Merci pour vos aimables avis. J'espère que ce nouveau chapitre vous plaira également.

Chapitre 2

Fitzwilliam Darcy avait l'impression qu'il allait devenir fou. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Voir miss Elisabeth à cette réception lui avait causé un choc alors qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour l'oublier. La voir entourée d'une dizaine de messieurs désireux d'attirer son attention le rendait à la fois malheureux et fou de jalousie.

Bingley avait plus de chance que lui. Sa tristesse s'était volatilisée et il semblait avoir retrouvé sa joie de vivre. Darcy en était soulagé.

En voyant le visage de miss Bennet s'illuminer de joie à la vue de son ami, il avait compris qu'il s'était trompé en la croyant indifférente à l'égard de Bingley. Elle était sans doute trop réservée pour afficher ses sentiments en public. Il se rendit compte que, dans le cas contraire, il aurait sans doute eu une très mauvaise opinion d'elle.

La réaction de miss Elisabeth en le voyant ne fut pas aussi agréable ni chaleureuse, comme il l'espérait. Elle le salua poliment mais seulement comme une vague connaissance qu'elle ne s'attendait pas à revoir. Il en fut à la fois perturbé et vexé.

Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que miss Elisabeth avait une très mauvaise opinion de lui. Il s'en doutait déjà mais ignorait que c'était à ce point.

Il savait qu'il avait commis une faute et qu'il devait la réparer. Il ignora totalement miss Bingley qui tentait de le convaincre d'éloigner son frère de Jane Bennet. Il avait compris que cette femme lui avait menti délibérément dans l'espoir de satisfaire ses propres ambitions.

Darcy éprouvait un profond mépris pour Caroline Bingley. Elle représentait ce qu'il détestait le plus chez une femme. Le fait qu'elle s'imagine qu'il pourrait avoir envie de l'épouser était risible. Mais elle finirait bien par comprendre son erreur.

En tout cas, il refusa d'écouter e que disait cette mégère et l'ignora complètement aux bals où il se rendait. Il ne l'invitait plus à danser et daignait à peine lui adresser la parole, voulant lui faire comprendre qu'elle ne représentait rien à ses yeux. Il avait décidé de courtiser miss Elisabeth et d'envoyer au diable les idées qu'on lui avait inculqué. Il se marierait pour son propre bonheur, et non pour satisfaire les critères de gens qui lui étaient indifférents.

Il savait que sa tante, lady Catherine de Bourgh, serait folle de rage. Elle voulait le marier à sa fille insipide et maladive et allait jusqu'à prétendre que c'était le souhait de sa mère. Il en doutait. Lady Anne n'aurait jamais voulu le voir malheureux en le forçant à faire un mariage de convenance alors qu'elle-même s'était mariée par amour.

Les deux sœurs étaient très différentes l'une de l'autre et avaient peu en commun. Lady Catherine était orgueilleuse, imbue de son rang, autoritaire, prétentieuse et malveillante.

Lady Anne était douce, gentille, obligeante, polie et aimable. Tout le monde l'aimait alors que sa sœur était jugée difficilement supportable.

Lady Catherine avait même tenté d'imposer le prétendant de son choix à sa sœur. Mais, heureusement, leur père s'y était opposé et lui avait demandé de se mêler de ses affaires, ce qui avait rendu lady Catherine folle de rage. Elle considérait que Mr Darcy n'était pas un assez bon parti pour la fille d'un comte.

En réalité, dès qu'elle avait vu Pemberley, elle avait décidé d'en devenir la maîtresse. Mais ses tentatives pour atteindre ce but avaient échouées.

C'était pourquoi elle tentait d'y parvenir par l'intermédiaire de sa fille. Elle savait parfaitement qu'Anne était incapable de tenir une maison – elle y avait veillé ! – et entendait bien s'en charger à sa place.

Sauf que Darcy avait ignoré ses exigences et lui avait dit clairement qu'il n'épouserait jamais Anne. Ce qui rendait lady Catherine folle de rage mais nullement décidée à renoncer à son projet.

Elle perdait son temps, refusant d'admettre qu'elle n'avait pas la moindre influence sur lui. Il ne se passait pas un mois sans qu'elle lui écrive pour lui faire part de ses exigences. Sans succès. Darcy ne se donnait même pas la peine de lire ses lettres qui finissaient au fond d'un tiroir. Il savait, cependant, qu'elle ne s'arrêterait pas de le harceler tant qu'il ne serait pas marié.

Son esprit revint à un sujet plus agréable : miss Elisabeth ! Il lui faudrait s'expliquer avec elle au sujet de ce gredin de Wickham. Sûrement, elle n'éprouverait plus d'amitié pour cet homme quand elle saurait quel mal il avait essayé de faire à sa pauvre sœur. Elle en avait elle-même et n'aurait pas voulu que l'une d'elles subisse un tel sort.

Ruiner la bonne réputation de Wickham fut un jeu d'enfant. Quelques mots aux commerçants suffirent. Il se retrouva contraint de justifier comment il avait pu faire autant de dettes en si peu de temps, sans compter ses dettes de jeu. Il se retrouva en prison sans avoir pu se défendre et découvrit que personne n'était prêt à payer pour le défendre. Il tenta de faire appel à Darcy mais celui-ci ne daigna même pas lui répondre et il comprit qu'il n'avait rien à espérer de ce côté-là. Il enrageait de son impuissance mais ne pouvait rien y changer. Même ses plaintes auprès des autres détenus ne lui servirent à rien. Ceux-ci se moquaient bien de ses malheurs. Comme il n'avait pas d'argent, il devait se contenter de la nourriture infâme réservée aux détenus insolvables et boire uniquement de l'eau.

Darcy ne pouvait pas se réjouir du sort de Wickham mais il estimait qu'il n'avait que ce qu'il méritait. Peut-être qu'il allait enfin comprendre qu'il devait assumer la responsabilité de ses actes.

?

Mr Darcy se réveilla en sursaut, le cœur battant, le visage en sueur. Il faisait jour et il reconnut sa chambre de Darcy House. C'était le matin, et la lumière du soleil ruisselait à travers les rideaux de la fenêtre. Darcy ouvrit les yeux, puis les referma. Sa tête était comme une enclume.

Il fronça les sourcils car il avait l'impression que quelque chose avait changé. Puis il se rendit compte que c'était le soleil. Il brillait trop fort pour la saison. Il pouvait voir ses rayons à travers les rideaux.

Repoussant ses draps, il enfila ses mules et sa robe de chambre et se dirigea vers la fenêtre. Il tira le rideau et cligna des yeux, ébloui par la lumière du soleil. Il demeura abasourdi. Dehors, il vit une multitude d'oiseaux, sautillant gaiement dans le petit jardin. Comment était-ce possible ? La veille, il était couvert de neige. Il n'y comprenait rien.

Sachant qu'il parviendrait, tôt ou tard, à découvrir la clé de l'énigme, il sonna son valet de chambre. Il se dépêcha de s'habiller, parlant peu, puis quitta sa chambre pour se rendre dans la salle à manger. Un valet avait placé le Times près de son assiette, comme chaque matin. Il y jeta un coup d'œil et se figea en voyant la date.

C'était impossible ! Comment une telle chose avait-elle pu arriver ? Il semblait avoir fait un bond de huit mois en arrière. Le 15 mai. Il s'en souvenait très bien. C'était le jour où il avait envisagé d'engager Mme Younge. Son cousin, le colonel Fitzwilliam, lui avait conseillé de vérifier ses références. Il ne l'avait pas jugé utile puisque la femme lui avait été recommandée par sa tante, lady Catherine de Bourgh. Une erreur qui avait failli être fatale à sa sœur.

Etait-il possible que le destin lui donne une seconde chance ? Dans ce cas, il lui faudrait agir avec prudence pour ne pas commettre d'erreur. Il allait devoir y réfléchir.

Il savait que son cousin allait venir, aujourd'hui et que de leur conversation dépendrait l'avenir de sa sœur. Il ne devait pas se tromper une seconde fois où Georgiana en paierait le prix.

Il se demanda si sa tante connaissait la vérité au sujet de Mme Younge. Aurait-elle volontairement livrée sa sœur à une femme pareille ? Peut-être était-elle la complice de Wickham. Elle comptait visiblement lui faire du chantage pour le contraindre à épouser sa fille.

Malheureusement pour elle, l'un des amis de Darcy se trouvait à Ramsgate. Il avait reconnu miss Darcy et l'avait vue en compagnie de Wickham, un homme qu'il savait indigne de confiance. Il lui avait immédiatement écrit pour l'informer de ce qui se passait. Heureusement, le gredin n'avait pas encore eu le temps d'atteindre son but.

Il avait naturellement été fou de rage de voir ses plans échouer avant même qu'il ait pu réussir à atteindre son but. mais, à certaines paroles de Georgiana, il avait compris qu'il n'avait aucune chance de réussir. Elle lui avait dit qu'elle le considérait comme un grand frère. Changer de tels sentiments aurait pris plus de temps qu'il n'en avait eu pour réussir à la séduire.

?

Darcy fit en sorte d'arranger les choses. Il n'avait pas répondu à sa tante concernant sa recommandation de Mme Younge. Celle-ci ne pouvait donc pas venir le voir tant qu'il ne l'y aurait pas invité. Il espérait trouver une solution qui lui éviterait d'avoir à rencontrer la femme. Il n'était pas certain de pouvoir se maîtriser en sa présence.

La venue du colonel Fitzwilliam interrompit ses réflexions. Il avait un visage grave. Darcy le pria de s'asseoir et lui fit servir une tasse de café.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

- J'ai mené une enquête sur cette Mme Younge, annonça-t-il.

- Et… ?

- Et notre tante devrait se montrer plus prudente avant de recommander quelqu'un. Cette femme n'est absolument pas digne de confiance. Ses références sont fausses et elle est très liée à un homme que nous connaissons tous les deux.

Darcy le regarda d'un air interrogateur

- Wickham.

Darcy sursauta.

- Wickham ? Qu'est-ce qu'il manigance ?

- Cela paraît évident, Darcy. Georgiana est devenue sa cible. Quel meilleur moyen de l'approcher qu'en plaçant auprès d'elle une personne en qui il a confiance ?

- Et lady Catherine se ferait complice d'un tel régime ? J'ai du mal à y croire.

- Elle n'est peut-être pas au courant. Ou alors, elle espère que cela lui donnera un moyen de pression sur vous pour vous contraindre à faire ce qu'elle attend de vous : épouser sa fille.

Darcy était très choqué.

- J'ai du mal à croire qu'elle en arriverait là !

- Elle est prête à tout pour atteindre son but, Darcy. Ce ne sont pas les scrupules qui l'étouffent.

- Quelle honte ! Je n'aurai jamais cru qu'elle s'abaisserait à ce point !

- Vous n'allez pas engager cette femme, n'est-ce pas ? J'ai rencontré une femme qui pourrait beaucoup mieux convenir. Elle s'appelle Mme Annesley. Sa protégée vient de se marier. Et ses employeurs sont des amis. Elle est tout à fait digne de confiance.

- Je vais la rencontrer. Et si tout se passe bien, j'enverrais mes regrets à lady Catherine pour lui dire que j'ai déjà trouvé quelqu'un. Elle ne mérite pas autre chose.

- Vous n'allez rien lui dire au sujet de Mme Younge ?

- Non. Si elle est complice, laissons-la vivre dans l'angoisse. Elle n'aura que ce qu'elle mérite.

- Bien parlé, Darcy. vous devez être conscient, cependant, qu'elle ne renoncera pas pour autant à obtenir ce qu'elle veut.

Darcy haussa les épaules.

- Elle perd son temps. Je n'ai pas l'intention de lui céder. Ma mère l'a expulsée de Pemberley et a décidé de ne plus aller à Rosings Park. Elle a tout fait pour l'amener à changer d'avis, y compris en se servant de son frère, sans succès. Et j'ai fait la même chose. Vous savez, qu'après la mort de mon père, elle a tenté d'enlever Georgiana. Heureusement, Mme Reynolds a refusé de la laisser faire et ne s'est pas laisser impressionnée par ses menaces. Ce qui, naturellement, l'a rendue furieuse.

- Bien sûr. Elle ne s'attendait pas à ce qu'un serviteur s'oppose à elle, dit le colonel.

- En effet. Elle a eu l'audace de s'en plaindre à moi. Quand je lui ai dit qu'elle n'avait fait que se conformer à mes ordres et qu'elle n'avait pas à lui en donner, elle était furieuse. Je l'ai ensuite priée de s'en aller et de ne pas s'aviser de revenir sans invitation. Ma porte lui sera fermée. Elle n'a aucun moyen de me forcer la main. Si elle veut se ridiculiser, libre à elle. Cependant, je crois que votre père devrait éloigner Anne d'elle. Il est évident qu'elle a été complètement négligée. Il y a des moments où je me demande si sa mère n'est pas complètement folle.

- Je pense seulement qu'elle ne peut pas supporter qu'on s'oppose à elle. Elle a une très haute idée de son importance.

- Je ne vois pas en quoi elle l'est. Elle n'est que la veuve d'un chevalier. Même sans porter de titre, ma position sociale est supérieure à la sienne.

- Ce qui explique pourquoi elle veut absolument vous marier à Anne. Elle sait parfaitement qu'aucun homme ne voudra d'elle, sauf, peut-être, un coureur de dots qui s'empresserait de l'expédier dans la maison douairière.

- Anne ne veut pas se marier, peu importe ce que peut dire sa mère. Si seulement elle avait le courage de la remettre à sa place.

- Vous l'imaginez s'opposer à sa mère ? Je ne suis pas sûr qu'elle le pourrait.

- Ce que je ne comprends pas, c'est comment elle a pu tomber malade de cette manière. Avant la mort de son père, elle était en parfaite santé et faisait beaucoup de choses. Vous rappelez-vous qu'elle avait dix-huit ans à la mort de sir Lewis ?

- L'âge de faire ses débuts dans le monde et d'être présentée à la cour. Il y a là quelque chose d'anormal.

- Lady Catherine ne voulait pas qu'Anne rencontre des prétendants à Londres parce qu'elle a décidé qui serait son mari. Elle ne se soucie pas de l'opinion des personnes concernées. Elle croit qu'elle a le droit de prendre des décisions à leur place.

- Je vais demander à mon père d'étudier le testament de sir Lewis et de se rendre à Rosings Park avec son propre médecin pour faire examiner Anne. Vous avez raison, Darcy. Sa mauvaise santé soudaine est anormale. Peut-être découvrirons-nous la clé du mystère.

Ni Darcy, ni son cousin ne s'attendaient à ce qu'ils allaient découvrir. Il s'avéra que lady Catherine avait, non seulement spoliée sa fille de son héritage, mais qu'elle lui faisait prendre un médicament contenant une drogue qui la rendait faible et incapable de réfléchir. Le comte de Matlock fut profondément indigné par la conduite méprisable de sa sœur. La scène qu'il eut avec elle fut extrêmement désagréable, mais lady Catherine n'eut pas la moindre chance d'imposer ses vues.

Le comte emmena Anne avec lui à Londres et la fit soigner avec beaucoup d'attention. Malgré sa faiblesse, la jeune fille avait la chance d'avoir une constitution solide. Seule la drogue avait nuit à sa santé, mais même s'il lui fallut du temps pour guérir, elle retrouva bientôt sa joie de vivre et sa capacité de parler avec les autres.

Lady Catherine, qui refusait de reconnaître ses fautes, exigea non seulement le retour de sa fille à Rosings Park, mais aussi que Darcy s'y rende pour pouvoir célébrer leur mariage. Elle fut complètement ignorée par l'une comme par l'autre, ce qui la rendit folle de rage.

Lady Catherine descendait de deux nobles lignées. Sa mère était la fille d'un duc et son père un comte. C'était sa mère qui lui avait appris que les gens qui occupaient un rang inférieur au leur ne méritaient pas leur intérêt, ni de devenir plus riche. Si lady Catherine avait approuvé ce genre d'idée, il n'en était pas de même pour son frère et sa sœur qui, comme leur père, pensaient que toute personne se doit d'être traité avec respect et que les membres de la noblesse devaient montrer le bon exemple dans ce domaine.

Ces différences ne manquèrent pas de provoquer beaucoup de disputes de la part des parents, mais ne changea rien aux opinions des trois enfants. Lady Catherine se retrouva donc isolée avec sa mère, persuadée que leur naissance seule les rendait supérieures aux autres. Ni Anne, ni Robert n'acceptèrent jamais d'être en accord avec elle dans ce domaine, ce qui la rendit furieuse. Elle était l'aînée et en tant que telle, s'attendait à ce que son opinion soit respectée par ses cadets. Mais elle ne parvint à les convaincre qu'elle seule avait raison.

Ce fut une invitation à Pemberley qui détruisit sa conviction que le domaine de sa famille était le plus riche et le plus important du Derbyshire. A ce moment-là, la famille Fitzwilliam se composait du comte, de sa mère, de la comtesse, et des trois enfants, Catherine, dix-sept ans, Robert, quinze ans et Anne, douze ans. Lady Catherine fut extrêmement choquée et indignée de constater que Pemberley dépassait Matlock pour la richesse, la taille et la beauté. Elle éprouva, en même temps, une violente colère, qu'un tel domaine fut en possession d'un homme dépourvu de titre.

Ce fut à ce moment-là qu'elle prit la décision que, si l'homme qu'elle avait décidé d'épouser ne lui demandait pas sa main, alors Georges Darcy deviendrait son mari. Certes, il n'avait pas de titre, mais au moins, Pemberley disposerait d'une maîtresse faisant partie de la noblesse, comme toute propriété de sa taille et sa richesse le méritait. Son frère ne manqua pas de se moquer d'elle et de lui dire que rien ne prouvait que le futur maître de Pemberley envisagerait de l'épouser. Ce qui offensa beaucoup sa sœur avant qu'elle ne décide de l'ignorer. Elle était certaine qu'elle n'aurait aucun mal à obtenir ce qu'elle voulait.

Cette décision ne manqua pas de provoquer les protestations de sa mère sur le fait que la famille Darcy n'avait pas de titre. Mais cela ne changea rien à la décision de lady Catherine. Les deux familles développèrent bientôt de solides liens d'amitié et il y eu de fréquentes visites entre les deux domaines.

Deux ans après son entrée officielle dans le monde, lady Catherine se convainquit que l'héritier de Pemberley, âgé de vingt-deux ans, comptait les jours jusqu'à ce qu'il puisse demander à son père la permission de lui faire la cour. Mais le temps passa sans qu'une telle permission ne soit demandée. Deux autres années s'écoulèrent et le marquis qu'elle convoitait avait épousé une autre dame sans paraître l'avoir seulement remarquée. Elle avait été présentée à la cour à dix-sept ans et en avait maintenant vingt-et-un sans avoir reçue une seule demande de cour, en dépit de son rang et de sa dot. Il était temps pour elle de faire comprendre à Mr Georges Darcy quel grand honneur ce serait pour lui d'épouser la fille d'un comte bien dotée.

Partout où elle allait, lady Catherine n'éprouvait aucun scrupule à écouter les conversations. Il en était de même pendant ses séjours à Pemberley. Aussi, un jour en surprit-elle une entre Georges Darcy et un de ses amis, qui lui fit connaître quelle opinion l'héritier de Pemberley avait d'elle. Ce qui changea le cours de sa vie.

- Alors, dites-moi, Georges, qu'est-ce que cela vous fait d'être un riche héritier recherché après avoir été pourchassé par lady Cat la Mégère. C'est la fille d'un comte et elle possède une grande dot.

Le ton taquin dans la voix de l'ami était évident pour lady Catherine qui attendit avidement la réponse.

- De quelle absurdité parlez-vous, Carlton ? Vous avez beaucoup trop d'imagination. Je doute fort que la dame ait des vues sur moi. Elle est beaucoup trop imbue de son rang pour cela. Je n'ai pas de titre, après tout.

Le rire de lord Carlton résonna dans la pièce.

- Vraiment, George, pour un homme intelligent, vous êtes décidément bien aveugle. Lady Cat a subi une perte dévastatrice lorsque le marquis de Catterton a épousé une autre femme après l'avoir totalement ignorée. Et il en fut de même pour le duc de Manston. Elle les a pourchassés pendant des mois, sans succès. Désormais, il semble que vous soyez devenu sa nouvelle proie. Elle est persuadée de vous accorder un immense honneur en s'offrant de devenir la future maîtresse de Pemberley. Et pour cela, elle est prête à condescendre à épouser un homme sans titre.

- Ma famille est aussi ancienne et respectable que toutes les familles titrées que je connais. Je vous serais reconnaissant, cependant, de ne jamais faire allusion à une union éventuelle entre lady Catherine et moi. Cela ne se produira jamais, je peux vous l'assurer. Vivre avec une telle femme serait pire que l'enfer. Et j'ai bien l'intention de me marier uniquement par amour.

Lord Carlton ne put résister au plaisir de taquiner son ami et dit en riant :

- Vous me surprenez, Georges. Je pensais que le mariage descendant de deux très nobles lignées aurait suffi pour vous inciter à renoncer à vos idées sur l'amour.

Cette fois, lady Catherine entendit la voix impatiente et ennuyé du jeune Darcy.

- Carlton, que les choses soient parfaitement claires. Il n'y aura jamais de mariage entre lady Catherine Fitzwilliam et moi. Elle est intolérable, insupportable et pas assez belle pour me tenter. Abandonnons ce sujet car je ne suis pas d'humeur à envisager d'épouser une telle femme impérieuse, autoritaire, arrogante et prétentieuse. Elle ne me convient absolument pas et l'épouser ne m'est jamais venu à l'esprit.

- Fort bien, Darcy. Je n'ai jamais douté de votre sagesse. L'enfer serait un endroit plus agréable que le fait de vivre avec elle. Je pense qu'elle sera condamnée à devenir une vieille fille. Et sa noblesse n'y changera rien.

Lady Catherine sentit tout son corps la brûler de honte en entendant le ton parfaitement clair dans la voix de Georges Darcy. Les choses furent bien pires, lorsque, quelques années plus tard, elle put voir sa sœur, Anne, âgée de dix-huit ans, sortir de l'église, radieuse, au bras de Mr Georges Darcy. Elle-même s'approchait de la période où on la qualifierait de vieille fille. Son orgueil ne permit à personne de deviner à quel point le rejet de plusieurs hommes avec lesquels elle avait souhaité se marier lui avait causé de douleur. Elle put adresser, à cause de son orgueil, des félicitations à sa sœur et à son nouveau frère et continuer à visiter la propriété dont elle avait voulu être la maîtresse.

Le destin lui fut finalement favorable lorsque sir Lewis de Bourgh, un homme beaucoup plus âgé qu'elle, lui demanda sa main quatre mois plus tard. Le mariage ne fut pas très heureux car sir Lewis n'était pas homme à permettre à sa femme de s'imaginer qu'elle pouvait imposer son autorité au mépris de la sienne. Il n'éprouvait guère de respect pour elle et son mépris s'accrut lorsqu'il s'avéra, après la naissance d'Anne, qu'elle ne lui donnerait pas l'héritier qu'il était en droit d'exiger d'elle. Il lui démontra clairement à quel point elle lui avait été inutile dans son testament lorsqu'il mourut, quelques années plus tard.

Sa mort avait réjoui lady Catherine car elle était enfin la seule maîtresse d'un beau domaine et d'une fortune considérable. Sa fille était encore une petite fille et elle veillerait à ce qu'elle ne soit pas en mesure de réclamer quoi que ce soit.

La seule consolation que lady Catherine eut de son déplaisant mariage fut de savoir qu'elle pourrait, par l'intermédiaire de sa fille, atteindre un jour le but qu'elle s'était fixé de devenir un jour la maîtresse de Pemberley. Mais elle était loin de s'imaginer que des obstacles se retrouveraient sur son chemin.

?

- Mr Bennet est un imbécile !

- C'est un lâche ! Il devrait surveiller ses filles cadettes et obliger sa femme à tenir sa langue !

- Pauvres miss Bennet et miss Elisabeth ! Je les plains d'avoir un père pareil ! On pourrait croire qu'il est fier du fait que ses deux filles cadettes se conduisent comme des putains ! Le jour où l'une d'entre elles commettra l'irréparable, il va sans doute aller se cacher dans sa bibliothèque pour se moquer d'elle et la déclarer la fille la plus sotte d'Angleterre !

- Et cela fera de lui l'homme le plus idiot du pays. Son intelligence n'est qu'un leurre. Il n'est qu'une marionnette entre les mains de sa femme et de ses filles cadettes.

- Il ne mérite pas le nom de gentleman et il ne vaut rien en tant qu'homme.

Tel fut le discours que Mr Thomas Bennet, de Longbourn, dans le Hertfordshire, entendit involontairement, un jour qu'il se trouvait à la librairie. Il en fut profondément choqué. Sa seconde fille, Elisabeth, qui avait entendu aussi la conversation, en fut blessée, elle aussi, même si elle savait que c'était la vérité.

Les choses ne firent qu'empirer lorsqu'ils en sortirent tous les deux. Mme Bennet et ses quatre autres filles se trouvaient dans la rue. Mr Bennet sortit juste au moment où Lydia, sa plus jeune fille, âgée de quinze ans, avec le sans gêne qui la caractérisait, s'approcha d'un élégant inconnu en lui adressant de grands sourires aguicheurs.

Elisabeth en fut consternée. Mr Bennet, lui, arbora un sourire moqueur, qui s'effaça instantanément lorsque l'homme, visiblement choqué par un tel comportement, tourna la tête vers Mme Bennet et lui demanda froidement quel était le prix de la fille.

Celle-ci fut profondément choquée et indignée par une telle question. L'homme la regarda avec mépris avant de rétorquer :

- Si vous ne voulez pas que votre fille soit traitée de putain, vous ne devriez pas la laisser se comporter comme si elle en était une. J'ai une fille de son âge et je ne lui permettrais certainement pas d'aborder un inconnu dans la rue et de montrer un manque évident de bonnes manières. C'est le genre de fille destinée à se retrouver dans un bordel parce qu'on la laisse faire tout ce qu'elle veut sans le moindre discernement. A vous de décider si c'est ce que vous souhaitez, mais vous devrez en subir les conséquences et vos autres filles aussi. Bonne journée, Madame.

L'homme salua froidement et s'éloigna aussitôt.

Lizzie et Jane étaient rouges de honte, Mary, nullement surprise, Kitty, choquée, et Mme Bennet indignée.

Lizzie se tourna vers son père. Elle n'avait jamais vue une expression aussi choquée sur son visage. Être humilié à deux reprises, d'abord par des connaissances, ensuite par un inconnu, lui avait causé un choc évident. Elle n'en était pas surprise. Elle ne s'attendait pas à autre chose. Il avait ignoré sa famille pendant des années et il se moquait de sa femme et de ses filles cadettes. Il n'avait jamais cherché à corriger leurs défauts, préférant nettement rester enfermé dans sa bibliothèque pour satisfaire ses désirs égoïstes. Il avait vraiment l'air choqué de s'être fait asséné la vérité en face aussi brutalement. Ferait-il enfin quelque chose, Lizzie en doutait fort.

Quant à Lydia, en dépit de son jeune âge et de sa sottise, elle avait parfaitement compris l'insulte de l'homme. Mais elle avait décidé de l'ignorer, comme elle le faisait pour tout ce qui l'ennuyait. Elle se contenta donc d'en rire et de se moquer de l'homme, le traitant de vieux fou sans intérêt. Elle se tourna vers Kitty pour partager la plaisanterie avec elle, mais celle-ci, au lieu de rire, s'en éloigna en lui adressant un regard plein de dégoût.

Choquée par un tel rejet, Lydia se tourna vers sa mère qui lui accordait tout ce qu'elle voulait. Elle était immobile et la regardait avec une horreur évidente. Lizzie se rendit compte qu'elle prenait enfin conscience que Lydia avait une très mauvaise réputation et que c'était de sa faute. A elle et à son mari. Ce qui signifiait qu'elle pouvait gâcher les chances de ses sœurs de se marier par sa mauvaise conduite.

Descendant l'escalier, Mr Bennet ordonna d'un ton sans réplique, aux membres de la famille de se diriger vers Longbourn. La tentative de Lydia de protester mourut dans sa gorge lorsqu'elle vit le regard glacial et menaçant de son père et elle fit demi-tour en maugréant.

Une fois arrivés à Longbourn, Mr Bennet les conduisit dans le salon et se tourna vers Lydia :

- Eh bien, Lydia, pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a pris ? Je vous savais totalement idiote, mais je pensais que vous aviez assez de cervelle pour vous rendre compte de ce que pourrait vous coûter votre conduite.

- Je ne vois pas ce que j'ai fait de mal ! protesta Lydia d'un ton indigné.

- Ah non ? Eh, bien, Lydia, vous aurez tout le temps pour le découvrir. Il me paraît évident que votre mère s'est révélée incapable de vous apprendre à vous conduire comme une jeune fille respectable. A partir de cet instant, vous n'êtes plus autorisée à sortir en société. Et vous n'irez pas au bal non plus. Vous aurez le droit de sortir de nouveau lorsque vous aurez prouvé que vous êtes capable de vous conduire avec la même bienséance que vos aînées. Je vous suggère, Lydia, de vous trouver une occupation utile. Vous n'avez pas le droit de dépasser les jardins. Et vous irez à Meryton uniquement si je vous en donne la permission, moi et personne d'autre. Mais je doute que vous ayez envie de vous y rendre souvent quand vous découvrirez que vous êtes devenue un objet de moqueries. Avez-vous quelque chose à dire, Mme Bennet ?

Il était évident que celle-ci s'apprêtait à protester mais Lydia ne lui en laissa pas le temps :

- Vous ne pouvez pas faire cela ! Ce n'est pas juste !

- Je le peux et je vais le faire, Lydia. Ne protestez pas. Vous ne ferez qu'empirer la punition. Vous pourrez sortir de nouveau lorsque vous aurez appris à vous conduire convenablement. Vous me faites honte. Montez immédiatement dans votre chambre. Vous me faites honte.

- Mais papa ! protesta Lydia, indignée à l'idée d'être privée d'un plaisir dont elle se réjouissait à l'avance.

Elle se tourna vers sa mère pour obtenir son soutien. Mais Mme Bennet avait été si choquée par la scène qui s'était déroulée dans la rue de Meryton qu'elle ne songeait même pas à lui venir en aide et elle l'ignora.

- Tout de suite ! rétorqua Mr Bennet d'un ton sans réplique.

Maussade, Lydia tapa du pied avec rage, obéit à contrecœur et s'éloigna, furieuse de subir une telle punition. Sa mère n'avait même pas protester. Mr Bennet se tourna vers son épouse :

- Il est évident que vous avez oublié d'apprendre les règles de la bienséance à Lydia. Il est parfaitement inutile d'essayer de me faire changer d'avis. Je suis le chef de cette famille et j'entends être obéi. Je vous avertis, Mme Bennet, ne vous comportez pas comme si Mr Bingley était la propriété de Jane. Je ne vous permettrais pas de nuire à sa réputation en vous autorisant à vous vanter de choses qui pourraient ne jamais arriver. Jane ne peut pas se marier sans mon consentement, rappelez-vous en. Si jamais Mr Bingley souhaitait courtiser Jane, il le fera savoir en temps voulu. Jusque-là, vous êtes priée de tenir votre langue et de vous contenter de votre rôle de chaperon sans importuner Jane avec vos conseils ridicules. M'avez-vous compris ? Si vous désobéissez, je trouverai quelqu'un d'autre pour vous remplacer et vous resterez à la maison sans avoir le droit de voir qui que ce soit. Suis-je clair ?

Mme Bennet était très tentée de protester et de faire des histoires. Mais, ce qui s'était passé dans la rue l'avait tellement choquée qu'elle se révéla incapable de dire quoi que ce soit. Elle ne pouvait pas nier la conduite honteuse de Lydia alors que toute la famille en avait été le témoin. Et il y en avait probablement eu d'autres. Elle ne put réprimer un gémissement de détresse :

- Nous allons toutes être ruinées ! Quelle catastrophe ! Qui voudra épouser nos filles, maintenant, après un tel scandale ?

- C'est le résultat de votre négligence, Mme Bennet. Autoriser Lydia à n'en faire qu'à sa tête est le comble de la stupidité. Vous pouvez être certaine qu'aucun homme ne voudra épouser une fille capable d'un comportement aussi honteux. Elle devra changer ou elle finira vieille fille et ce sera votre œuvre !

Sur ces mots, Mr Bennet fit demi-tour et regagna sa bibliothèque, laissant son épouse dans un grand état de détresse.

- Eh bien, je crois qu'il était plus que temps que quelqu'un fasse enfin quelque chose pour empêcher Lydia de ruiner notre famille et gâcher nos vies, dit Mary d'un ton sans appel. Lydia n'aurait jamais dû être autorisée à sortir à quinze ans alors qu'elle est incapable de se conduire décemment. Même les officiers se moquent d'elle et de ses mauvaises manières. Elle est considérée comme une plaisanterie par tous et aucun d'entre eux ne voudrait l'épouser. Elle leur ferait honte constamment !

- Oh Mary, comment pouvez-vous dire de telles horreurs ? protesta Mme Bennet d'un ton indigné. Les officiers apprécient Lydia.

- Non, Maman. Elle leur force la main en les obligeant à supporter sa compagnie. Ils sont trop bien élevés pour l'envoyer au diable comme elle le mériterait. Cela lui ferait le plus grand bien de savoir à quel point il la juge insignifiante.

- Je suis d'accord sur ce point, dit Lizzie. Aucun officier ne voudra jamais épouser une jeune fille qui est incapable de respecter les règles de la bienséance et qui ne pense qu'à flirter et à s'amuser. Et elle gaspille son argent de poche pour acheter des choses dont elle n'a aucun besoin. Comment pourrait-elle espérer tenir une maison ? Elle ne sait même pas comment tenir un budget ! De toute façon, aucun officier n'épousera une jeune fille sans dot. Comment ferait-elle pour vivre ? Voulez-vous qu'elle soit obligée à faire elle-même son ménage et sa cuisine ? Elle en serait parfaitement incapable. Elle vivrait dans la plus grande misère et passerait son temps à se plaindre. Elle n'a que quinze ans. Ignorez-vous, Maman, qu'un mariage aussi précoce a toutes les chances de se terminer dans un cercueil car Lydia pourrait mourir en couches. Son corps n'est pas suffisamment formé pour supporter une grossesse. Voulez-vous la voir mourir précocement, juste pour pouvoir clamer partout que vous avez une fille mariée ? Et il y a vos propres manières qui sont en défaut. A deux reprises, Jane a été courtisée par un jeune homme respectable et vous avez trouvé le moyen de tout gâcher en vous vantant de son mariage prochain alors que le jeune homme en question n'avait même pas demandé à Papa la permission de la courtiser. N'avez-vous donc aucun souci pour la réputation de Jane ? Prenez garde ! Les messieurs qui peuvent se trouver à Netherfield sont habitués aux manières irréprochables des dames de la bonne société. Si vous agissez encore de cette manière honteuse, vous ne ferez que gagner leur mépris. Ils vous tourneront le dos sans hésiter, et nous serons, une fois de plus ridiculisées. Est-ce que vous souhaitez ?

- Bien sûr que non, protesta Mme Bennet avec indignation. Comment pouvez-vous croire une telle chose ?

- Vouloir nous marier est une chose mais vous vanter d'un prochain mariage avant même qu'il y ait la moindre démarche officielle ne peut que ruiner toutes vos chances d'atteindre ce but. Je vous avertis, Maman. Ne vous avisez pas d'encourager les attentions d'un homme dans ma direction sans vous assurer de mon accord. Dans le cas contraire, si l'homme est sérieux, il risquerait d'entreprendre une démarche parfaitement inutile. Je ne me marierai pas, uniquement pour que vous puissiez vous en vanter en ville. Et je n'ai aucunement l'intention d'épouser le premier idiot venu. Tâchez de ne pas l'oublier.

- Et vous devriez cesser d'encourager Lydia de voler ce qui nous appartient, ajouta Mary. A moins que vous ne vouliez qu'elle finisse par avoir la réputation d'être une voleuse.

- Que voulez-vous dire, Mary ? Traiter Lydia de voleuse est une grave accusation.

- Vous l'encouragez toujours à voler les affaires de Kitty en lui donnant raison. Il y a l'exemple du chapeau qu'elle s'est acheté, que Lydia a abîmé et qu'elle s'est approprié sous prétexte qu'elle l'avait réparé. Et il y a l'argent que mes sœurs lui ont prêté et qu'elle n'a jamais remboursé. Et vous semblez trouver cela parfaitement normal. Je suis la seule à ne lui avoir rien prêté parce que je n'ai aucune confiance en elle.

Mary se tourna vers Kitty.

- Vous ne semblez pas consciente du mal qu'elle vous fait, Kitty. Elle vous manipule comme une marionnette et vous pousse à l'imiter, mais elle n'a aucun respect pour vous. Rappelez-vous de quelle manière elle vous a empêchée de continuer à dessiner, non pas parce que vous n'étiez pas douée, comme elle le prétendait, mais parce qu'elle était jalouse du fait que vous possédez un don dont elle est dépourvue. Elle ne supporte pas de ne pas être la seule à attirer l'attention des messieurs.

- Mary a raison, Kitty, approuva Lizzie. Vous devriez reprendre vos carnets et vos crayons et faire ce dont vous avez envie sans vous soucier de ce que raconte Lydia. En l'imitant, vous finirez par avoir aussi mauvaise réputation qu'elle. Vous pourriez apprendre à réfléchir par vous-même et devenir une jeune fille respectable, plutôt qu'une évaporée qui se laisse éblouir par un uniforme. En dessous, il n'y a que des hommes tout à fait ordinaires qui n'ont rien accompli d'héroïque. Et la plupart d'entre eux se sont engagés pour avoir un moyen de vivre.

- Mais ils sont prêts à risquer leur vie pour nous protéger ! protesta Kitty.

- Je ne vois là rien d'héroïque. C'est un devoir que tout homme doit envers sa patrie, sa famille et lui-même.

Jane était visiblement bouleversée par la situation et faisait de son mieux pour consoler sa mère. Elle savait, cependant, qu'elle ne pouvait pas prétendre que Lydia n'avait rien fait de mal sans se couvrir de ridicule. Et elle savait que son père, comme sa mère, étaient les premiers responsables d'une telle situation. Il valait mieux que Lydia reste à la maison. Elle risquait de voir tout le monde se moquer d'elle, ce qui ne serait agréable pour personne. Elle espérait que cela ne nuirait pas au reste de la famille.

Lizzie, qui commençait à se lasser de cette discussion, décida de sortir et d'aller voir son amie, Charlotte Lucas. Elle ne savait pas si tout ce qui avait été dit servirait à quelque chose. Mais elle espérait que son père ne relâcherait pas sa vigilance. Peut-être le fait d'être traité d'imbécile par certains de ses voisins lui servirait-il de leçon. Elle verrait bien.

?

Lydia était absolument furieuse de son sort et renâclait à obéir alors qu'elle se trouvait dans sa chambre. Surtout que Kitty l'avait abandonnée. Quand à son père, il l'avait sévèrement punie. Elle était privée d'argent de poche jusqu'à ce qu'elle ait payée toutes ses dettes à ses sœurs et elle n'était plus autorisée à sortir en société, ni de s'approcher des officiers. En fait, elle n'avait plus le droit d'aller au-delà des jardins.

De plus, elle ne serait pas autorisée à se rendre au bal de Meryton. C'était ennuyant et injuste ! Tout cela à cause de ce stupide individu qui ne comprenait rien à rien ! Comment avait-il osé l'insulter de la sorte ? Il devrait avoir honte ! Elle avait parfaitement compris ce qu'il voulait dire mais refusait d'admettre que ses paroles soient justifiées.

Elle ne pouvait pas supporter l'idée que Kitty lui tourne le dos en faveur de Lizzie. Elle en voulait à Mary pour les paroles méprisantes qu'elle avait prononcée à son égard. Même Jane n'avait pas cherché à la défendre, se contentant de la regarder avec une tristesse évidente, comme si elle avait commis une faute grave.

Elle en voulait surtout à Lizzie car elle savait parfaitement que les officiers préféraient nettement sa compagnie à la sienne, même si elle tentait, par tous les moyens de faire croire le contraire. Elle avait pu voir, à plusieurs reprises, une expression de dégoût sur le visage de certains officiers, même si elle n'y avait pas prêté la moindre attention.

Mais le pire de tout, elle en voulait à sa mère, dont elle était la favorite, qui lui avait toujours accordé tout ce qu'elle voulait et qui, pourtant, cette fois, n'avait pas cherché à la défendre. En fait, elle avait été tellement choquée par la scène dont elle avait été le témoin qu'elle n'avait quasiment rien dit.

Elle en voulait aussi à son père, enfin, qui, soudainement, semblait avoir décidé d'imposer son autorité et de faire part de ses exigences. Et il était bien décidé à être obéi sans tolérer la moindre discussion. Ses aînées semblaient tout à fait satisfaites de cette nouvelle situation, mais c'était fort déplaisant pour elle.

Malheureusement pour elle, Lydia n'en avait pas encore fini. Elle devait découvrir qu'elle n'avait aucun moyen de contrer les volontés de son père qu'elle n'avait pas d'autre choix que de lui obéir ou d'en subir les conséquences.