Un petit vent frais sifflait entre les cheminées et dans les rues les plus étroites. Les marchands commençaient à plier boutique et les jeunes enfants s'en retournaient chez eux. Alors que le ciel prenait déjà ses couleurs du soir, le calme s'installait peu à peu dans toute la ville.
Et à l'entrée de la caserne militaire, on se débarrassait d'une jeune inopportune.
« Lâchez-moi ! Je veux parler à votre supérieur ! »
Bien entendu, on ne l'écoutait pas. On serrait un peu plus fort l'emprise sur ses bras, car elle se débattait. Et on n'essayait de ne pas écouter ses insupportables protestations.
Dana fut jetée sans ménagement sur le pavé, suivie de près par son étui. Elle se remit rapidement sur ses pieds pour revenir à la charge. Mais un soldat s'interposa.
« Ça ne t'a pas suffit ? On t'a dit de dégager.
- Laissez-moi au moins lui parler... Je suis venue pour entrer dans l'armée !
- Arrête ton char, petite. »
Le soldat soupira, agacé, et asséna une pichenette sur le front de la rouquine.
« T'es trop jeune. On n'accepte pas de morveux comme toi dans nos rangs.
- C'est une blague, j'espère ? »
Elle fit craquer ses doigts. Puis elle planta son regard dans celui du militaire, noir et sévère.
« Je ne suis pas venue pour rien. »
Ni une, ni deux, l'homme la saisit par le menton. Ses doigts calleux firent pression sur la mâchoire et les joues de la jeune fille.
« Écoute-moi bien, gamine. Si je te vois encore traîner par ici, je te fais jeter en taule. On n'a pas de temps à perdre pour des morveux dans ton genre. »
Il la balança d'un geste brusque et la regarda de haut. Son crâne chauve, son bouc et son front plissé lui conféraient une allure presque méchante. Presque.
« Des dégénérés comme toi, on ne s'en servirait même pas comme chair à canon. Tu n'as plus qu'à te laisser crever d'une autre manière. »
Il tourna les talons pour retourner à la caserne. Et cette fois-ci, Dana ne tenta rien. Morveuse, dégénérée et bonne à rien ? C'était ainsi qu'on la voyait ? Très bien. La jeune fille ramassa en silence son unique bagage. Puis elle s'éloigna de la bâtisse.
« Ici ou en enfer, on se reverra. À la cinquième fois. »
Un caillou jeté dans l'eau. Le léger heurt contre le sol lorsqu'on le ramasse, le silence encore, puis le son des éclaboussures après qu'on l'ait lancé. Et on recommence.
Dana était assise au bord du canal, les jambes pendant dans le vide et les talons butant parfois contre la pierre froide. Une main jetait avec rage les cailloux. L'autre grattait le sol sans qu'elle n'y prête attention. Trois cailloux, quatre cailloux...
Le cinquième émit un plouf sonore et fut accompagné par un grognement.
« J'y crois pas... »
La jeune fille renversa la tête en arrière pour observer le ciel d'un noir d'encre. Seule la lune éclairait un peu les rues désertes. Et dans cette atmosphère figée, Dana réfléchissait.
Voyait-elle l'armée comme une libération ? Non. Ce serait bien plus que ça. Cela ne serait pas la sienne, de liberté, mais celle de l'espèce humaine, de l'humanité toute entière. Au fond de son cœur, elle savait qu'un seul homme ou une seule femme ne saurait faire bouger les choses. Il fallait se battre ensemble pour supprimer les titans, cette vermine, de la surface de la Terre. Mais aussi savoir faire des sacrifices...
Et Dana avait fait son premier en abandonnant Grande-Terre.
Aucun doute ne l'embrouillait. Elle avait longuement réfléchi et ne ressentait aucun regret. Alors ce n'était pas un refus à l'entrée qui allait la faire renoncer.
Une brise glacée caressa son visage. Les poils de ses bras se hérissèrent. De sombres gargouillis se firent entendre depuis les tréfonds de ses entrailles.
« Oh, c'est bon toi... »
Elle fouilla au fond de ses poches pour en tirer quelques pièces, qu'elle fit rouler au creux de sa main avec son pouce. C'était tout ce qu'elle avait. Si seulement cela pouvait lui permettre de manger... Elle se leva et s'étira, tout en réfléchissant à ce qu'elle allait faire. Sans doute trouver un coin sans danger pour dormir. Ce n'était pas la première fois qu'elle dormirait à la belle étoile, après tout.
En attendant, elle se laisserait guider. Par des fenêtres encore éclairées, par des voix inconnues, par un bruit de couverts et de chopes qui s'entrechoquent. Par une... appétissante odeur de soupe.
« Ooooooh mes aïeux ! »
Un sourire gourmand se dessina sur son visage. Elle poussa la porte d'une petite auberge, dont l'enseigne grinçait au-dessus d'elle. La chaleur du lieu l'envahit subitement. Sur le côté, il y avait un comptoir derrière lequel se tenait un grand bonhomme sec essuyant des verres en silence. Et dans une pièce attenante, on devinait une marmite pleine de soupe suspendue à sa crémaillère.
Dana se dirigea vers le propriétaire des lieux. Elle regarda à nouveau son maigre avoir, avant de le tendre à l'aubergiste.
« Bonsoir. Je peux avoir quelque chose avec ça ? »
Le propriétaire des lieux prit les sous et les compta. Évidemment, ce fut rapide. Il y avait à peine assez pour un bol... Mais il la regarda avec condescendance.
« Ça ira. » soupira-t-il.
La rouquine eut un sourire réservé. C'est au moment où elle s'assit à une table vide qu'elle sentit un poids s'envoler et ses épaules s'alléger. Après l'effort, le réconfort. Elle l'avait bien mérité !
Alors qu'elle se réchauffait enfin, elle observa de loin les quelques clients de l'auberge. Deux hommes assis au comptoir, un autre à une table en compagnie de deux maigres femmes. Et c'est tout. C'était plutôt calme. Disons qu'il n'y avait pas de quoi se plaindre.
L'intérieur était fait de pierres et de poutres en bois. Comme à la maison...
« Bon appétit. »
Elle cligna plusieurs fois des yeux pour revenir à la réalité. L'aubergiste venait de poser devant elle un bol rempli de soupe fumante et un morceau de pain.
Elle prit ledit bol à deux mains. Il était très chaud, presque brûlant. Ses mains en rougirent rapidement. Mais cette sensation était si agréable qu'elle ferma les yeux pour en profiter durant quelques instants. Puis elle porta le bol à ses lèvres, et...
La porte s'ouvrit à nouveau et un groupe d'hommes entra, perturbant par leur éclats de voix le calme bien mérité qui régnait dans l'auberge.
« Salut, Gerd ! Tu nous mets la tournée ? »
Rapidement, le malaise s'installa. Les conversations du nouveau groupe étaient très animées. Trop, peut-être. Les voix étaient fortes. Les bruits de mastication, très désagréables.
« Bande de rustres, pensa Dana. Rentrez chez bobonne, au lieu de...
- Eh, toi ! »
La jeune fille s'arrêta net, les lèvres encore posées sur son bol. Finalement, elle haussa les épaules et continua de manger. Les hommes du groupe riaient et se donnaient des coups de coude. Peut-être laisseraient-ils tomber si elle les ignorait ? Ils n'étaient pas décidés, apparemment. L'un d'eux eut même l'audace de se lever et de venir s'asseoir en face d'elle.
Il sentait bizarre. Comme un mélange de poussière, de terre humide et de bois.
« Tiens, c'est cadeau. »
Il poussa vers elle un petit verre de vin rouge. Ce n'est que là qu'elle daigna lui accorder un regard. Son sourire appuyé la mettait mal à l'aise, mais elle décida de passer outre. Après tout, un peu de compagnie n'avait jamais fait de mal à personne.
« Merci.
- Ah, je savais bien que t'étais pas muette ! » rit-il.
Elle leva les yeux au ciel et but son vin cul sec. Pas très bon, mais mieux que rien.
« Moi c'est Ellis. Et toi, ma jolie ?
- Dana. Et je ne suis pas jolie.
- Bien sûr que si. Une demoiselle comme toi n'a rien à faire dans un endroit pareil ! »
Le dénommé Ellis la fixa quelques instants, attendant l'effet que produirait son compliment. Il ne récolta qu'une réponse désintéressée :
« Je me fiche de l'endroit où l'on veut me trouver. De toute façon, je ne compte jamais y rester.
- Une voyageuse, donc... Intéressant.
- ... Ouais, c'est ça. Je vis de musique, d'eau fraîche et des rêves des honnêtes gens.
- C'est bien. Si tu veux mon avis, faut pas viser trop haut. Contente-toi de ce que tu as si tu peux vivre convenablement. »
Hilarant. Il se prenait à présent pour une espèce de philosophe, alors que son interlocutrice se contentait de lâcher une ou deux bribes de baratin. La rouquine avait maintenant droit à un somptueux dîner-spectacle. Tout en mangeant pour s'empêcher d'éclater de rire, elle écoutait l'autre parler. Et de temps en temps, elle approuvait ses dires par un vague hochement de tête.
« Enfin, bref. Je m'estime heureux de ne pas être dans l'armée. »
Tout à coup, l'attention de Dana s'éveilla. Le dernier mot qu'elle avant entendu venait de faire tilt dans sa tête.
« Tiens, tiens... Et tu saurais m'expliquer pourquoi ?
- Y a pas plus simple à comprendre. »
L'homme poussa un long soupir. Jusque là, son interlocutrice ne l'avait pas pris au sérieux. Mais il le semblait vraiment désormais.
« Non pas que la police est inutile. Il faut nécessairement quelqu'un pour faire régner l'ordre. C'est le bataillon d'exploration, là... Je ne les comprends pas. »
La rouquine se racla discrètement la gorge en attendant la suite.
« Ils envoient nos frères et nos enfants se faire tuer à l'extérieur. Pour nous ramener quoi ? QUE DALLE. On n'a pas avancé d'un pas malgré leurs soi-disant recherches. »
Sans qu'elle s'en aperçoive, les mains de Dana se crispèrent si fort que ses phalanges blanchirent. Ses ongles déjà usées se mirent à griffer le bois de la table.
« Tout le monde dit la même chose. T'as rien d'autre à dire ?
À part le fait que si ces fous se font écraser loin des murs, personne même leur famille ne les regrettera... Non, rien d'autre à dire. »
La jeune fille perdit patience. Elle se leva et le gifla de toutes ses forces. Le coup fut si violent qu'il fut d'abord sonné, et n'en souffrit que quelques secondes plus tard.
« EH ! Qu'est-ce qui t'prend ?!
- Je te conseille de respecter ceux qui offrent leur vie pour l'humanité. Sinon, tu apprendras qu'il n'y a pas que les bonbons qui font tomber les dents.
- J'hallucine... »
L'homme afficha bientôt un irritant rictus. Il s'appuyait au bord de la table en se massant la joue.
« Encore une sale gosse dont l'rêve lui sera soit décevant, soit mortel.
- Oh, encore un pauvre lâche qui se permet de juger sans avoir goûté.
- On sait tous très bien ce que font ceux du bataillon. Va crever avec eux, si ça te fait tellement plaisir ! »
Le sang de Dana ne fit qu'un tour. Elle bondit sur la table pour saisir le buveur à la gorge. On pouvait tout lui faire, la battre, saisir ses affaires ou la faire coucher dehors. Mais insulter les courageux, ça, JAMAIS.
Ellis poussa un cri de rage en essayant de répliquer. Il tenta de la repousser avec ses jambes, mais elle faisait peser sur lui tout son poids. Finalement, il parvint à libérer un de ses bras et lui donna un coup de poing. Puis un deuxième. Puis un troisième.
Dana n'entendait pas les exclamations et les injonctions des autres pour que cesse la bagarre. Elle continuait de frapper autant qu'elle pouvait, au moindre endroit qui soit à sa portée. Elle évacuait ainsi toute la rage que contenait son cœur. Peu lui importait qu'elle soit en tort. Peu lui importait l'avis des autres. Elle n'abandonnerait jamais.
Jamais. Jamais. JAMAIS.
Alors qu'elle parvenait tout juste à se lever et à saisir son adversaire par le col, ses oreilles sifflaient déjà. Elle lui asséna un grand coup de tête, qui le fit tituber dangereusement. Mais il resta bien campé sur ses pieds. Profitant de cette accalmie, les camarades du buveur se précipitèrent pour les séparer.
Heureusement pour elle, ils étaient juste assez désinhibés pour qu'elle puisse leur filer entre les doigts.
« VA T'FAIRE FOUTRE, SALE GOSSE ! »
Elle courut vers la porte, qu'elle claqua derrière elle avant de courir dans la rue. C'est là qu'elle fut prise d'un frisson.
« ... Mon étui ! »
Elle fit immédiatement demi-tour sans ralentir. Bizarrement, la porte de l'auberge était encore grande ouverte. Quelqu'un jeta son bagage dehors pile au moment où elle s'arrêta. En plein dans son ventre. Pliée en deux, elle reprit difficilement sa respiration.
Et puis elle entendit des voix nouvelles. Un bruit de métal, de lames. Et des bottes claquant sur le pavé. Visiblement, la bagarre avait attiré une patrouille de nuit.
« Merde merde merde merde ! »
La jeune fille se releva à grand-peine, et parvint à fuir pour de bond. Elle prit des détours totalement au hasard, empruntant des rues qu'elle ne connaissait pas, passant par de petites ruelles et se cachant parfois sous des porches.
Et soudain, plus rien. À nouveau le silence. La rouquine était en sueur. Elle essuya son front d'un revers de manche. Ce geste lui fit mal. Sûrement une dent cassée. À rajouter à un nez sanglant, une joue tuméfiée et un œil à demi-fermé.
Elle se trouvait à présent au fond d'une impasse, derrière un grand tas de bûches. Elle s'adossa au mur froid et leva les yeux au ciel. Un sourire se dessina sur son visage. Puis elle laissa échapper un rire.
« Ah, mes aïeux... » soupira-t-elle en se laissant glisser jusqu'au sol.
