CHAPITRE 2
Castle s'écroula sur le sable chaud, haletant, et inspecta sa plante des pieds en grimaçant. Beckett se pencha en avant, s'appuyant sur ses genoux pour reprendre son souffle. Elle laissa échapper un léger gémissement en réponse à la douleur que le mouvement provoqua sur son épaule.
-Ça va votre épaule ? demanda Castle, remarquant la grimace de sa partenaire. On dirait qu'elle vous fait mal depuis tout à l'heure.
-Ça va. J'ai sans doute pris un coup en atterrissant, ce n'est rien. Ça va passer, assura-t-elle autant pour convaincre l'écrivain que pour se convaincre elle-même.
Castle hocha de la tête et regarda autour d'eux. Ils avaient redescendu la falaise et étaient à nouveau sur la plage qui avait été témoin de leur atterrissage forcé quelques temps auparavant.
-Et maintenant ? demanda-t-il à personne en particulier.
Le soleil était à l'apogée de sa course, se réverbérant sur le sable jaune et la mer turquoise et étouffant l'air que respirait les deux naufragés.
Leurs pieds étaient enflammés autant par leur marche impromptue que par la chaleur du sol sur lequel ils devaient avancer. Leurs vêtements, à moitié déchirés, salés, ensablés collaient à leur peau de par la chaleur qui les accablait tout deux.
Beckett, plus habituée que son partenaire à faire fi de la douleur inspecta les environs. En vérité, elle ne cherchait rien en particulier, elle ne savait pas quoi chercher. Mais elle profitait de ce moment de répit pour reprendre ses esprits et trouver un plan.
Leur petit appareil s'était déchiqueté lors de l'impact. Si une grande partie était allée s'encastrer dans une dune et avait pris feu, la queue de l'avion reposait en lambeaux, quelques mètres plus loin.
Le feu qui avait rongé le cockpit avait fini par s'éteindre naturellement pendant leur marche et seule restait une large fumée qui s'échappait vers le ciel.
« Bien, » pensa-t-elle, « avec un peu de chance quelqu'un verra cette fumée et s'en inquiètera. »
Lorsque Beckett reporta son regard sur son partenaire, elle vit qu'il observait la carlingue brûlée avec un air grave. Elle devina aussitôt les pensées de l'écrivain.
-Ca va aller, Castle ? demanda-t-elle doucement.
Celui-ci leva les yeux vers elle, comme surpris par le son de sa voix et les reporta sur l'avion.
-C'était un chic type vous savez. Il connaissait les meilleurs restaurants, les meilleurs petits bars dans chaque ville où il m'emmenait. Il ne m'a jamais fait défaut.
Beckett posa une main sur l'épaule de l'écrivain et la pressa légèrement.
-Il nous a probablement sauvé la vie lorsqu'il a fait remonter l'appareil, offrit-elle en guise de réconfort.
Castle se contenta d'un « hum » pour seul réponse et ils restèrent un moment en silence à observer la fumée qui se dissipait peu à peu, chacun prenant la mesure de la situation dans laquelle ils se trouvaient.
-Allons-y, lança Beckett après quelques minutes.
Elle commença à s'avancer sur la plage et Castle la suivit aussitôt.
-Et nous allons où exactement ? s'enquit-il en se plaçant à ses côtés.
-Il nous faut trouver de l'aide. Je suggère que nous allions dans les terres, trouver les gens qui habitent sur cette île et nous sortir de là.
Castle s'arrêta et Beckett fit quelques pas avant de se rendre compte que son partenaire ne suivait pas. Elle s'arrêta à son retour et se retourna.
-Quoi ?
-Sérieusement ?
-Sérieusement quoi, Castle ? demanda-t-elle, quelque peu irritée.
Castle fit les quelques pas qui le séparait du lieutenant.
-Vous voulez vraiment aller vous enfoncer dans un forêt qui nous est inconnue, sans aucun matériel de survie et sans savoir ce qu'on va y trouver ? Qu'est ce qui vous fait croire qu'il y a des habitants sur cette île ? demanda-t-il en désignant l'étendue de forêt derrière eux.
Beckett laissa échapper un soupir de frustration.
-Nous sommes aux larges des côtes californiennes, pas au fin fond du pacifique grouillant d'îles inhabitées et inconnues, Castle. Il doit bien y avoir une touche de civilisation dans les environs… quelque chose pour nous sortir de là.
Castle haussa un sourcil, peu convaincu par les déductions de sa partenaire. S'il s'écoutait, il pourrait bien croire que la jeune femme était en phase de déni total.
-Supposons que vous ayez raison et qu'il y ait de la civilisation sur l'île, nous n'avons aucun moyen de savoir où. Je ne sais pas vous, mais moi je n'ai rien vu qui puisse nous orienter depuis la falaise…
Beckett examina l'écrivain, les yeux plissés, frustrée et énervée par sa manie constante de vouloir la contredire. Et puis les traits de son visage changèrent et elle leva les bras au ciel, désignant leurs alentours.
-Il faut bien que l'on fasse quelque chose, s'exclama-t-elle, la voix légèrement nouée.
-Alors là, je suis de tout cœur avec vous ! lui répondit l'écrivain qui n'avait pas manqué de remarquer la détresse dans le regard de la jeune femme. Simplement, pour l'instant vous pensez en mode sauvetage alors que vous devriez plutôt penser en mode survie…
- Castle, je n'ai aucune intention de rester sur cette île indéfiniment, l'interrompit-elle. Très vite des gens vont s'inquiéter de ne pas nous voir arriver, Nathalie Rhodes par exemple.
Castle cacha une légère grimace. Il n'était pas tout à fait certain que l'actrice se soucie de leur sort étant donné la vraie raison de leur voyage à travers le continent… Mais le lieutenant n'avait pas tort, d'autres se soucieraient en effet de ne pas les voir arriver. Plus tard… bien plus tard.
-Bien sûr, je ne doute pas que l'on vienne nous retrouver très vite, répondit-il, tâchant de cacher son scepticisme. Mais ce ne sera pas dans l'heure Beckett, ni probablement dans la journée…
Il vit le regard de sa partenaire s'assombrir et lui-même prit un air plus grave tandis qu'il prononçait ces mots, comme si de les dire à voix haute rendait la situation tout à coup bien plus réelle.
-… Et si l'on veut que les secours qui viendront nous chercher demain nous retrouvent en vie, continua-t-il en tentant d'insuffler de l'optimisme dans sa voix, il va nous falloir passer la nuit.
Il dévisagea Beckett, le regard légèrement interrogateur, s'assurant qu'elle comprenait ses propos.
Beckett lui rendit son regard, résignée.
-D'accord Castle… D'accord, répéta-t-elle en hochant la tête, comme pour se convaincre elle-même d'accepter cette réalité qui lui était présentée. Aujourd'hui on survit, mais demain… demain on trouve un moyen de quitter cette île, coûte que coûte.
Castle acquiesça vigoureusement.
-Alors là, je vous suis à cent pour cent.
Les deux partenaires hochèrent la tête d'un air entendu et reprirent leur marche vers la plage où étaient éparpillés les débris de leur avion.
-Et… vous avez un plan ? demanda Beckett après quelques pas.
-Pardon ? s'étonna Castle, surprit par cette question si rare de la bouche du lieutenant.
-Pour 'survivre' comme vous dites, vous avez un plan ? répéta-t-elle, ne faisant pas cas de sa surprise.
-Je… Vous… ?
Castle s'arrêta et fit un tour sur lui-même, inspectant les environs, clairement à la recherche de quelque chose.
-Castle, qu'est ce que vous faites ?
Il reporta son regard sur le lieutenant et la dévisagea.
-Je recherche des caméras. Ce n'est pas tous les jours que vous me demandez si j'ai un plan Beckett, expliqua-t-il lorsqu'elle souleva un sourcil, marquant son incompréhension.
En vérité, elle ne savait quoi faire. Elle se retrouvait dans un environnement inconnu, dans une situation tout autant inconnue. Ses notions de survie consistaient à toujours porter une arme sur elle lorsqu'elle se baladait dans les rues de New-York et être prête à assommer tout adversaire qui chercherait à la malmener.
Elle savait gérer des ennemis bien réels. La nature… était une autre paire de manche.
Elle leva les yeux au ciel en guise de réponse.
-Et donc, vous avez un plan oui ou non ?
Castle inspecta leur bout de plage, balayant du regard les débris de l'avion, la forêt avoisinante, les rochers, la mer, le ciel…
-Avant toute chose il nous faut de l'eau…, expliqua-t-il en marchant vers les débris de l'avion, et à manger. Oh, et un abris, rajouta-t-il en s'arrêtant et se tournant vers les rochers. Oui, un abri. Et de l'eau.
Il continua de s'avancer d'un pas déterminé, suivi de près par Beckett.
-Oh et du feu ! s'exclama-t-il en se retournant brièvement vers elle. Aouch ! Et des chaussures, ajouta-t-il tandis qu'il marchait sur un petit bout de débris.
Beckett le suivait, le regard ahuri.
Castle s'arrêta net près de la queue déchirée de l'appareil et Beckett manqua de lui rentrer dedans. Elle le contourna pour lui faire face, fronçant les sourcils.
-Où est ce que vous avez appris tout ça au juste, Castle ? demanda-t-elle en plissant des yeux.
Celui-ci hocha les épaules.
-La télé.
-La télé ?
-Oui, vous savez on apprend des trucs fascinants en regardant cette petite boîte noire parfois.
Beckett le fusilla du regard et il déglutit avant de continuer.
-Vous n'avez jamais regardé Lost, Koh Lanta, Seul contre la nature ? Apparemment pas, déduit-il du regard dubitatif de Beckett.
Il se baissa et ramassa une bouteille d'alcool qui s'était échappée du mini bar.
-Honnêtement Beckett, j'aurais pensé que vous seriez plus 'experte' dans ce genre de situation, commenta-t-il en lui tendant la petite bouteille d'alcool.
Beckett regarda la bouteille puis Castle et leva un sourcil.
-Pour désinfecter des plaies, expliqua-t-il avant qu'elle ne puisse poser sa question.
Elle hocha la tête et récupéra la bouteille tandis que l'écrivain continuait d'explorer le sable.
-Oui et bien désolée de vous décevoir, dit-elle en réponse à sa remarque. Je suis une new-yorkaise pure souche et la formation de l'école de police de New-York n'inclut étrangement pas un cours de survie en cas de crash d'avion au dessus du pacifique.
-Tss, quel drôle d'école de police vous avez fréquenté ! commenta-t-il en secouant la tête dépité.
Il releva la tête vers sa partenaire et lui adressa un sourire chaleureux, espérant que sa pointe d'humour serait bien reçue.
Et pour la première fois depuis qu'ils avaient « atterri », elle lui sourit aussi.
Quelques minutes plus tard, les deux acolytes fouillaient le sable fin à la recherche de choses utiles à leur survie tandis que Castle s'évertuait à prouver à sa partenaire les vertus des émissions de télé qu'il regardait avidement.
-Autre exemple très important, reprit-il alors qu'il déposait une fourchette retrouvée sur la couverture qui leur servirait de baluchon, si jamais vous entendiez un espèce de bourdonnement électrique et apercevez une fumée noire qui se profilerait entre les arbres… courez !
Beckett releva la tête de son tas de débris, stupéfaite par ses propos. Mais l'écrivain ne la regardait pas, trop occupé à fouiller une autre parcelle.
Elle secoua la tête et reprit sa tâche.
-Et si jamais nous avions trop froid… Une fois, en Irlande, Bear avait découpé un mouton mort et lui avait retourné la peau pour…
-Castle ! l'interrompit Beckett en se relevant.
-Quoi ? demanda-t-il, surpris.
Elle lui adressa un regard éloquent le priant d'arrêter ce récit et il hocha la tête.
-Ce n'était qu'une suggestion…, se justifia-t-il en faisant la moue.
Soudain son regard s'éclaircit en trouvant, caché sous un bout de carlingue et enfoncé dans le sable un des chariots de rangement du galley de l'avion.
-Bingo !
Il s'approcha du container et l'ouvrit sans cérémonie.
A l'intérieur il y trouva la saint-Graal… Ou tout comme étant donné leur situation actuelle et leurs découvertes jusqu'à présent : des couverts, une couverture, du papier, du plastique, des bouteilles d'alcool, un siège déchiré et une lampe torche.
Mais dans ce container il trouva des sachets apéritifs de toute sorte, incluant cacahuètes et biscuits salés ; Il y avait aussi quelques morceaux de pain, des croissants, un pain aux raisins et deux petits pots de confiture.
-Beckett ! Venez voir ! appela-t-il en sortant la corbeille du container et en y plaçant les pains et viennoiseries.
-Qu'avez-vous… Oh !
Le visage du lieutenant s'éclaircit à son tour à la découverte de ce butin.
Castle regarda sa panière, puis sa collègue.
-C'est vous qui avez mangé tous les pains au chocolat à bord ?
Beckett haussa des épaules.
-J'avais faim.
Castle secoua la tête, la châtiant du regard.
-Vous en voulez un ? lui offrit-il, calculant mentalement tant bien que mal combien de temps une telle découverte leur suffirait pour se nourrir.
Beckett ne se fit pas prier. Ils n'avaient rien avalé depuis des heures, rien bu non plus. Et leurs efforts ainsi que le temps qu'ils passaient sous le soleil, même d'hiver, ne faisait rien pour calmer le creux à l'intérieur de son estomac.
Castle se servit lui-même d'un demi morceau de pain et rapporta la panière près de leur butin.
-Et bien avec ça nous aurons au moins un peu de quoi manger, et de quoi nous couvrir la nuit, ajouta-t-il en désignant la couverture.
-Mais il nous manque toujours de quoi boire, fit remarquer Beckett qui commençait à redouter les effets d'un manque d'hydratation.
-Au pire vous savez, Bear Grylls a une fois créer de l'eau potable en…
Castle releva la tête et examina sa partenaire qui le regardait fixement, pour une fois intéressée par ce qu'il allait dire.
-Nan, oubliez.
-Castle, quoi ?
-Oubliez.
-Castle, ce n'est pas le moment de faire le malin. Si vous savez comment nous trouver de l'eau potable, ne vous gênez surtout pas.
L'écrivain l'examina à nouveau, jaugeant si elle serait prête à entendre cette méthode puis secoua la tête.
-Nan vraiment, oubliez. C'est idiot.
Beckett plissa des yeux, commençant à prendre un air menaçant, réservé d'ordinaire à ses interrogatoires les plus délicats, lorsque Castle pointa quelque chose du doigt derrière elle.
-Hey ! Qu'est ce que c'est que ça ?
-Ne changez pas de sujet, prévint-elle sans détourner les yeux.
-Je ne change pas le sujet, se défendit-il en reportant son attention sur elle. Il déglutit en voyant son regard perçant. Je… On dirait une valise là-bas, finit-il par expliquer.
Elle le fixa quelque secondes supplémentaires, pour la forme, avant de se retourner et regarder dans la direction indiquée.
Au loin, au-delà d'une petite butée, elle aperçut ce qui semblait en effet être une valise.
Elle pria intérieurement pour que ce soit la sienne, se réjouissant déjà de pouvoir changer de vêtements et mettre des chaussures.
Beckett grimaça lorsqu'elle passa un bras dans la manche de la chemise, se demandant si elle devait s'inquiéter de son mal d'épaule qui semblait persister.
Mais pour l'instant, d'autres faits étaient plus à même de l'inquiéter. Comme le fait par exemple que la valise trouvée n'était en fait pas la sienne mais celle de l'écrivain. Et avec aucune autre valise en vue, il lui avait fallu se résoudre à l'idée d'emprunter les vêtements de son partenaire si elle voulait se changer.
-Vous êtes décente ?
La voix de l'écrivain la fit se retourner. Elle finit d'attacher un bouton et se regarda. Elle portait une chemise blanche, beaucoup trop large pour elle au niveau des épaules, et son pantalon noir qu'elle avait finalement déchiré jusqu'au niveau du genou, le transformant en sorte de pantacourt.
-Si l'on veut, répondit-elle à mi-voix.
Beckett sortit de dessous la roche qui l'abritait.
Après avoir trouvé la valise et découvert son contenu, ils s'étaient attelés à trouver un abri pour la nuit qui, en ces temps hivernaux, allait tomber plus vite que de raison.
Refusant toujours de s'aventurer dans une forêt inconnue – un traumatisme dû à Lost sans aucun doute – l'écrivain avait insisté pour qu'ils restent au plus près de la plage. Cette fois, Beckett n'avait pas objecté, préférant elle-même rester au plus près de l'océan et de leur carlingue pour guetter l'arrivée des secours.
Ils étaient retournés près de la falaise à la recherche d'une quelconque grotte.
A défaut d'une grotte, ils avaient trouvé un amas de pierres formant une sorte de dolmen contre la roche ; en somme un abri qui les protègerait en cas de pluie et bloquerait en partie le vent et les bourrasques.
A l'extérieur de leur abri, Castle l'attendait. Il portait un t-shirt vert kaki et un nouveau pantalon noir.
Il affichait un sourire triomphant qui mis la puce à l'oreille au lieutenant.
-Qu'est ce qu'il y a de drôle Castle ? demanda-t-elle, d'un ton légèrement irrité, craignant qu'il ne soit en train de se moquer d'elle et de sa tenue.
Mais il n'en était rien.
A la place, il tendit le bras qu'il cachait derrière son dos et montra sa découverte à sa partenaire.
-Soif ? demanda-t-il alors qu'elle découvrait la bouteille d'eau dans sa main.
Le lieutenant écarquilla des yeux.
-Comment est-ce que…Où… ?
-J'ai vu cette bouteille s'échouer sur la plage il y a quelques minutes, expliqua-t-il sans se départir de son sourire béat. Le chariot contenant les boissons a malheureusement dû s'ouvrir et perdre son contenu dans les airs.
Si cette dernière nouvelle n'était pas forcément de bon augure pour les deux naufragés, la vision de la bouteille d'eau remplit et scellée suffisait à réjouir le duo et à en oublier, l'espace de quelques instants que tout n'était pas 'rose' pour eux.
-Il va falloir nous rationner, précisa Castle en ouvrant la bouteille, mais je pense que l'on a bien mérité une petite goutte. Qu'en dites-vous ?
Beckett sourit et se saisit de la bouteille.
-A votre santé Castle !
Lorsque les deux aventuriers eurent calmé leur soif à coup de petites gorgées d'eau, ils tâchèrent d'organiser leur futur abri en y rapatriant leurs trouvailles.
Avant que la nuit ne tombe, Castle se dévoua pour aller ramasser du bois - se targuant de savoir exactement quel type de bois choisir pour fabriquer un feu – tandis que Beckett restait près de leur abri et continuait la fouille des restes de l'avion.
Jugeant qu'ils avaient déjà bien fait le tour de la queue de l'avion, Beckett s'avança au plus près de l'avant de l'avion qui avait fini de brûler et étaient complètement noircis par la fumée qui s'en était échappé.
Plaquant sa chemise trop longue contre sa bouche pour éviter d'inhaler trop de reste de fumée, la jeune femme s'aventura avec précaution à l'intérieur de la carlingue à la recherche d'objets utilisables et utiles à leur survie.
Comme elle s'y attendait, l'intérieur était complètement dévasté. La carlingue était déchirée, noircie. Elle dû s'avancer sur la pointe de ses pieds encore nus évitant au mieux les morceaux de verre des vitres qui avaient été brisées par les impacts.
A l'avant de l'appareil, là où l'avion s'était encastré dans le sable, elle vit la porte du cockpit grande ouverte. L'intérieur était rempli de sable et elle put deviner simplement le buste brûlé de leur pilote qui dépassait.
Elle sentit son estomac se nouer et ses yeux commencèrent à picoter. Elle ne savait pas si ces réactions étaient dues à la vision des restes de l'avion ou aux restes de l'incendies, mais aucune des raisons n'était agréable dans tous les cas.
Elle s'avança au maximum jusqu'au cockpit, toujours à la recherche d'objets intéressants.
Sur sa droite, elle trouva un des placards de rangement fermé et bloqué par du sable. Elle s'acharna sur la porte, la tirant avec violence pour la faire céder, ignorant la douleur qui émanait plus que jamais de son épaule.
Ses efforts ne furent pas vains, et à l'intérieur elle y trouva une valisette qui ne semblait pas avoir souffert du feu.
Après un dernier regard et une pensée pour le pilote, elle ressortit du cockpit, valisette en main.
Une fois à l'air, elle inspira un bonne bolée d'air et toussa plusieurs fois, vidant ses poumons de l'air abjecte qu'elle venait de respirer.
Enfin, elle se redirigea vers leur abri, afin d'inspecter les contenus de cette trouvaille.
Elle parvint à forcer l'ouverture de la valise avec un des couteaux qu'ils avaient trouvé et découvrit à l'intérieur les quelques effets personnels du pilote ainsi qu'une tenue de rechange.
Beckett eu un pincement au cœur à cette découverte qui se présentait comme un rappel des deux vies qui avaient perdues lors de leur atterrissage forcé. Elle aurait voulu pouvoir ignorer cette valise et la remettre à sa place, par respect pour l'homme à qui elle avait appartenu, mais une petit voix, une voix bien pragmatique, lui soufflait de la garder et de profiter de son contenu.
A l'intérieur de la valise se trouvaient en effet des chaussures, dont elle avait cruellement besoin, mais aussi un nécessaire de toilette et une petite trousse à pharmacie.
Presque à contrecœur, Beckett se saisit de la paire de mocassins au fond de la valise et les enfila à ses pieds, constatant que, si elles n'étaient pas franchement flatteuses, au moins les chaussures lui allaient.
Elle entreprit par la suite d'inspecter la trousse à pharmacie, recherchant inconsciemment de quoi soulager sa douleur… Jusqu'à ce qu'elle passe d'elle-même, justifia-t-elle mentalement.
Elle trouva son bonheur sous la forme de paracétamol et s'empressa aussitôt d'en avaler un comprimé avec une gorgée d'eau, toujours la bienvenue.
Enfin, elle porta son attention sur le reste des objets de la valise : les effets personnels du pilote ; une copie de « Heat Rises », un portefeuille avec quelques photos de famille, un carnet d'adresse, un stylo…
Elle fit une pile de ces objets qui représentaient l'homme et les porta au fond de leur abri où Castle avait déposé sa valise. Elle estimait que l'écrivain apprécierait de retrouver ces quelques objets en souvenir de son ami.
Alors qu'elle déposait sa pile, ses yeux furent attirés par un bout de papier qui dépassait d'une des pochettes de rangement de la valise de Castle.
Poussée par sa curiosité de lieutenant, elle récupéra le papier et constata qu'il s'agissait d'une enveloppe adressée à l'écrivain et portant le logo de la maison de production du film « Heat Wave ».
Elle fit glisser ses doigts sur l'enveloppe.
La lettre qui avait tout commencé.
Elle l'ouvrit, prenant conscience qu'elle n'avait finalement jamais lu la fameuse lettre de Nathalie.
Elle commença à lire les premières lignes de la lettre.
-Qu'est ce que… !
Elle releva les yeux, éberluée et sortit aussitôt de l'abri, furieuse.
Elle rechercha l'écrivain pour lui passer le savon qu'il méritait mais il n'était pas encore revenu de son expédition 'bois'.
Aussi, elle reporta son attention sur les bouts de carlingue qui trainaient de-ci, de-là et décida de passer sa frustration sur eux.
A coup de pieds elle envoya valdinguer les morceaux de ferrailles, soulevant des nuages de sable sur son passage.
Quelques minutes plus tard, Castle apparut à l'orée de la forêt, chargé de bois. Il vit Beckett s'acharnant sur les débris de l'avion et s'approcha, inquiet.
-Beckett, qu'est ce qu'il se passe ?
En entendant l'écrivain, la jeune femme fit aussitôt volte-face.
Il vit d'abord le regard noir qu'elle lui lançait, la fatigue sur son visage et enfin la lettre qu'elle tenait dans une main.
-Ça ? C'est pour ça qu'on a atterri ici ? lui cria-t-elle en s'approchant de lui l'air menaçant.
-Je peux vous expliquer, tenta-t-il en balbutiant.
-Oh, vous avez intérêt, oui !
Castle déposa son tas de bois, tâchant de profiter de ces quelques secondes pour se préparer à la tempête qu'il allait devoir affronter. Il savait qu'à un moment, bien sûr, elle allait apprendre la véritable raison de leur voyage à Los Angeles. Il avait juste espéré que ce serait au bord d'une piscine à siroter des cocktails plutôt que sur une île déserte après un crash d'avion.
-Ce n'est pas ce que vous croyez, commença-t-il en se relevant.
-Ah oui ? Vous croyez ? rétorqua-t-elle sans baisser le ton. Donc vous n'avez pas cherché à m'emmener à Los Angeles parce que vos amis de la production voulaient que je fasse une apparition 'surprise' dans le film basé sur votre livre ?
Elle le toisa du regard, le défiant de la contredire.
Il tint son regard deux secondes avant de détourner les yeux et de replier ses épaules.
-Ok, c'est ce que vous croyez. Mais ce n'est pas…
-Castle, vous m'avez menti ! l'interrompit-elle.
Derrière elle, un éclair zébra le ciel de l'horizon qui était devenu complètement noir.
Castle y jeta un bref coup d'œil inquiet avant de reporter son attention sur le lieutenant, beaucoup plus inquiétante.
-Je ne vous ai pas 'menti' j'ai simplement… détourné quelque peu la réalité. Mais c'était pour votre bien, Beckett.
Il regretta aussitôt les mots qui venaient de sortir de sa bouche lorsqu'il vit son regard devenir aussi noir que le ciel derrière elle.
-Ce n'est pas ce que…, tenta-t-il de rattraper.
-Parce que vous croyez savoir ce qui est bon pour moi peut-être ? cracha-t-elle.
-Non, c'est juste que…
-Parce que vous n'en savez rien, Castle ! Rien du tout ! Vous ne savez pas ce dont j'ai besoin ! Vous ne savez pas ce dont j'ai envie ! continua-t-elle sur sa lancée.
Toujours derrière elle, Castle pouvait maintenant voir la pluie battre en diagonale sur la mer qui avait elle aussi adopté des tons sombres.
-Beckett, peut-être que nous devrions…, tâcha-t-il de suggérer en indiquant du regard la pluie qui se rapprochait dangereusement.
Elle l'ignora et baissa la tête, détournant le regard pour la première fois.
-Vous m'avez menti, répéta-t-elle, comme si ce fait la dérangeait finalement bien plus que l'idée de faire une apparition dans un film hollywoodien. Et voilà où votre mensonge nous as mené !
-Ce n'est pas comme si j'avais prévu qu'on s'écraserait ! réussit-il enfin à rétorquer.
-Peut-être, mais si vous aviez été honnête dès le début nous ne serions jamais montés dans cet avion et Earl serait toujours en vie !
La pluie avait enfin atteint leurs côtes et s'abattit sans discrimination sur tout ce qui se trouvait sur la plage, y compris les deux naufragés qui se regardaient, interdits, immobiles.
Beckett avait regretté ses mots aussitôt qu'elle les avait prononcé, bien consciente qu'elle était allée trop loin.
Castle était resté coi, touché à vif par les propos du lieutenant et ne pouvant vraiment croire qu'elle avait osé utiliser cette carte contre lui.
La pluie tombait abondamment, plaquant leurs cheveux et collant leurs vêtements sur leur corps.
Ils s'observaient en silence, ne faisant absolument pas cas de la pluie qui les entourait.
Le regard de Beckett s'était radouci, tandis qu'elle cherchait les mots justes pour rattraper son erreur. Celui de Castle s'était lui assombri.
-On va être mouillés, déclara-t-il enfin platement.
Sans laisser le temps à sa partenaire de répondre, il récupéra son tas de bois mouillé et se dirigea vers leur abri improvisé.
Beckett l'observa quelques secondes puis leva la tête, comme se rendant compte pour la première fois qu'il pleuvait.
Elle suivit alors aussitôt les traces de l'écrivain jusqu'aux rochers.
Castle déposa son tas de bois à l'entrée de leur abri et s'enfonça jusqu'à ses affaires. Il remarqua la présence d'une nouvelle valise et le petit tas d'effets personnels déposé près de la sienne. Il sentit son cœur se serrer d'avantage.
Il se baissa et se pencha sur le tas d'objets qu'ils avaient récolté plus tôt à la recherche d'un couteau. Des gouttes d'eau tombèrent de ses cheveux qu'il recoiffa aussitôt d'un coup de main experte, tâchant d'enlever autant d'eau que possible.
Derrière lui, Kate rentrait à son tour dans l'abri, tout aussi trempée que son partenaire.
Elle vit Castle se relever, un couteau à la main et s'asseoir près du tas de bois qu'il avait collecté.
Il ne lui adressa pas un regard tandis qu'il prenait le premier morceau de bois et entamait de l'écorcher.
Afin de se rendre utile, et surtout de ne pas rester à rien faire, elle récupéra à son tour un couteau et s'assit de l'autre côté du tas, imitant les gestes de l'écrivain.
De longues minutes passèrent en silence tandis qu'ils débarrassaient le bois de sa première couche mouillée. Le mouvement leur faisait oublier quelques temps les vêtements qui collaient à leur peau et le froid nocturne qui commençait à s'infiltrer sous la roche.
Ils étaient tous deux perdus dans leurs pensées. La colère de l'un et de l'autre s'apaisant au fur et à mesure.
Finalement, ce fut Kate qui parla la première.
-Je suis désolée.
Castle arrêta son mouvement et daigna enfin la regarder. Il avait le visage fermé, illisible.
Elle tâcha de captiver aussitôt son regard pour qu'il puisse en plus lire dans ses yeux son apologie.
-Je suis désolé de vous avoir menti, finit-il par répondre à son tour.
Beckett hocha simplement la tête et ils reprirent leur tâche.
Quelques minutes plus tard, Castle s'arrêta à nouveau, pensif.
-Et je suis désolée de vous avoir entraînée dans cette galère, dit-il à demi-mot.
Beckett releva aussitôt la tête.
-Ce n'est pas votre faute, Castle. Vous ne pouviez pas savoir…
-Mais je n'aurais pas dû vous faire venir à Los Angeles, c'est vous qui aviez raison…
-Non, Castle. Je n'aurais jamais dû dire ça. Vous n'êtes en aucun cas responsable de ce qui nous arrive, vous m'entendez ?
Lorsque l'écrivain ne répondit pas, elle se pencha en avant, tendant une main qu'elle déposa sur la sienne. Il releva les yeux vers elle et leurs regards se croisèrent à nouveau.
-Ce n'est pas votre faute, insista-t-elle.
Ils s'observèrent un moment sans bouger avant que Beckett n'ajoute :
-Et quitte à être bloquée sur une île déserte au milieu de nulle part… Je suis contente que ce soit avec vous, avoua-t-elle avec un léger sourire qui se voulait chaleureux.
Castle ne répondit toujours pas mais elle sentit une légère pression sur sa main.
Le regard plongé dans celui de l'écrivain, elle pouvait y voir l'incertitude, la détresse, la peur s'infiltrer petit à petit.
Il avait tenu toute la journée. Il n'avait pas hésité un instant, il n'avait pas flanché, mais en cette première soirée sur une île inconnue, trempé, tremblant légèrement de froid, sans doute affamé et quelque peu assoiffée il n'avait plus la force de tenir.
-Tout ira bien, Castle, lui promit-elle avec autant d'assurance que possible.
Elle lui rendit la pression sur sa main et ils eurent un de leur petit dialogue silencieux l'espace de quelques secondes avant qu'elle ne le relâche et reporte son attention sur un des derniers bouts de bois qu'elle tenait.
-Où avez-vous appris la technique du bois mouillé alors ? demanda-t-elle pour lui changer les idées.
-Hum… Alexis m'en a parlé après une expédition de scout.
Beckett hocha la tête et finit d'écorcher le dernier morceau de bois.
-Et bien, il ne reste plus qu'à allumer ce feu, déclara-t-elle avec une pointe d'appréhension dans la voix.
Si elle était experte en allumage de feu de cheminée dans son ancienne maison familiale, l'allumage de feu sur une plage avec seulement des bouts de bois était une tout autre histoire.
Elle espérait seulement que, là encore, les connaissances de Castle leur permettrait d'avoir très vite un feu de bois pour se réchauffer et leur donner l'occasion de changer de vêtements.
-Alors, quelle émission de télé va nous permettre de nous réchauffer ce soir ? demanda-t-elle en plaisantant.
-Hum…
Castle examina leur abri un moment, en pleine réflexion. Puis il se dirigea vers la valise ouverte du pilote.
-Et bien…, commença-t-il en fouillant la valise, ce soir notre feu sera sponsorisé par ce cher Earl.
Il jeta un coup d'œil à sa partenaire, certain de voir de la confusion sur son visage. Il n'eut pas tort.
-Earl est un fumeur. Et si je ne me trompe pas...
Il glissa la main dans une pochette de rangement que Beckett avait ignoré et en ressortit un briquet triomphalement.
-Haha !
Beckett lui offrit un sourire fier, bien heureuse à l'idée de pouvoir bientôt se réchauffer au coin du feu.
Castle la rejoignit près du tas de bois, le briquet dans une main et la copie de « Heat Rises » dans l'autre. Il allait en déchirer quelques pages lorsque Beckett l'arrêta.
-Qu'est ce que vous faites ?
-On a besoin de papier pour démarrer notre feu, expliqua-t-il.
-Certes, mais… vous ne pouvez pas utiliser Heat Rises !
Castle leva un sourcil, surpris et vit les joues de sa partenaire rosir imperceptiblement.
-C'est… Je l'aime bien. Vous ne pouvez pas… C'est votre livre, tenta-t-elle de se justifier.
Castle continua de la dévisager, un sourire apparaissant lentement au coin de ses lèvres.
-Ce n'est que du papier Beckett, dit-il simplement sans se départir de ce petit sourire.
-Oui mais c'est…
Alors qu'elle cherchait ses mots, Beckett scanna l'abri du regard et se saisit du carnet de note du défunt pilote. Elle le tendit à Castle.
-Utilisez plutôt ceci, suggéra-t-elle en arrachant presque le livre des mains de l'écrivain.
-Si vous insistez, concéda-t-il avec un large sourire.
Quelques minutes et quelques essais plus tard, leur feu avait enfin démarré et crépitait doucement. Une pile de bois en réserve avait été mise sur le côté pour alimenter le feu dans la nuit.
Dehors, la pluie tombait toujours sans relâche.
Castle et Beckett entreprirent de se départir de leurs vêtements mouillés à tour de rôle. Beckett emprunta le pantalon de rechange du pilote et un T-shirt noir que Castle lui tendit.
L'écrivain quant à lui retira ses vêtements mouillés et ne renfila qu'un pantalon de jogging – son pyjama.
Lorsqu'elle eut le droit de se retourner, Beckett rougit aussitôt et baissa les yeux en découvrant le torse nu de son partenaire.
-Castle, vous êtes… Où est le haut ? demanda-t-elle en regardant ses pieds.
-Vous le portez, expliqua-t-il. Et à moins que vous ne préfériez être vous-même torse nu, je me suis dit que ce serait mieux dans ce sens là, ajouta-t-il avec un sourire en coin.
Beckett releva la tête pour voir l'écrivain lui adresser un clin d'œil complice. Elle secoua la tête mais ne put réprimer un léger sourire.
Son regard se porta alors sur le torse nu de l'écrivain et elle se mordit la lèvre, appréciant en silence cette situation vestimentaire.
Pour s'occuper et se changer les idées, Beckett entreprit de mettre en place un coin 'lit' près du feu avec les deux couvertures qu'ils avaient récupérées.
Castle de son côté récupéra deux morceaux de pain de leurs réserves. Il en tendit un à Kate qui l'accepta volontiers et mordit dedans goulument.
Elle indiqua ensuite à l'écrivain de prendre place sur les couvertures et il lui jeta un regard interrogateur, accompagné d'un autre de ses sourires charmeurs.
Elle secoua à nouveau la tête.
-Reposez-vous Castle. Je prends le premier quart pour surveiller le feu et l'arrivée éventuelle des secours.
-Oh, vous ne me rejoignez pas ? s'enquit-il en faisant la moue.
-Ne rêvez pas trop, répondit-elle en détournant volontairement le regard de son torse pour s'éviter de répondre autre chose.
Castle s'installa au plus près du feu, récupérant un bout de couverture à plier au dessus de son corps.
Il observa Beckett qui s'assit sur une pierre de l'autre côté du feu et récupéra Heat Rises.
Il sourit et ferma les yeux.
-Bonne nuit Beckett.
-Bonne nuit Castle.
Elle s'assura qu'il avait les yeux bien fermés et ouvrit le livre à la page 62, un de ses passages préférés.
