La pluie tambourinait violemment contre les carreaux de la voiture, rendant presque inaudible la chanson de Bob Dylan qui passait à la radio et m'empêchant de voir ce paysage que je ne connaissais pas. Mais étrangement son bruit m'apaisait, et pour la première fois depuis ce deux octobre maudit où ma vie était devenue un enfer je me sentis en confiance. Je jetais un regard vers ma mère qui conduisait, celle-ci affichait un large sourire et ne paraissait pas le moins du monde perturbée par la pluie. Cela ne m'étonnait pas, elle avait toujours rêvé de quitter New York et mes frasques lui avaient fournies une occasion en or d'accepter un poste de bibliothécaire dans le Washington, loin de l'agitation citadine. Elle s'aperçut que je la regardais et me demanda d'une voix enjouée :

-Ca va ma belle?

-En faisant abstraction de beaucoup de choses ça va, répondis-je, en souriant malgré moi.

Elle saisit alors une cigarette, l'alluma et s'exclama :

-Tu vas voir, la vie à Forks va être rock & roll, comme tu l'aimes!

Je pouffais, ma mère était folle. Toujours à sourire, à rire.
Si pleine de la gaieté qui me faisait bien souvent défaut.

-Bella on est arrivées!
Je m'éveillai en sursaut. La nuit était à moitié tombée et j'aperçus sur la droite un panneau en bois où était inscrite en grandes lettres vertes la mention : Bienvenue à Forks. Tu parles songeai-je en me frottant les yeux. Sous l'effet de la fatigue mon semblant de bonne humeur s'était évaporé et je regardai d'un œil sombre les maisons en bois toutes identiques et de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que nous avancions. Ma mère se saisit du plan qui dépassait de son jean et l'étudia d'un air parfaitement détendu.
-Alors, commença t-elle, si j'ai bien compris Bill nous devrions tourner à droite à la prochaine intersection.
-Bill? Qui c'est Bill? Bougonnai-je, curieuse malgré moi.
-Tu sais bien le propriétaire de notre nouvelle maison.
Nouvelle maison... ces mots déclenchèrent en moi le renouveau d'un désespoir le plus total. Après quelques minutes notre voiture quitta ce qui devait être l'artère principale de Forks à en juger par les bâtiments officiels, d'ailleurs d'apparence assez miteuse, que nous croisions et bifurqua sur une petite route qui longeait la forêt. Ma mère avançait doucement ce qui me laissait tout le loisir de détailler les habitations. Je détestai d'avance les porches sous lesquels devaient se réunir les gentilles petites familles du coin les soirs d'été, les grosses voitures boueuses, les boîtes aux lettres ridicules. Ce qui n'était pas le cas de ma mère qui ne cessait de lancer de petits cris ravis. Je remerciai le ciel quand elle se tut enfin à la vue d'un homme au teint buriné adossé nonchalamment contre un portail de fer forgé. Il jeta un regard à notre plaque d'immatriculation et nous fit un signe amical. Le visage de ma mère se fendit alors en un large sourire et elle gara précipitamment la voiture sur le bord de la route.
-Bonjour Bill! s'exclama ma mère, à peine sortie de la voiture.
Elle claqua la porte, m'empêchant d'entendre leur conversation. Ces deux là semblaient déjà être les meilleurs amis du monde sans même s'être rencontrés. C'était ma mère tout craché, qu'importe où elle allait elle s'entendait avec tout le monde. Ce qui était loin d'être mon cas. L'envie puérile de rester enfermée dans la voiture jusqu'à ce qu'on m'oblige à en sortir par la force me taraudait mais j'avais déjà suffisamment dépassé les bornes à New York et je doutai fortement que la bienveillance de ma mère soit infinie. Je m'extirpai donc de la voiture le plus lentement possible et rejoint d'un pas trainant ma mère qui me pris aussitôt par les épaules.
-Bill, dit-elle, voici ma fille Bella.
L'homme était visiblement issu des populations amérindiennes qui vivaient dans la région. Il était doté d'une carrure impressionnante mais son visage entouré d'un voile de longs cheveux noirs et épais paraissait doux et bienveillant.
-Voici donc la petite terreur, lança-t'il en souriant, après m'avoir examiné quelques secondes d'un œil perçant, bienvenue à Forks Bella.
Malheureusement pour lui je ne fus pas très réceptive à son humour, je me raidis sans lui rendre son sourire et attendit qu'il se tourne afin de lancer un regard meurtrier à ma mère qu'elle fit mine de ne pas voir.
-Merci pour la réputation, marmonnais je, tandis que nous suivions Bill.
J'étais furieuse. Quel besoin avait-elle eu de raconter ma vie? J'oubliai qu'il s'agissait de ma mère, la femme la moins pudique du monde, celle dont tout le monde connaissait le passé, les opinions, la marque de bière favorite... C'était l'une des choses que je ne supportais pas chez elle.

Contrairement aux autres maisons que nous avions croisées la nôtre ne donnait pas directement sur la route, il fallait d'abord suivre un petit chemin boisé sur quelques mètres et c'est après avoir traversé une sorte de petite arche végétale que la maison nous apparaissait complètement. Elle ne ressemblait pas du tout à celles que nous avions vues jusqu'ici, elle devait avoir été construite bien avant que l'édification de la ville de Forks. D'une taille modeste mais très en hauteur elle était bâtie en pierres grises et manifestement très anciennes à en juger par leur état. Une épaisse couche de mousse couvrait la partie gauche de la devanture et grimpait jusqu'au toit en ardoise bleutées. Je dus admettre que j'étais agréablement surprise mais cela m'aurait fait trop mal de l'avouer à ma mère alors je pris soin de garder mon visage fermé en suivant Bill jusqu'à la porte d'entrée.
-Et voilà, lança-t'il après avoir tourné la clef dans la serrure et poussé la porte massive, bienvenue chez vous!
C'est ça.

Nous passâmes notre premier samedi à Forks à déballer nos cartons et à ranger les meubles que le camion de déménagement avait amenés dans la matinée. Enfin je rectifie : ma mère passa le premier week end à déballer les cartons et ranger les meubles, moi je le passais enfermée dans ma nouvelle chambre à écouter du rock larmoyant et à fumer des cigarettes. J'étais incapable de faire le moindre effort même si j'avais conscience que mon comportement était odieux. Je ne voulais pas être ici. Je prenais peu à peu conscience que je n'habitais plus New York et que plus jamais je ne fumerais de cigarettes à la fenêtre de ma chambre en regardant la folle et délirante agitation de la ville, que plus jamais je ne m'enfermerais dans des salles de cinéma pour voir des films géniaux au lieu d'aller en cours d'anglais, que plus jamais je ne dévaliserais les magasins de fringues avec Debbie le samedi après midi , que plus jamais je n'irais boire des milkshake à Burger King le dimanche soir, que plus jamais je ne marcherais au milieu de la foule, complètement défoncée, l'ipod vissé dans les oreilles et en me sentant la reine du monde. J'étais à Forks maintenant, une ville minable et pluvieuse où je ne connaissais personne. Et le pire c'est que je l'avais mérité. J'enfonçais des poings rageurs dans mon oreiller en ravalant mes larmes. Je n'étais pas heureuse à New York mais au moins là-bas j'avais des échappatoires. Ici je serais définitivement seule. Par la fenêtre je regardais d'un œil désespéré les branches d'un arbre agitées par le vent. Je n'aimais pas vivre près de la nature, elle était d'apparence si belle mais se révélait au final tellement oppressante.

Dimanche 03 heures du matin
-Allô Debbie c'est toi?
-Ouais, répondit la voix endormie de la fille qui avait été ma meilleure amie pendant deux ans, qui c'est?
-Bella, soufflai-je, en sentant les battements de mon cœur s'accélérer, je ne lui avais par adressé la parole depuis l'incendie.
A l'issue d'un silence qui me parut durer des heures elle prit la parole d'une voix si dure que je tressailli :
-Qu'est ce que tu veux?
-Je voulais prendre de tes nouvelles, prononçais-je doucement.
Un autre silence se fit, encore plus pesant que le précédent. J'eus l'intuition qu'elle était sur le point de raccrocher alors je rajoutais :
-Debbie je suis désolée pour tout. Je repense à ce qu'il s'est passé tout le temps, je me sens tellement coupable de m'en être tirée.
-Hé oui tout le monde n'a pas la chance d'avoir un ex beau père avocat,marmonna-t'elle amèrement.
Elle était injuste, mais je ne pouvais lui en vouloir.
- Alors qu'est ce que tu veux? repris t'elle sèchement
-Comment vas tu?
-Mal.
-C'est à dire?
-Je suis en liberté surveillée.
-Et les autres?
-Erwan aussi. Job et Lin sont en taule vu qu'ils sont majeurs.
Je me tut. Des milliers de questions me venaient à l'esprit mais je n'osais lui en faire part. Et en avais-je vraiment envie...
-Bella? me demanda Debbie d'une voix terriblement lasse.
-Oui?
-Ne m'appelle plus d'accord. Oublie moi, je ne veux plus penser à tout ça.
Elle raccrocha brusquement. Je laissais quelques minutes la tonalité du téléphone résonner dans mon cerveau et me dis à moi même, comme pour m'en convaincre :
-Moi non plus.