Voici le premier chapitre. Je me souviens avoir pris énormément de plaisir à l'écrire, puisque, finalement, c'était l'inauguration de la fanfiction la plus longue que j'ai jamais écrite ! Je suis désolée, il va vous falloir du courage pour lire, car tous les chapitres sont approximativement de cette taille. Concernant le titre, je pense qu'il peut paraître singulier au premier abord, mais je n'ai pas pu m'empêcher de le garder. J'espère que vous ne serez pas trop décontenancés par les protagonistes : c'est une vision parmi tant d'autres du Royai, alors peut-être que les personnages ne seront pas toujours respectés. Bref, je vous laisse découvrir par vous-mêmes !
Pale, Somewhere - Within Temptation.
La clarté lunaire était dissimulée par la nébulosité s'étendant à perte de vue dans l'immensité céleste. Riza se tenait appuyée contre les carreaux de la fenêtre battus par une pluie incessante, et observait en silence le paysage nocturne. Elle voyait les herbes assombries onduler d'un même mouvement régulier avec le souffle puissant du vent, tandis que les feuilles mortes tourbillonnaient sans direction, loin de leurs arbres natals. Les gouttelettes d'eau martelaient le toit délabré de l'imposante demeure dans laquelle elle habitait, emplissant la pièce d'un son long et monocorde.
Un feu de bois crépitait dans l'âtre, dont les flammes jaunes et vermeilles captivaient parfois l'attention de la jeune fille adossée. Elle avait une fine silhouette soulignée par de sobres vêtements épousant parfaitement ses formes naturelles. Ses courts cheveux dont les mèches tombaient sur son visage étaient d'un blond pâle, rehaussé par l'éclat du feu qui y faisait apparaître des reflets dorés. Son regard s'attardait à divers endroits de temps à autre, et ses deux grands yeux d'une couleur marron foncé luisaient alors étrangement, tandis qu'elle s'abîmait dans une rêverie profonde.
Sa respiration lente et mesurée évoquait celle d'une personne endormie. La fraîcheur ambiante, en dépit de la croissante température générée par le brasier effervescent, ne la préoccupait guère. L'averse ne tarissait pas et l'humidité présente au sein de l'habitation apportait une effluve relativement incommode, sans compter la résonance ininterrompue et répétitive de la pluie. Riza, pourtant, dont les pensées voguaient au gré des méandres de son esprit, interprétait cette plainte continue des cieux comme une sonorité triste et apaisante. Ses traits doux exprimaient une mélancolie indéfinissable.
Au bout d'un moment, elle se redressa et s'approcha de la bibliothèque située à l'opposé de la pièce. Elle prit quelques secondes afin de balayer l'étagère du regard et se saisit de l'ouvrage qu'elle convoitait. La jeune fille vint s'asseoir sur un des fauteuils et entreprit de reprendre sa lecture à partir de l'endroit où elle l'avait suspendue précédemment. Le silence, toujours bercé par le ruissellement de la pluie diluvienne, accompagnait son occupation délassante. Les mots et les phrases défilaient en rythme, constituant la trame narrative de son roman, tandis que les pages se consumaient à une vitesse cadencée au fil de sa progression.
Des cernes violacés apparaissaient sous ses paupières, visiblement accentués par le contraste de ses joues diaphanes. Elle veillait encore en dépit de son apparente fatigue. Néanmoins, la morosité et l'ennui dûs à sa rencontre perpétuelle avec l'accumulation des termes imprimés sur le papier défraîchi commençaient à se faire ressentir. Ses yeux se refermant d'eux-mêmes avec lourdeur, Riza s'abandonna quelques instants au sommeil.
Elle s'était pratiquement assoupie lorsque deux coups discrets et inattendus contre la porte rompirent le calme lénifiant dans lequel elle s'était lovée. Stupéfaite, l'adolescente considéra fixement le battant de bois dans le but de vérifier si elle n'avait pas rêvé et imaginé ce bruit. Celui-ci retentit une nouvelle fois, ténu mais bien réel. Riza se leva et se dirigea à pas feutrés vers la porte. Elle tendit l'oreille, s'efforçant vainement de distinguer un son autre que l'immuable battement de la pluie à travers la paroi.
« Qui est-ce ? » demanda-t-elle prudemment, adoptant un timbre plus grave qu'à l'accoutumée.
Une voix s'éleva de l'autre côté de la porte, à peine perceptible dans le tumulte climatique. Riza déchiffra avec peine le message du visiteur inopiné, qui articula avec une certaine hésitation :
« Je vous prie de m'excuser... Suis-je bien chez l'alchimiste Berthold Hawkeye ? »
Les sourcils de l'adolescente se froncèrent de méfiance. Elle déglutit et se mit à réfléchir intérieurement quant à la réponse ou la justification qu'elle devait donner, prévoyant de nier la présence de son père. Il lui semblait impensable de recevoir une personne inconnue à une heure aussi tardive de la nuit – en outre, son géniteur n'eût probablement pas apprécié une entrevue de la sorte. La pluie, cependant, ne cessait pas de tomber et Riza se demanda avec confusion si elle comptait laisser attendre indéfiniment l'étranger. Quelques secondes de plus s'écoulèrent dans le mutisme et l'inactivité.
« Entrez... » répondit-elle finalement.
Sa main vint se poser lentement sur la poignée, alors qu'elle s'évertuait encore à comprendre ce qui l'incitait à agir d'une manière opposée aux avertissements que lui dictait sa raison. La porte s'ouvrit dans un grincement prononcé, et la nouvelle image qui apparut dans le champ de vision de Riza devint rapidement le centre total de son attention.
Un garçon de haute taille et d'un âge sensiblement similaire au sien se tenait devant l'entrée principale, immobile. Ses vêtements étaient trempés, s'accordant avec l'humidité des fines mèches noires de sa chevelure qui dégoulinaient d'eau sur son front. Le long manteau qu'il portait ne l'avait pas suffisamment protégé de l'averse violente. Toutefois, cette contrariété n'avait pas l'air d'être très importante à ses yeux au vu de l'expression de son visage, malgré les faibles tremblements de son corps témoignant sa désapprobation.
Celui-ci avait fasciné Riza dès l'instant où son regard avait rencontré le sien. Marqué encore par les traits caractéristiques de l'adolescence, il avait cependant atteint un semblant d'affinement relatif à la physionomie adulte. Lorsqu'elle avait défait l'obstacle visuel qui les séparait, ses yeux d'ébènes s'étaient aussitôt dirigés vers elle et l'avaient sondée intensément. Elle avait retenu avec surprise un frisson au moment même où elle se sentait précipitée dans ces deux océans de noirceur. Il était pourtant d'un naturel déconcertant, ne cherchant en aucun cas à pénétrer si profondément du regard son être tout entier, bien qu'il fût intéressé par l'apparence de la jeune fille.
Cet échange électrique ne dura qu'un millième de seconde. Les deux personnes se contentèrent ensuite de s'observer mutuellement, plongés dans une atmosphère tendue mais supportable. Comme son interlocutrice ne se résolvait pas à prendre la parole, ce fut le visiteur qui renouvela de nouveau ses excuses.
« Je suis sincèrement désolé de vous déranger à une heure aussi indécente, dit-il, gêné. La pluie ne s'était pas arrêtée lorsque mon train... Pardon, se reprit-il soudainement, est-ce que vous êtes...? »
Il s'était ravisé juste à temps, étant sur le point d'énumérer ses complications personnelles, et paraissait embarrassé. Des gouttes assez volumineuses débordant du conduit tombaient à intervalles réguliers sur sa tête tandis qu'il patientait à l'abri sous le prolongement du toit.
« Riza. Riza Hawkeye. Je suis sa fille. » annonça-t-elle d'un ton plus froid qu'elle ne l'eût voulu.
« Oh... Je vois, fit ce dernier sans tenir compte de sa rudesse. Je m'appelle Roy Mustang, enchanté. »
Un peu étonné de la révélation qu'elle venait de lui faire, Roy la dévisagea avec la même intensité qu'il avait employée inconsciemment lors de l'instant précédant leur conversation. Trop réactive à son goût, Riza se sentit frémir et détourna le regard. Le garçon dut s'apercevoir de son malaise car il cessa de l'examiner. Néanmoins, ses pupilles brillaient de l'envie naissante qu'il avait de la connaître davantage d'un point de vue essentiellement corporel.
Les signes de l'organisme étaient en effet un excellent indice dévoilant les pensées et les habitudes morales d'une personne, ce qu'il trouvait particulièrement manifeste dans l'attitude de Riza et qu'il reconnaissait dans chacun de ses mouvements. Elle semblait masquer ses véritables émotions dans la placidité de son comportement, sous son masque d'indifférence. Il remarqua que celui-ci était actuellement brisé et laissait entrevoir une immense tristesse dont il ne connaissait pas l'origine, enfouie au creux de ses entrailles et resurgissant d'une façon violente au moment le plus inattendu.
Ses dernières traces transparaissaient encore sur son visage. Elle renfermait dans les tréfonds de son âme un obscur sentiment qu'elle n'était certainement pas prête d'avouer, et Roy comprit dès lors qu'il existait dans ce monde une personne éprouvant la même souffrance qui le torturait depuis des années. La simple vue de cette fille suffit à déclencher en lui ce mécanisme de déductions et d'empathie, alors qu'il venait à peine de la rencontrer pour la première fois.
De son côté, Riza gardait un œil plein de suspicion sur lui, effarouchée du fait qu'il pût percer son intimité avec tant d'aisance. Elle se sentait complètement découverte et ne décrochait son regard de lui que par crainte qu'il ne décelât un aspect supplémentaire de son cœur mis à nu, ce qui était inhabituel en temps normal. L'adolescente était réservée de nature ; aucune personne de son entourage n'était capable de concevoir toutes les choses qui l'animaient. Elle ne comprenait pas pourquoi ni comment un garçon totalement inconnu débarquant chez elle au beau milieu de la nuit pouvait être doté de cette faculté.
En réalité, son cercle social était si restreint qu'il n'existait que très peu de chances de cerner sa personnalité. La plupart du temps, les individus ne cherchaient pas à accomplir cette finalité, s'arrêtant aux apparences extérieures. Elle s'isolait de plus en plus et développait envers les autres autant d'antipathie que de sécheresse. Sa bonté n'était réservée qu'à de rares élus – pourtant, Riza était l'incarnation même de l'altruisme. Il suffisait de la connaître davantage afin de comprendre qu'elle était infiniment loin de ce qu'elle paraissait ou prétendait être.
Roy la fixait continuellement dans l'attente d'une quelconque réponse, tentant malgré lui de ne pas mémoriser le moindre de ses gestes. Elle n'ajouta rien de plus et il dut briser le silence encore une fois. Il lui expliqua alors les circonstances qui l'avaient poussé à venir ici alors que le cycle nocturne avait quasiment atteint la moitié de son déroulement : il devait être entre une ou deux heures du matin.
Le train qui l'avait emmené jusque dans cette région éloignée de l'Est était arrivé lorsque l'averse battait son plein. Il avait été surpris par cette pluie et avait voulu se rendre dans un endroit où loger, sans grande réussite. N'ayant pas envie de rester inactif et voyant le soir tomber peu à peu, il avait décidé de partir à la recherche de la demeure dans laquelle vivait l'alchimiste Hawkeye, selon ses informations. Malheureusement, la pluie et la pénombre s'intensifiant avaient brouillé sa vision et il s'était égaré de son chemin. Après de longues heures d'errance dans cette campagne déserte ponctuées de multiples haltes, il était enfin parvenu à destination.
Il savait initialement que le trajet était long mais n'avait pas envisagé qu'il le fût autant à cause de son manque d'orientation. Le jeune homme passa une main distraite dans ses cheveux humides, riant doucement, un peu honteux de son incompétence. Riza le tranquillisa en lui affirmant que ce n'était pas grave, et face à la sincérité de son visiteur, elle l'invita à entrer dans sa maison.
Cet accueil interloqua Roy, qui n'imaginait pas obtenir sa confiance en si peu de temps. Sa réflexion ne fut pas incorrecte puisqu'il put constater avec clarté que son hôte s'obstinait à conserver ses distances. Elle avait refermé la porte derrière elle et s'était appuyée contre la fenêtre, à sa place favorite. Muni de sa valise, il était resté debout devant l'entrée, à un ou deux mètres d'elle, n'osant pas s'aventurer davantage dans la pièce par politesse, et également par peur de mouiller le sol – ce qui, en l'occurrence, n'eût pas été très courtois.
La salle ressemblait vaguement à un séjour où étaient entreposés différents meubles plus ou moins vieux dont les principaux étaient des bibliothèques remplies jusqu'à ras bord. Il aperçut sur la table basse disposée au centre de plusieurs fauteuils un livre ouvert, plutôt épais, ne demandant qu'à être poursuivi par son lecteur, et nota que son arrivée impromptue avait dû l'interrompre. La quantité d'ouvrages dans les étagères était prodigieuse. Roy n'était pas certain qu'ils traitassent tous de l'alchimie, ou s'il s'agissait simplement de divers romans de fiction. Après avoir scruté le reste de l'agencement, il se retourna vers Riza qui continuait de le surveiller sans un mot. Elle semblait peu sûre de ce qu'elle devait faire.
« Sans vouloir paraître indiscret, débuta-t-il, voulant engager la conversation, pourquoi étiez-vous encore éveillée lorsque je suis arrivé ? »
« Votre question est indiscrète. » répliqua-t-elle aussitôt.
Roy écarquilla les yeux, déconcerté par la vélocité de sa répartie.
« Qui vous dit que j'étais éveillée ? » ajouta-t-elle, un sourire malicieux étirant ses lèvres et ne prévoyant aucune réponse de sa part. Elle se détourna de lui et contempla pensivement le décor extérieur où la pluie commençait enfin à s'estomper.
« Vos yeux. »
« Pardon ? » Riza s'arrêta net, dirigeant son regard hébété vers lui. Elle avait posé cette question dans l'unique but de plaisanter et ne pensait pas qu'il y répondrait sérieusement. D'un ton posé, il reprit :
« Ils trahissent vos émotions. Est-ce que vous êtes insomniaque ? »
La jeune fille se crispa en s'apercevant qu'il avait encore réduit ses barrières à néant. Elle choisit d'éluder la question. Alors qu'une lumière d'intérêt scintillait dans les yeux noirs du passager rivés sur elle, telle une étoile dans le ciel sombre de la nuit, elle se rembrunit et décida de ne plus lui accorder la moindre possibilité de la sonder ainsi. Elle n'aimait pas cette sensation de transparence qui la rendait vulnérable. Riza fit quelques pas à travers la pièce, s'orientant vers une porte menant à d'autres parties de la maison, et s'enquit sans se retourner :
« Vous vouliez voir mon père ? Je ne pense pas qu'il soit disponible. »
Sa voix n'était pas acrimonieuse, bien qu'elle recelât peu d'affabilité. Elle ne daignait même pas le regarder en face en communiquant et Roy y vit tout de suite un manque d'inclination envers sa personne. Il se dépêcha de réparer son erreur avant d'obtenir une totale animosité de sa part, ce qui eût pu s'avérer problématique.
« Riza ! » s'exclama-t-il.
Elle s'apprêtait déjà à s'évanouir dans les profondeurs de l'habitation à la recherche de son père lorsque son propre prénom retentit à ses oreilles. Elle se retourna vers le garçon qui avait prononcé ce mot, sidérée par la familiarité dont il avait fait preuve. La surprise avait effacé de son visage toute marque d'inimitié. Loin d'être offusquée, elle sentit naître en elle une pointe d'amusement qui lui fit omettre la prétendue distance qu'elle avait voulu instaurer entre son visiteur et elle-même.
« Pardonnez-moi si je vous ai froissée. Ce n'était pas mon intention. » déclara Roy avec une franchise troublante. Et il s'inclina.
Riza était de plus en plus décontenancée par son attitude. A la vue de son visage empreint de douceur lorsqu'il se releva, ses joues se mirent à rougir imperceptiblement. Il y avait quelque chose dans son expression qui l'affectait plus que n'importe quelle autre particularité, quelque chose qui ressemblait à du respect. Il portait sur elle un regard différent de tous ceux qu'elle avait rencontrés jusque-là. Ce changement insoupçonné la perturba bien plus qu'elle ne l'eût pensé, et son appréhension due à l'éventualité d'être découverte s'apaisa légèrement. Une incroyable détermination s'afficha soudain sur la figure de Roy, qui aborda un sujet tout autre – celui qui l'avait acheminé dans cette région.
« S'il vous plaît, adjura-t-il avec fermeté. J'aimerais apprendre l'alchimie. »
La fille de Hawkeye parut hésiter, esquissant une moue perplexe. Elle avait conjecturé sa requête depuis un moment ; cependant, elle n'était pas responsable du jugement définitif et n'égalait en aucun cas le niveau d'un alchimiste tel que l'était son père. Cette science ne l'intéressait pas dans la mesure où les recherches de son pratiquant l'obsédaient à un point inimaginable. Elle n'avait absolument pas envie d'être impliquée dans une étude aussi extrême.
En revanche, elle ne pouvait nier l'attirance qu'elle éprouvait pour cette discipline salvatrice censée amener le bonheur au peuple. En dépit de cela, sa crainte l'empêchait irrémédiablement d'approcher l'alchimie de trop près. Elle savait également que toute chose dotée d'une puissance considérable pouvait être parallèlement l'auteur d'un désastre relatif à cette force. Plus que tout, Riza était effrayée par le comportement de son géniteur hanté par cette science ésotérique, bien qu'elle crût en ses aspirations.
« Navrée, regretta-t-elle après un temps d'indécision, mais mon père ne prend pas d'élèves. »
Roy ne se déstabilisa pas et montra sa persévérance. Il refusait d'abdiquer alors qu'il avait fait tout ce chemin dans l'unique but de s'initier à l'alchimie, grâce à un professeur expérimenté. De plus, il désirait s'entretenir avec ce scientifique, Berthold Hawkeye, dont il avait entendu parler. Les rumeurs auxquelles il s'était intéressé n'étaient pas en sa faveur, mais le jeune homme voulait s'en assurer de lui-même et se forger sa propre opinion. Il voyait là une occasion inespérée d'apprendre cet art bienfaisant.
« Pourrais-je repasser demain matin ? demanda-t-il, insistant sans agressivité. Si je pouvais rencontrer votre père... »
« Très bien... finit-elle par concéder. Je lui en parlerai. »
« Vraiment ? Merci infiniment ! »
Il arbora un sourire chaleureux, plein de reconnaissance, auquel Riza répondit timidement.
« Bien, je ne vais pas vous déranger plus longtemps, dit-il. A demain, mademoiselle Hawkeye. Au plaisir de vous revoir. »
La velléité de le retenir en raison de la pluie traversa fugitivement son esprit ; elle se remémora néanmoins les précautions qu'elle devait prendre, par vigilance. Roy était tout de même un étranger qu'elle ne pouvait loger sans autorisation. Elle ne savait strictement rien de lui, si ce n'est sa capacité fortuite et singulière à la mettre dans tous ses états. Son cœur battait avec force lorsqu'elle le regarda ouvrir la porte et se préparer à quitter les lieux. A l'extérieur, le déchaînement de l'averse s'était atténué. Le battant se referma sur le visiteur, et Riza sentit avec soulagement la tension de l'atmosphère diminuer sitôt qu'il fût parti.
Le lendemain matin, la jeune fille fut réveillée par les caresses tièdes du soleil sur ses joues. Elle s'étira en laissant échapper un faible bâillement. Les rais de lumière diurne filtraient à travers les rideaux de sa fenêtre, éclairant certaines parties de la pièce ainsi que d'infimes poussières virevoltant en rythme dans les faisceaux blafards.
Elle se leva et se dirigea vers la vitre, tirant le voile opaque afin d'apercevoir l'astre qui venait tout juste de poindre à l'horizon. Du haut de sa chambre située au premier étage, elle put distinguer l'étendue d'herbe mouillée du jardin et la terre encore imprégnée d'eau. Les nuages défilaient au loin dans les cieux dépourvus de précipitations, abandonnant enfin la contrée dans la sérénité d'une nouvelle journée bercée par la chaleur du soleil.
Riza resta encore quelques minutes à apprécier le paysage sans un geste ni un mot, puis finit par se vêtir avant de redescendre. Il était environ huit heures quand elle eut achevé sa préparation habituelle. Elle ne croisa pas une seule fois son père, qui était vraisemblablement absorbé dans ses recherches, comme à l'ordinaire. Il n'était pas endormi lorsqu'elle l'avait abordé la veille de cela – ou plutôt, durant la nuit – afin de lui transmettre la sollicitation de Roy.
Étant donné qu'il n'émergeait quasiment jamais de sa salle d'études, elle ne savait pas à quel moment il s'octroyait un temps de sommeil. Elle avait fini par s'accoutumer à son asociabilité, et désormais, ce genre de préoccupations ne l'intéressait plus. D'ailleurs, sa propre impassibilité résultait peut-être du manque de vie familiale et des communications usuelles lui faisant défaut.
Elle préférait donc, d'une façon générale, passer ses journées loin de sa résidence dès qu'elle le pouvait. Cela l'amenait à dépenser le maximum de temps au sein de son école, où elle forgeait davantage sa réputation d'élève studieuse à chaque heure additionnelle.
Quoi qu'il en fût, l'adolescente traversait le séjour en direction de la sortie, voulant respirer l'air frais de l'aurore chargé de senteurs organiques renforcées par l'humidité, toutes plus agréables à l'odorat les unes que les autres. Elle ne remarqua l'anomalie de son petit rituel qu'à l'instant précis où elle tira la porte vers elle. En effet, au lieu d'un passage dénué d'obstacles s'offrant à sa vue, ce fut un jeune homme auparavant adossé contre le bois qui perdit l'équilibre et se réveilla en sursaut.
« Que... Qu'est-ce qu'il se passe ? » marmonna ce dernier, brutalement arraché de sa somnolence.
Il s'agissait de Roy.
« Monsieur Mustang...! s'écria Riza ahurie. Que faites-vous ici ? »
Le garçon en question se releva avec maladresse, les membres encore engourdis et l'esprit confus. Il se dépoussiéra d'un mouvement répété, tentant par la suite de mouvoir son corps roide d'être resté trop longtemps dans la même position. Roy toussota, jeta un coup d'œil ennuyé sur sa tenue négligée et leva enfin son regard vers son interlocutrice.
« Je suis vraiment désolé, je n'ai pas eu le courage de partir et je me suis endormi ici... »
Riza le dévisagea avec des yeux ronds. Avait-elle bien entendu ?
« Vous voulez dire que... » commença-t-elle sans terminer sa phrase.
Elle n'en revenait pas. Il avait passé la nuit à demi abrité sous le porche de la maison, dans le froid et l'humidité, blotti contre la porte. Cela était complètement insensé. Pourtant, il se tenait bel et bien devant elle, et les cernes présents sous ses paupières constituaient la preuve physique de ses dires. En outre, elle l'avait elle-même extirpé de son sommeil précaire en ouvrant cette fameuse porte. Perturbée par cette intervention alors qu'elle pensait savourer une minute de tranquillité, Riza ne savait décidément plus où donner de la tête. Même si ce n'était que la deuxième fois, ce visiteur n'arrêtait pas de bouleverser dans tous les sens du terme sa vie trop calme.
« Vous n'auriez pas dû rester ici, soupira-t-elle. Enfin, peu importe... Entrez... »
Roy était sur le point de rajouter quelque chose, mais elle fut plus rapide et le fit taire. Il pénétra dans la demeure sous ses directives tandis qu'elle inspirait avec un certain apaisement une bouffée d'oxygène, sentant la fraîcheur matinale picoter sa peau, avant de le rejoindre. Cette fois-ci, elle lui proposa de s'asseoir, déposa sa lourde valise sur le sol et alla même jusqu'à s'absenter quelques instants.
Roy attendait sur son fauteuil, silencieux et visiblement gêné. Elle revint avec une serviette qu'elle lui tendit sans plus de cérémonie, lui recommandant de se sécher avant d'attraper froid. Il la remercia et se mit à frictionner doucement ses cheveux bruns, sans toutefois y mettre beaucoup de conviction. En le voyant faire, Riza eut envie de s'emparer elle-même de l'étoffe de bain et d'appliquer le traitement à sa place, se demandant si passer ses doigts fins à travers sa chevelure et frotter délicatement les mèches sombres afin d'absorber l'humidité serait plaisant. Elle tressaillit et s'empressa de chasser cette pensée incongrue de sa tête. Le garçon arrêta soudain son geste, se tournant vers elle.
« Est-ce que votre père...? »
« Oui, confirma-t-elle sans attendre la fin de sa question. Vous pourrez le voir tout à l'heure, mais je ne vous promets rien pour la suite. »
« Merci pour tout, Riza. » dit-il en souriant.
Il l'avait de nouveau appelée par son prénom.
« De rien... » souffla-t-elle.
Les deux adolescents cessèrent de converser, pendant que les rayons du soleil s'infiltraient progressivement à travers les fenêtres, illuminant chaudement la pièce. L'ambiance électrique qui existait la veille s'était curieusement muée en une quiétude reposante et commune. Riza s'assit à ses côtés sur un siège proche, puis se laissa aller, cessant enfin d'être sur ses gardes.
« Quel âge avez-vous ? » demanda Mustang, craignant quelque peu d'être indiscret.
« Je vais bientôt avoir dix-sept ans. »
« Dans ce cas, nous n'avons qu'un an d'écart, conclut-il avec ravissement. Je viens d'en avoir dix-huit. »
Il semblait enchanté, notamment à cause de l'aisance qu'avait prise la jeune fille dans ses paroles. Leur dialogue se prolongea spontanément. Roy apprenait de plus en plus de choses sur elle au fil de leur discussion, posant de nombreuses questions avec intérêt et hésitant parfois à lui faire part de certaines remarques. Lorsqu'il se montrait un peu trop hardi, elle l'avertissait d'un sourire moqueur et se contentait de fuir ses interrogations ou d'y répondre partiellement, le visage doté d'une expression mystérieuse.
Elle évitait de mentionner tout ce qui se rapportait à sa vie privée ou ses relations avec son entourage. Roy récolta surtout des informations à propos de ses goûts ou de ses habitudes dans cette grande maison. Il épiait ses mouvements, ses réactions, observait les légères contorsions de ses lèvres quand elle parlait et étudiait ce sourire furtif et sincère qui s'y dessinait par moments. Elle était une fois de plus soumise à son regard fixe et intense contre lequel elle n'arrivait pas à s'immuniser.
Quelques instants plus tard, alors que la conversation perdait de son ampleur à l'instar de la pluie cette nuit-là, Riza invita son visiteur à changer de pièce afin de rencontrer son père. Il acquiesça, se leva à son tour et la suivit à travers le foyer. Le couloir principal était assez étroit, quoi que dégarni, ce qui laissait suffisamment de place pour passer à deux ; il menait à de multiples portes qui se ressemblaient les unes avec les autres. Le parquet crissait faiblement sous leurs pieds.
Roy fut désorienté par cet environnement nouveau, tentant d'établir mentalement des points de repères malgré tout. Ils gravirent un escalier de bois et reprirent une galerie semblable à celle du rez-de-chaussée. Riza se stoppa à la première porte à droite, lui faisant signe de ne pas faire de bruit. Il sentit une boule d'anxiété se former dans sa gorge en dépit de sa résolution. Elle heurta le battant et informa son père de sa présence. Celui-ci accorda son autorisation après un moment de silence tendu ; guidé par les encouragements de son hôte, Roy s'engouffra dans la pièce.
Les jours passaient à une vitesse fulgurante depuis que Roy était devenu l'apprenti de Berthold Hawkeye. Gracieusement installé dans la demeure familiale, le jeune homme passait la majorité de son temps enfermé dans la salle de bibliothèque, dévorant des dizaines de livres traitant tous de l'alchimie.
Le père de Riza était un individu intransigeant et très spécial. Roy avait dû s'acharner afin d'acquérir son enseignement ; cependant, il n'avait jusque-là rien appris de son professeur, ou presque. Il avait seulement obtenu la permission de rester céans et d'étudier dans son coin, profitant des ouvrages que l'alchimiste possédait. Certaines fois, il lui posait tout de même des questions auxquelles il répondait très vaguement. Il était toujours plongé dans ses recherches.
Le garçon peinait réellement à faire progresser son niveau, sans renoncer pour autant. Chaque jour, il examinait les étagères de fond en comble et consultait tout ce qu'il trouvait sous la main. Elles contenaient tellement de volumes qu'il n'en voyait littéralement pas la fin. Or la quasi-totalité de leurs contenus lui était indéchiffrable, et du peu de connaissances qu'il avait, il n'avançait pas s'il était dépourvu de l'aide de son maître.
Les préceptes que Hawkeye lui avait inculqués en guise d'initiation n'avaient, selon lui, aucun rapport direct avec l'alchimie ; en outre, ils étaient souvent fondés sur des énigmes dont il ne trouvait pas la solution. Le professeur refusait alors formellement de lui enseigner quoi que ce fût, ne lui laissant ni indices, ni répit. Bien qu'il ne lui donnât aucun conseil, il n'hésitait pas à contester ses méthodes de travail et reprochait sans détour son manque d'autonomie.
En parallèle à cet apprentissage laborieux, Roy entretenait des liens de plus en plus étroits avec la fille de son maître. Celle-ci n'était pas toujours présente, et ils ne se côtoyaient pas de manière régulière, mais elle se rapprochait assurément de lui, cela était indéniable. Comme ni l'un ni l'autre ne pouvaient fréquenter son père à leur guise, et qu'ils consacraient leurs journées entières à étudier chacun de leur côté – Riza à l'extérieur, quelque part dans la région –, ils se retrouvaient le soir tombé, s'asseyant près du feu dans le séjour ou bien dans une des nombreuses pièces de la maison, un livre à la main, le cœur apaisé.
Ils n'étaient pas concentrés dans leur lecture et dialoguaient tranquillement, partageant leurs idées, apprenant à se connaître réciproquement. Ils discernèrent avec rapidité la multiplicité de points communs qui les unissaient, et comprirent que ces affinités naissaient toutes d'un même noyau : un sentiment négatif qu'ils avaient reconnu chez leur semblable dès qu'ils s'étaient abordés.
Dans cette souffrance dissimulée aux yeux étrangers, leurs présences respectives représentaient une accalmie rassurante devenue indispensable. Ainsi, la nuit éternelle de chacun était inaugurée par une lumière nouvelle, éclat incertain de l'autre qui ne dissipait pas les ténèbres mais les blanchissait – aube vespérale marquant le commencement d'une nuit emplie d'une douce clarté. Riza trouvait entre elle et son camarade une complémentarité reposante, ne se lassant jamais d'être près de lui, même lorsqu'ils n'échangeaient aucune parole. Tous deux attendaient désormais le soir avec impatience, et voulaient profiter le plus possible de ces instants si particuliers.
Sept mois s'écoulèrent. Roy, ayant atteint de solides bases en alchimie, décida de partir. Hawkeye avait daigné lui apprendre les fondements de la science universelle, même s'il n'avait pas consenti à lui enseigner ses véritables connaissances ainsi que sa spécialité, l'alchimie de flamme. La démonstration de son pouvoir avait grandement impressionné son élève.
Celui-ci, en revanche, était resté loin de ce niveau et ne voulait pas abuser de leur hospitalité. Il envisageait d'intégrer l'école militaire afin d'être au service du peuple, de protéger la nation de ses propres mains, tout en subvenant lui-même à ses besoins. Il n'avait pas encore informé ses hôtes de son initiative et ne pensait pas le faire. Jeune adulte, il voulait prendre ses responsabilités, sans se reposer indéfiniment sur les autres. Bien qu'il eût participé à la finance de la demeure Hawkeye et se fût évertué à les aider dans les tâches d'entretien, il se sentait redevable d'avoir été logé ainsi sans contrainte.
Riza n'avait pas dit un seul mot d'objection, considérant que l'hébergement restait très modeste en raison de leur absence de richesse et de contacts avec le monde extérieur, tandis que son maître y était totalement indifférent. Roy s'apprêtait donc à quitter l'habitation. La fille de son professeur l'accompagna jusqu'au pas de la porte, où ils firent leurs adieux. Un peu embarrassés, tous deux se contemplèrent pendant quelques secondes dans la quiétude matinale, la brise rafraîchissante soufflant légèrement sur leurs membres et faisant ondoyer les cheveux de Roy, qui se tenait déjà dehors. Il promit de revenir, la remercia et lui adressa un sourire amical.
« Je vous dis au revoir, Riza. Prenez soin de vous... »
« Au revoir, monsieur Mustang. » répondit-elle simplement en lui renvoyant son sourire.
Il la regarda une dernière fois puis se détourna d'elle et se mit en route, disparaissant petit à petit de sa vue jusqu'à ne devenir qu'un seul et minuscule point à l'horizon. Riza demeura quelques instants hors de la maison silencieuse. Elle rassembla ses affaires et partit en direction de son académie, prête à entamer une nouvelle journée avec davantage de confiance en elle-même.
Sa vie reprit son cours habituel, et l'adolescente conserva précieusement dans son cœur le sentiment partagé que lui avait laissé Roy, et qui avait régi son existence jusqu'au jour de sa rencontre, trop longtemps pour être annihilé. Au fur et à mesure que le temps passait, durant les deux années suivantes qui se prolongèrent interminablement, Riza se perdit dans les limbes de la solitude.
