2 EVEIL
Le soleil qui réchauffait sa peau lui fit ouvrir les yeux. Etais-ce cela le paradis ? Rien ne ressemblait à ce qu'elle s'était imaginé. Eve tenta de se redresser, mais aussitôt, une douleur lancinante lui traversa l'épaule. Une plainte d'animal blessé lui vint aux lèvres, qu'elle ne put retenir. Ainsi donc, elle n'était pas morte. Même son suicide, elle avait été incapable de le réussir. Reprenant peu à peu ses esprits, elle regarda ce qui l'entourait. On l'avait allongée sur un lit rudimentaire, dont le matelas n'était plus de première jeunesse. Les murs en pierre procuraient leur fraîcheur humide, et le soleil qui l'avait réveillée se glissait à l'intérieur par une petite fenêtre, qui tenait beaucoup de la meurtrière. Sur la table près d'elle, elle vit un bol de soupe, froide à présent. La porte en bois était fermée, et aucun bruit ne lui parvenait, que le crissement des grillons et autres insectes de ce pays méditerranéen.
Eve avait voulu mourir loin des gens qui la connaissaient. En disparaissant sans laisser de trace, son père pourrait toujours espérer qu'elle était encore vivante, et elle imaginait ainsi pouvoir amoindrir sa douleur. La Grèce, avec ses temples en ruine, ses légendes et ses dieux lui avait semblé un endroit magnifique pour plonger dans ce long sommeil qu'est la mort. Sans regrets, elle avait pris l'avion ; puis en taxi, s'était éloignée de la capitale bruyante et nauséabonde. Elle avait demandé au chauffeur de s'arrêter en pleine campagne. Celui-ci s'était posé bien des questions : que pouvait faire cette jeune femme seule, au milieu de nulle part, sans valises, sans argent et sans papiers ? Peu lui importait, Eve voulait seulement mettre un terme à cette vie morne et sans intérêt qui ne lui procurait aucune joie.
Depuis la mort de sa mère et le départ du Japon, son père et elle n'avaient pas passé grand temps ensemble. Il lui semblait que chaque jour un peu plus, il s'éloignait d'elle, se perdant corps et âme dans son travail. Il en arrivait même à oublier son anniversaire ou Noël. Et puis, il y avait aussi l'école, et les gens qui la regardaient comme une bête curieuse. Eve avait hérité de sa mère le noir d'ébène de ses cheveux, et le vert émeraude de ses yeux. La grâce et la finesse des femmes du soleil levant la faisait à présent ressembler à un esprit des airs, à une déesse égarée sur Terre. Son père français avait donné à sa fille les ondulations qui faisaient de sa chevelure un nuage de boucles brunes, et ses grands yeux expressifs. Le curieux mélange de ces deux origines faisaient d'elle une personne réellement à part, et, lorsqu'elle était arrivée en France à ses 8 ans, elle ne parlait que peu le français, cette langue si complexe. Le fait de parler japonais dans les cours de récréation lui avait valu des sobriquets et des moqueries plus odieuses les unes que les autres. Jamais elle n'avait pu se sentir chez elle au pays de Molière. Mais en même temps, elle avait presque tout oublié du Japon.
Son père l'avait surprise une fois à chantonner une comptine en japonais. La correction que lui avait administré celui-ci avait clairement fait comprendre à Eve qu'il souhaitait chasser de sa vie tout ce qui pourrait lui rappeler sa femme. Mais la petite fille, avec ses yeux verts et ses cheveux noir d'ébène ravivait le souvenir de la tragédie. Et Eve, toute enfant qu'elle était alors le savait, et ne s'aimait pas, car sa seule présence faisait souffrir son père. Chez elle nulle part, n'appréciant pas son apparence, la jeune femme de dix-neuf ans qu'elle était devenue n'aspirait plus qu'à une chose : retrouver sa mère, et avoir enfin l'âme en paix.
Mais apparemment, le ciel n'avait pas voulu d'elle. Trop épuisée pour penser encore, Eve replongea dans le puits noir de l'inconscience.
