SEANCE 2 : Tout comme ces gouttes de pluie
« Bonjour, Olivier. Je vois que vous n'avez pas 27 minutes de retard comme la séance précédente, c'est plutôt bon signe. »
« Hey, c'est pas drôle, j'essayais seulement d'attraper une de mes béquilles que j'avais lanc... peu importe. » Coupa t-il en s'asseyant.
« Cela me semble intéressant. Aviez- vous lancé votre béquille loin de vous? Pourquoi cela? »
« Parce que je pensais que ma baguette était sur la commode où Lila avait l'habitude de la poser quand elle la trouvait, et vu qu'elle ne vit plus avec moi, ma baguette était toujours dans la cuisine, du coup je ne pouvais pas utiliser un sort pour attirer ma béquille jusqu'à moi »
« Mais pourquoi la lancer? Un accès de colère subit ? »
Il soupira.
« Pourquoi est-ce que tout ce qu'on dit finit toujours par nous amener à elle...? »
Elle sourit.
« Je n'ose pas répondre. »
« Moi non plus. Vous allez y trouver des sens très profonds alors que ce n'est que... ce que c'est. »
« Essayons quand même. »
« Je venais de lire une lettre d'elle. Une lettre où elle m'expliquait qu'elle était désolée, qu'elle m'aimait encore, qu'elle était avec un autre homme, mais qu'elle le quitterait volontiers pour moi. »
« Et c'est mauvais ? »
« Quel genre de femme fait ça ? C'est irrespectueux ! »
« Vous l'aimez toujours? »
« La question n'est pas là ! Le problème c'est que... »
« Le problème, c'est qu'elle est avec un autre, Olivier. »
« Le problème, c'est qu'elle m'écrit une lettre d'amour alors qu'elle est avec un autre. Elle ne respecte ni lui ni moi.»
« Ce n'est pas si mauvais. Peut-être qu'elle a peur de passer à côté de bonnes choses en renonçant à vous, mais qu'elle a aussi peur de passer à côté de bonnes choses en ne pensant qu'à vous, sans refaire sa vie. »
« Peu importe. Vous avez vu le match des Frelons contre les Pies ? »
« Non. Mais j'ai lu le résumé dans le journal pour me préparer. Selon le Sorcier du Matin, la défaite des Pies est due à un relâchement de leur gardien. Qu'est-ce que vous en pensez? »
« Au moins, il a toujours ses jambes... Vous savez qu'il y a des gens qui ne comprennent pas pourquoi un joueur de quidditch aurait besoin de ses jambes? C'est pourtant évident. Un nombre incalculable de figures sont impossibles sans puissance dans les jambes. »
« Je comprends. »
« La musculature de mes jambes étaient un de mes points forts, avant. Shereen disait qu'elles sont plus dures que du bois. Elle essayait tout le temps de les pincer, et avait toujours cette moue complètement déçue en échouant, comme si le fait qu'il n'y ait pas suffisamment de graisse montrait que ma vie est en danger... »
Kathy sourit.
« Vous ne m'aviez pas encore parlé de Shereen. »
« Oui, ce n'est pas étonnant. Je n'ai pas parlé à Shereen elle même depuis des années. »
« C'était une amie proche de vous? »
« Oui, très. Mais après notre rupture, on... C'était juste une amourette de Poudlard, vous savez. »
« Je comprends. » Répéta la thérapeute. Elle reprit néanmoins : « Vous la citez encore après toutes ces années. »
« Non, ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé à elle. Vous savez qui j'ai revu l'autre jour ? Fred. »
« Fred Weasley ? N'est-il pas... »
« Si, il est mort. J'ai rêvé de lui. »
« Que s'est il passé dans ce rêve? »
« Il me disait de ne pas toucher au plat de brocolis parce que je risquais de me transformer en canari géant. »
Kathy eut un sourire.
« Intéressant. Avez-vous obéi? »
« Vous plaisantez ? Il ne faut de toute façon jamais toucher la nourriture qui est à proximité d'un des jumeaux Weasley. »
« Aimez- vous particulièrement les brocolis? »
« Non. Je suis un homme, vous savez, on est plus branché viande...C'était Lila qui me forçait à manger des légumes. »
« Vous avez donc rêvé d'un de vos très proches amis morts, vous donnant le conseil contraire à votre ex qui souhaiterait retourner avec vous. »
« N'essayez pas d'interpréter je vous en prie... » soupira t- il avec des paupières closes de fatigue.
« Bien, Olivier. Mais je pense que je n'ai pas à interpréter cela. C'est assez limpide. »
« L'autre jour, on était dans un bar avec Marley. On buvait nos boissons tranquillement, quand un mec est arrivé et m'a demandé un autographe. Je lui ai laissée ma signature sur une serviette, il s'en est emparé, a craché dedans et a jeté la serviette loin de lui. »
« Comment avez vous réagi? »
« Je voulais lui mettre mon poing dans la figure, mais le temps que j'attrape mes béquilles, je me suis rendu compte qu'il faudrait que je les lâche pour l'attraper et... »
« Inutile, handicapé et pathétique? »
« Voilà. Marley s'est chargé de lui régler son compte. »
« Avez vous su pourquoi cet homme vous vouait autant de haine? »
« Du mépris. C'est du mépris qu'il me vouait. »
« Vous êtes le gardien de l'une des équipes les mieux placées dans la Ligue de Quidditch. Vous avez des statistiques impressionnants, et vous frustrez tellement les supporters des équipes adverses qu'ils en viennent jusqu'à vous attaquer, Olivier. Ce n'est pas du mépris, c'est de la haine, de la frustration, de la jalousie, mais pas du mépris. »
Il la regarda silencieusement un moment, comme si elle était une enfant désobéissante.
« Je ne peux même pas me doucher. Tous les matins, je dois me lever, attraper mes béquilles, me traîner jusqu'à la salle de bain, remplir la baignoire, m'asseoir dedans en prenant soin à ce que mes béquilles restent accessibles et me laver consciencieusement et sans me brusquer. Il en va de même pour chaque geste de la vie quotidienne. Je ne peux plus rien faire normalement parce que mes jambes sont affaiblies et que mes bras sont trop occupés à compenser cela. Cela n'attise la jalousie de personne. »
« Cela est la conséquence de toute cette jalousie, Olivier. Pas la cause, la conséquence. »
« Le résultat est le même. »
« Peut-être votre quotidien aurait-il été plus facile si Lila était toujours avec vous? »
« Elle est venue me voir, hier soir. Après notre rendez vous. Vu que je ne lui avais pas encore répondu. »
« Comment cela s'est-il passé? »
« J'ai fini par la faire pleurer et elle est partie en me criant que je suis un salaud. »
« Je vois. C'était le but que vous recherchiez? »
« Je ne voulais pas la faire pleurer. »
« Mais vous vouliez qu'elle pense que vous êtes un salaud. »
« Elle a dit qu'elle était avec un homme parfait, réellement adorable. Mais qu'elle pensait sans cesse à moi. »
« C'est bien connu. Les gentils garçons perdent toujours à la fin. »
« C'est le fait que je sois salaud qui la fait revenir vers moi, vous croyez? »
« Je pense que... je pense qu'elle est un peu comme les catapults. »
Il haussa un sourcil.
« Comme les Catapults. » Répéta t-il d'une voix blasée.
« Les Catapults s'accrochent à un passé glorieux et prospère, essaient de maintenir ce qui était à cette époque en espérant que cela se reproduira. Mais le bonheur est évolutif, les conditions doivent changer selon la conjoncture. Les équipes, les défenses, les points forts et faibles de chacun ont changé. Et Catapults essaie toujours de maintenir une stratégie qui est maintenant désuète. Peut-être que Lila essaie de maintenir un élément qui n'a plus lieu d'être. »
« C'est moi, la stratégie foireuse des Catapults dans l'histoire? »
Elle sourit.
« En quelque sorte. »
« Vous commencez à prendre position. »
« Non, pas du tout. »
« Si. Vous venez juste de me dire que vous pensez que je ne devrais pas me remettre avec elle. »
« Après que vous ayez dit que vous aviez préféré la faire pleurer et vous appeler salaud lorsqu'elle vous a confessé son amour. »
« Je...suis maudit en amour, Kathy, Il faut comprendre ça. J'ai connu des centaines de filles, toutes plus belles les unes que les autres. Je leur trouvais mille et un charmes, elles étaient si drôles, sexy, intelligentes, classes, sexy, sexy, sexy... Mais... quelque chose n'allait pas avec moi. Je me suis parfois demandé si je n'étais pas gay... Avec Lila, je me sentais bien. Elle, elle m'avait charmé. Mais... Shereen disait que je m'attachais aussi vite que je me détachais. Je crois qu'elle avait raison. A partir du moment où je me mets en tête qu'une histoire est terminée, je n'ai pas envie de la reprendre. Elle est réellement finie. »
« Shereen avait l'air de bien vous connaître. »
« Oui, mais Shereen s'y connaissait bien en tout. »
Il y eut un léger silence ponctué de crépitements de la cheminée.
« J'ai un coéquipier – Mario Blazzey, le batteur – il est marié depuis 6 ans. Il a 3 enfants. L'autre jour, il est arrivé à l'entraînement complètement dévasté. Sa femme demandait le divorce. Alors on a tous pensé qu'il l'aimait encore, mais il nous a hurlé qu'il se fichait de cette pétasse et qu'il avait peur de ne pas voir ses enfants assez à son goût, étant donné qu'elle demandait le divorce en raison des photos de lui saoul et avec d'autres femmes publiées par des magazines. Ce que je veux dire, c'est que…ce type avait tout pour lui. Et maintenant, tout s'effondre. Tout finit toujours par s'effondrer. Vous connaissez cette chanson ? Tout ce sur quoi tu souhaiteras t'appuyer ou compter finira par s'effondrer comme ces gouttes de pluie. On atteint jamais ce stade de quiétude, ce stade de tranquillité où on se dit « ça y'est, j'y suis, je suis heureux. » Ou bien ça ne dure pas. »
Elle se grattait la main doucement, en le regardant avec un air concentré. Puis elle s'éclaircit la gorge, se cala plus confortablement dans son fauteuil et demanda :
« Alors pourquoi vivons- nous, Olivier ? »
Il eut un rictus moqueur et ne répondit pas.
« Cette question vous semble t- elle futile ? »
« Non, c'est juste…comme tous ces moldus qui se battent pour savoir s'il y a un Dieu ou pas. C'est inutile, tout simplement. J'essaie d'imaginer leur réaction si une réponse concrète finissait par leur parvenir. Qu'en feraient-ils ? Ils diraient « oh et bien, je suis content de l'apprendre enfin. » et ils passeraient à autre chose, une nouvelle énigme inutile et préoccupante. Et je n'ai pas été franc avec vous, quand je vous ai dit qu'elle n'avait été qu'une amourette de jeunesse. J'ai été avec elle durant mes 2 dernières années à Poudlard et la première année après en être sorti. A l'époque, elle était ma colonne vertébrale. Je lui dois tout ce que je suis aujourd'hui. Sans elle, je n'aurais même pas obtenu un ASPIC. Vous savez, il y a toujours une petite intello dans la promo, la fille invisible, celle qui énerve tout le monde parce qu'elle a l'air de réussir les doigts dans le nez ce sur quoi on passe des nuits à s'entraîner... Elle était tout le contraire de moi, le sportif qui ne fait pas ses devoirs. »
Il n'avait rien d'émotif dans sa voix, il parlait avec dureté, comme si tout cela concernait des personnages de roman.
« Il s'agit bien de Shereen ? »
« Oui. »
Il tapotait l'accoudoir en regardant par la fenêtre :
« C'est un citronnier ? »
« Non. »
« Vous n'allez pas essayer de relancer la conversation ? »
« J'ai l'impression que vous n'avez pas fini de parler de Shereen. »
« Vous savez, c'est assez marrant. Je n'en ai jamais parlé. Je déteste le fait de vous en parler mais j'ai l'impression que c'est un point par lequel on est obligé de passer, et que plutôt je l'aurais fait, plutôt j'en serai débarrassé. »
« Lancez- vous, alors. »
« Elle était ma petite amie, celle que je pensais garder pour toujours, et puis j'ai réussi aux sélections pour Flaquemare, mais elle avait cette faculté qui la faisait rêver depuis ses 5 ans qui l'avait acceptée, alors…il a fallu choisir. Vous connaissez la suite. »
« Vous avez préféré partir jouer à Flaquemare plutôt que rester avec elle ? »
« Ne me regardez pas comme ça. Je l'ai haïe de m'avoir fait choisir. On aurait pu se débrouiller, vous savez. On aurait pu continuer ensemble, même si … j'en sais rien. Elle disait qu'on ne se verrait jamais, qu'elle avait besoin de moi, qu'elle avait peur que les jolies filles me détournent d'elle. Elle n'avait pas confiance en moi. Elle pensait qu'il suffirait un peu de distance pour que je me détache d'elle. »
« Cela vous vexait ? »
« Qu'elle ne me fasse pas confiance ? » Il souriait avec malice.
Il tendit sa jambe pour se mettre plus à l'aise.
« Elle se moquait toujours des femmes qui avaient confiance. Elle n'avait confiance en personne, je m'y étais habitué. Quoiqu'il en soit, ma mère, et elle : les deux femmes de ma vie, les deux contre cette carrière à Flaquemare…Enfin, ma mère s'y est fait…et Shereen est sortie de ma vie. Au début on gardait un peu contact, puis avec le temps… »
Il haussa les épaules avec l'air de quelqu'un s'inclinant devant la suprématie du destin.
« Aujourd'hui, je suis fier de ce choix. Mais je n'ai pas de rancune ni de colère envers Shereen. Comme je vous l'ai dit, elle m'a tiré vers le haut, et construit l'homme que je suis aujourd'hui. Je ne me rendais pas compte, à l'époque, du bien qu'elle me faisait. Merlin, elle me reprenait à chaque faute de grammaire que je faisais, sans se lasser, encore et encore… » Il sourit en secouant la tête en repensant à ces souvenirs.
Kathy s'éclaircit la gorge et il eut la désagréable sensation des personnes qui sont montées dans le mauvais train et regardent défiler, impuissantes, un paysage non désiré derrière la vitre.
« Le rapport de l'accident mentionne que vous avez parlé par la suite d'une première tentative, infructueuse. L'auteur du sort n'a pas visé correctement. Entre la première et la deuxième tentative, il y aurait eu une pause pour se dégourdir les jambes, boire de l'eau etc. »
« Ouais. Et alors ? »
« Pourquoi n'avez pas vous pas pris votre baguette en remontant sur votre balai, Olivier ? »
Il haussa un sourcil.
« Parce que je n'en avais pas besoin pour jouer au quidditch ! »
« Vous saviez qu'un homme dans le stade essayait de vous attaquer, vous n'avez pas pensé que votre baguette pouvait s'avérer utile ? »
« Elle ne m'aurait servi à rien ! »
« Peut-être. Mais la prendre aurait été un reflexe plutôt banal pour quelqu'un qui ne souhaite pas être attaqué, vous ne trouvez pas ? »
« Alors, quoi ? J'ai voulu me faire attaquer ? C'est de MA faute, à présent ?! »
« Ce n'est pas ce que je dis, Olivier. »
« Si, c'est exactement ce que vous dîtes !! Merlin à chaque séance je me demande un peu plus ce que je fous ici ! C'est VOUS qui devriez consulter, Molesay ! »
« Olivier j'essaie tout simplement d'attirer votre attention sur le fait que vous ayez manqué de prudence, et … »
« C'est DEMENT, je peux pas croire que vous osiez dire ça !! »
Alors qu'Olivier explosait, elle ripostait avec un calme toujours aussi diplomate.
« Vous m'avez confié que les femmes ayant le plus compté pour vous ont été déçues par votre choix de faire du quidditch votre priorité malgré les espoirs qu'elles plaçaient en vous. Ensuite, nous nous rendons compte que vous n'avez pas, comme on aurait pu s'y attendre, eu les reflexes les plus primitifs pour vous défendre de l'attaque à laquelle vous vous attendiez, toujours durant le quidditch. Je ne dis pas qu'il s'agissait d'une tentative de suicide, Olivier, je dis simplement que, peut-être, il y a un certain lien entre ces deux faits. »
Il détourna le regard, profondément agacé par son discours ridicule.
« C'est des conneries. »
Il se leva laborieusement et sans la regarder, et sortit avec des mouvements secs de béquilles.
