Un destin exceptionnel
Le mois d'avril était bien vite arrivé, balayant littéralement les giboulées de mars avec un vent aussi sournois que glacé. Les seules fois où elle avait osé sortir le nez dehors ces dix derniers jours, Alice n'avait jamais manqué de faire le parallèle entre le mugissement perfide de ces rafales, et la voix aiguë du Mage noir qui faisait régner la terreur sur tout le monde sorcier. Cette voix l'avait toujours emplie de terreur, bien avant même que l'on découvre de quoi était capable son propriétaire. Dès que ses oreilles captaient le moindre signe de cette intonation si aiguë qui les faisait tous trembler d'effroi, les poils de ses bras se hérissaient aussitôt symbole de l'épouvante que l'empreinte du Seigneur des Ténèbres pouvait laisser dans l'esprit de ceux qui l'avaient si souvent défié. Car oui, malgré son jeune âge, Alice avait déjà rencontré le Mage noir dont la simple prononciation du nom suscitait l'angoisse et la crainte. Elle avait même réussi à lui échapper par trois fois.
La première en compagnie de ses amies Lily, Dorcas et Mary lorsqu'elles étaient encore scolarisées à Poudlard. Ce soir-là, leur excursion sur le Chemin de Traverse s'était avérée fatale pour la jeune Mary McDonald, élève douée et populaire qui dirigeait leur petit groupe de filles. La deuxième fois s'était produite un an après son entrée dans l'Ordre du Phénix – soit deux ans après le meurtre de Mary – lors d'une mission périlleuse pendant laquelle Dorcas et elle s'étaient attirées les foudres du terrifiant Mage noir en sauvant toute une famille moldue des griffes de ses plus fidèles Mangemorts. A cette pensée qui lui revenait à l'esprit, Alice ne put empêcher ses membres de trembler violemment. Elle ne se souvenait qu'avec trop de précision du moment où Dorcas lui avait lancé le maléfice d'Entrave, avant de la dissimuler à l'aide d'un parfait sortilège de Désillusion qui avait réussi à berner tout le monde. Elle avait ensuite pris le risque de défier elle-même le Seigneur des Ténèbres qui l'avait tuée de sa main. Tout cela sous le regard impuissant et inondé de larmes d'une Alice immobile et réduite au silence par sa meilleure amie qui s'était sacrifiée pour elle.
Mais c'était sûrement la troisième fois qui l'avait le plus marquée, s'étant déroulée seulement quelques mois auparavant. En effet, cette nuit-là où elle patrouillait pour l'Ordre en compagnie d'un de ses camarades d'infortune, elle s'était retrouvée face à trois mangemorts qui les avaient poursuivis jusqu'à les amener tout droit dans les griffes de leur chef. Tétanisée par le souvenir encore douloureux d'une Dorcas acharnée à retenir aussi longtemps que possible le Mage noir le plus puissant de ce siècle, Alice était restée paralysée à la vue de ces deux yeux rouge sang dans lesquels elle avait cru voir sa mort imminente. Mais c'était sans compter l'intervention de Franck qui, d'un sort d'Obscurité magistral, avait réussi à les soustraire au regard terrifiant de leurs ennemis. Cela leur avait ainsi permis de s'enfuir in-extremis pour se cacher dans les décombres d'un terrain de construction moldu. C'était à cette occasion que Franck lui avait déclaré sa flamme, avouant qu'il l'avait aimée dès le premier jour où il avait posé le regard sur elle. Recroquevillée sous une benne à ordures renversée, ne bénéficiant comme éclairage que de la faible lueur dansante d'un « Lumos » lancé à puissance minimale, Alice se souvint avoir pleuré à la vue du scintillement de la petite bague lorsqu'il l'avait passée à son doigt.
Franck et Alice n'avaient pas attendu plus d'une semaine après cet événement pour se marier en toute intimité, contre l'accord de la mère de Franck qui les jugeait bien trop jeunes – et complètement inconscients – pour agir ainsi dans un tel climat de peur et d'incertitude. Ainsi, seuls les témoins des deux mariés – Lily Evans et Fabian Prewett – avaient été conviés à la cérémonie célébrée très sobrement dans la petite église de Loutry Ste Chaspoule. Quelques semaines plus tard, ladite Lily imitait la dernière amie qui lui restait en épousant James Potter, un pluvieux jour de septembre, avec pour seuls invités Sirius Black et Alice. Les deux amies, dernières survivantes de leur petite bande de filles, avaient fait le serment de n'avoir d'enfant qu'une fois le règne de terreur du puissant mage noir terminé. Elles s'étaient promis également – quoi qu'il pût leur arriver – de les élever ensemble, jusqu'à ce qu'ils deviennent inséparables. Elles avaient imaginé qu'une fois que leurs enfants seraient scolarisés à Poudlard, ils rassembleraient une petite bande autour d'eux, à l'image du quatuor qu'elles avaient jadis formé avec Dorcas et Mary.
Mais à l'évidence, que ce fût le destin qui régissait la vie des sorciers spirituels, ou le hasard en lequel croyait Alice, il devint vite évident que quelqu'un, quelque part, ne souhaitait pas que la vie de la jeune femme se passât comme elle l'entendait. Elle n'arrivait toujours pas à croire ce qui lui arrivait, comment avait-elle fait pour ne pas remarquer une telle évidence ? Certes, son penchant avéré pour la tarte à la citrouille lui avait donné une silhouette bien plus rebondie qu'elle ne l'aurait souhaité. Mais quand même, de là à ne rien détecter moins de quatre mois avant l'échéance, là elle avait fait fort ! Et par la barbe de Merlin ! Comment se faisait-il que les potions et les sorts de contraception – dont l'efficacité lui avait été garantie par sa gynécomage – fussent si perméables au point de permettre une conception la nuit-même qui avait suivi leur mariage ? Alice était donc tombée enceinte à peine sa première expérience charnelle consumée avec Franck. Elle avait beau fréquenter le monde magique depuis sa plus tendre enfance, c'était la première fois que la jeune Fortescue entendît parler d'une fécondation aussi soudaine et peu probable que la sienne. Elle n'en avait pas encore parlé à sa gynécomage, pas plus qu'à sa mère ou à Lily, laquelle verrait sûrement d'un mauvais œil la rupture de leur promesse. En fait, mis à part Franck, personne n'avait été mis au courant de cet événement aussi surprenant qu'indésirable, et dont elle ne parvenait toujours pas à se réjouir. De ce fait, depuis près d'un mois, Alice ne sortait plus de chez elle, prétextant une santé mauvaise, et laissait Franck se charger seul de leurs missions pour l'Ordre afin de ne pas éveiller les soupçons.
Ainsi perdue dans ses pensées, hantées par le mugissement aigu du vent qui lui rappelait constamment le danger que courait son enfant à naître, la jeune sorcière n'entendit pas les coups vifs frappés à la porte, dont l'absence de réponse obligea leur auteur à utiliser une méthode autrement plus radicale…
- Bien le bonjour, ma chère Alice. Est-ce la découverte de votre grossesse qui accapare ainsi votre esprit ? Vous avez quand même oublié jusqu'à la plus basique des règles de politesse, qui aurait été de m'ouvrir votre porte et de m'inviter à la franchir. Cela m'aurait, par la même occasion, évité l'inconfort d'une exposition prolongée à ce vent si violent. Mon chapeau en est tout fripé !
Bien que cette voix lui fût tout à fait familière, et qu'elle était habituée à l'entendre quand elle s'y attendait le moins, Alice ne put s'empêcher de sursauter violemment, lâchant le verre de lait à la citrouille qu'elle tenait dans la main. Le récipient se brisa net sur le carrelage sombre de la petite cuisine. Le nez aquilin, la barbe aussi longue et scintillante que dans les souvenirs de la jeune sorcière, des petites lunettes en demi-lune cachant des yeux bleus perçants qui fixaient le verre brisé avec un certain amusement, l'intrus ne sembla pas embarrassé le moins du monde de débarquer ainsi chez autrui et de causer la plus grande peur de sa vie à une jeune femme impliquée dans une guerre depuis près de deux ans.
- Mon dieu, quel gâchis, du si beau cristal ! se lamenta le vieil homme avec un sourire faisant tressauter sa barbe argentée. J'espère sincèrement que l'enfant que vous portez sera moins maladroit que vous. Si je m'en rappelle bien, vos petites étourderies durant votre scolarité à Poudlard m'ont déjà coûté la réparation de la moitié des objets fragiles qui peuplent ce château. J'aimerais autant que possible garder l'autre moitié intacte, vous savez ?
- P… Professeur Dumbledore ? balbutia Alice aussi embarrassée que sidérée de voir le héros de guerre, celui-là-même qui dirigeait leur petite armée, fouler de façon aussi nonchalante le sol de son modeste foyer.
- Lui-même, acquiesça le vénérable sorcier avec un hochement de tête poli. Inutile de me demander le parfum de ma confiture préférée, poursuivit-il les yeux pétillants de malice, le dernier Mangemort qui a essayé d'usurper mon identité m'a assuré, invoquant tous les noms des sorciers morts qu'il avait appris en cours d'histoire de la magie, qu'il ne recommencerait plus. Je puis donc vous assurer que c'est bien moi.
Alice ne perçut aucunement la nuance ironique qui perçait dans la voix de son ancien professeur. Elle était trop pétrifiée par sa présence inattendue, laquelle coïncidait étrangement avec un certain événement qui se déroulerait très bientôt. D'ailleurs, comment pouvait-il savoir ? L'esprit totalement bouleversé par l'angoisse d'avoir été découverte par son supérieur, Alice tenta en vain de lui rétorquer quelque chose de vraiment cinglant, mais aucune de ses phrases ne fut entièrement formulée :
- Que… comment êtes-vous… Qui vous a donné le droit de… Pourquoi êtes-vous… Comment être-vous au courant de…
Mais ce dernier balbutiement, pourtant bien parti pour connaître une fin, fut interrompu par la main ridée du vieux sage qui l'avait levée en signe d'interruption.
- Comment suis-je entré ? poursuivit-il d'une voix calme. J'ai transplané directement au centre de votre living-room – admirablement décoré, si je puis me permettre. Ce qui m'a donné le droit de commettre cette infraction aux règles de politesse les plus communes régissant la vie privée des sorciers ? Vous ne répondiez pas lorsque j'ai poliment frappé à la porte, et j'ai pensé qu'il serait de meilleur ton de débarquer directement de l'autre côté, plutôt que de la défoncer purement et simplement. C'aurait été dommage, un si beau bois ! Pourquoi me suis-je déplacé jusqu'à vous alors que la plupart du temps, je n'assiste même pas directement aux réunions de l'ordre ? C'est tout simplement parce que vous courez un grand danger, Alice. Bientôt, vous et votre enfant à naître serez les nouvelles cibles de Lord Voldemort. Et, pour le salut de la communauté sorcière toute entière, il est primordial que vous surviviez à cette traque sans relâche qui va débuter. Enfin, la raison pour laquelle je suis au courant de votre grossesse est justement celle qui m'amène ici. Le monde de la magie a beau être pavé de secrets, aucun ne reste éternellement dans l'ombre, si l'on sait où, et comment chercher. Alors ma chère Alice, reprit Dumbledore avec un sourire éloquent, ai-je bien répondu à vos questions informulées ?
Malgré son désarroi et sa confusion, rendus encore plus déstabilisants par l'envolée joyeuse du professeur, Alice hocha la tête d'un geste fébrile. Une chose avait au moins fait sens, dans son esprit quelque peu long à la détente : un danger les guettait, elle, Franck, et ce bébé qui avait défié toutes les probabilités pour réussir à venir se loger dans son ventre. Aussi soudainement que les arrivées impromptues d'Albus Dumbledore, une autre vérité s'imposa dans l'esprit de la jeune femme une farouche résolution, en fait. Malgré son statut d'enfant non désiré, ce bébé était le fruit de son amour pour Franck. A l'instar de ce sentiment qu'elle chérissait, ce petit être avait réussi à contourner tous les obstacles qui s'étaient mis en travers de son chemin pour réussir à germer en elle, telle une magnifique malédiction dont on ne pouvait se soustraire. Il était donc hors de question que la jeune mère abandonnât son fils ou sa fille au danger mortel qui le, ou la menaçait. Dût-elle affronter Celui-dont-on-ne-pouvait… Dût-elle affronter Voldemort en personne !
- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle alors d'une voix farouche et déterminée qu'elle croyait avoir perdue durant ces dernières semaines d'angoisse.
Esquissant un sourire devant l'opiniâtreté retrouvée de sa jeune combattante, Dumbledore commença alors son récit :
- Il existe une prophétie, expliqua-t-il d'une voix à la fois calme et sérieuse, elle m'a été révélée le 31 octobre dernier. Selon les dires de son auteur, un enfant naîtra en juillet de l'union de deux sorciers ayant réussi à échapper à Lord Voldemort à trois reprises. Il sera capable de le terrasser avec un pouvoir spécifique dont serait totalement dépourvu notre ennemi.
Alice resta quelques minutes bouche-bée face à cette révélation aussi surprenante qu'inquiétante. Puis, reprenant mentalement une à une les informations données par le vieux professeur, elle en déduit la terrifiante vérité. Franck et elle avaient survécu – ensemble ou séparément – à trois confrontations avec le terrible mage noir. D'après ses rapides calculs d'Arithmancie, son bébé devrait naître quelques semaines après le solstice d'été. Mais un pouvoir que Voldemort lui-même ne possédait pas ? Etait-ce possible ? Si c'était le cas, alors son enfant à naître risquait fort de lui causer bien des soucis lorsque viendraient les premières colères infantiles, sans même parler de l'adolescence ! Mais il restait quand même un détail qui ne collait pas.
- Je pensais que vous ne croyiez pas aux prophéties, professeur ? demanda Alice qui avait encore en mémoire le discours réfractaire du vieux directeur, lorsque le conseil d'administration de Poudlard l'avait forcé à trouver un autre devin pour remplacer le départ en retraite du très douteux professeur Foggyfog.
- Je n'y crois pas, lui rétorqua Dumbledore, non sans une certaine raideur dans la voix. Je pense d'ailleurs que ce sont les hommes, et non le destin, qui accomplissent les prophéties faites par les devins. Autrement dit, seules les prédictions entendues par une personne qui y croit ont une chance de se réaliser un jour.
- Mais vous venez de reconnaître que vous n'y croyez pas ! protesta vigoureusement Alice. Comment voulez-vous que…
Mais elle s'interrompit brusquement, terrassée par la réponse informulée qu'elle avait trouvée toute seule. Le vieux directeur, qui avait repris un air grave, hocha lentement la tête, visiblement peiné de donner d'aussi mauvaises nouvelles à une jeune femme innocente comme l'était Alice Londubat – du moins pour quelques instants encore.
- Votre intuition a vu juste, jeune Fortescue, acquiesça le vieil homme d'un ton résigné, Voldemort connaît la prophétie, et il ne reculera devant rien pour supprimer les sujets potentiels de celle-ci.
Ce point-ci faisait sens, concéda silencieusement Alice. Mais un autre la laissait dubitative.
- Mais si vous ne croyez pas aux pouvoirs de la divination, commença-t-elle les sourcils froncés en signe de grande concentration, vous ne devriez pas croire non plus à la soi-disant capacité qu'aurait cet enfant à battre Vous-savez-qu… Voldemort ?
- En effet, je n'y crois pas, répondit Dumbledore qui semblait plus satisfait que surpris d'entendre son ancienne élève prononcer le nom maudit de leur ennemi.
- Alors pourquoi voudriez-vous sauver un enfant qui, si l'on suit votre logique, n'aura pas les pouvoirs requis pour défier notre ennemi ?
Une nouvelle fois, le vieux sage eut un sourire bienveillant pour son élève. A défaut d'avoir la bonne réponse, celle-ci semblait poser les bonnes questions.
- Réflexion pertinente, Miss Fortescue, comme à chaque fois que l'on vous laisse le temps de réfléchir, reconnut Dumbledore, un grain de malice dans la voix. Ou dois-je vous appeler Londubat, à présent ?
Puis, ignorant le rougissement des joues d'Alice, il reprit avec une voix redevenue sérieuse :
- Je vais peut-être vous choquer en vous annonçant cela, mais en réalité, peu m'importe que votre bébé à naître ait un jour le pouvoir de terrasser Voldemort. Si comme moi, l'ennemi découvre son existence et l'associe à la prophétie – et croyez-moi, il le fera – alors il en viendra à craindre votre rejeton tout aussi sûrement qu'il craint cette prophétie.
Tout fit ainsi sens dans l'esprit d'Alice, d'ordinaire si long à associer les choses les unes aux autres. On ne parlait plus de divination, à présent, mais bien de manipulation.
- Une guerre psychomagique, finit-elle par lâcher devant un Dumbledore qui semblait presqu'honteux.
- Comprenez-moi bien, le fait est que je me fais vieux, et au train où vont les choses, je risque fort de mourir avant de voir ce conflit se terminer, lui confia le professeur d'un ton beaucoup moins assuré, beaucoup plus fébrile – le ton d'un vieil homme épuisé. Si je vous quitte avant la défaite totale de notre ennemi, vous aurez besoin d'un nouvel allié pour le combattre. Et rien, reprit-il d'une voix plus marquée, ne saurait être plus efficace contre Voldemort que la crainte que ce dernier éprouve à l'idée de disparaître.
- Et cette crainte, vous voulez faire en sorte de la placer dans la mise au monde de mon enfant ? comprit alors Alice qui semblait à la fois révoltée et admirative de la facilité avec laquelle ce vieux sage que l'on adulait aux quatre coins du monde pouvait manipuler ses subalternes sans aucune pitié.
Ce dernier eut le bon réflexe de baisser les yeux.
- En fait, reprit-il avec une pointe d'appréhension dans la voix, votre bébé n'est pas le seul enfant qui risque d'attirer l'attention de Lord Voldemort.
Puis, devant l'air interdit d'Alice, il ajouta :
- Il y a en a un deuxième, avoua-t-il presqu'à contrecœur. Vous n'êtes pas la seule sorcière dont le destin a choisi marquer l'existence en lui offrant un enfant non prévu, qui naîtra précisément à l'époque qui nous intéresse.
Cette fois, l'exception ne se réalisa pas de nouveau. La future maman fut incapable de discerner la réponse qu'elle cherchait dans les propos énigmatiques du vieux professeur.
- Réfléchissez Alice, lui intima ce dernier. Qui a – comme vous – échappé de justesse à Voldemort à trois reprises ? Qui est, elle aussi, dans une situation idéale pour avoir un enfant si seulement elle le souhaitait ? Qui, selon vous, serait le plus susceptible de voir votre progéniture gambader joyeusement avec la sienne, si l'on ne vivait pas dans cette ère de peine et de douleur qui nous interdit d'imaginer l'avenir avec optimisme ?
Les yeux d'Alice se remplirent aussitôt de larmes aussi acides qu'incontrôlables. Son corps avait compris la terrible vérité quelques secondes avant son esprit.
- Oh mon dieu, Lily ! s'exclama-t-elle, épouvantée. Ce n'est pas vrai !
- Hélas si, répondit Dumbledore d'un ton plus ferme qu'elle ne l'aurait pensé. Il est donc primordial de vous cacher aux yeux de Voldemort le temps que votre enfant et celui de Lily grandissent. Une fois arrivés à l'âge adulte, ils représenteront notre meilleur espoir de vaincre si jamais j'échoue à la tâche.
Le constat était évident, songea Alice en se hâtant de sécher ces larmes qui ne l'aideraient pas à surmonter les épreuves à venir. A l'image de la flamme du combat qui anima de nouveau son esprit, l'espoir renaquit en elle tandis qu'y germait également des projets qu'elle avait abandonné depuis longtemps.
- Alors réunissez-nous tous les quatre ! s'exclama-t-elle avec vigueur. Franck, Lily, James et moi ! Nous sommes tous des sorciers accomplis dont vous reconnaissez naturellement les talents puisque vous nous avez acceptés au sein de l'Ordre. Si nous élevons nos deux bébés ensemble, sous la protection à la fois de l'Ordre et du Ministère, nous arriverons à en faire de parfaits champions pour vaincre Voldemort le moment venu !
Mais le visage ravi d'Alice, qui semblait très fière de son plan, s'affaissa aussitôt en voyant que celui de Dumbledore ne montrait aucune émotion devant cette courageuse envolée.
- Je suis désolé Alice, lui dit-il le regard sombre, mais la prophétie n'a parlé de qu'un seul enfant – un garçon selon toute vraisemblance. Or étant donné que ni moi, ni Voldemort ne pouvons certifier qu'il s'agisse de celui de Lily ou du vôtre, une telle entreprise – aussi brave et courageuse soit-elle – n'est pas souhaitée dans un tel cas de figure.
Les épaules de la jeune sorcière s'affaissèrent. En effet, il était clair que Voldemort ne ferait pas dans le détail pour protéger son précieux avenir peu lui importerait de tuer un ou deux nouveau-nés – ou même leurs mères encore enceintes s'il le pouvait. Mieux valait donc les séparer afin d'optimiser les chances de survie d'au moins un des deux. Encore une fois, l'esprit manipulateur du directeur qu'elle avait tant craint et admiré lui donnait envie de vomir. Mais ce n'était pas l'élément qui dérangeait le plus Alice à ce moment précis Lily, la seule de ses amies qui avait survécu, courait le même danger qu'elle. Or, dans l'optique de protéger son futur fils qu'elle aimait déjà par-dessus tout, elle ne pouvait s'empêcher d'espérer que Voldemort choisirait d'attaquer les Potter, plutôt que son foyer à elle. Son fils et son mari étaient pratiquement tout ce qui lui restait pour s'empêcher de devenir folle de chagrin.
Ce fut avec ces tristes pensées en tête qu'elle sursauta en sentant le froid glacial s'engouffrer à grandes rafales de vents dans son living-room. Se retournant, elle vit avec un mélange de soulagement et d'angoisse son mari qui revenait de sa mission. Alternant son regard interrogateur entre elle et le vieux sorcier, il ouvrit la bouche pour parler lorsque Dumbledore intervint :
- Je vous souhaite le bonsoir Franck. Je suis vraiment navré, mais le devoir m'appelle. Je ne vais pas avoir le temps de vous expliquer la raison de ma présence en votre si charmante demeure. Il ne me reste plus qu'à compter sur les remarquables qualités de conteuse de votre femme pour vous relater l'essentiel de notre conversation.
Surprise par cette volte-face aussi soudaine qu'inattendue, Alice eut un petit rire nerveux qui acheva de déconcerter son mari. Cependant, elle ne comptait pas laisser partir si facilement celui qui venait de gâcher ce qui leur restait de bonheur.
- Une seconde, professeur ! le stoppa-t-elle alors que ce dernier se dirigeait déjà vers la porte. Vous aviez bien dit qu'il s'agirait d'un garçon, n'est-ce pas ?
L'intéressé s'interrompit dans son geste, mais ne se retourna pas. Impossible, de là où se trouvait Alice, de pouvoir lui discerner la moindre expression de visage.
- C'est en effet ce que j'ai dit, confirma le vieux sage d'une voix paisible. Ou du moins, c'est ce que prétend la prophétie. Pourquoi cette question ?
- Parce que je compte l'appeler Neville, répondit farouchement Alice, en l'honneur de mon oncle, le beau-frère de mon père décédé quelques mois avant l'arrivée des jours sombres.
Le directeur ne se retourna toujours pas, ni ne fit un seul geste prouvant qu'il avait écouté l'explication de sa jeune combattante. Mais cette dernière fut convaincue qu'il était en train de sourire. Franck, lui, ne comprit pas.
- Tu veux appeler notre futur fils comme ton oncle Cracmol ? Celui qui a abandonné ta tante parce qu'il était jaloux de ne pas réussir à produire les mêmes sorts qu'elle ? Le même qui vous a tous reniés alors que vous l'aviez soutenu autant que vous le pouviez lors de la découverte de sa différence ? Celui qui, par fierté, n'est même pas venu à l'enterrement du frère de celle qu'il avait aimée ? Mais pourquoi ?
- Parce que si notre enfant est vraiment celui de la prophétie, s'il est bien destiné à terrasser Lord Voldemort avec ses pouvoirs spéciaux, alors je veux que cette pourriture accroc au sang-pur connaisse l'humiliation de se faire battre par un sorcier portant le nom d'un Cracmol avéré ! s'exclama farouchement Alice, une lueur farouche dans les yeux.
Tandis que Franck continuait d'afficher un air de totale incompréhension, Dumbledore se mit à rire à gorge déployée, avant de tourner la poignée de la porte pour quitter la maison du jeune couple.
- Voilà qui promet une vie trépidante et riche de rebondissements à votre futur fils ! s'exclama-t-il d'un ton joyeux en s'engouffrant dans cette nuit froide et venteuse du 21 avril 1980. Je puis vous assurer que Voldemort n'a pas fini d'entendre parler de Neville Londubat !
