A peine deux jours plus tard, le 13 juillet au matin, la jeune femme avait choisi d'oublier ce sujet délicat. Elle ressentait les tensions qui régnaient au château. Marie-Antoinette semblait terrorisée, Louis XVI était perdu : les États-Généraux leur échappaient, le sort du royaume également. Ainsi, Olympe préférait adopter la politique de l'autruche : de toute façon, sa grossesse ne serait pas visible avant plusieurs mois, alors il lui fallait servir sa souveraine du mieux qu'elle le pouvait. Pressant le pas dans les couloirs de Versailles, la jeune femme s'apprêtait à apporter un paquet de missives à la Reine lorsqu'une petite voix l'interpela.

« Olympe !

- Charlotte ? s'exclama-t-elle, surprise, en se retournant vers sa jeune amie. Mais qu'est-ce que tu fais là ? Comment es-tu entrée ?

- C'est Ronan, il veut te voir... »

La jeune femme poussa un profond soupir puis, agacée, s'éloigna en faisant demi-tour.

« Moi, je ne veux pas...

- Mais il t'aime ! Tu sais bien qu'il t'aime ! Il m'a dit qu'il mourrait s'il ne te retrouvait pas ! »

La sous-gouvernante se sentait déchirée. Même si elle en voulait terriblement à Ronan, elle avait besoin de sa présence et de son amour pour affronter ce bébé si encombrant... Pourtant, bornée à souhait, comme toujours, elle se braqua et tourna le dos à la gamine.

« Plus tard !

- Quoi, plus tard ?

- Chut ! »

Olympe serrait Charlotte dans ses bras pour la cacher. Quelques marquis égarés passaient dans la pièce voisine, un valet traversa le couloir en coup de vent. La jeune femme risquait d'avoir des ennuis si la petite était découverte à Versailles, et le Petit Chat aussi. Mais la gamine du Palais-Royal n'entendait pas se faire discrète. Alors, s'arrachant à l'étreinte de son amie, elle reprit son argumentation.

« Tu ne te rends pas compte ! À Paris, c'est plus qu'une émeute, c'est la révolution ! Les troupes étrangères encerclent la ville et de partout les hommes appellent au combat ! Si tu veux, je te conduis jusqu'à Ronan...

- La Reine a besoin de moi ! Je dois rester... »

La jeune femme se le répétait pour mieux se convaincre. Son amour lui hurlait de suivre Charlotte, ce fruit qui grandissait en elle la poussait à céder, mais sa fidélité inébranlable la ramenait à la raison : Marie-Antoinette et les Princes avaient besoin de sa présence... Entre un homme qu'elle aimait et qui l'avait déçue, et une femme qui l'avait toujours tenue en haute estime, le choix s'annonçait un peu moins rude qu'elle ne le croyait.

« Ce que tu peux être butée ! Je sais que tu en meurs d'envie, allez, viens ! insista l'enfant en attrapant le poignet d'Olympe.

- Non, laisse-moi ! repartit la jeune femme en retirant vivement sa main. Charlotte, tu ne peux pas comprendre... »

La sous-gouvernante caressa doucement la joue de son amie. Son Petit Chat, adorable au demeurant, était aussi têtue qu'elle. Mais elle ne céderait pas. Qu'est-ce qu'une gamine de dix ans pouvait bien comprendre aux aléas de l'amour ? Elle n'était qu'une enfant ! Et elle ignorait jusqu'à l'existence de ce bébé qui compliquait davantage les choses. Or, il ne fallait absolument pas qu'elle le sache, sinon, elle irait tout raconter à Ronan, et cela, la jeune femme le refusait... Alors qu'elle allait parler, Olympe entendit la voix de Ramard, trop bien connue de ses oreilles lassées.

« Ah ça ira, ça ira, ça ira ! chantonnait le mouchard, suivi de ses hommes de main.

- Charlotte, file, il ne faut pas qu'on te voie ici, allez ! hurla-t-elle en poussant la gamine vers la sortie.

- Ah ça ira, ça ira, ça ira...

- Les aristocrates à la lant... poursuivit Loisel.

- Mais tais-toi ! Elle est là, enfin ! Tu te rends compte de ce que tu chantes ? Imbécile ! »

La jeune femme, une fois assurée que Charlotte avait bien filé, commença à s'éloigner à pas de loup tout en surveillant ses arrières. Ramard était invisible, mais sa voix toujours là, chantante et joyeuse. Olympe en était certaine, il préparait un mauvais coup.

« Chantez... Dansez... Embrassez qui vous voudrez... ! »

Le mouchard, plus malin que d'ordinaire, était parvenu à coincer la sous-gouvernante derrière une colonne, et déposa un baiser sur ses lèvres. Écœurée par ce contact, la jeune femme s'éloigna en s'essuyant la bouche. Les lettres bien cachées dans son décolleté, elle entreprit de s'enfuir, mais l'espion et ses acolytes lui barrèrent la route.

« Oh, monsieur Ramard ! Désolée, vraiment, je suis très pressée !

- Oh, il est pressé le bouchon ! Il est très pressé ! Tu te moque de moi, ma jolie ! Tu avais bien du temps pour parler à cette enfant que je viens de voir partir... !

- C'est une aide de cuisine à qui je commandais pour la Reine... tenta timidement la jeune femme.

- Oui, bien sûr... Menteuse ! Je l'ai reconnue, c'est le Petit Chat Écorché du Palais-Royal ! Tu mens comme tu respires ! Vas-y, respire ? »

Secouée par Ramard qui lui assenait des coups sur l'épaule, Olympe subissait en grimaçant. En un sens, tant qu'il ne la violentait pas réellement et qu'il ne visait pas son ventre, elle était prête à attendre qu'il ait fini son petit numéro... Prenant une grande inspiration, elle fut une nouvelle fois bousculée par son prétendant de mascarade.

« Tu vois, tu mens encore ! Et tu veux que je te dise pourquoi tu lui parlais, à cette petite ? Parce que tu cherches désespérément ton amant !

- Ah non ! Non, je vous assure, je ne sais rien...

- Oh, que si ! Ton Ronan ! Ton chevalier sans peur et sans reproches, qui viendra te chercher sur sa vieille carne décharnée ! »

Les mouchards étaient hilares. Olympe, elle, restait figée, partagée entre la colère et la peur. Qu'allaient-ils encore lui faire ?

« Silence ! hurla Ramard sur ses sbires. Mais c'est terminé, tout ça... J'espère que tu en as bien profité, parce que c'est fini, le bel amour ! Terminé ! Envolé, ton Ronan !

- Monstre, vous l'avez tué !

- Oh mais non, ce n'est pas mon genre ! De toute façon, il doit être mort à cette heure-ci ! Mais tu vois, Olympe, ce qui me chagrine dans notre belle histoire, c'est de ne pas lui avoir réglé son compte moi-même ! Alors tu vas payer sa dette, ma jolie ! Ce baiser dont j'ai toujours rêvé, ta bouche va me l'offrir ! Tu vois, ce n'est pas de la rancune, c'est juste un petit dédommagement en tendresse ! »

La jeune femme était terrifiée. Ronan était en danger, une nouvelle fois. Si la situation avait réellement empiré au point que le disaient Ramard et Charlotte, alors il risquait sa vie. Et elle n'était même pas auprès de lui pour rester en sa présence, se serrer dans ses bras, lui avouer son lourd secret... Perdue dans ses pensées, elle commençait à partir dans l'autre sens lorsque le mouchard la retint en coinçant sa robe sous son pied. Terrorisée, elle le sentit lui attraper les épaules et la retourner vers lui avant de la propulser en arrière. Ramard la retenait avec son bras passé sous la tête de la jeune femme, l'autre lui tenant la taille. Il approchait sa bouche de laquelle émanait une odeur nauséabonde tandis qu'Olympe se retenait de vomir. Elle avait l'impression d'être souillée, et dans sa situation, cette sensation était décuplée... Elle subit ce baiser abominable jusqu'à ce que, satisfait, le mouchard lâche sa prise et la laisse se relever. Une fois debout, la sous-gouvernante s'essuya la bouche et cracha de dégoût pour ne pas vomir. Alors qu'elle croyait son supplice terminé, elle sentit que Ramard l'attrapait encore, prêt à recommencer et, pire, à aller plus loin. Mais cette fois, la jeune femme était prête à l'affronter. Prenant son courage à deux mains, pensant à Ronan de toutes ses forces, elle luttait contre l'étreinte de son agresseur.

« Ronan est vivant ! reprit-elle pour se donner du courage.

- Bla ! Bla ! Bla !

- Je sais qu'il est vivant, je l'aime plus que ma vie ! Allez au diable ! hurla Olympe en le repoussant d'un bon mètre.

- Oh, la garce ! Viens ici ! »

La jeune femme se mit à courir vers un endroit plus fréquenté, prête à appeler à l'aide pour que Ramard la laisse en paix, mais celui-ci la rattrapa par la robe. Alors qu'elle allait une nouvelle fois l'éjecter, la voix du Comte d'Artois se fit entendre. Il n'était pas à proprement parler la personne qu'Olympe aimait le plus voir, pourtant il faisait figure de sauveur. Le mouchard, soudain figé de peur face à son maître, gardait en main la robe de la jeune femme, qu'il secouait au rythme de ses explications envers le Prince.

« Ramard ! En plein travail, je vois... !

- Mais c'est elle qui s'est jetée sur moi ! Lâchez-moi, catin ! hurla-t-il à la jeune femme en attrapant sa main pour la poser sur son torse. Vous voyez bien, Votre Altesse, que c'est elle ! Alors pour obtenir des informations sur ce révolutionnaire, j'ai continué le rapprochement, le tout pour votre service, Votre Altesse !

- Bien entendu, mon bon Ramard, bien entendu... Venez, approchez ! »

L'espion était décidément manipulateur et machiavélique... De bourreau, prêt à torturer moralement la jeune femme, il devint soudainement une paillasse, liquéfié devant le frère du Roi, attendant que Son Altesse daigne s'y essuyer les pieds.

« Ce qui me fascine, chez vous, c'est votre science...

- Ah, bah, ça, c'est gentil !

- Votre science à terroriser plus faible que vous... lança Artois en entraînant le mouchard à sa suite.

- Ah, bah, ça, c'est encore plus gentil !

- Vous me dégoûtez...

- Ah, bah, ça, c'est moins gentil !

- Vous ne faites plus partie de mes services, je vous chasse !

- Ah non, c'est impossible, Votre Altesse !

- Plaît-il ?

- C'est impossible !

- Et je vous dégrade. »

Tandis que le Comte délaissait son espion pour se rapprocher d'Olympe et la sermonner, Auguste se jeta à genoux et suivit le Prince jusqu'à attraper le bas de sa veste et tirer dessus.

« Non ! Tout, mais pas ça !

- Ramard, lâchez-moi !

- C'est le déshonneur assuré, Votre Altesse !

- Ramard, je vous dis de me lâcher ! »

Artois éjecta le mouchard, qui tomba face contre terre. Olympe, elle, angoissait. Le Comte se rapprochait d'elle avec un doigt menaçant, elle redoutait le pire alors qu'elle n'était pour rien dans toute cette histoire. Elle devait simplement porter un paquet précieux à la souveraine, elle était la victime de Ramard, et une nouvelle fois le frère du Roi s'en prenait à elle. Baissant la tête, la jeune femme attendit sa sentence.

« Quant à vous, mademoiselle du Puget, j'ignore quelles sont vos manigances avec ce sinistre individu, ajouta-t-il en désignant Ramard, mais je vous conseille de retourner à votre service avant qu'il ne me reprenne l'envie de vous faire arrêter !

- Je te l'avais promis, mon Prince, je vais te faire passer le goût du pain... grommela le mouchard qui s'approchait, tenant son poignard à la main.

- Votre Altesse, attention ! hurla Olympe pour avertir le Comte.

- Bon voyage en Enf... »

La jeune femme plaqua sa main sur sa bouche, horrifiée. Artois avait à son tour sorti une dague de sa manche et venait de la planter dans le ventre de Ramard, dont la bouche s'emplissait de sang. Durant de longues secondes, la sous-gouvernante ne parvint pas à savoir si seul son prétendant de mascarade avait été touché, ou si le frère du Roi s'apprêtait à rendre lui aussi son âme à Dieu.

« Non... Ce n'est pas moi ? murmura l'espion tandis que le Comte remuait le couteau dans la plaie, arrachant un cri de douleur à Auguste. Aïe, aïe, aïe ! Si, c'est moi ! »

Le mourant tendit la main vers la jeune femme qui, dans un élan de bonté pour celui qui l'avait tant torturée, menacée et traumatisée, lui rendit son geste. Elle l'avait maudit, haï, fui, pourtant elle était ébranlée par ce décès. Point de regret ni de chagrin, non, mais certainement l'horreur d'avoir vu un crime commis sous ses yeux.

« Je voudrais dire au revoir à ma femme... murmura le mourant, en plein délire. Oh, mon Olympe... Ma petite fleur... Comme c'est dommage... »

Inutile et importun jusqu'au bout, le mouchard s'éteignit appuyé contre la jambe du Comte qui le repoussa comme un vulgaire fétu de paille.

« Oh, mais quel maladroit ! »

Olympe restait plantée là, statufiée, observant le cadavre qui risquait de passer du temps sur place, au sol, avant qu'un valet ne vienne l'en déloger. La sous-gouvernante regardait Artois, entendait son rire diabolique en observant Tournemain et Loisel, devenus 'orphelins' de maître.

« Une mort bien douce, pour un mouchard ! lança-t-il en direction des espions qui partirent en courant et en hurlant. Vous ne trouvez pas ? »

Cette apostrophe, Olympe la reçut comme une provocation, une menace. Effrayée, elle se hâta de quitter les lieux pour retrouver Marie-Antoinette et, enfin, lui transmettre les lettres qu'elle gardait précieusement cachées dans sa robe. Au bas de l'escalier de la Reine, la jeune femme reprit son souffle, fatiguée d'avoir tant couru. Sa mine était défaite, sa robe mal arrangée. Avant de se présenter devant la souveraine, Olympe remis de l'ordre dans sa tenue puis gravit l'escalier et rejoignit les appartements privés de la Reine. Elle frappa doucement à la porte puis entra lorsque l'autorisation lui en fut donnée. La sous-gouvernante fut surprise de constater la présence de Yolande de Polignac, en pleurs et en tenue de voyage, dans le cabinet doré de Marie-Antoinette. Olympe attendit en retrait, guettant pour voir ce qu'il se passait. La Duchesse allait-elle quitter la Cour ?

« Chère Yolande... Vous êtes là, droite comme un piquet, et vous ne dites rien...

- C'est que la peine m'empêche de parler... sanglotait madame de Polignac. Ne plus vous voir...

- Allons, allons, je vous en prie, aidez-moi, n'en faites pas plus qu'il ne faut... Vous quittez Versailles, c'est bien... Demain, peut-être, il sera trop tard...

- J'ai peur pour votre vie. Mon amie, je vous en conjure, partez avec nous ! suppliait la Duchesse, qui s'était jetée à genoux au sol.

- Je suis Reine, mon devoir est de rester auprès de mon époux. Je ne partirai pas...

- Majesté !

- Yolande, faites attention à vous, votre tête est mise à prix. Soyez prudente, partez sans regret, nous nous en sortirons... Adieu, mon amie... Adieu... »

Dans une dernière étreinte amicale, la gouvernante des Enfants de France salua la souveraine puis, les yeux embués de larmes, quitta la pièce en adressant à Olympe un signe de la main en guise d'adieu[1]. La jeune femme était restée muette, comme paralysée. Ce départ la touchait au plus haut point, elle appréciait beaucoup la Duchesse de Polignac, qui l'avait maintes fois aidée. Avec ce départ, c'était Versailles qui perdait de son éclat, de sa brillance et de sa joie de vivre. Le château ne serait plus jamais le même, plus rien ne serait comme avant. La sous-gouvernante, pétrifiée, retenait ses pleurs, comprenait aisément que Marie-Antoinette en faisait autant, et redoutait de ne plus jamais revoir Yolande. Ceci n'était pas un au revoir, c'était bel et bien un adieu...

« Olympe, approche... »

Suivant la demande de la Reine, la sous-gouvernante, encore troublée de ce départ soudain, s'avança, mit un genou en terre et, solennellement, tendit à Marie-Antoinette le paquet de lettres qu'elle avait si bien protégé jusqu'alors.

« Majesté, vos lettres...

- Comme tu sais mal mentir à la Reine de France... Tes yeux disent ce que tes lèvres étouffent ! Je t'ai vue si triste ces derniers jours... »

Lorsque la Reine eut récupéré son courrier, Olympe se releva, fixant le sol. La fuite de Yolande sonnait le glas d'une vie qu'elle avait connue durant cinq années, la Duchesse était menacée de mort par tous les ennemis de la souveraine. Quel était ce monde qui attendait cette noblesse française, toute cette aristocratie enfermée à Versailles comme dans un cocon ? La jeune femme tressaillait, songeait à cet avenir, à son amant, à la vie qu'ils pourraient avoir ensemble, à ce petit bébé qui grandissait en elle. Marie-Antoinette, dans un élan de sympathie, approcha sa main pour caresser la joue de la sous-gouvernante. Bien qu'habituée à des marques d'amitié, Olympe n'était pas préparée à un geste aussi familier de la part de la Reine et fit un pas en arrière pour l'éviter.

« Depuis toutes ces années, tu me crains ? Pourtant nous partageons la même souffrance toutes les deux ! Toi aussi, tu as un amant, n'est-ce pas ? Où se trouve-t-il ? Est-il de nos amis ? »

Marie-Antoinette était perspicace, ou alors Yolande l'avait parfaitement renseignée. Mais la Reine avait parfaitement compris ce qui chagrinait Olympe depuis quelques semaines. Fort heureusement, elle ignorait encore le secret que la sous-gouvernante s'évertuait à cacher. La jeune femme s'apaisa. En un sens, c'était vrai qu'elles partageaient une souffrance commune. Celle d'être séparées des hommes qu'elles aimaient, de ne pouvoir les retrouver, les rejoindre. Olympe, gênée à l'idée de répondre, gardait le silence. Comment avouer à Marie-Antoinette que son Ronan faisait partie de ces enragés qui la détestaient et voulaient réduire son trône à néant ? Face à cette absence de réponse, la jeune femme se doutait que la Reine comprenait : non, il n'était pas un ami...

« Est-il de nos ennemis... ? souffla Marie-Antoinette, incrédule. Le destin vous est-il contraire comme il l'est pour moi ? »

Olympe continuait de rester muette, des larmes perlaient aux coins de ses yeux. Rien n'était à ajouter, la souveraine avait parfaitement résumé la situation. La Reine marchait à pas lents à travers la pièce, elle semblait perdue. La jeune femme l'observait, elle regrettait presque son mouvement d'écart, pourtant elle ne savait pas quoi faire d'autre.

« Regarde bien ces flammes, reprit la Reine en désignant des bougies qu'Olympe observa. Si un jour elles viennent à s'éteindre, j'y verrai pour moi un triste présage...

- Majesté... répondit la jeune femme en se précipitant vers la souveraine qui lui prit les mains.

- Si le destin est joué, si moi, je perds tout, toi, je t'en prie, ne gâche pas l'espoir qu'il te reste... Je te libère, fais tout ce que tu peux, va le retrouver ! »

La jeune femme n'en revenait pas. La Reine venait de lui retirer un énorme poids, une grosse épine du pied. Marie-Antoinette était humaine, contrairement à ce que les pamphlets laissaient entendre. Elle acceptait de se séparer d'une autre alliée dans le seul but de lui faire retrouver son amour. C'était un geste magnifique, jamais Olympe ne pourrait assez remercier la Reine pour cela. Elle n'aurait plus à choisir entre ses fonctions, son devoir, et ses sentiments pour Ronan. Elle n'aurait plus à cacher cette grosses gênante et pourrait la vivre avec son amour. La sous-gouvernante s'était promis de ne pas retourner voir le paysan, de le laisser venir à elle, mais le fait d'avoir envoyé Charlotte la rencontrer à Versailles n'était-il pas un geste de pardon ? Et l'avenir de son enfant n'était-il pas plus important qu'une dispute de couple ? La jeune femme n'avait plus de doutes, plus de craintes.

« Majesté... Merci... Merci ! »

Une dernière fois, elle plongea dans une profonde révérence, pleine de respect et de gratitude. Puis elle partit en courant, laissant la souveraine seule. Dans les couloirs, Olympe laissa libre cours à ses larmes. Elle se sentait légère, libre. Certes, elle culpabilisait d'abandonner la Reine à son sort, mais elle avait sa bénédiction, elle ne devait pas la décevoir. Retrouver Ronan, se réconcilier avec lui, tout pardonner, lui annoncer sa grossesse et construire leurs projets d'avenir seraient sa plus belle récompense envers le beau geste de Marie-Antoinette. La jeune femme courut dans les escaliers, grimpa jusqu'à sa chambre. Par la fenêtre, elle entendit du bruit, des sabots de chevaux, des pas qui s'éloignaient à l'extérieur. Montant sur son lit, Olympe regarda et vit, en bas, la Duchesse de Polignac dans la Cour de Marbre. Yolande, recouverte d'une cape, se retourna une ultime fois pour observer le château puis suivit son époux et ses enfants dans la berline qui les conduirait vers l'exil. La jeune femme regarda la voiture s'éloigner, non sans un pincement au cœur. Mais l'heure n'était plus aux adieux. Elle devait se changer, se préparer, faire son bagage et quitter Versailles à son tour. Rassemblant ses robes, capes, rubans et autres effets personnels sur son lit, Olympe attrapa son sac et commença à tout y ranger, bien soigneusement. Ses vêtements ne lui seraient plus utiles au quotidien, mais les conserver constituerait un précieux souvenir. Rangeant ce qui fut sa chambre pendant quatre ans, la sous-gouvernante retapa son lit, remit les bougeoirs et autres petits objets en place puis changea d'habit. Une simple jupe, un corset pas trop serré sur sa chemise : cela serait amplement suffisant, elle devait passer pour n'importe quelle femme du peuple et se fondre dans la masse. Prête à partir, le cœur battant en pensant au moment où elle retrouverait enfin Ronan, elle se précipita vers la porte puis s'arrêta net. Olympe se retourna, regarda sa chambre, puis son bagage. Après de longues minutes d'hésitation, elle reposa le sac sur son lit et l'ouvrit pour n'en sortir qu'une bourse et un médaillon où se trouvaient des mèches de cheveux de la Reine et des Princes dont elle s'était occupée.

« Et ça, je n'en ai plus besoin. Ça appartient au passé... conclut-elle en refermant le bagage qu'elle abandonna sur son lit. »

Rabattant la porte, elle descendit les marches quatre à quatre, jeta un dernier regard vers les ors de Versailles qui brillaient au coucher du soleil, songea une ultime fois à ces quatre années passées ici, aux séjours à Trianon, aux Princes, aux intrigues auxquelles elle avait été mêlée pour aider la Reine, à Yolande qui était déjà en route. Les quatre dernières années qu'elle venait de passer à Versailles défilèrent subitement dans sa tête. Lorsque, enfin, son bilan fut achevé, elle se précipita vers les écuries et récupéra son cheval. En selle, cheveux au vent, le cœur vaillant et plus amoureuse que jamais, elle se sentait prête à abandonner toute une partie de sa vie pour galoper vers la capitale et retrouver son amour.


[1] En réalité, Yolande de Polignac ne quitta la Cour que le 16 juillet au soir, à contrecœur.