Chapitre 1 – Mutation

« Voilà 5 ans qu'a commencé la Plastification. Ceux qui le désiraient pouvaient contre une somme astronomique d'argent se transformer en… en ce qu'ils appelaient un Parfait. La première année il n'y en avait que quelques-uns, puis au fur et à mesure de plus en plus de personnes ont tout sacrifié pour être comme eux, quitte à se séparer de leur famille. Bientôt, à chaque fois qu'on zappait à la télé, on voyait des Parfaits, aux infos, sur les chaînes musicales, dans les talk-show. A terme, même les hautes sphères de l'Etat s'étaient transformées. Ils ont commencé à montrer du doigt les Imparfaits, qui selon eux apportaient la violence, la maladie, le chômage. Tous ceux qui n'avaient pas pu se payer la Plastification étaient désormais des indésirables. Ce matin, j'ai regardé à la télévision. Le président de notre nation a déclaré qu'il était temps de purger notre pays de la laideur. Je ne sais pas quoi penser de tout cela. La seule manière de comprendre les choses est d'observer leur évolution en étudiant leur histoire, paraît-il. Voyons.

« En fait, tout a commencé en juin 2017, un mois après les élections présidentielles, quand le Républicain Nicolas Sarkozy a battu Marine Le Pen dans une campagne sanglante qui a rappelé à bon nombre de Français les élections de 2002. Un petit médecin d'origine russe du doux nom de Kyril Kraiesvky avait décidé quelques années auparavant que ce monde était fou et s'était retranché seul dans une petite forêt des Vosges pour vivre en ermite. S'il avait commencé par intriguer puis repousser les habitants du village voisin, qui se méfiait de ce solitaire un peu étranger, un peu esthète et très barbu, sa spiritualité étrange avait fini par attirer quelques vieilles femmes superstitieuses et des chômeurs n'ayant plus rien à perdre. Il avait commencé par prêcher la Beauté de la nature et sa perfection, lisant à ses quelques disciples des passages du Banquet de Platon sur l'esthétique des corps humains, mais aussi des extraits de la Bible et des ouvrages de Soloviev. Selon lui, dans un monde marqué par la méchanceté, la pollution et la laideur, l'être humain ne pouvait retrouver une véritable humanité qu'en se tournant vers le seul Absolu qui existât : la Beauté.

« Kyril était lui-même un bel homme. Le charme slave jouait en sa faveur : une haute stature et un corps admirablement proportionné, un visage très fin et harmonieux, des cheveux blonds et une barbe négligée qu'il caressait souvent d'un air pensif en laissant ses yeux bleu profond errer dans le vague d'un air intelligent… Il séduisait et attirait tous ceux qui avaient des yeux pour voir son charisme et des oreilles pour entendre sa voix chaude.

« Son mouvement, qu'il avait finit pas appeler l'Eglise du Beau finit par prendre une certaine ampleur et avoir une certaine renommée au niveau départemental. Kraievsky vivait toujours au fond d'une forêt, mais avait déplacé sa cabane en bois au bord d'une route départementale pour faciliter l'accès de sa petite chapelle à ses fidèles qui venaient, de plus en plus nombreux. Dans une autre cabane en bois, qu'il ne cessait de faire agrandir pour accueillir plus de monde possible, deux autels avaient été dressés. L'un d'entre eux était constamment recouvert de fleurs et encensé par des jeunes filles, parmi les plus jolies du village de ses premiers fidèles et que Kyril avait choisies lui-même. On y célébrait une statue antique de femme nue, la Déesse de la Beauté, créatrice de toutes les choses belles et bonnes sur Terre, statue dont elle avait en personne révélé l'emplacement à Kyril (une brocante de Dol qui écoulait les restes d'un petit musée de province consacré au temple de Vénus que les Romains avaient dressé dans la région). De l'autre côté de ce qui s'était peu à peu transformé en église, tourné vers l'Ouest, un autel de béton brut, couvert d'un drap de toile de jute présentait un carton toujours ouvert où les fidèles venaient déposer des offrandes au Dieu de la Laideur et du Mal pour calmer sa colère et l'empêcher de nuire plus à la Belle Humanité, nom que se donnait la petite communauté de Kyril Kraievsky. »


Mathieu enleva son casque et soupira. Quelqu'un avait sonné à la porte. Il se racla la gorge et chuchota :

« Alex', bouge-toi, ça a sonné. »

Alexis, qui feuilletait le dernier exemplaire du Point, ôta ses écouteurs et leva un regard interrogateur vers son ami. Mathieu fit un signe de la tête vers la porte d'entrée, Alexis se leva brusquement, se précipita vers la chambre et ferma la porte le plus discrètement possible.

Le « diging » de la sonnerie résonna à nouveau dans l'appartement, et Mathieu, quittant sa partie de World of Warcraft, cria d'un ton las :

« Ça vient, ça vient ! J'arrive ! »

Ouvrant la porte sans se presser, il se trouva devant deux membres de la police, un jeune homme et une femme. Il haussa un sourcil et leur demanda d'un ton indifférent ce qui les amenait. La jeune femme, une ravissante asiatique au regard dur, lui montra sa carte :

« Camille Vang et Etienne Duchamp, Parfaits, inspecteurs Kaloï. Nous savons que vous logez avec un Imparfait du nom d'Alexis Breut, où est-il ? Nous voudrions lui poser quelques questions à propos de sa future Plastification.

- Je ne comprends pas, répondit Mathieu en haussant un sourcil. Cela fait longtemps que j'ai coupé les ponts avec Alexis, qui vous a dit qu'il habitait avec moi ?

- Nous avons nos sources, affirma d'un ton arrogant l'inspecteur Duchamp, plantant son regard dans celui de Mathieu du haut de son mètre 80. N'essayez pas de nier, d'ailleurs nous avons un mandat de perquisition. Laissez-nous entrer.

- Comme vous voulez, mais je vous promets que vous ne trouverez rien, marmonna Mathieu en s'effaçant devant eux. »

Les deux inspecteurs entrèrent dans le petit salon sans plus se préoccuper de leur interlocuteur et commencèrent à fouiller superficiellement la pièce. Ils soulevèrent le canapé, regardèrent sous les meubles de même dans la cuisine et la salle de bain. Quand ils entrèrent dans sa chambre, Mathieu avala avec difficulté sa salive, mais ne fit rien pour les retenir. Son chat Rick, un petit persan noir qui remplaçait son sacré de Birmanie Wifi, se faufila entre leurs jambes en miaulant.

« Vous avez un chat ? demanda l'inspecteur Duchamp en fronçant les sourcils. Il a tous ses vaccins et ses certificats ? Vous pouvez nous les montrer, s'il-vous-plaît ? »

Mathieu leva les yeux au ciel en soupirant et fouilla dans les papiers entreposés au pied de son bureau.

« Tant que vous y êtes, montrez-nous aussi vos certificats de Charme et votre droit à la CIPI, dit à haute voix l'inspectrice en se baissant pour regarder sous le lit de la chambre.

- CIPI ? interrogea Mathieu en tendant au jeune homme les certificats de son chat.

- Connection Internet Presque Illimitée, vous ne vous tenez pas au courant de l'évolution des abréviations étatiques ?

- Si, si… Voilà. »

Il donna le reste de ses papiers à l'inspecteur et entra dans sa chambre avant de s'adresser à l'inspectrice qui regardait dans son placard.

« Je vous l'avais bien dit, il n'y a personne avec moi. Vous comptez rester encore longtemps ?

- Ne faites pas le malin, Mathieu Sommet, nous savons beaucoup de choses sur vous, répliqua l'inspectrice d'un ton sûr. Vous savez, le net français est filtré à présent mais les Kaloï ont accès à certaines données qui, divulguées, pourraient vous coûter cher. J'ai vu certaines vidéos qui ne seraient certainement pas appréciées par tout le monde… D'ailleurs, je suis sûre que vous avez une bonne justification concernant la présence de ce deuxième matelas sous votre lit, ou ces vêtements taille XL quand votre fiche de Charme numéro 182 mentionne que vous faites du S. Un tout petit S, même, à vue de nez, finit-elle d'un ton amusé.

- Je porte régulièrement des vêtements trop grands, et on a toujours besoin d'un matelas de rechange au cas où, répondit-il froidement sans relever la remarque blessante concernant sa petite taille. D'ailleurs, je suis sûr que vous connaissez les droits des Charmants en plus des vôtres, madame Parfaite, et je tiens à vous signaler qu'une perquisition dans le domicile d'un Charmant doit être effectuée dans le cadre d'un mandat spécifiant précisément ce que les Kaloï recherchent. Si vous ne trouvez rien, vous ne pouvez pas rester plus de temps qu'il n'est nécessaire. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez des Imparfaits qui tombent sous le coup de votre loi, mais vous n'êtes pas en droit de me traiter comme l'un des leurs. Je vous prierais donc de ne pas m'importuner plus longtemps.

- Bravo, vous avez appris le langage des hommes de lettres, M. Sommet, ironisa son interlocutrice. Impressionnante expression…

- Vous préférez peut-être que je m'énerve et que je vous insulte pour pouvoir me mettre une bonne fois pour toutes en taule ?

- Pourquoi pas ? Vous savez, M. Sommet, je vous déteste, vous et vos semblables. Des petits vidéastes confortablement installés dans leur chambre à faire des vidéos d'une qualité parfois douteuse et prêts à refaire le monde devant leur caméra, mais incapables de faire le moindre geste en faveur d'un progrès possible de leurs semblables. Vous faites des vues nombreuses sur internet grâce à un public que vous avez attiré avec un humour en dessous de la ceinture (je ne m'abaisserai pas à citer les répliques de votre personnage du Patron), et vous leur transmettez un message en apparences parfaitement louable, mais vous ne faites rien pour mettre en pratique ce message. Estimez-vous heureux d'avoir été classé comme Charmant, mais n'oubliez pas que la déchéance de Niveau est toujours possible, et dans certains cas, très nécessaire. Alors faites attention. Un jour, il pourrait vous arriver des bricoles.

- Calme-toi, Camille, intervint son collègue. N'outrepasse pas tes fonctions et ne gaspille pas ton énergie pour un simple Charmant. Breut n'est manifestement pas là, allons-nous-en. »

L'inspectrice lança à Mathieu un regard noir et lui tourna le dos. Les deux Kaloï sortirent de son appartement sans plus lui adresser la parole, mais il crut distinguer de la haine dans le coup d'œil qu'elle jeta à son collègue avant de sortir. Cependant, il ne s'appesantit pas dessus et attendit 5 minutes avant de se diriger vers la fenêtre de son salon qui donnait sur la rue. Il vit démarrer et partir la voiture des Kaloï et se dirigea vers sa chambre.

« Alexis ? Tu peux sortir, ils sont partis. »

Alexis sortit du placard de la chambre, tout pâle. Il remit en place le panneau de bois qui l'avait dissimulé aux yeux des Kaloï. Et tomba lourdement sur le lit en se passant les mains sur le visage.

« Je n'en peux plus, Mathieu. Elle était tout près de moi, à un moment j'étais sûr qu'elle allait me trouver. Quand elle a déplacé les vêtements de la penderie, j'ai vu son regard se diriger vers la fente entre le mur et le passage… J'étais juste derrière… Mais elle a refermé la porte et elle a commencé à regarder l'autre côté du placard… J'ai eu tellement peur. Et quand t'as commencé à lui parler, putain… »

Il leva les yeux vers son ami toujours debout à côté du lit et lui lança un regard plein d'amitié.

« Tu devrais pas les provoquer comme ça, il va t'arriver des bricoles, sourit-il en citant la dernière phrase que la Kala lui avait adressé.

- C'est eux qui m'ont provoqué. J'en peux plus de cette situation, de ce pays, de ce régime. J'ai toujours pensé que ça allait un jour partir en couille, cette histoire d'Eglise du Beau, mais j'avais jamais imaginé qu'on tomberait dans une espèce de dictature à la Demolition Man ou Le Meilleur des mondes.

- Personne n'a rien imaginé Mathieu. Tout le monde a été pris au piège. T'as rien à te reprocher.

- Je repense à ce qu'elle m'a dit, la meuf, là… Un youtuber installé devant sa caméra qui a plein de théories mais qui est incapable de faire quoi que ce soit pour faire avancer les choses… Ça fait réfléchir, tu sais.

- Laisse tomber mec, toi, incapable de faire quoi que ce soit pour faire avancer les choses ? Je te rappelle que tu m'as sauvé la vie, c'est à moi de me poser des questions sur mon utilité dans la vie. Et tu vas pas te laisser troubler par les remarques stupides d'une Parfaite ? T'en as jamais rien eu à foutre des commentaires stupides des trolls, tu vas pas commencer maintenant. »

Mathieu lui adressa un sourire un peu gêné et marmonna :

« C'est pas une gloire d'accueillir un pote qui se fait enculer par le système…

- Pardon ! protesta Alexis. D'une part, je te prie de respecter mon cul, qui est encore vierge de toute pénétration étatique, et ensuite je trouve personnellement ça cool que quelqu'un sauve le cul en question… »

Ils se mirent tous les deux à rire et retournèrent, Mathieu à sa partie de World of Warcraft et Alexis à son article du Point.