Nous sommes le quinze octobre. Il est tard, onze heures peut-être. Un léger croissant de lune flotte dans le ciel. Un bruit sourd se fait entendre devant la grille du château de Poudlard. Il est rapidement suivi par un deuxième auquel répond un très élégant :

- Aïeuh ! Apprend à viser !

- Pardon Gal, mais je te rappelle qu'il fait noir et que nous ne devons pas utiliser nos pouvoirs.

- Sauf en cas de force majeure, ce qui était ici parfaitement adapté. Et puis la vision nocturne n'est pas une démonstration de grande force.

Ah oui, j'avais oublié de vous dire : la magie furienne nous permet de voir la nuit. Enfin, ce n'est tout de même pas ma faute si je l'ai écrabouillé à l'atterrissage. Galadriel n'avait qu'à se pousser. Je n'ai plus qu'à lui montrer l'exemple.

- Lumos ! Tu vois, ça c'est autorisé.

- Tu as raison, quelle jolie descente au flambeau on aurait pu faire. Surtout que comme tu ne t'es pas privée de poursuivre les oiseaux pendant le voyage, je dois en déduire qu'à ce moment-là tu voyais parfaitement clair.

- Toi aussi puisque tu m'as vue.

Lourd silence. J'ai marqué un point.

- Allez, va, je suis désolée. Les consignes me sont revenues en automatique et je n'ai pas réfléchi. Tu sais bien que je n'ai pas la moindre envie de me faire remarquer.

- Moi non plus, mais on ne pourra pas y échapper. Où sont nos malles ?

- Déjà au château j'imagine…Voilà le comité d'accueil.

Une montagne armée d'une lanterne s'avance vers nous. A ses côtés, un chien aux babines tombantes gémit et prend garde de rester à distance.

- Hagrid, se présente la montagne (qui est en fait un demi-géant). Garde-chasse et Gardien des clefs de Poudlard. Vous êtes les deux retardataires ? Suivez-moi, le professeur Dumbledore vous attend.

Il entame aussitôt une course folle que moi, pauvre enfant empêtrée dans ma robe de sorcière, ait bien du mal à suivre. Galadriel, plus agile, n'a aucun problème à se mettre au rythme des enjambées du géant. Alors que je grogne et tente de résister à la tentation de reprendre mes vêtements habituels, mon frère de cœur me soulève et me prend sur son dos.

- Elle est épuisée par le voyage, dit-il au garde-chasse qui nous regarde avec des yeux ronds.

- Tu veux que je la prenne ? demande Hagrid en m'envoyant sa lumière dans le visage.

- Merci, mais elle est plus légère qu'une plume. Il n'empêche que tu as grossi, souffle-t-il pour moi sur un ton taquin. Tu ne peux pas me faciliter un peu la tâche ? Ce n'est pas de la grande envergure ! rajoute-t-il en devinant que j'allais protester.

Je ravale mon commentaire et consens à m'alléger d'une vingtaine de kilos.

- Merci, répond mon ami en adoptant une position plus confortable.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, vous venez d'être témoins du secret de notre capacité à voler : nous modifions notre poids de manière à décoller, puis nous mouvons au gré du vent (et mouvons aussi le vent à notre gré). Entre temps, nous voilà entrés dans le château. Les torches s'allument sur notre passage. Fichtre, ce n'est pas de la gnognotte ici ! L'école est au bas mot magnifique. Pourtant, je n'en ai vu qu'un couloir. Ça change des stalactites de Brocéliande (le lieu où je viens de passer dix années est taillé dans un immense rocher.)

- Gaufre au chocolat, déclare notre guide à une gargouille.

Miam ! Ça donne faim ! Drôle d'idée pour un mot de passe. Néanmoins, un escalier descend lentement à notre hauteur et attend la montée de ses passagers.

- Allez-y, déclare Hagrid avec un sourire aussi encourageant que lui permet sa barbe mal démêlée. Je vous attends ici.

Gal monte jusqu'à la moitié de l'escalier, qui s'ébranle aussitôt et commence son ascension. La muraille se referma derrière nous. Quelques secondes plus tard, je pus avec bonheur sentir de nouveau le sol sous mes pieds et reprendre mon poids naturel.

- A ton avis, demande-t-il, quelle tête il a le Dumbledore ?

- Je ne sais pas. Il est très respecté. Moi je le vois bien comme un mélange du professeur de lutte et de celui de langue ancienne. Tu sais, deux mètres de large, trois de haut, et vingt mots par jour !

Galadriel éclate de rire. Je fais de même, lorsque nous arrivons dans le bureau directorial. Et là, surprise ! Un aimable vieillard, la barbe jusqu'aux genoux, nous attend en suçant quelque chose d'un air heureux. Sûrement un bonbon.

- Navré de ne pas correspondre à vos souhaits, Miss, déclare-t-il d'un ton joyeux. J'ai peur d'être moins imposant que vous ne l'imaginiez.

Je m'empourpre tandis que mon compagnon rit encore plus fort. Encore quelques bourdes et il se roulera par terre. Le directeur nous considère un moment en souriant puis nous invite à nous asseoir. Que va-t-il nous servir ? Un discours sur nos devoirs à remplir ici ou une multitude de questions ?

- Ni l'un ni l'autre, Miss, répond-t-il comme s'il avait entendu ma pensée (ce qui est peut-être le cas. Certains sorciers sont légilimens. Grrr…et dire que moi je me suis toujours retenue de fouiller dans la tête des autres.)

Galadriel ne se contrôle plus. On dirait qu'il vient d'être témoins d'un spectacle de clown ou je ne sais quoi encore. Distinction dans le maintien, mon œil ! Moi, tout ce que je vois, c'est un adolescent plié en deux et exerçant consciencieusement ses zygomatiques (à Brocéliande, nous apprenons aussi le corps humain.) Rien de bien gracieux.

- Voilà qui respire la joie ! continue le professeur (nouvelle crise de rire.) Ah, ça fait du bien à voir. Certains de vos collègues étaient tristes comme un jour sans pain. Vous, au moins, semblez être bons amis. Pour en revenir à ce que vous pensiez, Miss, sachez que votre passage ici est, outre le désir d'ajouter la lettre qui doit être en votre possession à la collection que je possède déjà sur ce sujet, une simple question d'ordre. Pouvez-vous m'apporter le chapeau qui est sur l'étagère s'il vous plaît ?

Je cesse de me débattre avec mes poches et tend le doigt vers le couvre-chef demandé. Puisqu'il est au courant, autant faire de la magie furienne devant le directeur. Gal – qui a entre temps cessé de rire – soupire puis se décide à utiliser le même moyen pour extraire la lettre du directeur de Brocéliande.

- Profitez-en…ai-je l'impression d'entendre provenant de la bouche du professeur Dumbledore.

Il prend la lettre et la parcourt d'un regard. Tout en lui montre qu'il est habitué, il ne fronce même pas les sourcils à la lecture de nos noms.

- Tout est parfaitement clair, déclare-t-il en reposant le parchemin. Miss, rajoute-t-il en poussant vers moi le vieux chapeau miteux, à vous l'honneur.

Hein ?

Ma surprise doit se lire sur mon visage, car le directeur précise :

- Vous devez le coiffer. Il décidera dans quelle maison vous devez aller. Vous connaissez le principe des maisons ?

Quelle question ! Evidement que je le connais. Néanmoins, le professeur qui pendant un mois nous a dispensé des cours sur Poudlard a omis de parler de ce détail. Beurk ! Et si il y avait des poux dessus ?

- C'est sans danger.

Grrr…il m'énerve, il m'énerve, il m'énerve ! Néanmoins, docilement, je chausse le chapeau et attends. Que va-t-il se passer maintenant ?

- Ah ! dit une voix dans ma tête. Une Furie. Je me disais bien que je n'en avais pas vues depuis plusieurs années. Aucune surprise. Talent, arrogance, mépris du règlement. Que de vieux souvenirs… Pas d'hésitation donc : Gryffondor !

Alors là, j'ai envie de ronronner plutôt que de grogner. Un lion ! Quoi désirer de mieux ? Mais ça fait peur aussi…

- Gryffondor !

J'ai entre temps passé le chapeau à Galadriel qui a suivi mon exemple. J'ignore ce qui s'est dit entre ces deux phénomènes, mais sans surprise, Gal a rejoint ce qui est désormais ma maison. Dumbledore, lui, est ravi.

- Parfait, parfait, parfait ! Vous êtes bien tels que je m'y attendais. Une sacrée paire sans doute. Vous connaissez les consignes, inutile de vous les répéter, n'est-ce pas Miss ? (je rougis et Galadriel pouffe.) Vos malles ont déjà été montées. Hagrid vous conduira à votre salle commune. Bonne nuit…

Alors là, inutile d'être Furien pour deviner que nous sommes aimablement invités à prendre congé. Je me retiens d'avancer à reculons en multipliant les saluts, me contentant d'un vague « bonsoir professeur » avant de me retirer, mon ami sur les talons.