoha. Elle a bien essayé de lui assigner un nouveau partenaire, mais Naruto n'est jamais parvenu à remonter sur un rider. »

« Tu veux dire qu'il a laissé tomber ? » s'écria Kiba, stupéfait. « Juste comme ça ? »

« Qu'est-ce que tu veux dire, juste comme ça ? » s'offusqua Ino. « Réfléchis un peu, clébard ! Un accident, c'est déjà traumatisant chez les pros, alors si en plus il y a perdu son partenaire !… »

« Mais enfin, c'est Naruto, quand même… »

Sakura haussa les épaules, n'ayant rien à répondre. Elle avait été la première surprise de constater à quel point Naruto avait été affecté par les paroles et le départ de Sasuke, et elle avait été leur mécano pendant presque un an.

Le silence qui s'installa n'avait rien de confortable.

Neji fut le premier à se lever.

« Nous ferions mieux d'en rester là pour ce soir. Naruto a probablement été secoué par les nouvelles, mais on ne saura à quel point qu'en le voyant demain. »

Un chorus d'assentiments sourds lui fit écho, et ils se préparèrent tous à sortir. Sakura laissa Lee tenir la porte pour elle et frissonna en posant le pied sur le bitume. Autour d'elle, la ville brillait de lumières froides dans la nuit.

Quelque part parmi ces étoiles artificielles, une moto orange fendait sans doute les rues à une vitesse déraisonnable. Elle souhaita futilement que ce serait suffisant pour effacer sa peine.


Ok, c'était probablement la décision la plus stupide de sa vie.

En fait, ça n'avait rien d'une décision. A aucun moment il ne se rappelait avoir pensé que ce serait sans aucun doute une excellente idée de se taper cinq cent bornes malgré le coût exorbitant de l'essence, son portefeuille lamentablement plat, et le projet crucial qu'il devait absolument rendre aujourd'hui.

Il avait quitté Ichiraku, enfourché sa moto, et avant qu'il ne s'en rende compte il avait déjà dépassé les limites de la ville.

A partir de là, ça avait semblé naturel de s'arrêter à la première station-service venue pour s'acheter un plan. Histoire d'au moins savoir dans quelle direction se trouvait Ta no Kuni… Et une fois le plan acheté, ça semblait stupide de ne pas s'en servir, non ?

Ce n'est que vers six heures du matin, en franchissant les faubourgs de sa destination, qu'il eut la visite de son bon sens jusque-là amorphe. Seul dans une ville inconnue, sans aucune idée de l'endroit où il devait aller et réalisant tout juste la portée de son geste, Naruto sentit le froid glacial qu'avaient chassé les longues heures sur le ruban interminable de la route étreindre à nouveau son cœur.

La ville commençait à peine à s'animer sous une moitié de ciel éclairée par les premières lueurs de l'aube. Les rideaux des commerces étaient encore baissés, offrant leur surface grise et hostile aux rares passants.

Un parc public finit par attirer son attention. Soulagé de cesser son errance sans but, Naruto rangea sa moto contre un réverbère et coupa le moteur. Ses genoux émirent des craquements menaçants lorsqu'il se leva, et il laissa échapper un grognement en les sentant protester sous son poids. Il n'avait quand même pas fait cinq cent kilomètres sans une seule pause ?…

Il dirigea ses jambes lourdes vers l'entrée du parc désert, et eut tôt fait de trouver un banc à la peinture écaillée sur lequel se laisser tomber. Son corps tout entier lui paraissait soudain douloureux, et il ferma les yeux et s'effondra contre le dossier du banc avec un grognement d'aise, décidé à s'accorder un peu de repos avant toute autre chose.

Le murmure du vent dans les branches sous lesquelles il était assis avait quelque chose d'apaisant, et malgré le fond de l'air encore frais, une certaine léthargie s'empara progressivement de lui. L'image d'un visage trop pâle encadré de cheveux sombres s'afficha un instant sur ses paupières, mais il fut étonnamment facile de la chasser.

C'est un cri aigu qui lui fit brutalement relever la tête.

Il plissa les yeux, surpris par la soudaine luminosité, et aperçut un groupe d'enfants traversant le parc en courant, se chamaillant de leurs voix haut perchées. Un coup d'œil à sa montre l'informa qu'il était plus de huit heures.

'Je me suis endormi ?'

Il bâilla et s'étira, tirant un nouveau craquement de son cou raide. Décidément, il se faisait l'effet d'un vieillard.

Frissonnant à présent, il se résolut à se lever et à quitter le parc. Sa prochaine étape fut un kiosque à journaux sur lequel il tomba par chance à deux pâtés de maisons de là.

Il fut presque surpris de ne pas trouver ce qu'il cherchait sur la une du premier quotidien venu. Comment les frasques économiques d'un quelconque politicien véreux pouvaient-elles être plus importantes que ce qui était apparemment le pire accident de la saison ?… Et puis il se rappela que certaines personnes ne rythmaient pas leur vie selon les résultats des dernières courses de riders. Il se rappela aussi que depuis plusieurs années déjà, il faisait partie de ces gens-là…

Il s'interdit de penser à combien cette vie qu'était maintenant la sienne devait être artificielle, s'il lui était si facile de retomber dans ses anciens travers.

Après avoir feuilleté quasiment tous les magazines sportifs du kiosque, il finit par trouver un article assez détaillé à son goût. Le vendeur le regardait à présent d'un œil torve, et il fut forcé d'acheter la revue et de battre en retraite.

Apercevant un café de l'autre côté de la rue, il eut tôt fait de traverser et de s'y engouffrer. L'air était agréablement tiède, et il put enfin ouvrir son blouson. Commandant un maigre petit-déjeuner en une vaine tentative d'apaiser à la fois son estomac et son portefeuille, il s'installa dans un coin et revint à l'article.

Celui-ci contenait une description détaillée de l'accident, les réactions de l'organisateur et des autres participants de la course, et même une brève biographie des deux membres de l'équipage numéro vingt-trois. Par acquis de conscience, Naruto parcourut les quelques lignes concernant le pilote, un certain Juugo.

Comme il l'avait espéré, il finit par dénicher le nom de l'hôpital où avait été transféré Sasuke. Ce nom lui faisait l'effet d'une épée enfoncée en travers de la gorge, et il but une gorgée de café brûlant pour tenter d'effacer cette douleur par une autre.

Il décida de demander son chemin à la serveuse dès qu'il aurait fini son repas. Etrangement, pourtant, il se mit à grignoter son croissant plus qu'à le manger.

Il avait beau s'être précipité ici sans une minute de réflexion, il réalisait à quel point son comportement avait été stupide. Même s'il parvenait à trouver Sasuke, à quoi cela finirait-il par l'avancer ? Il était pour l'instant encore entre la vie et la mort, et sa présence n'y changerait strictement rien. Et quand bien même il avait été conscient, qu'imaginait-il ? Que Sasuke l'accueillerait le sourire aux lèvres, enchanté de revoir son ancien partenaire ?

Bah ! Voilà une scène qui aurait pu envoyer n'importe qui à l'asile ! Sasuke recevant qui que ce soit les bras grands ouverts…

Naruto eut un sourire ironique, et par ennui plus qu'autre chose, tira son téléphone portable de sa poche. L'écran lui indiqua sans complexe qu'il avait reçu quatre messages et manqué onze appels. Reconnaissant le numéro affiché, Naruto déglutit et bascula hâtivement sur sa messagerie.

« Naruto, c'est Sakura. Je ne t'ai pas vu dans le bus ce matin. Tu as l'intention de venir en cours, au moins ? »

« Naruto, Kiba dit qu'il est passé chez toi avant les cours et qu'il n'y avait personne. Où est-ce que tu es ? »

« Naruto, je sais que tu n'es pas en cours, je suis passée devant ta salle. Tu te souviens que c'est aujourd'hui que tu dois rendre ce projet super important dont tu nous bassinais les oreilles, au moins ? »

« Naruto, c'est encore moi. Si tu es… tu sais… remué par les nouvelles d'hier… appelle-moi, au lieu de rester dans ton coin. »

« Naruto, c'est toujours Sakura. Tu vas te décider à décrocher, oui ?! »

« Naruto, Hinata a failli fondre en larmes quand je lui ai dit que je ne savais pas où tu étais. Tu n'as pas honte ? »

« Cette fois, ça suffit ! Réponds ou je te jure que je défonce cette porte ! »

« Tu vas devoir te racheter une nouvelle porte. Où est-ce que tu es, triple buse ?! Beurk, mais qu'est-ce que ce caleçon fait… »

« Naruto, ton appartement est une vraie porcherie. J'ai trouvé ce torchon que tu appelles projet. Tu as cinq minutes pour me rappeler avant que je ne le brûle avec les restes de serviettes moisies planquées sous ton évier. »

« Naruto, euh… Désolée pour la fuite. Je ne pouvais pas savoir que les serviettes étaient censées boucher le trou. Mais pourquoi est-ce que je m'excuse ? Tu n'avais qu'à être là, de toute manière ! »

« Narutooo, réponds maintenant et tu as encore une chance de sauvegarder ta virilité… (slosh) Mer… »

Le portable vibra à cet instant précis dans sa main, et Naruto s'empressa de décrocher, parcouru de sueurs froides.

« Sakura… »

« Naruto !! Où est-ce que tu es, triple crétin ?! Ca t'amuse de faire flipper tout le monde comme ça ? Tu crois que j'ai que ça à faire de sécher mes cours pour fouiller ton appart' et flinguer mon forfait à appeler dans le vide ?! »

« Je suis vraiment désolé, Sakura… » balbutia-t-il en se faisant tout petit devant les regards incrédules des occupants de la table voisine.

« Il ne manquerait plus que tu ne le sois pas ! Quand je te mettrais la main dessus, je te jure que… Mais où est-ce que tu es, d'ailleurs ? »

« Ah… Eh bien… »

Il jeta un coup d'œil paniqué autour de lui, cherchant en vain l'inspiration salvatrice.

« C'est marrant, tu vois, hein, mais… »

« Naruto. »

Son café laissa échapper une dernière bouffée de vapeur avant de se transformer en bloc de glace ambrée.

« Ah… Ta no kuni ? »

Il y eut un silence de mauvaise augure et il éloigna instinctivement le téléphone de son oreille.

« QUOI ? »

Etonnamment, aucune tirade hargneuse ne suivit.

« … Sakura ? »

« Naruto, tu es un idiot. »

« Euh… Je sais ? »

« Il ne se réveillera pas avant plusieurs jours. »

"S'il se réveille" fut passé sous silence, et Naruto lui en fut pathétiquement reconnaissant.

« Je sais. »

Un soupir à l'autre bout du fil généra une courte bouffée de bruits parasites.

« Tu es à l'hôpital ? »

« Pas encore. J'allais justement y aller » avoua-t-il. « Je rentrerai après, je serais de retour d'ici à ce soir… »

« Et à quoi est-ce que ton accès de stupidité aura servi, tu peux me le dire ? »

« Sakura… » fit-il, surpris.

Elle lui avait déjà fait savoir son opinion sur son peu d'intelligence, pourquoi en rajoutait-elle une couche ?

« Passe la journée à l'hôpital » décréta-t-elle sans lui laisser le temps de répliquer. « Je te rappelle ce soir. »

« Hein ? Mais… »

« Je te rappelle ce soir, Naruto ! Et tu as intérêt à décrocher à la première sonnerie, cette fois ! »

Il se fit instinctivement tout petit.

« Euh… D'accord. Sakura ?… »

« Quoi, encore ? »

« Pour mon projet ?… »

« Je demanderai à Kiba de le déposer. »

Malgré son ton coupant, Naruto eut un large sourire.

« Merci Sakura, t'es la meilleure ! »

« C'est ça. »


Trouver l'hôpital se révéla tout bien considéré relativement facile.

Ce qui le fut moins fut le comportement de la réceptionniste, qui le fixa avec un mépris mal déguisé dès le moment où il atteignit son comptoir, casque sous le bras. Elle faisait apparemment partie de cette catégorie de gens qui semblaient avoir décidé que les motards étaient tous des délinquants en puissance. Ce fut pire lorsqu'il ouvrit la bouche.

« Sasuke Uchiwa ? » répéta-t-elle, en le détaillant des pieds à la tête avec un rictus mesquin. « Il a même des fans de ce bord-là, hein ? »

Naruto se sentit rougir sous son regard mauvais et posa brutalement son casque sur le comptoir, bredouillant et postillonnant.

« Je ne suis pas un fan de cet enfoiré ! » finit-il par s'exclamer.

Elle souleva un sourcil cynique.

« Unité de soin intensive, visites restreintes à la famille proche » déclama-t-elle du ton laconique de celle qui a déjà donné cette réponse une dizaine de fois depuis le début de la journée.

"Il n'a pas de famille proche !" était au bord de ses lèvres, mais il réussit à se contenir, sachant que c'était au moins faux sur le plan administratif et qu'elle l'aurait simplement pris pour un baratineur, en plus de tout le reste.

De toute façon, elle braillait déjà "Au suivant !", et lui jeta un coup d'œil torve lorsqu'il ne fit pas mine de bouger.

Bouillant de rage, Naruto récupéra son casque et se dirigea à pas lourds vers la plus proche rangée de sièges en plastique. Il se laissa tomber sur une place libre, déposa son casque et sa veste à côté de lui, et rafla le premier magazine sur lequel il mit la main.

La réceptionniste le fusilla d'un regard indigné, mais il fit mine de se passionner pour la dernière starlette en date, tirant un plaisir sadique de son mécontentement évident. Il serait resté là toute la journée même sans les instructions de Sakura, rien que pour le plaisir d'ennuyer cette vieille peau.

Le hall de l'hôpital s'emplissait et se vidait sans cesse, et Naruto jetait par-dessus sa revue des coups d'œil désintéressés aux personnes allant et venant. Les gens passaient les portes coulissantes, se dirigeaient généralement vers le comptoir, et après une courte discussion avec l'aimable réceptionniste, disparaissaient dans un couloir ou s'asseyaient comme lui sur l'une des chaises en plastique rouge pétant.

Un couple entra, et Naruto les suivit d'un regard intrigué vers le fond de la salle. L'homme semblait prêt à s'écrouler sur place, de lourdes poches sous ses yeux lui donnant une mine de zombie et une quinte de toux secouant régulièrement sa carcasse. Sa compagne, une jolie femme aux longs cheveux, se planta impatiemment devant le comptoir.

L'infirmière leva un œil morne vers elle. La réponse qu'elle lui donna sans doute parut indigner la jeune femme au plus haut point, et le reste de la salle dressa la tête lorsqu'elle se mit à tancer la réceptionniste d'une voix portant étonnamment loin.

« Mais je ne vous demande pas votre avis, espèce d'incapable ! Où ont-ils été vous chercher ? Faites donc votre travail, petite sotte ! »

Naruto parcourut le hall des yeux et croisa le regard d'un adolescent assis à quelques mètres de lui. Ils échangèrent un sourire, la large grimace hilare de Naruto tirant le garçon timide de son amusement silencieux.

Le couple finit par disparaître le long d'un couloir, l'homme suivant stoïquement les enjambées furieuses de son épouse. La réceptionniste réarrangea ses papiers pour se donner contenance, visiblement pâle de rage. Elle ne relevait les yeux que pour lui lancer des œillades furieuses, comme si cet épisode lui avait soudain rappelé sa présence, et Naruto jugea plus prudent de s'éclipser avant qu'elle ne trouve une excuse pour appeler la sécurité.

De toute façon, il avait faim.

Son déjeuner se constitua d'un sandwich et d'une pâtisserie achetés à une boulangerie à quelques pâtés de maisons de là. Il considéra son portefeuille quasiment vide d'un œil morose, puis décida de chasser ses idées noires en profitant du temps de son repas pour se dégourdir les jambes.

Lorsqu'il revint à l'hôpital, la réceptionniste avait disparu, remplacée par un infirmier à l'air fatigué. Il préféra tout de même s'asseoir à bonne distance du comptoir, et remarqua au passage que l'adolescent s'était également éclipsé.

Un peu dépité, il sortit de sa poche le magazine sportif qu'il avait acheté le matin même et se mit à parcourir les autres articles.

L'après-midi était bien avancée et le ciel commençait déjà à s'assombrir lorsqu'une infirmière déboula sans crier gare dans le hall, et dans sa course précipitée, se prit les pieds dans le casque que Naruto avait malencontreusement posé par terre près de son siège.

Epouvanté par le cri étouffé de la pauvre femme et les dossiers s'éparpillant dans l'allée avec un concert de papier froissé, Naruto sauta sur ses pieds et se précipita pour l'aider.

« Je suis désolé, vraiment désolé ! Vous ne vous êtes pas fait mal ? Attendez, je vais vous aider à ramasser tout ça… »

Joignant le geste à la parole, il se mit à rassembler les liasses de documents, les posant au fur et à mesure près d'elle avec moult excuses embarrassées. L'infirmière aux courts cheveux bruns, essoufflée, réorganisait les feuilles volantes qui s'étaient échappées des chemises cartonnées et lui répondait par un gentil sourire.

« Ne vous inquiétez pas » dit-elle lorsqu'il lui tendit la dernière feuille. « Ca devait finir par m'arriver, à force de courir dans tous les sens. »

« Vous n'êtes pas blessée ? » répéta-t-il en l'aidant à se relever, inquiet.

Elle posa précautionneusement son pied droit par terre, puis, apparemment rassurée, releva les yeux avec un sourire.

« Ca ira ! Merci beaucoup pour votre aide. »

« Encore désolé ! » s'écria-t-il lorsqu'elle fit mine de s'éloigner.

Elle lui répondit d'un signe de la main qui disait que tout était pardonné, puis atteignit finalement le comptoir, où le réceptionniste avait observé la scène d'un air alarmé. Après une courte conversation qui sembla le rassurer, elle lui tendit sa pile de dossiers et disparut dans un couloir adjacent.

Naruto se rassit, prenant cette fois garde à poser son casque sur le siège vacant à sa gauche.

Ne se sentant plus aucune envie de lire, si son feuilletage mécanique pouvait seulement mériter ce nom, il se mit à observer le reste de la salle en se tournant les pouces. Après approximativement trois minutes de ce manège, il s'enfonça dans sa chaise et se mit à compter les panneaux du plafond.

Si seulement Sakura pouvait se dépêcher d'appeler…

Ce n'est qu'un bon moment plus tard, alors que le ciel dehors s'était fait d'un noir d'encre et que Naruto se faisait l'effet d'une baleine échouée sur une plage et s'éteignant lentement – c'est-à-dire qu'il s'ennuyait comme un rat mort –, que son vœu fut finalement exaucé.

La sonnerie braillarde de son portable résonna soudain dans la salle d'attente, et Naruto fit un bond spectaculaire. Le réceptionniste leva la tête pour lui jeter un regard torve, suivi d'un coup d'œil entendu vers une plaquette accrochée au mur. Naruto se sentit rougir et ramassa précipitamment ses affaires. Filant vers la sortie, il jongla avec sa veste et son casque pour pouvoir décrocher avant que Sakura ne s'impatiente.

« Allô ? » fit-il enfin en passant les portes.

« Tout de même ! » s'exclama-t-elle. « Où est-ce que tu es ? »

« Devant l'hôpital » répondit-il en roulant des yeux, jugeant inutile de lui rappeler que les téléphones étaient censés être éteints dans l'enceinte de l'immeuble.

L'air s'était considérablement rafraîchi, et il posa son casque sur un muret pour enfiler sa veste.

« Tu as pu le voir ? »

« Non. Il est en soin intensif, apparemment il n'y a que sa famille qui puisse le voir. »

Si Sakura entendit l'amertume et le cynisme inhabituels dans sa voix, elle n'en dit rien.

« Bon… Tu as repéré un hôtel ? »

« Hein ? »

Abasourdi, il s'immobilisa au moment de zipper sa veste.

« Heu, Sakura… J'ai pas les moyens de me payer un hôtel. »

« Maintenant, si » décréta-t-elle. « Si tu te débrouilles bien, tu devrais tenir cinq ou six jours. Donne-moi l'adresse quand tu seras installé, Lee et Kiba t'enverront quelques vêtements. »

« Sakura… »

« Surtout, préviens-moi dès qu'il y a du nouveau, ok ? »

« Attends une minute, Sakura ! » explosa-t-il. « Il vient d'où, cet argent ? »

« De tout le monde. Et tu as intérêt à me remercier comme il se doit quand tu reviendras ! J'ai passé ma journée à faire le tour du campus pour leur courir après. Neji n'avait même pas cours aujourd'hui, j'ai dû demander son adresse à Lee. Et devine qui j'ai trouvé à son appart' ? Tenten ! Il y a anguille sous roche, avec ces deux-là. Enfin, c'est une fille sympa, elle a même mis la main au portefeuille, elle aussi. Je lui ai dit que ce n'était pas de sa faute, mais elle a répondu qu'elle avait de toute façon ses propres raisons de vouloir en savoir plus sur la santé de Sasuke. C'est évident qu'elle bluffe, mais c'est gentil de sa part. »

Naruto s'assit lourdement sur le muret, sonné.

« Attends-toi à pouvoir rester encore un peu plus, d'ailleurs. Je bosse à l'écurie, ce soir, et je suis sûre que Tsunade est au courant pour Sasuke et qu'elle va me sauter dessus pour savoir comment tu vas. Pendant que j'y suis, Kiba a rendu ton projet et dit à ton professeur que tu serais absent pendant quelques temps pour raisons personnelles. Il avait l'air très inquiet, lui aussi, il a dit qu'il fallait que tu prennes ton temps pour tout régler et qu'il t'aiderait à rattraper ton retard quand tu reviendrais. Comment ça se fait que tu tombes toujours sur des gens aussi adorables, tu les attires ou quoi ? »

Cette remarque lui arracha un sourire. Elle avait raison, comment faisait-il pour connaître tant de gens biens ? Non, ce n'était pas tant qu'il les attirait, mais plutôt qu'il ne les lâchait plus lorsqu'il les avait trouvés.

Il se sentait mal à l'idée de toutes ces personnes qui se pliaient en quatre pour répondre à un caprice de sa part. Il n'avait jamais été du genre à accepter la charité. Malgré ses faibles moyens, il s'enorgueillissait de toujours s'en sortir sans aide dans la vie. Pourtant, il savait qu'aucun d'entre eux ne le laisserait refuser ce qu'ils avaient offert sans hésiter.

« Sakura… C'est pas juste, vous ne devriez pas avoir à faire tout ça… »

« Oh, tais-toi ! Pour une fois que c'est nous qui pouvons t'aider et pas l'inverse ! »

Il en resta coi. D'accord, il aimait donner des coups de main à ses amis, et alors ? Ca n'arrivait tout de même pas si souvent qu'ils aient l'impression de lui devoir quelque chose ?

« Contente-toi de m'avertir à la moindre nouveauté. Je veux que tu m'appelles dans la minute qui suivra le réveil de Sasuke ! Pigé ? »

Il dût déglutir plusieurs fois avant de pouvoir répondre, et sa voix était un peu rauque.

« D'accord. »

« Bon. Et n'oublie pas de m'envoyer l'adresse de l'hôtel, tête de pioche. »

« D'accord. Sakura… Dis à tout le monde que je les adore, ok ? Vous êtes vraiment géniaux… »

« Ne tombe pas dans le mélo. Quitte à ce que tu te traînes comme un chien mourant, autant que ce soit là où aucun de nous n'aura à te supporter. Tu serais capable de refaire pleurer Hinata. »

Il réussit à rire en imaginant la fureur de Kiba. La voix de Sakura s'adoucit sans prévenir.

« Dors bien, d'accord, Naruto ? Et appelle si ça ne va pas… »

« Ok. Merci, Sakura. Bonne nuit… »

« Bonne nuit. »

Elle raccrocha, et il resta plusieurs minutes durant à contempler le portable dans sa main.

Levant enfin les yeux vers le bâtiment devant lui, il parcourut les innombrables fenêtres du regard. Derrière l'une d'entre elles, sans doute, le 'bip' lancinant d'un appareil tenait son espoir en haleine.