Dean se réveilla en gémissant de douleur. Il sentait les effets du manque qui affaiblissaient son organisme, quelque chose lui tiraillait le bras et tout son corps lui faisait mal. La lumière violente lui brûlait les yeux à travers ses paupières closes et sa bouche était sèche comme du vieux carton. Sa langue était pâteuse et tout son corps était lourd. Lorsqu'il tenta de bouger, il ne réussit qu'à gémir de douleur à nouveau, et un bourdonnement incessant remplissait sa tête de bruit…
Cependant, quelqu'un dans la pièce sembla comprendre sa détresse. Il entendit le bruit assourdissant d'une porte que l'on ferme, puis, l'horrible chuintement des volets que l'on tire résonna dans son crâne. La lumière s'atténua pour presque s'éteindre…
Il entendit une voix. Une voix forte et claire, autoritaire. Froide aussi. Une voix comme il en avait rarement entendu. Une voix à laquelle, machinalement, il savait qu'il obéirait..
-Tu es réveillé ?
Il gémit pour montrer son éveil, mais il n'arrivait pas à ouvrir les yeux. La lumière, pourtant presque inexistante, le brûlait encore, ses pupilles et sa tête lui faisaient mal, et sa gorge était en feu.
Il entendit un bruit de cascade. En réalité, l'homme avait simplement imbibé son mouchoir d'eau en le plongeant dans le pichet, mais le manque flagrant de drogue dans l'organisme de Dean, allié aux effets des autres médicaments, exacerbait ses sens, tout en les assourdissant. De cet étrange mélange ne résultait que la douleur…
Il gémit presque de contentement en sentant un linge humide et glacé se poser sur ses yeux et son front. Quelque chose de froid se pressa contre sa bouche et machinalement, il ouvrit les lèvres. Il manqua de s'étouffer avec l'eau qui coulait dans sa gorge à sec et fut prit d'un quinte de toux qui le mit au supplice.
-Je ne peux pas te redresser, repris la voix, tu as plusieurs côtes cassées.
Dean, crispé, la respiration sifflante, s'efforça de se calmer, puis, il hocha prudemment la tête. La brûlure de ses yeux commençait à s'atténuer avec le linge mouillé, et il tenta prudemment d'ouvrir les yeux. Il cligna plusieurs fois des paupières à travers le tissu, jusqu'à ce que sa vue se soit stabilisée. Une main retira le mouchoir et Dean referma brusquement les yeux, avant de les rouvrir prudemment. Ce n'était pas tout à fait ça, mais il ferait avec. La pièce était plongée dans la pénombre. Seules les dernières lattes des stores n'étaient pas fermées.
Il se tourna alors vers l'autre occupant de la pièce. Pour ce qu'il pouvait en voir, c'était un homme. Seul, le port digne, des cheveux en bataille, bien qu'apparemment bien coupés. Il ne réussissait pas à voir ses yeux, mais l'homme semblait vêtu d'un vieux pardessus. Pourtant, les vêtements qu'il portait en dessous ressemblaient à un costume...
-Eh bien, tu m'as fait une belle frayeur, dit l'homme de sa belle voix grave.
Dean frissonna de façon incontrôlable. L'homme le fixait de ses yeux invisibles, et même si son ton de voix semblait avenant, il devina que quelque chose n'allait pas avec cette image. Dean le sentait. Cet homme pouvait probablement jouer n'importe quel rôle, mais pas celui de l'homme inquiet…
-Qui êtes-vous ? Demanda Dean.
-Je suis l'homme qui t'as renversé. Ce n'est pas une bonne idée de se droguer, tu sais ? Ça pousse les gens à rester au milieu de la route quand le feu est vert…
Dean considéra la question, perplexe. C'était ce qui lui était arrivé ? Il haussa les épaules. Bah, il aurait pu mourir, ça n'aurait pas eu de grande importance. Des personnes qu'il aimait étaient encore en vie, mais il doutait qu'elles soient contentes de le voir si il revenait dans son état actuel… Il fronça les sourcils.
-Qu'est ce que je fais la ? Demanda-t-il.
-Je ne pouvais pas te laisser agoniser au milieu de la route alors j'ai dit à mon chauffeur d'appeler une ambulance…
-Je n'ai pas les moyens de payer les frais médicaux.
-Moi si.
-Pourquoi vous feriez ça ?
-Pourquoi est ce que tu te drogue ?
Dean s'interrompit. Il haïssait les gens comme ça.
-Vous vous prenez pour qui ? Un saint qui peut me ramener sur le droit chemin et envers qui je serais reconnaissant à vie ?
L'homme se recula et tira brutalement sur l'un des stores qui donnaient sur l'intérieur de l'hôpital, et la lumière crue des néons inonda la pièce.
L'homme avait les cheveux bruns et des yeux bleu électrique. Son regard, même si il pouvait passer pour gentil en surface, était, pour qui savait regarder, d'un froid glacial. Et il arborait un sourire sarcastique.
-Ai-je l'air d'être un saint ?
Dean frissonna de nouveau et déglutit. Non. Définitivement pas. Il y avait quelque chose chez cet homme qui lui envoyait des frissons le long de la colonne vertébrale. Et il n'y avait pas que ça. Dean était persuadé qu'il devait connaître cet homme…
Sachant qu'il avait parfaitement lu sa réponse sur son visage, Dean opta pour une autre approche.
-Qu'attendez-vous de moi ?
L'homme haussa un sourcil.
-Que veux-tu dire ?
-Vous me soignez alors que vous savez que je n'ai pas les moyens de vous rembourser. Pourtant, vous avez vous-même dit que vous ne le feriez pas gratuitement, donc que voulez-vous ?
L'homme sourit, d'un petit sourire en coin plutôt effrayant. Il n'était pas idiot ce gamin.
Lorsque son chauffeur l'avait renversé, il s'était dit qu'il allait probablement le virer. Mais il n'était pas sûr de trouver aussi bien que Uriel. L'homme se débrouillait bien, et n'outrepassait pas ses droits… Et puis, il était doué. Et puis c'était son cousin, merde ! Il n'aurait jamais dû employer son cousin, il ne pouvait même plus le virer si il faisait une connerie maintenant… Oui, il allait sans doute le garder. Il avait alors jeté un regard dédaigneux au clochard. Ses vêtements étaient en lambeaux et il puait la pisse et la gerbe. Vu la largeur de ses pupilles et son temps de réaction, il était complètement camé. Et vu comment ses vêtements étaient déjà courts à la base, il devait vraisemblablement tapiner pour avoir sa dose. Dans ces conditions, il devait pouvoir pardonner à son chauffeur… Mais il n'était pas homme à laisser quelqu'un agoniser dans la rue. Il n'avait pas vraiment le choix à vrai dire…
Et puis le gamin était mignon. Et quelque chose en lui avait éveillé son intérêt.
-Je ne sais pas encore. Avant toute chose, j'aimerais que tu réponde à quelques questions. Et que tu y réponde sincèrement. Pour être honnête, je me fous royalement des réponses, mais au cas ou, j'aimerais les connaître. Si tu as un foyer, je ne te forcerai pas à y retourner. Si tu as des ennuis, je ne te livrerai pas à la police. Je te le promets. J'ai d'autres choses à faire de toutes façons. Dans tous les cas, considère tes frais médicaux comme réglés. Vois ça comme le minimum syndical après t'avoir renversé.
Il haussa un sourcil.
-Même si c'est plus de ta faute que de la mienne étant donné que tu étais complètement shooté…
Dean le considéra un instant sans répondre. Même sans le vouloir, il savait qu'il dirait la vérité. Il y avait quelque chose dans cet homme qui l'y poussait, qui l'y forçait. Son regard sans doute. Son regard était parfait… Sa bouche interrogeait, mais son regard ordonnait… Et son regard n'accepterait aucun mensonge...
-Diras-tu la vérité ? Puis-je te faire confiance ?
Lentement, Dean hocha la tête.
-Bien, alors pour commencer, as-tu un endroit ou rentrer ?
Marrant, il ne commençait pas par son nom, comme toutes les assistantes-sociales ou flics ou autres personnes pseudo-concernées qu'il avait pu croiser…
-Non.
L'homme fronça les sourcils.
-As-tu de la famille ?
-Oui.
-Savent-ils ou tu es ?
-Non.
-Tu ne souhaite pas les revoir ?
-Non.
-Pourquoi?
-Parce que.
L'homme sembla considérer sa réponse un moment, avant de hausser les épaules, comme si ça n'avait pas d'importance. Soit. Il ne voulait pas parler de ça, ça le regardait après tout. Si tout se passait comme il l'espérait, il finirait par le savoir…
-Pourquoi es-tu parti.
-Parce que j'en avais envie.
-Peux-tu préciser ?
Dean réfléchit un moment, essayant de choisir les bons mots, pour exprimer les bonnes choses…
-Parce que je ne pouvais pas être moi là-bas… Je savais que je n'était pas comme eux… Il n'y a pas de raisons, c'est juste... comme ça… Je suis parti pour pouvoir vivre comme je le voulais…
Allons bon, voila autre chose… Et il voulait vraiment vivre comme ça ? Après tout, pourquoi pas… Mais il n'allait pas l'interroger plus, il sentait que le gamin se braquerait si il faisait ça, alors il changea de sujet.
-Peux-tu me dire quel est ton nom ?
-Dean, répondit machinalement le gamin.
-Dean comment ?
-Winchester.
Dean Winchester… Ce n'était pas un nom si répandu, avec un bon détective privé, il pourrait facilement trouver la famille du gamin, même si elle n'était pas à Seattle… Restait à savoir si il allait la contacter…
-Cela fait longtemps que tu te drogue ?
-Assez.
-Combien de temps ?
-Je ne sais pas.
-Pourquoi as-tu commencé ?
-Parce que j'en avais envie.
-Tu te sens libre en prenant de la drogue ?
-En quelque sorte…
-Tu ne t'en considère pas comme esclave ?
Le gamin réfléchit de nouveau un moment. Ce mec posait des questions bizarres...
-Je suppose que maintenant, je le suis… Mais pas pour la première fois, ça c'était mon choix… On ne me l'a pas proposé, c'est moi qui y ai pensé…
-Parce que tu en avais envie ?
-Oui.
-Pour essayer ?
-Oui.
-Pourquoi as-tu continué ? Parce que ça te plaisait ?
-Oui.
L'homme sembla déçu. Dean se dit qu'il avait sans doute un côté « saint » finalement. L'homme se dit qu'il avait peut être surestimé le gamin. Peut être qu'il était juste comme tous les autres : un petit con qui en a marre de ses parents...
-Depuis combien de temps es-tu dans la rue.
-Sept ans je crois.
-Quel âge as-tu maintenant ?
-Vingt-deux ans.
Bordel. Ce gamin avait fugué pour se droguer quand il avait quinze ans…
-C'est pour avoir ta dose que tu te prostitue ?
L'hôpital avait fait les recherches MST de toutes façons…
-Pas que. Parce que j'aime ça aussi.
Ah. Ça, c'était déjà plus intéressant. Dean vit une lueur nouvelle briller dans les yeux de l'homme. Une lueur d'intérêt. Il s'en doutait. Encore un vieux pervers qui se planquait derrière une morale, mais il allait lui demander son cul en échange des frais… Et comme Dean n'aurait pas de quoi le rembourser avant un moment, ça allait durer longtemps…
-Tu as commencé à te prostituer avant de te droguer ?
-Oui.
-Pourquoi ?
-Parce que je pensais que les hommes avec qui je couchais pourraient m'apporter ce que je recherchais.
-Ils l'ont fait ?
-Pas tous.
-Que recherches-tu ?
-Quelque chose.
-Quel genre de chose ?
-Quelque chose qui me fasse me sentir vivant ?
Évidemment. Fugueur, prostitué, drogué, masochiste, vu les traces, et dépressif… Un grand classique…
-As-tu trouvé cette chose ?
-Je ne sais pas. En partie je crois.
-Ce n'est pas encore parfait ?
-Non. Il manque quelque chose.
-Quoi donc ?
-Je ne sais pas. L'Étincelle, je crois…
-L'Étincelle ?
-Le chose qui rendrait ça parfait.
Évidemment…
Dean considéra l'homme d'un air perplexe. Il l'avait renversé, et maintenant, il payait ses frais. Il avait probablement lu les rapports des médecins, et entendu ce qu'ils avaient à dire. Depuis tout à l'heure, il posait des tas de questions, mais pourquoi ne posait-il pas les plus évidentes ? Les plus voyantes…
Si il ne parlais plus, lui il allait le faire…
-Vous me soignez si vous voulez, mais je ne veux pas aller en cure…
-Pourquoi ? Parce que tu sais que je vais te demander quelque chose en échange ou parce que tu serais encore plus dépendant de moi ?
-Les deux.
-Je ne te forcerais pas à aller en cure si tu ne le veux pas. Pourquoi te mutile-tu ?
Enfin, on y était. En partie.
-Parce que j'en ai envie.
-Ça te fait te sentir vivant ?
-En partie.
-Il manque l'étincelle ?
-Toujours.
L'homme avait fini par s'asseoir sur une chaise en plastique à côté de lui. Il n'avait toujours pas enlevé son pardessus, pourtant, il faisait plutôt chaud. Il devait transpirer dans son beau costume bleu marine… Dean ne savait pas trop quoi penser de lui. Même si il venait de le soumettre à un interrogatoire en règle, il ne semblait pas avoir menti en lui disant qu'il se fichait des réponses… Et quelque part, il avait presque l'impression qu'il le comprenait. C'est juste qu'il s'en foutait…
L'homme posa ses coudes sur ses genoux et mit ses mains en accent circonflexe avant de poser le menton dessus d'un air songeur… Au bout d'un moment, il parla de nouveau.
-Je ne sais pas si tu vaux la peine que je te soigne… Je ne sais pas si tu peux m'apporter ce que je cherche…
Dean ouvrit de grands yeux surpris. Les gens étaient rarement de telles ordures d'une manière si naturelle… Il eût un petit sourire.
-Navré de ne pas pouvoir vous aider...
-Mmmh…
L'homme réfléchit encore un moment, avant d'enfin poser la dernière question légitime… En quelque sorte…
-Les marques que tu as sur le corps, tu étais d'accord pour les avoir ?
Ok… La, une personne normalement constituée aurait du demander de qui elles provenaient… Et le pire, c'est qu'il avait l'air franchement intéressé...
-Plus ou moins.
-Plus ou moins ?
-Ça fait partie du boulot.
-Mais encore ?
Dean se tut un instant, comme hésitant à exprimer le fond de sa pensée, puis il se retourna vers l'homme. Vers ses yeux hypnotisants qui lui ordonnaient de répondre. Même si le reste du visage de leur propriétaire restait songeur et interrogatif…
-Certains ne sont vraiment pas doués.
-Pour ?
-Pour me faire souffrir.
Le visage de l'homme s'éclaira d'un grand sourire.
-Je crois que l'on va pouvoir arriver à un arrangement…
Alors, verdict pour ces premiers chapitres?
