Chapitre premier !


CHAPITRE I


D'un bruit de porte


« Honnêtement, c'était clairement de ta faute, je ne comprends même pas pourquoi tu essayes encore de te trouver des excuses. »

« Si tu n'avais pas décidé de faire l'idiot et de partir en solo, je n'aurais pas du à intervenir et Mizuko aurait pas été tué. Aussi simple que ça. »

« Mph. Si tu n'avais pas été le premier à foncer sur la fausse piste qui avait été donnée peut-être que je n'aurais pas du me coltiner l'entièreté de la garnison et–»

Les deux agents de Konoha s'interrompirent alors que la porte de la salle de réunion dans laquelle ils se trouvaient cliquetait. Mettant fin à leur joute verbale, ils dressèrent la tête pour contempler le nouveau venu, un homme aux cheveux noirs retenus en catogan à l'arrière de son crâne. Sa silhouette filiforme était flasque et nonchalante, la chemise chiffonnée qu'il portait flottait sur son torse, et de fines lunettes rondes glissaient sur son nez droit. Il ne prit pas la peine de les remonter quand il s'adressa à eux.

« Uzumaki, Uchiha, je présume ? demanda-t-il d'une voix traînante en détaillant les deux occupants de la pièce avec des yeux noirs et indéchiffrables. »

« Ouais, répondit Naruto Uzumaki avec une moue méfiante, tandis qu'à côté de lui, son partenaire hochait la tête, les lèvres étroitement plissées dans une expression soupçonneuse. »

L'inconnu referma la porte en verre opaque derrière lui et prit place sur l'une des chaises laissées vacantes par les deux agents. Il s'empara de l'épais dossier qu'il tenait sous le bras.

« Donc, première mission officielle après votre infiltration à Oto, déclara-t-il avec ennui en ouvrant la farde qu'il venait de poser sur la table en verre. C'était comment ? Intéressant ? Konoha ne vous avait pas trop manqué ? Hatake n'a pas été trop chiant avec vous ? Dieu sait que cet homme peut être casse-pieds quand il le veut, mais j'imagine que vous n'étiez pas surpris. Après tout, il a été votre formateur, n'est-ce pas ? »

Naruto et Sasuke échangèrent un regard perplexe. La tirade avait été prononcée d'une seule traite, de cette même voix monotone et nasillarde qui semblait caractériser l'individu. Celui-ci avait commencé à parcourir le dossier, sans vraiment prêter attention à ses deux interlocuteurs, sans même se soucier d'avoir en face de lui deux des agents les plus redoutés de Konoha. Après cinq ans, la tête des petits génies informatiques du QG n'avait toujours pas dégonflé, visiblement.

« Konoha est toujours aussi laide, mais après Oto, c'est une promenade de santé, finit par répondre Sasuke en croisant les bras sur sa poitrine avec un reniflement dédaigneux — c'était sa façon d'indiquer son statut supérieur à celui à qui ils parlaient. »

« Ce qui ne vous a pas empêché de vous planter royalement, railla l'homme en redressant son nez du dossier pour les dévisager longuement, sur qui les tactiques d'intimidation d'Uchiha n'avaient visiblement aucun effet. »

L'atmosphère se tendit imperceptiblement ; le visage de Sasuke s'était brusquement assombri, et il contemplait à présent leur interlocuteur avec des yeux glacials.

« L'homme que vous avez tué se nommait Satō Mizuko, c'était l'une des grosses têtes du marché noir de Konoha, et il avait de très nombreux contacts avec les différentes mafias du coin ; il va sans dire que sa disparition ne sera certainement pas une partie de plaisir pour les logisticiens et les forces de police, maintenant que les différents clans qui s'amusent à foutre la merde dans les bas quartiers ont décidé qu'ils n'ont plus de raisons de faire confiance aux agents de la Feuille. »

Naruto leva les mains en l'air, paumes en avant, avec une expression conciliante et un léger sourire gêné.

« C'était de ma faute, admit-il. C'est moi qui ait tiré la balle qui a tué Satō, désolé, vraiment. Mais il y a moyen de trouver un arrangement, non ? »

« Je ne pense pas que tu réalises l'importance de la mission qui vous a été confiée, blondie, reprit froidement l'homme. Non seulement il s'agissait d'établir, ou plutôt de rétablir des relations avec l'une des autorités officieuses régissant Konoha — malheureusement, notre homme a été tué —, mais il s'agissait également d'une mission test pour votre two-man team. »

Il laissa planer sur la pièce un silence pesant puis, un sourire moqueur se nicha sur ses lèvres.

« Inutile de préciser que c'est un échec. »

Naruto ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche comme pour lancer une interjection, mais resta silencieux, ses yeux bleus grand ouverts dans une expression indignée. Sasuke n'esquissa quant à lui pas le moindre geste, mais, quand il prit la parole, son ton était polaire.

« Depuis quand les binoclards du QG sont devenus aussi arrogants ? persiffla-t-il en posant sur l'homme un regard de mort — un reflet écarlate brilla une demi-seconde dans ses yeux. »

« Je n'ai pas le temps de jouer au sharingan avec toi aujourd'hui, Uchiha, répondit l'homme avec un vague geste de la main. Et les binoclards du QG se permettent de faire des remarques aux agents de terrains trop incompétents pour mener à bien une simple mission de repérage. C'est comme ça que ça marche, ici, et si t'es pas content, ben tu n'as qu'à retourner dans la jungle d'Oto. A croire que ces foutus cafards vous sont montés à la tête, à toi et à blondie. »

Sasuke Uchiha se renfrogna. L'homme, malgré son jeune âge, s'exprimait comme quelqu'un habitué à donner des ordres ; ses paroles ne toléraient guère de discussion.

« Premier truc sur lequel vous allez devoir travailler, reprit-t-il aussitôt en sortant de la poche de son pantalon un appareil tactile qu'il manipulait avec aisance. Mm, oui, un des grands dadas de Hatake — le travail d'équipe. »

« Deuxièmement, vous aurez tous les deux des séances avec des psychologues de notre centre médical… »

« Attendez une seconde, intervint finalement Naruto, sortant de sa stupeur. Le travail d'équipe, je comprends — et encore, renifla Sasuke avec dédain —, mais des psychologues ? Sérieusement ? »

L'homme s'arracha à la contemplation de sa tablette et vrilla ses yeux noirs et aiguisés dans ceux de l'agent.

« J'ai lu votre rapport sur Oto, articula-t-il lentement. Ne me faites pas croire que ce genre de trucs ne laissent pas des séquelles à long-terme sur les personnes qui en sont témoins. Le fait que vous n'ayez même pas été capables d'effectuer une mission équivalente à un type B montre qu'il y a bien des défaillances. Donc, oui, sérieusement, vous aurez des séances avec les psy du département. Les dates vous seront envoyées le plus vite possible. »

Sasuke restait obstinément silencieux.

« Troisièmement, un autre agent viendra compléter votre équipe, parce qu'il est temps de vous réapprendre comment les mecs de Konoha se comportent. »

« Comme des poltrons ? »

« Comme des gens civilisés. On est pas en situation de guerre, ici, Uchiha ; et si la torture et l'élimination systématique d'ennemis étaient pratiques courantes à Oto, il est hors de questions que vous continuiez à appliquer ce modus operandi ici, suis-je clair ? »

Voyant qu'ils ne réagissaient pas, l'homme continua, baissant les yeux sur son écran.

« Quatrièmement, le Conseil a décidé qu'il serait bon que vous repreniez quelques cours à l'Académie, puisque je vous rappelle que vous n'avez toujours pas atteint le stade . Mm, en fait, aucun de vous n'a le statut chū, non ? »

Un ange passa, et leur bourreau émit un rire sans joie.

« C'est bien ce qu'il me semblait. Dernièrement, j'ai ici le dossier complet de votre mission sur Oto — entretiens, rapports, documents iconographiques, évaluations et commentaires des logisticiens — et il serait nécessaire que vous le repassiez dans son entièreté pour uniformiser le style. D'ailleurs, nos salaires sont bien trop bas que pour perdre notre temps à corriger les innombrables fautes d'orthographe que vous avez laissées. »

L'homme tapota le dossier avec contentement en remettant la tablette dans sa poche et se leva de sa chaise. Pendant un moment, les deux agents, toujours assis, le dévisagèrent sombrement tandis qu'il les observait, ses paupières lourdes et fatiguées tombant sur ses yeux en amande.

« Si vous n'avez pas de questions, je vous laisse, j'ai un tas de trucs chiants à faire, et si je suis en retard, le Hokage va encore péter un plomb. »

Sur ce, il prit la direction de la porte. Au moment où il allait la refermer, son visage s'éclaira brièvement.

« Oh, j'oubliais, vous êtes attendus demain à dix-huit heures dans la salle d'entraînement numéro vingt-trois. Ciao. »

La porte se referma avec un clac sourd. Naruto et Sasuke, bouches bées, la considérèrent un long moment en silence. Puis, comme si soudain une main divine avait raccordé leurs cerveaux, ils se mirent à parler en même temps.

« Non mais c'est qui, ce con ! » « J'arrive pas à croire que Konoha nous traite comme ça après toutes les merdes qu'on a encaissées pour eux… » « Des putains de fautes d'orthographe, mais il se fout de nous… » « Des fautes d'orthographe. Mais t'es vraiment un crétin,ma parole. Pas même foutu d'écrire correctement. »

« Y'a au moins huit-cent pages dans cette connerie de dossier ! Comment est-ce que je suis censé faire ça ? » « Des cours à l'Académie, c'est embarrassant… Ca me fout déjà le cafard, putain. » « Des psychologues, hein. J'espère au moins que ce seront des femmes… » « Je me demande quel type d'andouille on va encore devoir se taper… »

Naruto rejeta sa tête en arrière et ferma les yeux. Sasuke se tut, ses épaules tendues et son visage hermétique, se promettant d'avoir deux mots avec Kakashi sur l'énorme merdier dans lequel l'homme masqué les avait mis.

Les deux agents occupaient un petit appartement non loin de la tour centrale qui accueillait le QG de Konoha. Comme le plus haut arbre de la forêt qui allonge ses racines à des dizaines de mètres autour de lui, un large complexe souterrain s'étendait dans les sous-sols de la tour dans un dédale de couloirs et de salles de toutes tailles. Si les infrastructures de la Feuille étaient à la pointe de la technologie, la ville même n'avait guère changée, malgré les cinq années qui s'étaient écoulées depuis leur départ.

Ils n'étaient alors que des adolescents, se rappelait parfois Naruto avec un éclat de nostalgie dans les yeux, et Sasuke se contentait de hausser les épaules. Le blond était bien le seul à s'être jamais considéré comme un enfant alors que la guerre faisait rage à l'extérieur des murs de la cité.

En cinq ans, leurs visages avaient été effacés des registres, des mémoires et des habitudes de la Feuille, si bien que, quand ils se promenaient dans les longs couloirs de bureaux, ils n'attiraient guère que quelques regards curieux, parfois pensifs de quelques individus croyant les reconnaître. Trois semaines après leur retour, rien de tout cela ne semblait anormal.

Le mobilier de leur appartement était bancal : une télévision posée à même le sol avec, en face, une banquette Clic-clac, un frigo dans lequel s'entassaient quelques cannettes de bières et des plats surgelés, une table en bois et deux chaises ainsi qu'une bouilloire et un micro-onde flambant neuf dans lequel Naruto avait déjà renversé une tasse de soupe en sachet.

Une fois rentré, celui-ci se dirigea directement vers les étagères, qui accumulaient nourriture en barquettes et autres denrées industrielles, et s'empara avec gourmandise d'un sachet de nouilles instantanées.

Sasuke, après avoir jeté le blouson noir qu'il portait pour se protéger du vent froid qu'apportait ce début de l'automne maussade, se contenta de s'écrouler dans le canapé, posant les pieds sur la grosse boîte en carton qui faisait office de table basse. Il jeta un coup d'œil mauvais à son colocataire forcé qui, à la cuisine, sifflotait gaiement alors que l'eau gargouillait dans la bouilloire ; il semblait avoir entièrement oublié la situation désespérante qui était actuellement la leur.

Sa vie à Konoha était tranquille, songea le jeune Uchiha, plus tranquille qu'elle ne l'avait jamais été depuis au moins cinq ans. Plus longtemps, même, se disait-il en allumant distraitement la télévision. Le bourdonnement des voix et des jingles publicitaires emplit rapidement la pièce, tapissant le silence d'un bruit de fond qui berçait les pensées solitaires des deux occupants de l'appartement. Car, si une complicité relative s'était établie entre les deux jeunes agents, l'un comme l'autre préféraient généralement conserver leurs réflexions pour eux-mêmes. Une routine tacite qui serait peut-être amenée à être changée, pensa amèrement Sasuke en ouvrant le dossier que l'homme du QG leur avait donné.


La salle d'entraînement vingt-trois était de taille modeste. Un simple tatami couvrait le sol en béton des souterrains, les murs gris et impersonnels semblaient engloutir la lumière diffuse de la pièce, et il y avait dans un coin de la pièce un vaste placard où étaient entreposé du matériel d'arts martiaux. Quand Naruto et Sasuke entrèrent le lendemain à six heures pile, personne ne les y attendait.

« Je suis prêt à parier que ce connard est encore en retard, maugréa Sasuke en retirant les baskets qu'il avait aux pieds. »

« Ce n'est pas très sympa, ça, Sasuke-kun, dit une voix nonchalante dans leur dos. »

Kakashi Hatake se tenait dans l'embrasure de la porte, les épaules affaissées, les mains plongées dans les poches, ses cheveux blancs aussi désordonné qu'à l'habitude. Il portait un masque noir recouvrant une grande partie de son visage, semblable à celui que portaient les citoyens lorsque la qualité de l'air était particulièrement mauvaise — à la différence que les personnes normales ne gardaient que rarement le masque à l'intérieur des bâtiments. Son œil gauche était couvert par un cache blanc, et son œil droit étudiait les deux agents.

« Vous avez l'air encore plus vieux que d'habitude, maître, fit remarquer Naruto. »

« Eh, que veux-tu, Naruto, ça fait cinq ans maintenant, répondit l'homme avec un geste distrait de la main. C'est vrai que depuis votre retour, on n'a pas eu beaucoup l'occasion de se revoir, n'est-ce pas ? »

« Qu'est-ce que vous voulez ? demanda brusquement Sasuke en plissant les yeux. C'est vous qui nous avez demandé de venir ici ? Pour quoi faire ? »

« Mm, tu vas un peux vite en besogne. »

Kakashi jeta un coup d'œil autour de lui.

« Uh, le gamin Nara m'a bien eu, soupira-t-il en fermant son seul œil visible. Quatre heures de l'après-midi, hein… »

Il sortit de la poche arrière du jeans noir qu'il portait un petit livret orange.

« Vous lisez encore cette littérature nauséabonde ? s'enquit Naruto avec une grimace. »

Kakashi leva l'œil des pages grises de son ouvrage érotique et esquissa un sourire mystérieux. Les deux jeunes agents, qui effectuaient à présent quelques étirements en vue de ce qui allait suivre, grimacèrent. L'homme se plaisait toujours autant à s'envelopper dans un voile de secrets et de non-dits.

« Yo. »

Naruto et Sasuke se raidirent en reconnaissant le ton traînant du nouvel arrivant. Un infime sourire ironique étirait ses lèvres fines, mais ses yeux noirs étaient aussi froids que la veille. Ses lunettes rondes n'étaient nulle part en vue, et la chemise flottante et mal repassée avait été remplacée par un chandail noir et en pantalon en toile de même couleur.

« Nara Shikamaru, déclara-t-il une fois que la surprise sur le visage des deux agents fut remplacée par une expression irritée. Votre nouveau chef d'équipe. »


Quand Shikamaru ouvrit les yeux ce matin-là, ses membres étaient encore douloureux et il ne doutait pas qu'il trouverait partout sur son corps les vilains hématomes que ses deux nouveaux partenaires avaient pris un malin plaisir à lui infliger lors de l'entraînement de la veille. Le jeune homme se traîna hors de son lit avec un gémissement. Cette collaboration n'annonçait décidément rien de bon dans un futur immédiat.

Un soleil éclatant brillait sur Konoha et inondait l'appartement beaucoup trop grand dans lequel il habitait depuis la mort de son père sur décision du Hokage. Après s'être servi une tasse d'un café aussi noir qu'il pouvait l'être, Shikamaru s'immobilisa un moment face à la large baie vitrée qui s'ouvrait sur le paysage urbain de Konoha. La surface miroitante des gratte-ciel voisins avait pris la couleur bleue éclatante du firmament, et on apercevait ci et là la silhouette des quelques nuages blancs qui s'y perdaient. Le café était rêche et amer sur sa langue, et Shikamaru songea qu'il aurait préféré passer la journée à les contempler ; malheureusement pour lui, la mission que lui avait confié le Hokage ne se ferait pas toute seule.

On entendait au-delà des murs les battements assourdis de la musique qu'écoutaient ses voisins et Shikamaru poussa un soupir à fendre l'âme. L'augmentation sensible du volume et le fait qu'il s'agissait du dernier tube de l'été signifiait généralement que la matinée calme à laquelle aspirait le jeune homme était avortée avant même d'avoir été entamée.

Le premier coup de téléphone de la journée arriva après le café, alors qu'il s'installait face aux trois écrans de son plan de travail, en tâchant d'ignorer le vacarme de l'appartement voisin.

« Allô, Hatake-san ? »

« Ah, Shikamaru, comment vas-tu depuis hier ? Pas trop courbaturé ? Ahah. »

Le con.

« Façon de parler. Ca fait un petit temps que je ne vais plus sur le terrain ; forcément, je suis un peu rouillé. »

« Ils n'y sont pas allée de main morte, non plus, hein ? »

« Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que vous prenez plaisir à me rappeler la raclée que je me suis pris hier ? »

« Allons, allons, je prenais simplement de tes nouvelles. D'ailleurs, si tu te rappelles bien, c'est moi qui ait payé le repas. »

« Quelle générosité, railla Shikamaru en allumant l'ordinateur avant de s'enfoncer dans le large fauteuil en cuir qui lui faisait face. Le Hokage m'a dit que vous aviez suggéré mon nom. Je ne sais pas trop comment je dois le prendre. »

« Prends le comme un compliment. Tu étais simplement la personne la plus qualifiée pour le job. Suffisamment doué que pour que ces deux garnements t'acceptent comme leader, suffisamment mature pour mener ta mission à bien et leur permettre de réintégrer complètement le système de Konoha. Et puis, un peu d'air frais, ça ne peut que te faire du bien non ? »

Travailler en solo n'était certainement pas la chose qui le rendait le plus heureux. Shikamaru scruta un instant la surface lisse des écrans de son ordinateur, pensif.

« Ce n'est pas faux, déclara-t-il après quelques secondes, un peu à contrecœur. Mais je doute qu'ils soient ravis de ma présence dans leur équipe. Et puis, la charge de travail en dehors de cette corvée n'a pas diminuée, qu'on se le dise bien. »

« J'en parlerai au Hokage, s'il le faut. »

« Si elle est d'humeur à discuter. »

« Elle m'écoutera. Elle n'a pas le choix, j'ai gagné un pari et elle me doit quelques faveurs compte tenu du nombre d'heures sup' que j'effectue pour compléter les tâches que lui impose sa fonction. »

« Cette vieille bique… »

« Voyons, un peu de respect pour les aînés. »

« Entre nous, vous êtes toujours le premier à manquer de respect. »

« Soit, passons. Je t'appelle pour qu'on fixe un rendez-vous. J'ai quelques trucs dont il faudrait que je discute avec toi. »

Shikamaru haussa un sourcil intrigué. Kakashi Hatake évitait généralement les propos sibyllins en sa présence — parce que Shikamaru avait la rapidité d'esprit nécessaire pour percer les mystères qu'il laissait planer autour de sa personne ; pourtant, il aurait difficilement pu être moins clair.

« C'est important ? »

Son interlocuteur resta silencieux un instant.

« … assez. »

Traduction : urgent. Shikamaru poussa un nouveau soupir.

« Je dois voir Sakura en fin de matinée, mais je devrais être libre sur le temps de midi et en début d'après-midi. »

« Faisons ça, dans ce cas. On se retrouve au café Moha ? »

« C'est noté. »

« Parfait. »

La ligne se coupa, mais Shikamaru ne reposa pas immédiatement le téléphone. Les conversations téléphoniques avec Hatake se finissaient toujours de la même manière : un mot, sec et définitif, avant que l'homme ne raccroche brusquement. Une fois qu'il estimait que ce qui devait être dit était dit, il mettait fin à leur échange. Le jeune Nara avait déjà entendu quelques personnes se plaindre de cette étrange habitude — Asuma, entre autres —, mais lui-même n'y voyait pas d'inconvénient. Au contraire, il préférait cela aux bavardages vains que lui imposaient certains de ses interlocuteurs. Sa mère, par exemple.

« Nara Shikamaru ! »

La voix stridente de Yoshino lui vrilla les tympans et il écarta un instant le combiné de son oreille.

« Qu'est-ce qui te prend, femme, grimaça-t-il, les yeux rivés sur l'écran, qui affichait à présent une série de coordonnées clignotantes et de données géographiques qu'il analysa rapidement. Ah, merde. »

« Comment ça, "femme" et "ah, merde" ? Ce ne sont pas des façons de parler à sa mère, jeune homme ! »

« Ouais, désolé, maman. Il y a eu quelques avancées à l'extérieur de Konoha ; les troupes de Darui — de Kumo — sont en mouvement, apparemment. »

« Pshhh. C'est confidentiel, n'est-ce pas ? Dans ce cas je ne veux rien savoir ! Je prends juste des nouvelles de mon fils. Est-ce que tu manges correctement ces jours-ci ? D'ailleurs, je n'aime pas beaucoup cet horaire de sommeil que tu as, ces derniers temps ; c'est vraiment mauvais pour la croissance et pour les cellules nerveuses. »

« J'ai fini ma croissance, aux dernières nouvelles. Et cette nuit, j'ai dormi sept heures, si ça peut te rassurer. Mon cerveau va bien, et je mange au moins un fruit par jour. »

« Ca ne me rassure pas du tout, et un fruit par jour, ce n'est pas suffisant. Quand est-ce que je peux passer pour te déposer ce qu'il te faut dans le frigo ? D'ailleurs… ton cadeau d'anniversaire est encore à la maison. »

Une douleur qui n'avait rien à voir avec l'entraînement de la veille lui serra le cœur lorsque, prononçant cette dernière phrase, la voix de sa mère se fit enrouée. C'est vrai, son anniversaire venait de passer ; comme un jour qui se perd parmi tant d'autres, une année qui passe et qui s'oublie aussitôt.

« Le QG ne laisse pas entrer n'importe qui, surtout ici, dit-il à voix basse, priant pour qu'elle puisse déceler le ton d'excuse qui enserrait sa gorge. »

Yoshino soupira.

« Je sais, je sais. J'essayerai de dire deux mots à la Princesse. Dieu sait que tu es l'un des atouts du village, mais j'aimerais quand même t'éviter le burnout. »

Ayant raccroché le combiné, Shikamaru tâcha de mettre dans un coin de son esprit les dernières paroles de sa mère — ton père et moi sommes fiers de toi. Ce genre de travail, aussi pénible qu'il fût, nécessitait une concentration absolue. Les coordonnées géographiques continuaient à être listées incessamment sur l'un des trois écrans, tandis qu'un autre affichait l'état du réseau privé du QG de Konoha. Les mouvements effectués sur la carte par Kumo lui furent confirmés à la réception d'un message de Darui, qui avait, au cours des derniers mois, pris l'habitude d'informer Shikamaru, et donc Konoha, de leurs manœuvres militaires. Shikamaru avait déjà mis le Hokage au courant de cette correspondance illicite ; après tout Kumo était le seul choix d'allié raisonnable, entre le champ de bataille qu'était devenu Oto, la guerre civile qui déchirait Suna, l'ambition dévorante d'Iwa et la politique ambiguë du Mizukage de Kiri.

Mais la situation semblait désespérément bloquée sur le front, tandis que les différentes troupes des cité-états de la région se disputaient toujours des parcelles de terre ravagées et que le peu d'hommes et de femmes qui vivaient encore dans la campagne s'empressaient de gagner les villes à proximité. Au moins offraient-elles un semblant de protection.

Shikamaru venait d'envoyer une rapide réponse à Darui quand on frappa à la porte.

« Je vous l'ai déjà dit, ronchonna-t-il avec nonchalance en allant ouvrir. Pas pendant que je bosse. »

L'agent s'interrompit quelques secondes quand ses yeux s'arrêtèrent sur le visage de sa visiteuse. La jeune femme était vêtue d'un simple t-shirt blanc et d'un jeans et n'avait pas même pris la peine de mettre des chaussures en traversant le couloir qui séparait son appartement de celui de Shikamaru — un comportement relativement anormal de la part d'une jeune fille de bonne famille comme elle.

« Man, Inuzuka est tombé bien pas, commenta Shikamaru avec indifférence. Qu'est-ce qu'il veut cette fois ? »

La porte entrouverte de l'appartement d'en face faisait parvenir à eux un fin ruban de musique pop colorée, et Hinata Hyūga esquissa un sourire timide. Ses grands yeux pâles s'écarquillèrent encore plus, tandis que de fins sourcils noirs se soulevaient sur son front pâle et que ses lèvres délicates découvraient ses dents blanches. Une fille digne d'être appelée le joyau des Hyūga, vraiment, constata Shikamaru en s'appuyant sur le cadre de sa porte.

« En fait, c'est mon idée, cette fois, dit la jeune femme avec un petit sourire. On commence un atelier cuisine, si ça te dit, avec Kiba-kun et Shino-kun. »

Evidemment, songea Shikamaru tandis qu'un sourire se peignait sur son visage impassible. Lorsqu'il avait été désigné comme remplacement temporaire à l'héritière du clan Hyūga, il avait été surpris de s'apercevoir qu'un jour ne se passait pas sans que l'un ou l'autre — souvent les deux — rende visite à la jeune femme. Quand le Hokage avait décidé de leur confier la garde rapprochée de leur coéquipière convalescente, ils avaient repris la tâche avec plaisir ; cela faisait ainsi une dizaine de jours que ni Kiba ni Shino n'avait quitté le chevet du troisième maillon de leur cellule. Shikamaru avait vite compris que, tout génie qu'il était, il n'avait pas les capacités pour rétablir l'équilibre fragile de la team Kurenai — et cette pensée lui avait tiré une grimace.

« Un atelier cuisine ? répéta-t-il avec une douce incrédulité. »

« Allez, mec, viens, on s'amuse grave ! lança la voix de Kiba qui, à quelques mètres de là, semblait suivre la conversation. »

« Inuzuka, on s'était mis d'accord ! railla Shikamaru en jetant un regard mauvais à la porte de Hinata. Pas pendant que je bosse. »

« Mais on est samedi… »

« Ouais, et je bosse. »

« Tu ne peux pas prendre une pause ? l'interrogea Hinata. Ce serait plus sympa si tu pouvais venir. Après tout, nous sommes tes amis, non ? »

Shikamaru l'observa un moment. Les joues de sa voisine étaient pâles, sans trace de l'embarras qui la caractérisait encore quelques mois plutôt, lorsqu'elle avait emménagé dans l'immeuble. Malgré la taille impressionnante et le luxe de la résidence, l'endroit était trop confiné, à l'écart de la réalité, et Hinata n'avait eu d'autres choix que de s'habituer à la présence indolente de son génie de voisin.

« Écoute, Hinata, sur le coup, ça ne va vraiment pas aller, j'ai un rendez-vous dans moins d'une heure avec Sakura. »

La jeune femme hocha la tête, la main sur le menton.

« Je comprends, commença-t-elle, avant d'être sèchement interrompue par Kiba, dont la tête venait d'apparaître à la porte de l'appartement d'en face. »

« Tu ne t'es toujours pas remis de la raclée de ta vie, c'est ça ? lui lança-t-il, en dévoilant ses canines étrangement pointues dans un sourire goguenard. »

Le garçon Nara roula des yeux.

« Qui t'a dit ça ? »

« Hé, c'est la honte, hein ? C'est ma sœur. »

« Et qu'est-ce qui lui fait dire ça ? »

« Probablement un certain copycat… répliqua nonchalamment Kiba en passant une main dans ses cheveux d'une couleur noisette très dense. J'essaye de surveiller ses fréquentations, mais she likes 'em naughty, you know. »

« Merci de partager ton rap à deux balles, intervint une troisième voix, calme et posée, depuis l'appartement de Hinata, mais on s'en passera. »

« Shino, t'es censé être de mon côté. »

Shino Aburame, dans sa discrétion légendaire, ne répondit plus, et Shikamaru se massa les tempes avec exaspération. Kiba, il comprenait — le pauvre garçon n'avait jamais été très mature. Mais étrangement, lorsque les trois jeunes agents étaient ensembles, Shino comme Hinata, qui étaient pourtant deux jeunes adultes tout à fait raisonnables, semblaient également perdre plusieurs années d'âge mental. Du moins, dans les situations comme celles-ci, où l'ombre de la guerre ne pesait pas en permanence.

« Je pense que tu as l'habitude de les gérer tous les deux, conclut Shikamaru, suffisamment fort pour que les deux résidents officieux du complexe voisin puissent l'entendre. Si tu veux vraiment que j'intervienne, je peux passer en fin d'après-midi. »

« Ouais, non, c'est bon, dégage, connard. Allez, viens Hinata, on a pas besoin d'une tête-à-claques comme Nara pour faire le meilleur plat de pâtes du monde. »

Shikamaru referma la porte sur le sourire gêné de Hinata et regagna son bureau d'un pas traînant. Il n'avait à vrai dire pas le cœur à se pencher sur les manœuvres stratégiques que Konoha pourrait effectuer en vue de prévenir les éventuelles attaques ennemies. Jouer aux échecs avec des vies humaines n'est pas aussi amusant que de jouer aux échecs avec vous, Asuma, songea-t-il en fermant les paupières.


Sakura Haruno tapotait nerveusement le bout de son stylo contre le bois du bureau. Une mèche rose tombait sur son front habituellement dégagé, mais elle ne prit pas la peine de la remettre à sa place derrière son oreille. A la place, elle jeta un coup d'œil impatient au cadran qui, à côté d'un bouquet de fleur net ordonné, indiquait onze heures trente-trois. Elle se força à respirer calmement, à détendre ses épaules douloureuses et à rejeter son cou en arrière, plaquant son dos contre le dossier dur de sa chaise de travail.

Elle s'empara du calepin négligemment posé sur son bureau et se mit à parcourir distraitement les notes qu'elle avait griffonnées plus tôt dans la matinée.

Les lignes généralement droites et confiantes de son écriture avaient été remplacées par des esquisses tremblantes et irrégulières. La jeune medic se souvenait d'un article qu'elle avait lu sur l'analyse du psyché par l'écriture ; si elle se fiait aux informations collectées, elle aurait pu affirmer à ce moment-là qu'elle était soit atteinte d'un rare cas de bipolarité, soit elle avait récemment vécu un événement particulièrement traumatisant ayant eu des conséquences irréversibles sur son psychisme.

Et Shikamaru se faisait attendre. Sakura Haruno délaissa le calepin, et lança un nouveau regard désespéré en direction de l'horloge, qui indiquait à présent onze heures trente-quatre. Bon sang, que le temps passe lentement.

Quand, finalement, une minute plus tard, un coup se fit entendre sur sa porte, elle ordonna d'une voix forte « entrez ».

« Sakura, la salua modestement Shikamaru, en refusant de s'asseoir. Je vais faire court. »

« Je crois que ça va être difficile, soupira la jeune femme aux cheveux roses. Je ne sais pas de qui vient la décision, mais vous avez bien fait de me les envoyer, même si j'aurais préféré découvrir leur identité différemment. »

Shikamaru eut la décence de paraître honteux et finit par accepter le siège que sa collègue lui proposait. Le mobilier sobre du bureau dans lequel ils se trouvaient était fortement influencé par les années soixante ; les couleurs pastelles du papier peint avaient mal vieilli, et le matériau rêche et orangé du fauteuil où s'installait généralement le psychologue jurait avec la moquette verte et touffue au sol. Une lumière vive et chaude s'engouffrait par la fenêtre et éclairait la pièce, faisant scintiller les particules de poussière en suspension dans l'atmosphère.

« Un thé ? »

« Non merci, ça ira. Désolé pour ça. »

« Oh, ce n'est rien. Je suis contente que vous me considériez suffisamment compétente que pour me confier cette mission. Ca me change de ce qu'on peut voir à l'extérieur de la cité. »

Elle émit un rire sans joie en enclenchant la bouilloire posée sur une étagère derrière le bureau.

« Désolé, répéta Shikamaru en fronçant légèrement les sourcils. »

« Non, ne t'inquiète pas. Je suis contente d'avoir pu voir ça de mes propres yeux. Au moins, ça me permet de relativiser. »

Un silence épais s'installa entre les deux agents, alors que l'eau entrait en ébullition dans l'appareil. Il suffisait parfois de faire quelques centaines de kilomètres pour réaliser à quel point la vie à Konoha, malgré ses problèmes et ses revers, était tranquille. Quand une tasse fumante fut posée face à elle, Sakura reprit la parole avec hésitation.

« Donc, Naruto… »

« Ah, oui, dit distraitement Shikamaru, qui semblait se souvenir de la raison de sa visite. Alors, le diagnostique ? »

« Il m'a parlé de toi. Il a dit que tu étais, je cite, un sale con. »

« Mph. J'ai entendu mieux. »

« Et il a aussi clairement vu que tu n'avais pas vraiment essayé de te défendre lors de votre entraînement de hier. »

« Ce n'est pas comme si je l'avais caché. »

« Ca l'a intrigué. »

« Bof. Ils sont après tout tous les deux beaucoup plus forts que moi en combat rapproché. Au moins, je n'ai pas fait d'efforts inutiles. »

« Shikamaru. »

La voix de Sakura se fit grave. Ses yeux émeraude se fixèrent sur le visage détaché de son interlocuteur, comme s'ils avaient voulu fouiller son âme.

« Tu as lu le dossier de Naruto. »

Il acquiesça, un peu perplexe, en se redressant imperceptiblement.

« Je sais que j'ai raison quand j'affirme que tu connais tous les détails le concernant sur le bout des doigts. »

Nouveau hochement de tête.

« Et donc tu ne vas pas sans savoir qu'il accorde plus de valeur à l'honnêteté qu'à n'importe quel autre qualité chez un être humain ? »

« Je ne vois pas comment il aurait pu se farcir Uchiha pendant cinq ans s'il en avait été autrement. »

« Oui, bon, soit. Là où je veux en venir, c'est que tu ne peux pas te permettre de jouer à tes jeux d'ombres et de lumières avec lui si tu ne veux pas qu'il se méfie de toi comme de la peste. Et je suis pratiquement certaine qu'il en va de même pour Sasuke. »

« Ce n'est pas comme s'ils ne me détestaient pas déjà, répondit Shikamaru en détournant les yeux après un moment. Ca te dérange si je fume ? »

« Je ne préfèrerais pas, si tu n'y vois pas d'inconvénient. »

« Ok. Et donc ? »

« Mets les choses à plat. »

« Que ça me broute de devoir m'occuper de leur duo d'incapables ? »

« Nara… »

« Non, écoute, Sakura, s'ils ne sont pas capables de s'adapter à la façon dont les choses fonctionnent ici, ils peuvent aller se faire voir. Intégrer deux éléments aussi imprévisibles pourrait être fatal au système, déjà bancal depuis le décès de Saru… Hiruzen. Sarutobi Hiruzen. J'ai beaucoup de respect pour Tsunade mais… »

Le visage doux de Sakura se raidit un instant.

« Attention à ce que tu dis, Nara. »

« Tu sais ce que je veux dire, Haruno. »

Un soupir s'échappa de sa poitrine, et elle prit une gorgée de thé en fermant longuement les yeux. Quand elle écarta la tasse de ses lèvres, ses traits étaient détendus, empreints d'un certain abattement.

« Je sais. Et je ne suis pas entrain de critiquer ton job, Shikamaru. Tout le monde sait que tu es le meilleur à ce que tu fais ; merde, tu es l'un des meilleurs, point final. Mais je voulais juste m'assurer que tu étais conscient de ce dans quoi tu te lançais. »

« Ne m'en parle pas, ça me donne mal à la tête rien que d'y penser. Tu sais que ça fait au moins trois ans que je n'ai pas mis le pied dehors, n'est-ce pas ? »

« Ta capacité d'adaptation est surhumaine. Presque meilleure que maître Kakashi. »

« Pff, ne me compare pas à l'incomparable. Je ne comprends même pas pourquoi est-ce que Tsunade ne l'a pas choisi à ma place. Il connaît Uzumaki et Uchiha beaucoup mieux que moi, il les a eu comme élèves pendant je ne sais combien d'années. »

« Oui, et au final, que s'est-il passé ? Ils se sont tous les deux éloignés. Même moi, je me suis éloignée. Je ne serais pas surprise d'apprendre que maître Kakashi ait refusé le job de plein gré. »

« On ne le saura sans doute jamais, dit Shikamaru, songeant à la nature secrète de son aîné. Bref, point suivant. Mentalement, il est solide ? »

Sakura ne répondit pas de suite. Elle baissa les yeux, posa les mains sur le bois de la table, inspira profondément. Elle sembla finalement remarquer la mèche pâle qui tremblait sur son front et la remit délicatement en place, derrière son oreille. Le silence s'étira pendant de longues secondes avant qu'elle ne reprenne la parole.

« J'ai lu les premiers chapitres du dossier. »

« Et ? »

« C'est bourré de fautes d'orthographe. »

Shikamaru leva les yeux au ciel.

« Mais c'est surtout… c'est surtout révoltant. »

Le jeune Nara attendit qu'elle poursuive. Sakura avait pâli ; ses lèvres s'ouvraient, mais sa gorge ne produisait aucun son. Après plusieurs secondes de lutte contre elle-même, elle se laissa tomber contre le dossier de sa chaise avec un gémissement défait.

« Ca me rend malade que des abominations pareilles existent encore dans un monde comme le nôtre, lâcha-t-elle avec un geste mou de la main. Naruto… était le gamin le plus heureux de la terre. Quand on était gosse, il était toujours le premier à voler au secours de tout le monde, à s'émerveiller de la moindre connerie, à faire des blagues stupides, des promesses impossibles… et maintenant quoi ? Il vit dans le déni, Shikamaru. Il parle de ramen instantanés quand je lui demande qu'est-ce qui lui avait manqué. Et à l'instant d'après, il me fait la liste des gens qu'il a massacré comme s'il me dictait une liste de courses. »

Elle avait pris sa tête entre ses mains et ses lèvres étaient à présent étroitement serrées.

« J'ai l'impression… j'ai l'impression que l'enfant que j'ai connu est mort. J'ai l'impression que notre enfance est morte. »

« ... »

« Je sais, renifla la jeune femme. Je suis pathétique. Tu voulais juste savoir s'il était stable mentalement. »

« C'était une question rhétorique. Dans un monde qui perd la boule, seuls les fous peuvent vraiment garder la tête vissée sur leurs épaules. Au moins, on sait qu'Uzumaki n'est pas un psychopathe. »

« C'est une bonne chose que vous ayez décidé de les faire réintégrer le système par l'Académie. Et tu es probablement le seul qui pourrait rétablir un semblant d'équilibre entre ces deux crétins déserteurs et Konoha. Je te fais confiance, Shikamaru. »

« Ugh, déjà la deuxième personne qui me dit ça aujourd'hui. »

« Ca veut probablement dire que c'est vrai. »

« Rien de moins sûr. Ca ira pour gérer Uchiha ? »

« Honnêtement, je ne crois pas. Sasuke est encore une autre paire de manches, avec ces histoires de clans, d'Orochimaru et d'ostracisme ; mais je peux essayer. La personne qui nous faudrait serait– »

« Je sais. »

Les yeux noirs de Shikamaru s'arrêtèrent un moment sur le bouquet de fleur. Quelques pétales chiffonnés étaient tombés au pied du vase, malgré le soin que mettait Sakura à les entretenir.

« Et je sais aussi que c'est une solution qui n'est pas envisageable tant que la personne en question est au service du Tsuchikage. Pour l'instant, nous n'avons personne capable de prendre en charge ces foutus entretiens et tests psychologiques, mais tu étais celle qui correspondait le mieux au profil pour la tâche. On verra bien si ça marche. »

La remarque du brun sembla mettre un terme à la discussion. Il s'excusa et prit congé de sa collègue, l'esprit embué, le doute lui rongeant le cœur. Sakura resta immobile un long moment dans son bureau tout droit sorti des années soixante.


Tout avait commencé six années plus tôt, à cette même table, dans ce même café, dans une rue parallèle à celle où s'alignaient les plus larges immeubles de Konoha. Un crachin gris et désagréable s'abattait alors sur la ville.

Il se souvenait encore vaguement de l'état d'esprit dans lequel il était lorsqu'il avait poussé la porte de l'établissement et qu'il l'avait tenu ouverte pour qu'elle puisse passer. Ennuyé. Légèrement anxieux, peut-être. Quel gent, avait-elle commenté d'une voix goguenarde en passant devant lui — une odeur écœurante de vanille lui avait frappé les narines, puis il l'avait suivie avec un grognement, en se demandant vaguement dans quel pétrin il s'était encore fourré. Ses propres cheveux étaient un peu humides et tombaient sur son front, collaient à ses joues ; la rencontre s'annonçait difficile.

Après avoir passé la commande, ils avaient pris place sur une table bordant la baie vitrée qui donnait sur la rue et le décor urbain, maussade sous un écran de pluie. Ils étaient restés en silence un long moment ; l'agacement était lisible sur les traits de la jeune femme. Son regard était fuyant, fixé sur le tableau mouvant des passants qui se pressaient sur le trottoir, leurs visages disparaissant dans une écharpe ou dans le col d'un long manteau noir.

Lui, en revanche, la scrutait avec attention, détaillant le relief de son visage, le pli qui apparaissait entre ses sourcils, cherchant l'expression qui la trahirait enfin.

Le serveur qui apportait la commande les tira finalement de leur torpeur. Elle avait esquissé un sourire anormalement charmant — Non, ce sera tout, merci beaucoup. – puis avait décidé d'accepter le défi silencieux qu'il lui lançait, et l'avait à son tour regardé droit dans les yeux, ou du moins, droit dans l'œil. Après avoir laissé tombé ses deux morceaux de sucre dans le café, elle s'était emparée des siens, sans détourner une seule fois son regard inquisiteur du visage de son compagnon.

Alors qu'elle prenait une première gorgée de la substance noire et bien trop sucrée qui tournoyait dans son gobelet en carton, il l'avait interpelée.

Je sais, tu sais ?

Je sais que tu sais, avait-elle répondu en haussant un sourcil qui signifiait quelque chose comme « et alors ? ».

Et je sais que tu sais que je sais.

Elle avait calmement posé le gobelet sur la table graisseuse et lui avait encoché un large sourire qui lui avait fait froid dans le dos.

Et donc, on fait quoi maintenant ?

Je propose que tu me laisses faire ce que je dois faire si tu ne veux pas que je t'arrache les bijoux de famille.

Mm, je crains que ça ne va pas être possible.

Oh ?

Elle l'avait regardé avec un intérêt mitigé et il s'était contenté de se caler confortablement contre la banquette. La proposition qu'il lui avait faite ensuite n'était absolument pas légale, relevait d'un chantage ignoble qui, s'il l'avait mise hors d'elle pendant un moment, avait en définitive eu sur elle un impact très fort. Elle lui avait jeté un regard noir mais non moins teinté d'une certaine admiration.

T'es un vrai trou de cul, Hatake, j'espère que ça aussi, tu le sais.

Six ans plus tard, elle lui lançait à présent un regard dégoûté tandis qu'il mastiquait consciencieusement un sandwich douteux au bacon et au miel — spécialité grecque, avait dit le serveur d'une voix qui semblait suggérer qu'il aurait préféré mourir plutôt que de renseigner son client. Comme un vieux couple qui tombe dans la routine après des années de concubinage, leur relation avait évolué au point où tout se faisait à présent dans le non-dit, ce que leurs deux caractères, naturellement déducteurs, favorisaient grandement.

Il la connaissait à présent suffisamment bien que pour savoir que le parfum vanillé nauséabond dont elle se couvrait avait été choisi spécifiquement parce qu'il en avait horreur ; elle-même avait rapidement compris que l'individu qui lui faisait face n'était guère aussi noble et chevaleresque que le disait sa lé rencontre était comme une petite dose de suicide : lui s'assombrissait un peu plus en sa présence, et elle se condamnait à petits feux.

A l'heure actuelle, encore une fois, il refusait d'écarter son regard d'elle. Il avait posé sur son nez des lunettes à la monture argentée très fine, sans doute dans l'espoir de détourner l'attention de la balafre pâle qui déchirait sa paupière gauche ; mais, lorsqu'il baissait son masque, ce n'était pas de la cicatrice dont les regards avaient du mal à se séparer, mais bien des traits fins et harmonieux qui dessinaient son visage.

« On peut savoir ce que tu veux ? lui lança-t-elle après un moment, exaspérée, alors qu'il la dévisageait toujours avec un amusement grandissant. »

« Je me disais à quel point c'était dommage que tu n'aies pas accepté ma proposition de te payer le déjeuner. Tu rates quelque chose, vraiment. »

« Ugh, non, ton sandwich a l'air infâme. Je passe mon tour. »

Après avoir achevé le sandwich en question, il remonta avec satisfaction le masque sur son visage, le tissu noir dissimulant ses traits délicats. Elle l'observa faire avec une expression consternée.

« Un problème, Mitarashi ? demanda-t-il en inclinant légèrement la tête. »

« Tu me dégoûtes. »

« Mm, tant d'attention de ta part, ça me flatte. En général, tu ne fais que m'ignorer à longueur de journée. »

Il tournait distraitement sa cuillère dans l'expresso goût noisette qu'il avait commandé un peu plus tôt. Si le menu du café Moha s'était allongé avec les années, les tables étaient toujours couvertes d'un écran de graisse, et, au-delà de la large baie vitrée, c'était toujours le même ballet de passants pressés et bougons qu'on pouvait apercevoir.

« Tiens, dit-il brusquement en plaçant le gobelet en carton face à sa compagne et en amenant à lui le café noir qu'elle avait choisi un peu plus tôt. »

« Qu'est-ce qui te fait croire que je vais le prendre ? »

« C'est tout à fait ton genre. Affreusement doux, excessivement sucré. »

Alors qu'elle acceptait avec méfiance, la clochette au-dessus de la porte de l'établissement tinta et entra Shikamaru Nara, qui, vêtu d'un jogging et d'un t-shirt en coton malgré la température fraîche, semblait sortir de son lit. Quand il aperçut Kakashi, il se dirigea droit vers lui.

« Yo, Shikamaru. »

Le jeune Nara resta debout un moment, détaillant la charmante jeune femme qui faisait face à son supérieur. Ses cheveux sombres étaient soulevés au-dessus de sa nuque dans un chignon désordonné, et son visage était joliment symétrique, malgré l'expression de défiance qui alourdissait des traits autrement plaisants. Presque involontairement, il laissa son regard frôler la tunique serrée qui compressait sa poitrine — tout à fait décente, d'ailleurs — et, quand il releva les yeux, Shikamaru pouvait apercevoir le rire dans ceux qui le dévisageaient à présent.

« Nara, j'imagine que tu n'as pas encore eu le plaisir de rencontrer Mitarashi Anko ? énonça Kakashi d'une voix lasse. Anko-san, voici le fils de Nara Shikaku, Shikamaru. »

Les yeux d'Anko se posèrent successivement sur l'un et l'autre avant de se fixer à nouveau sur Shikamaru, qui prenait place à côté de l'agent aux cheveux pâles.

« Nara, hein ? Ton père était brillant, gamin. »

« Et Shikamaru l'est encore plus, précisa Kakashi avec un sérieux inhabituel. »

« Voyez-vous ça. »

« Hatake-san, vous m'aviez dit que vous aviez quelque chose à me communiquer ? intervint Shikamaru, ramenant le sujet de conversation à la véritable raison pour laquelle il avait été appelé au café Moha. »

« Ah ? Mm, oui. Voyons, comment dire… ? »

Il fit mine de réfléchir, avant de déclarer d'une voix flegmatique : « Anko-san ici présente est en réalité une espionne qui a pour ultime objectif d'assassiner le Hokage. »

La réaction fut immédiate. Shikamaru écarquilla les yeux, un « quoi » estomaqué s'échappant de sa bouche, tordue dans une grimace incrédule ; en face, Anko était devenue pivoine — plus de colère que d'embarras, sans doute — et lançait à Kakashi un regard assassin. Aux tables voisines, les clients s'affairaient tranquillement à leurs activités, inconscients de l'information capitale qui venait d'être divulguée.

« Hatake, l'avertit Anko en plissant les yeux si étroitement que ses pupilles grège disparurent sous d'épais cils noirs. »

« Il s'avère cependant qu'elle n'en fera rien tant que je serai là, n'est-ce pas, Anko ? »

« Donne-moi une bonne raison de ne pas t'étrangler sur-le-champ, sale fils de pute. »

« Allons, allons, pas dans un endroit public, veux-tu ? »

« Arrête de faire le con, Hatake, et dis ce que tu veux maintenant. »

« Bon, soit. Vois-tu, Shikamaru, cette charmante jeune femme que tu vois ici est l'une des seules personnes connues auxquelles nous avons directement accès à être revenues vivantes de Oto, les autres étant soit mortes — Tayuya, Kimimaro, qui n'ont laissé derrière eux que des corps à la morgue, difficilement exploitables —, soit trop jeunes — j'ai déjà cherché de ce côté, crois-moi, ça n'a rien donné, même avec l'aide des Yamanaka. Les deux autres personnes connues étant, tu t'en doutes, Naruto et Sasuke. »

« Je ne vois pas où est-ce que vous voulez en venir, dit lentement Shikamaru en jetant un coup d'œil à Anko qui, affaissée sur la banquette, avait croisé les bras sous sa poitrine. »

« Je ne vois pas non plus, siffla-t-elle avec une expression mauvaise. »

« J'ai cru comprendre, en entendant les dernières rumeurs, que les soupçons pèsent sur les deux revenants en question, non ? Par manque de moyens, de personnels, d'information, qu'importe. Le fait est que vous êtes dans l'incapacité de vous assurer de leur loyauté, je me trompe ? »

« Tu voudrais que je…? »

« Vous êtes sérieux…? »

« On ne peut plus sérieux. Si je choisis de te le dire à toi et non à Sakura ou à Shizune, c'est bien parce que je pense que tu es tout à fait capable de comprendre comment est-ce que l'arrangement, dont tu ne connaîtras pas les termes, entre Mitarashi-san et moi-même est plus bénéfique que néfaste pour Konoha. »

« Mais vous êtes complètement inconscient… »

« Mieux vaut ne pas te dire depuis combien de temps ça dure, dans ce cas ? fit remarquer Kakashi avec légèreté, sans se départir de son flegme habituel. »

Shikamaru passa une main fatiguée sur son visage.

« Admettons que tout cela soit vrai et que Mitarashi-san soit effectivement une ennemie de Konoha — j'ai dit espionne, pas ennemie —, qu'est-ce qui m'empêche de passer à l'instant un coup de téléphone à Tsunade pour la dénoncer et la faire embarquer dans la minute ? »

« A priori, rien du tout. Le Hokage est probablement déjà au courant, cela dit. Je ne lui ai jamais demandé, mais ce serait une insulte à son intelligence que de penser le contraire — Anko fit les gros yeux. En plus de cela, tu as en face de toi l'un des meilleurs éléments du département d'interrogatoire de Konoha, sinon du pays. Les techniques qu'elle utilise sont un peu différentes de celles que tu connais, mais tout aussi efficaces. Troisièmement, sache que Anko-san m'est indispensable pour une autre raison qui pourrait au final, tous nous servir au mieux. Si elle venait à être internée, cela m'attristerait beaucoup. »

Shikamaru examina le visage masqué de Kakashi avec méfiance ; mais l'homme ne flanchait pas. Son unique œil noir brillait d'un éclat dur et intransigeant qui laissait entrevoir un pan obscur de sa personnalité. Celui que l'on surnommait le copycat se fondait dans la masse comme personne, jonglait de masques et de voix, altérait et modifiait sa nature en fonction de son milieu, avait poussé le jeu de l'imitation si loin que la copie dépassait souvent la réalité, et tout cela dans le mystère le plus total. Un tel homme ne pouvait être que profondément ambivalent, se disait Shikamaru en observant son aîné.

« Très bien, je ne dirai rien, céda finalement le jeune Nara, mais c'est bien parce que ce serait juste une tonne de paperasse pour pas grand chose, parce que je vous crois quand vous dites que vous gérez la situation, et parce que je ne préfère pas en entendre plus sur votre vie sexuelle heu… mm, originale. »

Anko s'était redressée pendant l'échange et, si son expression était toujours profondément ennuyée, à cela s'ajoutait à présent une pointe d'excitation.

« J'ai bien envie de vous remballer tous les deux — mais surtout toi, connard, grinça-t-elle en jetant un regard meurtrier à Kakashi — pour m'avoir acculée dans cette situation foireuse, mais je mentirais si je disais que je n'étais pas intéressée. »

« Est-ce que ça veut dire que nous avons un accord ? s'exclama Kakashi avec bonne humeur. »

« Toi, va te faire foutre, on en discutera après. Maintenant, c'est entre moi et Nara. »

Après discussion, partagé entre impatience et appréhension, Shikamaru scella le pacte d'une légère pression de ses doigts autour de la main de la jeune femme. Sa peau était étrangement froide, mais son expression aurait embrasé n'importe quel homme.


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