Précédemment dans La Relique dorée (Parce que j'adore que les fics proposent des résumés !) :

Après une soirée bien arrosée, Milo et Kanon se sont réveillés dans les bras l'un de l'autre. Au grand désespoir de Saga et plus secrètement de Camus, aucun des deux hommes ne confirme ou n'infirme leur aventure.

Saga se fait des cheveux gris pour son frère avec lequel il ne parvient pas à communiquer à tel point qu'il se confie à Shion.

Camus joue les invisibles et se désespère dans son coin d'avoir brisé lui même sa relation avec le scorpion.

Shion est l'objet d'un gentil complot initié par Dohko pour les rapprocher et le sortir de son « enfermement popal ».

Les trois juges appréhendent la nouvelle « lubie divine ».

Mu décide de prendre les choses en mains entre lui et Saga (non non pas ce genre de chose !) et tente de forcer son aîné à affronter la réalité. Hélas, alors que Saga s'apprêtait à discuter, le duo doit se précipiter hors des appartements privés.

CHAPITRE II

Du pardon, vers la réconciliation.

Le pardon n'est que le départ de l'étape. L'épreuve mesure la volonté. La réconciliation couronne le succès.

Le sanctuaire - Arène - Quelques minutes plus tôt.

Kanon et Dohko venaient d'achever leur combat. Si les deux hommes pouvaient se prévaloir d'utiliser des techniques très différentes, ils s'accordaient à dire que leurs affrontements étaient équilibrés et qu'ils leur plaisaient à chacun. Le vieux maître - redevenu jeune - appréciait Kanon pour son naturel et son efficacité. Kanon appréciait Dohko, parce qu'avec lui, tout était à la fois simple et grandiose. Simple, parce que Dohko était abordable et ouvert avec tous autant qu'il pouvait l'être avec Shiryu et grandiose car aucun de ses combats n'était banal ou dénué d'intérêt. Non, il aimait à pousser Kanon dans ses limites et il adorait à constater que ses limites étaient bien plus étendues qu'il ne pensait.

A l'issue du combat, la Balance repart vers son temple en sifflotant, tandis que Kanon s'installe dans les gradins, juste à l'étage inférieur de celui où se trouve Milo, adossé contre ses jambes, la tête contre ses genoux. Le scorpion lui prodigue un massage divin sur la nuque et les épaules, pendant que deux autres chevaliers prennent place sur le sable de l'arène. Les deux gardiens échangent quelques mots à voix basse et s'en amusent, soulignant leur étroite complicité avant d'observer à nouveau le combat, sans pour autant que Milo ne cesse ses soins.

Et non loin de là, Camus regarde la scène, près d'Aphrodite, Shura et Angélo, avec dégoût et tristesse mêlés. Kanon est devenu leur mouton noir depuis qu'ils sont en mesure de tenir à nouveau debout. D'abord, ce fut à cause de sa relation catastrophique avec Saga, les quatre anciens renégats le rendant responsable de la mélancolie de leur aîné. Mais depuis quelques temps, à sa culpabilité vis à vis de son frère, s'était ajouté ce crime odieux de « voler » à Camus la seule personne qu'il eut jamais aimée. Depuis leur retour à la vie, ses relations avec le scorpion se résumaient soit au silence, à l'ignorance, ou a de violentes disputes. Et pour une fois, il n'en était pas l'initiateur. La cause sûrement, en revanche. Car s'il est plus facile de pardonner à des gens qui comptent peu, le pardon devient proportionnellement plus amer à mesure que la faute est commise par un être cher. Milo ne lui pardonnait pas son combat contre Hyoga, son suicide inutile et le fait qu'il avait pris seul la décision de les condamner tous les deux. Bien entendu "la chose" était bien plus complexe, mais jamais, Camus n'était parvenu à obtenir de lui le temps nécessaire à une discussion. Le Verseau n'avait jamais pu s'expliquer et le pire, c'est qu'il n'en voulait pas à Milo, mettant cela sur le compte de sa souffrance, souffrance dont il se savait entièrement responsable. Alors Camus attendait, avec patience, faisant preuve envers le scorpion d'une attention à distance, veillant à ce que tout se passe à peu près bien pour lui, dans la mesure de ses possibilités. Il attendait qu'il soit prêt, au moins à l'écouter, acceptant cette solitude pesante en guise de pénitence.

Mais depuis peu, la donne avait changé au point que Kanon prenait dans les journées de Milo une place de plus en plus importante. Ils étaient amis certes, mais Camus savait le scorpion doté d'une amitié débordante et d'un besoin de prodiguer son affection si développé qu'il serait bien tenté de transformer une amitié en relation de couple. Et ça, ça lui était tout bonnement insupportable. Milo risquait d'en souffrir. Ça ne serait pas la première fois qu'une forte amitié succombe à une relation plus charnelle qui n'aboutit à rien. Mais en matière de sentiments, Milo ne faisait jamais dans les demi-mesures. S'il aime, c'est à s'en damner, s'il souffre, et Camus en était le preuve, c'était jusque s'en détruire. Jusque là, la présence de Kanon l'avait aidé à se maintenir à flot. Mais si leur relation devait changer et s'effondrer, alors il n'aurait plus personne.

De ce fait, lorsque Kanon quitte enfin l'arène, Camus prend discrètement sa suite.

Le Sanctuaire - Parvis du 1er temple.

- Kanon !

Le verseau usa d'une voix très calme mais suffisamment assurée pour qu'il stoppe net son ascension des escaliers, sans pour autant se retourner. C'était inutile, le gémeau ayant parfaitement reconnu cette voix.

- Qu'est-ce que tu me veux Camus ?

- Te mettre en garde.

Le gémeau tique et se retourne vers son interlocuteur.

- Me mettre en garde ou bien me menacer ?

- La seule menace existante est celle que tu représentes Kanon. C'est pourquoi il me semble constructif de t'informer, vu que tu semble étrangement l'ignorer.

- Je suppose que tu parle de Milo, mais j'ai du mal à comprendre où tu veux en venir. Milo est un ami, un très bon ami et d'entre nous deux tu es le seul le faire souffrir. Tu as besoin d'un bouc émissaire pour oublier tes propres fautes ? Ou bien tu ne les reconnais pas et tu veux que je te les rappelle ? Ah et puis au passage, cesse donc de t'occuper des affaires qui concernent Milo, surtout quand elles me concernent aussi. Ça fait bien longtemps que tu as perdu le droit de te mêler de sa vie.

Camus restait stoïque, comme à son habitude, aussi factuel dans son attitude que dans ses termes, le plus efficace pour lui étant les mots simples et francs, sans détour, afin de coller au plus près de la vérité sans prendre le risque d'être incompris. Pour beaucoup son attitude semblait froide et dénuée de sentiment. C'était peut-être un peu le cas, mais chacun s'accordait à dire que c'était efficace pour résoudre un problème. C'était aussi peut-être un peu pour cette raison que Milo refusait la discussion. Le coté convainquant de son ex-compagnon était presque assuré d'obtenir son pardon. Mais lui pardonner, c'était s'exposer à souffrir à nouveau et le scorpion n'était pas encore prêt à se mettre en danger.

Néanmoins, cette façon si cartésienne d'aborder les discussions pouvait aussi engendrer bon nombre de dégâts pour peu que la personne en face soit d'une sensibilité accrue. Et avec ce genre de personne, Camus n'était pas à l'aise.

- Que je me mêle de sa vie t'échappe totalement ? Ça n'est guère étonnant de la part de quelqu'un qui le connaît depuis à peine quelques semaines. Et encore, le terme connaître est mal choisi, je m'en excuse. Je devrais employer le mot côtoyer qui reflète d'avantage votre si récente "amitié". Car tu ne connais pas Milo non. Si tel était le cas, tu ne l'encouragerais pas à se bercer d'illusion sur une relation autre que celle de deux amis. Contrairement à toi, Milo n'est pas de ceux qui peuvent être heureux d'une simple aventure. Et toi Kanon, tu es incapable de lui proposer autre chose. Oh bien sûr tu l'aime, mais pas de cette façon.

- Dois-je te rappeler que tu ne me connais que depuis tout aussi peu de temps et que toi, tu t'octroies le droit de me juger au point d'estimer ce dont je suis capable en amour ou pas ?

- Dois-je te rappeler que tu ne nous es pas totalement inconnu ? Et que ce dont tu es capable en amour, tu nous en as donné de nombreuses preuves ? Tu peux regretter ton passé, avoir mérité ton pardon et vouloir consacrer ta vie au service d'Athéna, mais tu ne peux pas changer ce que tu es.

- Et que suis-je selon toi ?

- Un être à l'orgueil démesuré, volontairement solitaire, probablement pour tirer seul les profits de tes actions, qui ne recule devant rien lorsqu'il s'agit de faire ce qui lui plaît, de conserver sa liberté. Tu n'es pas égoïste, mais tu es personnel. Milo lui, est d'un caractère brûlant, il a besoin de partager, d'aimer et de donner tout ce qu'il a quand il aime. Il n'est pas orgueilleux, il est fier. Il n'est pas agressif, il est combatif. Il n'est pas dangereux, il est mesuré. Pour faire simple, Milo est ton contraire, il a besoin de tant de choses et toi, tu es incapable de donner quoique ce soit. Je pense que tu n'as jamais aimé et si ça doit arriver, il faudra que l'élu, de par sa nature, serve tes intérêts. Milo veut juste aimer, lui, alors si tu l'affectionnes assez, ne le laisse pas croire en quelque chose que tu ne peux pas comprendre, toi qui est déjà incapable de voir les besoins de ton propre frère.

Camus avait conservé une voix calme et détachée, similaire à celle qu'il aurait pu prendre en lisant une liste de courses, comme si ses révélations étaient d'une importance minimale. Simplement factuel. Il fut d'autant plus étonné lorsque Kanon embrasa son cosmos dans un mélange de fureur et de tristesse et c'est quelques secondes après que Saga et Mu se précipitèrent vers eux, l'aîné des gémeaux enlaçant son frère sans trop réfléchir au reste, juste alerté par les sentiments ravageurs de son cosmos. Mu par prudence, s'approcha du Verseau qui restait particulièrement calme.

- Saga... Lâche moi s'il te plaît...

- Kanon, à quoi je sers si je ne peux pas te prendre dans mes bras quand tu en as besoin ?

- C'est pas ça... C'est juste que... Milo arrive, avec quelques autres, sûrement alertés comme vous deux à cause de moi et je ne compte pas lui laisser croire à une querelle entre moi et l'autre iceberg. Tu ne veux pas aggraver la situation de ton ami Camus je suppose ? Alors lâche moi, histoire que Milo ne l'agresse pas en s'imaginant qu'il a pu s'en prendre à moi.

Saga obtempéra et les jumeaux s'efforcèrent d'afficher des mines décontractées. Mais Milo était loin d'être naïf.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? Siffle t-il, avec un air profondément agacé encré sur le onzième gardien.

Camus, resté parfaitement calme, pose sur lui un regard bourré d'attentions que Milo semble remarquer pour la première fois avant de se tourner à nouveau vers Kanon.

- Rien de très surprenant Milo, sinon que je viens de découvrir une facette du Verseau que je ne soupçonnais pas.

- Et... Laquelle ? Ajoute t-il en lançant à Camus un bref regard menaçant.

- Peut-être qu'il mérite que tu l'écoute finalement... Et puis je connais tes capacités de jugement, et tu ne risques rien en lui accordant du temps...

Et il fit volt face pour remonter vers la maison des gémeaux, de suite suivit par Saga. Après tout, Camus avait-il vraiment tord ? Même si la vérité est difficile à entendre, il peut difficilement en vouloir à ceux qui la connaissent. Quant au courage que le verseau à trouvé pour la lui étaler, il ne peut démontrer que la force des sentiments et de la souffrance qu'il ressent...

- Kanon !

Le cadet stoppa à nouveau son ascension en entendant la voix de Camus, mais ne se retourna pas.

- Merci.

L'ancien Marina repris sa route sans la moindre réponse. Seul Saga adressa un regard apaisant à Camus et un autre désolé à Mu, avant de filer à la suite de son frère.

Et Mu soupira longuement. La discussion ne serait pas encore pour cette fois.

Le Sanctuaire - 3ème temple

Saga avait consigné son frère sur le canapé où il s'était installé, les jambes repliées sur l'assise, les bras enroulés autour de ses genoux, l'air profondément renfermé tout en l' assurant néanmoins que tout allait pour le mieux et qu'il était inutile qu'il s'inquiète. Et son aîné l'avait laissé parler pour aller chercher du café - léger le café - et revenir s'asseoir près de lui avant d'échanger la fameuse tasse et de laisser courir une mèche de cheveux entre ses doigts. Le geste était probablement trop familier vu leur situation, mais Kanon l'avait laissé faire, non sans avoir jeter un regard sombre vers cette main durant une brève seconde.

- Mais je t'assure que tout va bien Saga.

- Oui, avec toi tout va toujours bien, tu t'en voudrais bien trop d'oser m'inquiéter et tu t'en voudrais plus encore d'avouer qu'il t'a blessé. Tu es bien trop fier Kanon, mais je suis mal placé pour t'en faire le reproche. Alors laisse moi au moins m'occuper de toi, sans rien dire.

Soupire résigné du Cadet, juste pour la forme, en appuyant son visage contre son épaule.

Miracle.

Déesse faites que le temps s'arrête. D'ailleurs, Saga a cessé de respirer. Oh bien sûr ce geste ne veut rien dire, Kanon est bien capable de le transpercer d'une pique verbale bien acerbe dans la minute qui vient, mais sur l'instant, le temps à cessé de s'écouler en Grèce, Sanctuaire d'Athéna, troisième maison. Et puis ça n'est pas grand chose, Kanon n'est pas venu dans ses bras, il ne l'a pas plus pris dans les siens, il s'est contenté de se « vautrer » contre lui. Oui c'est ça, Kanon l'utilise comme « dossier ». Minimiser. Minimiser au maximum. Mais du coup, il a maintenant le choix de la mèche de cheveux avec laquelle il peut jouer. C'est bien ça, ça détend.

- Saga ? On sort cette nuit ? On va n'importe où mais tous les deux, comme il y a longtemps, ça te dit ?

L'aîné grimaça, ennuyé.

- Bien sûr que ça me dit Kanon et on le refera très vite. Mais pas ce soir. Déjà parce qu'on a pas le droit, et ensuite parce que je ne te laisserai pas une fois de plus te compliquer la vie en t'attirant les foudres de Shion. Athéna nous interdit de sortir jusqu'à nos rétablissements complets. Et puis nous savons tous les deux comment tu vas finir la nuit si tu sors dans cet état et je refuse catégoriquement que ça se termine comme ça.

- Saint Saga...

- Oui et bien ça peut servir parfois.

- …... Tu crois qu'ils arriveront à parler ? Voir même à se réconcilier ?

- Ne t'en fais pas, ça finira par arriver, parce qu'ils sont fait l'un pour l'autre.

- Et... Tu crois que ça changera quelque chose entre moi et Milo ?

- C'était ce que tu craignais ?... Hum bien sûr que tu le craignais puisque tu poses la question... Non ça ne changera rien Kanon, parce que vous vous adorez, que vous avez besoin l'un de l'autre et que Milo n'est pas le genre de personne à oublier ses amis lorsqu'il est amoureux. Enfin à moins que vous soyez plus qu'amis et là...

Kanon se redressa brusquement, portant une main à ses lèvres en fixant Saga d'un air désolé.

- Quoi qu'est-ce que j'ai dit ?

- Par Athéna... Tu étais avec Mu... Saga je suis désolé ! Vas t-en, vas rejoindre Mu !

- Ne t'inquiète pas pour ça...

- Tu te fiches de moi ?! Ne pas m'inquiéter pour « ça » ? Saga ! Depuis que nous sommes de retour tu l'évites soigneusement, tes amis ont la stupidité de croire que je suis le seul responsable de ta mélancolie alors que je reste persuadé que tu souffres simplement de devoir l'éviter ! Enfin de croire que tu dois l'éviter. Il y a toujours eu quelque chose de particulier entre vous. De si particulier que même si je me suis plusieurs fois demandé lequel de lui ou de Camus tu préfères, j'ai toujours fini par conclure que c'est Mu. Et puis quand tu es revenu en renégat, les regards que tu posais sur lui étaient tout sauf anodins. C'est bon je suis ton jumeau, je ne t'ai peut-être pas vu pendant 13 ans, mais j'ai un instinct suffisant ! Alors tu retournes voir Mu !

- Non...

Saga avait gardé une mèche bleue qu'il s'amusait à enrouler autour de ses doigts, lui attribuant encore l'office difficile de le détendre.

- Je n'irai pas, parce que j'ai surtout besoin de rester avec toi et autant ne pas insister, parce que tu pourras toujours me balancer une liste d'insultes que je ne bougerai pas davantage.

Les deux regards de jade se croisèrent, s'auto-évaluant durant de longues secondes, avant que Kanon ne reprenne exactement la même place, sans un mot, sous le regard profondément heureux de son aîné. Pour une fois, Mu ne lui volerait pas Saga, et cette soirée ne serait que pour eux deux. Silencieuse, parce que les deux jumeaux n'échangèrent que peu de mots. Ils sont bien inutiles et mal choisis, ils peuvent avoir de lourdes conséquences sur leur ébauche de réconciliation. Les regards sont plus sincères, ils n'induisent aucune erreur. Et quand bien même durant la soirée chacun des deux frères se plonge dans une lecture différente, il reste ce contact, qui leur rappelle qu'ils sont là. Pour une fois, ils sont deux, et à priori, rien ne devrait plus changer cela.

Et Saga n'a plus besoin de jouer avec ses cheveux, puisque leur commune présence suffit à leur sérénité. Ce soir, pour une fois, ils sont complets.

Il faudra qu'il pense à remercier Camus.

Pourtant, entre deux pages de lecture, Kanon rompt le silence.

- Tu aimes quoi chez l'autre stalactite ?

Saga pose quelques secondes son livre en réfléchissant.

- Sa brillance et sa proportion à fondre ?

- T'es grave... Et chez le mouton ? Ne me réponds pas « sa laine »...

- Kanon !

- Bon... Et chez Mu ?

- Ce serait plus rapide de te faire la liste de ce que je n'aime pas, en ce qui concerne Mu...

Et le cadet replonge son nez dans sa lecture sans insister.

Enfer - 1ère prison - Tribunal - Salle d'audiences

- Mes Seigneurs ? Vous êtes donc encore là ?

Valentine pénètre, surpris, dans l'enceinte du tribunal, les bras chargés de dossiers pour y découvrir Minos et Eaque en pleine discussion. Le Griffon sagement derrière le bureau et le Garuda sur son accoudoir, le bras allongé sur le dossier.

- Comme tu le vois Valentine... Nous t'attendions...

La Harpie marque un temps d'arrêt avant d'aller poser les papiers avec méfiance.

- Ce sont les dossiers des jugements de demain que le Seigneur Rhadamanthe m'a demandé de lui déposer ici...

- Fort bien mais ça n'est pas de "travail", une fois n'est pas coutume, dont nous désirons parler... Valentine, tu es proche de Rhadamanthe n'est-ce pas ?

- J'ai la prétention de croire qu'il me fait confiance et j'ai pour lui un respect et un dévouement sans borne mes seigneurs. Puis-je vous demander pourquoi cette question ?

- Valentine ! Je ne voulais pas parler de ce genre de proximité !

- C'est que, Seigneur Minos, peut-être devriez-vous poser la question au Seigneur Rhadamanthe directement... La Harpie serra les dents. Fâcher la Griffon n'était pas de bon augure.

- Il m'agace ! Plus ça va plus il ressemble à Rune !

- Ou à son maître... Protesta Eaque.

- Et bien fais le parler ! Moi je vais m'énerver.

Eaque soupire, se lève de l'accoudoir et passe un bras autour de l'épaule de Valentine tout en l'emmenant s'asseoir sur un banc de pierre jouxtant le bureau.

- Valentine... Tu sais à quel point nous aimons Rhadamanthe, tu sais aussi quel est notre lien, tu n'ignores pas qu'en ce moment notre petit blond est notre principal souci..

- Il est le mien aussi Seigneur Eaque.

- Fort bien ! Tu ne verras donc aucune objection à nous aider dans notre tache.

- Puis-je vous demander quel est votre tache et en profiter pour vous rappeler que... Je lui suis rattaché et que tant qu'il n'est pas indisponible je ne peux recevoir mes ordres que de lui ?

- Tu vas me fâcher aussi Valentine ! Il ne s'agit pas de te donner des ordres ! Et quand bien même ce serait le cas, jamais ils n'iraient dans un sens qui puisse nuire à Rhadamanthe !

- Pardonnez-moi Seigneur Eaque... Que puis-je pour vous ?

- Tu partages bien le lit de notre Wyverne n'est-ce pas ?

- C'est que...

- Réponds, c'est soit oui, soit non...

-... Plus depuis... Enfin depuis notre retour Seigneur Eaque...

- Hum... Je vois... Il a rompu ?

- Il n'avait pas à le faire ! S'il m'est arrivé d'avoir cette chance, c'était à caractère exceptionnel...

- Et d'après toi, à quoi est-ce dû ?

Valentine eut un soupire désespéré qui attisa davantage l'attention des deux juges.

- Depuis son retour à la vie, le Seigneur Rhadamanthe n'a pour seules activités que celles qu'il partage avec vous... Le reste du temps, il le passe à travailler. Il dort aussi assez mal... Et je crois qu'il apprécie très peut l'intérêt de sa Majesté Pandore... Ah et... Comme pour vous, même s'il prétend le contraire, je crois que sa mémoire s'est réveillée, au moins en partie.

- Hum... Il couche avec Pandore ?

Valentine ouvrit de grand yeux horrifiés.

- Seigneur Eaque je vous en prie posez lui la question directement !

Eaque esquissa un léger sourire et alla se pencher au dessus de la Harpie, la bloquant en posant une mains de chaque coté de ses hanches, sur le banc, approchant dangereusement son visage du sien.

- Réponds moi Valentine...

Les portes du tribunal se refermèrent alors sur Rhadamanthe qui venait de faire son entrée, stoppé net par le spectacle qui s'offrait à lui. Mais sa surprise s'estompa en quelques secondes et la wyverne alla tranquillement déposer ses dossiers sur le bureau, feignant de ne pas voir une Harpie rouge de honte.

- Tu peux disposer Valentine... Je vais me charger de ces deux là...

Eaque dévoila à la Harpie un sourire plein de charme en ouvrant un de ses bras pour le laisser prendre la fuite, ce qu'il fit après être allé saluer le blond.

- Si je ne te connaissais pas Eaque, je pourrais imaginer bien des choses...

- Seulement voilà tu me connais et par conséquent tu ne t'offusques pas... Gagnons du temps veux tu ? Oublions Valentine.. D'un mouvement souple le Garuda s'installa à la place de la Harpie, jambes croisées, coude appuyé sur son genoux et menton posé sur la main.

- Est-ce que tu couche avec Pandore ?

Minos laisse échapper un rire. Eaque et sa franchise, Eaque et son habitude d'aller droit au but, Eaque et son esprit libre de tout protocole et de toute gène. Eaque quoi... Rhadamanthe reste stoïque, triant rapidement ses dossiers pour le lendemain.

- En quoi cela a t-il de l'importance ?

- Ton absence de négation accrédite mes doutes...

- Peut-être que tu peux prendre la peine de répondre à ma question. Contrairement à toi, je n'ai pas pour habitude de me créer de toute pièce les réponses qui me conviennent...

- Ça ne me convient pas justement ! Tu couches avec elle et tu la détestes ! Nous la détestons tous !

- Ça n'a pas plus d'importance que le reste. J'admire ta perspicacité Eaque, mais je ne vois pas bien le but de cette conversation. Et pour ton information, concernant Lady Pandore, la réponse est évidemment non. Je suis presque étonné que toi tu imagines ce genre de chose.

- D'accord d'accord... donc... Je récapitule... Pandore s'intéresse étrangement à toi. Nul doute qu'elle ne le fait pas sans raison, mais oui, peut-être qu'effectivement, ses raisons n'ont rien à voir avec ça... De ton coté, tu avais Valentine avant et maintenant tu ne t'en sers plus et...

- Je te remercie de parler de mes spectres d'une autre façon, surtout ceux qui sont aussi précieux que Valentine.

- D'accord donc, tu avais Valentine, mais il nous a dit que vous ne partagiez plus aucune nuit... Je pense te connaître assez pour dire que tu es loin de lui préférer un autre spectre, donc...

- Donc, poursuivit Minos, la légèreté sentimentale de ta relation avec la Harpie ne te convient plus et si tu n'as plus envie d'être "léger" c'est bien qu'il y a quelque chose de sérieux dans ton esprit... Mais ça n'est pas Pandore, sur laquelle, malgré le fait que tu ne l'aimes pas, tu fais semblant de « concentrer ton attention ». Je suppose que c'est pour détourner ton esprit de ce qui le préoccupe...

- Ne pouvez-vous pas songer prioritairement à des choses simples ? J'ai pu me lasser de Valentine et je ne me concentre pas sur Pandore à la fin ! Elle est la sœur de Sa Majesté, il me semble important de garder un œil sur elle après ce qu vient de se passer. Sa fiabilité laisse à désirer.

- D'accord pour Pandore, mais pour ce qui est de Valentine, tu peux faire croire ça à qui tu veux sauf à nous...

- Rhadamanthe, reprit Eaque, tu es au courant pour Minos et moi, il n'est rien que nous t'ayons caché. Alors pourquoi toi tu nous refuses ta confiance ?

La Wyverne se massa les tempes.

- Vous vous inquiétez pour rien. J'ai juste pas mal de choses en tête. Des souvenirs plus ou moins anciens, des questions, rien de très original rassurez-vous...

- Rhad... Arrêtes de tourner autour du pot et donne nous un nom !

- Ça va au delà d'un nom Minos... Mais si tu veux limiter la discussion à une personne, je m'interroge juste en ce qui concerne cette soirée dans deux jours... Il y a de fortes chances que nos chemins se croisent.

Le Griffon et le Garuda échangèrent un regard entendu sous l'air interrogateur de la wyverne.

- Minos s'en doutait... Il te connaît presque par cœur... Mais j'avoue Rhad, que ton questionnement me surprend. Tu as tout fait pour le croiser durant la guerre, tu es allé jusqu'à nous empêcher de le tuer, en vérité tu as consacré tous les combats au chevalier des Gémeaux... Alors le voir une fois de plus, même en d'autres circonstances, devrait te faire plaisir. Il est évident pour nous, que ton intérêt pour lui va au delà du respect. Je ne remets pas en cause tes principes au combat, ta volonté de garder ton adversaire. Ton sens de l'honneur. Mais il ne peut y avoir que ça.

- Pour ton information, j'ai pu me rendre compte qu'il ne s'est jamais considéré comme le chevalier des gémeaux...

- C'est bien tout le problème de sa situation, continua Minos en prenant une profonde inspiration. De chevalier des gémeaux, il n'y en a qu'un, pour une seule armure et c'est Saga qui en a hérité. Et nous savons tous trois le problème qui s'est posé au moment de leur résurrection à tous les deux, souvenez-vous... Je ne pense pas qu'un homme comme lui se contente longtemps de faire de la figuration alors peut-être bien que Poséidon obtiendra ce qu'il a réclamé à Athéna... Ça arrangerait ton problème Rhad... Disons que ça simplifierait les choses.

- Il n'y a rien à simplifier Minos parce qu'il n'y a rien du tout ! Et puis pourquoi faites vous semblant de ne pas être ennuyés par cette idée saugrenue que vous défendez ?

- Certes, répondit Minos, c'est loin d'être une nouvelle réjouissante. Puisque nous devons effectivement mettre cartes sur table, je suis bien placé pour te dire que l'association est condamnée à plus ou moins long terme. Et puis j'avoue que votre situation est loin d'être saine. Je ne m'interroge pas du tout sur tes raisons par contre. Je sais que ça n'a rien de tordu, tu es bien trop droit pour ça, et surtout, tu as accroché sur le gémeau bien avant l'issue du combat. Mais l'issue est ce qu'elle est, et je ne suis pas certain qu'une relation ayant ce genre d'antécédent puisse être équilibrée.

- Je voudrais tout de même relativiser les choses, ajouta Eaque. Minos, Rhadamanthe n'a jamais fait la moindre erreur de choix relationnel durant toute son existence. Et nous devons bien avouer que depuis que nous sommes juges, il n'a guère accordé son intérêt qu'à Valentine. Et quand je dis « son intérêt », je pèse mes mots. Son affection oui, mais je doute, au contraire de ce qui se passe aujourd'hui, que l'on puisse parler d'amour. Et le simple fait qu'il ne se jette pas sur moi en entendant ce mot prouve qu'il en a déjà pris conscience ! Donc ça vaut probablement la peine de l'encourager dans cette relation.

- Il n'y a aucune relation ! Sur ce je vous laisse. Il se fait tard, et j'imagine que vous avez mieux à faire. Bonne nuit.

Et la porte se referma derrière une Wyverne passablement agacée.

- Il est fâché... Tu aurais pu arrondir les angles Minos...

- C'est toi qui dit ça ? Ton franc parlé n'est plus à démontrer et je te rappelle que son esprit est occupé par un type qui a décimé à lui tout seul la moitié des Enfers ! Je ne vais tout de même lui dire que tout va bien, qu'il a raison et que cette histoire, si histoire il y a, sera couronnée de succès !

- Tu es énervé mon amour... Le Garuda se dirige vers son amant, s'installant à califourchon sur ses genoux pour venir déposer son front contre le sien. Je crois qu'il est grand temps de trouver le moyen de te détendre.

Eaque avait cette faculté de faire naître son désir au moindre geste, au moindre mot. Tout dans sa voix, son attitude, éveillait la sensibilité du Griffon. Et en cet instant, plus rien dans son esprit n'avait plus d'importance que lui. Leur résurrection inhabituelle, après celle d'Hadès, avait eu quelques « effets inattendus » sur les spectres. Et si Rhadamanthe commençait tout juste à devoir faire face au réveil de certains souvenir, ces deux là s'en accommodaient joyeusement depuis leur retour. Mais sur leur relation, Eaque donnait le change, en laissant exprimer son attitude séductrice avec bon nombre de spectres. Seul Rhadamanthe était au courant et couvrait souvent leur relation en maintenant une certaine ambiguïté sur les rapports de Rune et du Griffon.

Le Sanctuaire - 8ème temple

"Chez toi ou chez moi ?"... C'était la question que lui avait posée Milo après qu'ils aient quitté le 1er temple et que Kanon ait suffisamment immiscé le doute en son esprit pour qu'il consente à écouter Camus. "Chez toi". C'est ce qu'il avait répondu, estimant qu'il aurait plus de mal à le mettre hors de chez lui qu'à quitter le 11ème temple si la conversation devait mal tourner. Le 8ème gardien le laissa entrer puis claqua la porte avant de se retourner bras croisés vers les deux yeux bleus amoureusement posés sur lui. Ça l'avait calmé, "l'effet Camus" opérait toujours et c'était presque déstabilisant de s'en rendre compte. Malgré la rancune, malgré les combats, leurs sentiments n'étaient pas entièrement morts.

- Je te laisse 5 minutes.

- Milo, comment veux tu en 5 minutes que je puisse te dire tout ce que j'ai à dire ?

- En commençant par ne pas perdre de temps...

Ça n'était pas faux. Désespérant mais pas faux. Le Verseau plissa le nez et tacha de rassembler ses idées pour aller droit au but.

- Milo, crois bien que je mesure parfaitement à quel point je t'ai fait souffrir. Et je m'en veux à la hauteur de ce que je t'ai infligé. J'en suis sincèrement désolé. J'ignore s'il convient d'essayer de défendre mes décisions, j'ignore même si elles sont défendables d'ailleurs. Ce dont je suis à peu près certain, c'est que la guerre nous enlève bien souvent une part de lucidité et que nos décisions n'ont pas toujours le temps d'être réfléchies et calculées. Je n'ai pas calculé. Ou plutôt, j'ai mal calculé. Quant à mon retour... Le Verseau grimace quelques secondes. Nous n'avions guère le choix... Aujourd'hui nous avons une seconde vie, un caprice divin sûrement. Elle n'a pas un grand intérêt pour moi si tu ne l'accompagnes pas d'une seconde chance...

- Tu as fini ?

- ... Je dois me limiter à ça, si je veux inclure ta réponse dans les 5 minutes qui me sont imparties. Et peut-être même qu'il me restera du temps pour réagir...

- Alors vas t-en. J'ai dit que j'allais t'écouter, pas que nous allions discuter.

Le Scorpion se tourna légèrement, libérant l'accès à la porte, sans même le regarder.

Il n'avait eu que 5 malheureuses minutes. Une limite de temps qui l'assurait d'aller droit au but, sans prendre le risque de s'enliser dans des stupidités. Moins de temps, moins d'erreurs. Depuis leur retour à la vie, c'était la première fois que Milo lui accordait cette chance, et il avait fallu cruellement batailler avec Kanon pour l'obtenir. Ainsi, il venait de foutre en l'air sa seule opportunité de sauver leur histoire. Et si au départ, l'idée d'empêcher le scorpion de le mettre dehors avait été dans ses plans, désormais, il n'arrivait même plus à y songer, se dirigeant tristement vers la porte, pour malgré tout s'arrêter à son niveau.

- Milo je...

Le Scorpion posa un doigt sur ses lèvres ce qui eut pour effet de le faire taire instantanément, autant pour l'impossibilité de mouvoir ses lèvres que par le plaisir du contact de ses doigts sur sa bouche. Il figea son regard sur le sien. Par réflexe il porta une main sur la sienne, regrettant presque aussitôt ce geste qui risquait d'être de trop vu les circonstances. Il la serra pourtant dans la sienne, poursuivant son discours mentalement. Son vis à vis en eut un long frémissement. Depuis combien de temps n'avaient-ils plus communiqué ainsi ?

- Milo, je n'ai jamais cessé de t'aimer. Tu peux m'accuser d'avoir été stupide, d'avoir été trop faible, voir même égoïste, c'est probablement vrai... Je n'ai pas eu le choix et ses combats sont la preuve qu'il a eu besoin de cet enseignement. Pour Athéna, il devait apprendre et j'étais le seul à pouvoir lui montrer. J'aurais voulu que ça se termine autrement Milo mais avais-je un autre choix sur le moment ?

Le Scorpion ôta doucement le doigt de ses lèvres sans pour autant le priver de sa main.

- Si je comprends bien, tu ne veux pas partir ?

Sa voix était redevenue calme, mais ferme, dénuée de sentiment parasite, un simple constat appelant tout de même confirmation, avant de prendre la décision qui s'impose. Le Français tiqua légèrement, mais que dire d'autre sinon qu'il avait envie de tout sauf de partir en cet instant ?

- Si ça ne tenait qu'à moi Milo, plus jamais je ne partirais d'ici.

- Tu sais ce qui risque de se passer si tu refuses de sortir ?

- Si tu ne me donnes pas de seconde chance, alors il peut bien arriver n'importe quoi, ça n'a plus aucune espèce d'importance.

Et la colère s'insinua à nouveau dans le regard du scorpion, plus percutante encore qu'auparavant car mêlée de déception.

- Mais tu te rends compte que tu recommences déjà à te laisser glisser vers une attitude négative ? Tu abandonnes Camus ! « Si je ne te pardonne pas, rien n'a plus d'importance » ! C'est ce que tu oses me dire ! Mais que fais tu pour que je te pardonne ? Que fais tu pour que je cesse de songer sans relâche que je peux à tout moment avoir à pleurer ta mort pour une autre raison stupide ? Tu te défends en arguant que tu n'avais pas le choix, qu'il fallait que le gosse apprenne à maîtriser son 7ème sens. Mais bordel Camus ! Il a survécu à l'Antarès ! Tu crois qu'il a fait comment ? Tu n'étais pas obligé de lui faire un cours appliqué sur le zéro absolu, il aurait fini par y arriver ! Ou tu pouvais le lui faire sans te sacrifier mais non, parce qu'au passage il fallait que monsieur parvienne aussi à geler ses sentiments ! Ça commence sérieusement à m'agacer cette histoire d'absence de sentiment ! T'en es bourré, toi, te sentiments ! Milo soupire et poursuit d'une voix nettement plus calme. Tu as fini de le former Camus, mais toi, tu as encore une leçon à apprendre. La mesure. Alors ça n'est pas à moi de nous donner une chance. C'est à toi. Parce que sans cette dernière leçon... comment pourrais-je être sûr que tu ne me referas ce coup là ? Tu nous as tués tous les deux ce jour là.

- Mais Milo, comment veux tu que je trouve le moyen de te prouver, que depuis j'ai largement assimilé cet enseignement ? C'est bien trop subjectif pour t'en donner une idée précise.

- Certainement pas en t'en prenant à Kanon, par exemple.

- Je ne m'en suis pas pris à Kanon, Milo, mais je n'avais simplement pas d'autre choix que celui de le mettre face à la réalité !

- Et voilà, tu recommences... Tu n'avais pas d'autre choix... Et tu serais allé jusqu'où pour le lui prouver s'il avait été aussi peu clairvoyant que Hyoga hein ? Je t'aime Camus. A n'en pas douter. Mais cette fois, c'est à toi de me prouver que j'en ai la possibilité. En attendant, je te demande de me laisser.

- Et Kanon dans tout ça ?

- Cet homme m'a réappris le sens du mot « espoir », mot que ta mort m'avait fait oublier. Alors oui il compte pour moi. Et si tes amis s'en prennent à lui à cause de Saga, parce que figures toi que j'ai des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, je sais de quoi vous parlez tous les quatre, alors ils auront affaire à moi.

Camus se décida à quitter les lieux. Après tout, il devait s'estimer heureux. Milo ne l'avait pas inclus parmi « les quatre » qui « auront affaire à lui », il l'avait écouté et mieux encore, alors qu'il s'y refusait, il avait finalement accepté de discuter. Et le mieux dans tout cela, c'est qu'il lui avait donné LA solution pour voir renaître leur relation.

Restait à trouver le moyen de lui prouver l'impossible.

Le Sanctuaire – 13ème maison – Le lendemain

Pour cette tant attendue réunion matinale, Shion leur avait promis quelque chose de bien gratiné à l'ordre du jour, mais il ne s'attendait pas à ce qu'en retour, les 13 ors conviés ne lui pimentent à ce point la situation.

Avec quelques minutes de retard, le vieux bélier franchit enfin la porte de la salle du trône, vêtu de la tenue popale, casque sur la tête, masque, on ne sait où, les bras chargés de dossiers divers, le nez plongé devant lui pour venir à bout sans chute dramatique, des quelques marches le séparant de son trône.

- Excusez-moi pour ce ret...

Shion stoppa net, à la fois sa phrase et ses pas, lâchant les dossiers qu'il avait dans les bras, sauvés de justesse du dur sol de marbre par les pouvoirs télékinésiques de Mu qui les téléporta près du trône. Le Pope venait de constater « sa surprise ».

Et ils s'étaient levés tôt pour la lui préparer, les 13 ors, installés comme il le souhaite, dans l'ordre de leur maison, de chaque coté de l'allée centrale Mu à la droite du trône, suivit d'Aldébaran, Saga, Kanon, Angelo et Aiolia, Shaka bouclant la colonne pour enfin revenir vers le trône avec les six derniers chevaliers, Dohko, Milo, Aioros, Shura, Camus et Aphrodite à gauche du Pope. Jusque là tout aurait pu sembler banal, si tous n'avaient pas troqué l'armure de rigueur contre des toges Grecques aux drapés et textures outrancièrement sensuels, ne recouvrant qu'une seule de leurs épaules, ceinturées à la taille. Et si les ors avaient été des hommes normaux, Shion aurait certainement pu s'y habituer sans afficher la moindre surprise. Mais ils offraient un spectacle d'une beauté surpassant celle que peut imaginer l'esprit de simples humains.

Même Angélo qui n'avait accepté que sous les multiples compliments de son amant du 12ème étage, arborait un sourire fier et légèrement moqueur à l'attention d'un Pope qui reprenait doucement sa contenance. Shion enleva son casque, s'assit dans le trône, posa un coude sur l'accoudoir et installa son menton dans sa main, l'autre s'enroulant autour de son casque posé sur ses genoux. Et il les regarda, sondeur, amusé, réfléchissant à chaque mot qu'il devait prononcer devant cette douce et agréable mutinerie. Il ouvrit la bouche, puis se ravisa, les regardant à nouveau, posant son regard parme sombre sur Dohko qui jubilait de leur effet.

- Je suppose que tu es le responsable de... « ça » ?

- Moi ?! S'indigna t-il. Je n'en suis disons... que l'impulsion ! La ravissante idée revient à Kanon.

Le Pope tourna son regard à droite vers Kanon qui feignait l'innocence avec un tel réalisme que Shion leva les yeux au ciel.

- Évidemment, Kanon... Merci Mu pour les livres... Mais dites moi, vous savez que la réunion de ce matin est tout ce qu'il y a de plus sérieuse, que votre... très visible désinvolture, doit être mise de coté le temps que nous achevions les points importants ?

- Mon cher ami, répondit Dohko, la toge n'a jamais brouillé les esprits voyons, bien au contraire, elle est la tenue des sages. Aurais tu un doute à ce sujet ?

Le tout agrémenté d'un sourire des plus charmeurs.

- Bon et bien, asseyez vous, nous allons de suite nous y mettre...

Le résultat étaient bien là, Shion avait laissé tomber le masque austère et dur de Pope, tout comme sa difficile accessibilité. Il avait même sourit et visiblement, avait essuyé quelques préjudices face aux effets tentateurs du spectacle. Et surtout, il semblait calme, Pope certes, mais avant tout, aussi abordable que n'importe lequel d'entre eux. Enfin presque, car Shion restait Pope, et ce, en toutes circonstance.

- Bon sans plus attendre nous allons aborder LE sujet le plus controversé de ces derniers jours, à savoir la décision divine et mutuelle de la Déesse Athéna, le l'Empereur Hadès et de l'Empereur Poséidon. Oui oui vous m'avez bien entendu, j'ai bien dit « décision mutuelle ». Zeus, ne pouvant tolérer le déicide et craignant pour l'équilibre du monde sans une équité et une collaboration entre la terre, les mers et les enfers, a imposé la signature d'une paix générale, écrite et détaillée, qui reprendrait clairement les revendications et les concessions de chacun, en l'échange de notre retour à tous. Comprenez comme vous le souhaitez la force de cette condition. Il faut bien que les Enfers tournent, et que les Mers poursuivent leur cycle habituel, enfin vous voyez un peu de quoi il retourne... Nous reviendrons sur les détails plus tard. Athéna et Poséidon ont eu l'idée d'une réception conjointe pour inaugurer les futurs accords de paix...

Le Pope prit le temps de déglutir tandis que certains regards commencèrent à être échangés.

- Et ça va se passer chez Julian Solo... J'ai bien dit Julian Solo.

Kanon serra les dents.

- Hadès a accepté, il avait refusé à Athéna que la réception ait lieu au Japon au manoir des Kido. Comme vous le savez, la propriété des Solo est en Grèce et donc tout ce « charmant » monde sera à proximité du Sanctuaire. C'est le premier problème. Si c'était le seul, nous aurions vite fait de le résoudre, vous vous en doutez. Bien entendu, durant toute la durée des accords de paix, et à fortiori par la suite, le moindre conflit est prohibé et le fait que l'un des chevaliers, spectres ou généraux soit blessé peut parfaitement suffire à remettre en cause cette paix fragile et à jeter opprobre sur son auteur et son clan. Imaginez ce qui se passerait si l'un d'entre vous était jugé responsable du conflit et que nous soyons tous renvoyé ad patrès alors que les Enfers et le Sanctuaire sous-marin demeurent valides... Athéna a donc eu l'idée, pour assurer de sa bonne foi, dont personne ne doutait, que le port des armures, surplis, écailles ou autres serait remplacé par des tenues civiles adaptées à l'événement. Aphrodite, pas la peine d'afficher ce sourire, oui, vous allez avoir le droit et même l'obligation de faire quelques courses. Bon alors je sais que vous mourez d'envie de vous exprimer mais je vais continuer histoire de tout vous mettre à plat d'un seul coup... A l'issue de la soirée, chaque Dieu nommera, en accord avec les autres, un envoyé diplomatique chargé de ratifier les décisions des trois sanctuaires et de faciliter les échanges entre eux. Athéna a déjà plus ou moins exprimé la volonté de voir Minos être choisi pour venir ici... Là où nous avons un problème, c'est en ce qui concerne le sanctuaire sous-marin Poséidon prétendant que nous avons déjà dans nos murs l'un de ses généraux et qu'il est hors de question qu'il s'en prive d'un second.

Le Pope posa son regard sur Kanon qui s'était décomposé.

- Il faut que tu sache Kanon, que Zeus avait refusé ta résurrection sous prétexte qu'il était hors de question d'offrir cette chance à un homme qui avait manipulé un Dieu, son propre frère. C'est Poséidon qui a insisté. Oh bien entendu tu te doutes qu'Athéna avait essayé mais en vain, Zeus a confié la décision a son frère Poséidon qui a exigé d'Hadès qu'il rappelle ton âme à toi aussi. Bien entendu tu te doutes qu'il ne compte pas en rester là. Il faut nous attendre à « quelque chose » de ce coté là. Je précise, avant que tu ne me poses la question Kanon, que je n'ai aucun détail sur les raisons de l'Empereur des Mers, et que si nous voulons des envoyés diplomatiques, c'est justement pour pouvoir échanger ce type d'informations plus facilement. Maintenant je vous écoute.

- Donc pour résumer, interrompit Saga, nous avons à quelques kilomètre du sanctuaire sacré, une réunion de plus d'une centaine d'anciens ennemis, s'étant battus jusque la mort, nous serons sans protection, et en présence des trois Dieux. D'anciens ennemis n'ayant aucune envie de faire la paix, mais s'y étant résignés, contraints et forcés par Zeus... Et bien entendu le premier à lever le petit doigt sera considéré comme le précurseur de la prochaine guerre Sainte. En tenant compte du fait évidemment, que nous avons presque tous un assassin parmi les invités...

- Effectivement...

- Et qui va garder le sanctuaire si nous sommes tous conviés ?

- Tu soulèves un point important. J'ai moi même demandé à Athéna que certains d'entre nous, au moins deux, restent ici en lui expliquant qu'après tout ses cinq divins seraient avec elle... Elle a répondu... qu'effectivement les cinq bronzes seraient là et que la garde du sanctuaire était de ma responsabilité, qu'elle m'en laissait seul juge.

- Mais si les juges des enfers sont là bas, tout comme les généraux de Poséidon, les chevaliers d'argent peuvent suffire à assurer la protection du sanctuaire.

- Éventuellement oui. A voir vos têtes je me rends compte qu'il y en a bien la moitié d'entre vous prêts à donner n'importe quoi pour rester ici... Cela dit, comme l'a souligné Saga, les argents peuvent suffire et moi, j'ai très envie de tous vous emmener, ne serait-ce que parce que les cinq divins seront là.

- Si nous en avons fini avec l'ordre du jour, je vous laisse, pour ma part j'en ai déjà assez entendu... Coupa brusquement le cadet des gémeaux qui était resté perdu dans ses pensées depuis les explications de Shion.

- Kanon... Est-ce que tu veux bien m'accorder quelques minutes ?

Shion devait le faire rester, mais il savait vouée à l'échec toute tentative d'imposer au cadet des gémini de rester assis. Deux cent cinquante ans au service d'Athéna, presque autant à la place de Pope, de quoi savoir qu'un gémeau se pratique avec doigté et attention. Kanon plissa les sourcils, peu enclin à lui accorder le temps demandé, mais resta cependant à sa place, debout, prêt à quitter la pièce. Shion se leva, se dirigea vers lui, perdu dans ses pensées afin de trouver les bons mots, et enroula machinalement une longue mèche de cheveux azur entre ses doigts, autant pour stimuler sa concentration que parce qu'il en mourait d'envie depuis le début de la réunion. Décidément.

- Kanon, soyons d'accords, il est tout à fait hors de question que Poséidon t'impose quoique ce soit. Athéna a été très claire. Poséidon a peut-être eu à lui seul le choix de ton retour, mais il n'a pas réussi à imposer à son frère que tu te réveilles au sanctuaire sous-marin parce qu'Athéna est intervenue auprès d'Hadès et qu'il lui a cédé. Alors oui il en est certainement un peu amer, mais c'est ainsi, il ne peut plus rien imposer.

Shion posa un doigt sur son front.

- Et quelque soit la pensée que tu as en ce moment, tu vas me faire le plaisir de t'en convaincre, parce que c'est la vérité. D'ailleurs, si tu restes un peu, je me ferai un plaisir de te prouver que sous peu Poséidon n'aura plus d'autre solution que d'admettre que ta place est bien avec nous. Alors m'en laisseras tu le temps Kanon ?

L'ex-Marina laisse échapper un soupire mais acquiesce à la question du Pope. Par Athéna, peut-être que ce cadet là est raisonnable...

En réalité, c'est surtout la curiosité qui a convaincu le cadet, et cette phrase étrange de Shion qui prétend avoir la solution pour imposer au Dieu des océans qu'il n'est rien d'autre qu'un chevalier d'Athéna.

- Merci Kanon. Maintenant, pour en revenir à cette réception, y en a t-il parmi vous qui se savent incapables de ne pas en éventrer quelques uns ? Je tiens à souligner que j'aurai moi même bien du mal, mais vous vous doutez qu'en tant que Pope, je n'ai pas d'autre solution que celle de la sagesse. Cela dit ça me permet de vous comprendre. Le Pope lâcha la mèche bleue pour faire quelques pas dans l'allée et se rapprocher des autres. Et surtout s'éloigner de Kanon pour qu'accessoirement il ne se sente pas visé par ce qui allait suivre.

- Je sais qu'Hadès emmènera une sacré liste de spectres, nous avons dû le limiter à une trentaine ! C'est qu'il en exige assez pour lui et Lady Pandore. Il emmènera notamment ses trois juges.

Shion laissa s'écouler quelques secondes nécessaires à la réflexion de chacun.

- Poséidon emmène ses six généraux et une bonne quantité de marinas, quant à nous, si vous venez tous, ce que j'espère, nous serons dix-neuf. Alors je peux compter sur vous tous ?

- C'est tellement divertissant que pour ma part, je ne raterai ça pour rien au monde ! S'écria Aphrodite.

- Je n'en attendais pas moins de toi...

- Ne vous en faites pas, ils ont l'air un peu froids quant à cette idée mais je vais les motiver !

- Merci à toi. Bon vu l'éloquence de vos silences, nous allons passer au sujet suivant, mais j'en conclue donc que vous viendrez tous. Mu, si tu veux bien...

Mu se leva à son tour tandis que tous les regards se tournaient vers lui, surtout celui, très appuyé de Saga. Ce que le bélier pouvait être magnifique dans cette toge qui donnait à l'imagination du gémeau l'occasion de vagabonder. D'ailleurs, le jeune bélier s'arrêta à son niveau.

- Vous me voyez assez peu ces derniers temps et il est vrai que je passe l'essentiel de mes journées entre mon atelier et la bibliothèque du Sanctuaire. Il y a une raison à cela, c'est cette mission que m'a confié notre Pope, un travail de recherches, déjà bien avancé, et qui, si je parviens à le terminer, a de grande chance de bousculer très positivement l'organisation de notre ordre. Ainsi, j'ai découvert qu'à l'époque mythologique, Athéna s'était vu offrir douze armures d'or pour ses chevaliers, jusque présent rien d'extraordinaire, si ce n'est que l'une d'entre elle s'est scindée, celle des gémeaux. Elle s'est scindée lorsque sont nés deux jumeaux destinés à servir la Déesse, jumeaux si proches et indissociables que l'armure elle même s'est s'identifier à eux en se séparant en deux unités pourtant identiques, et celle que Saga possède aujourd'hui est l'une de ces deux armures. Malheureusement...

Le bélier chercha ses mots pour aborder le sujet le plus délicat de l'histoire.

- Malheureusement leur destin n'a pas été des plus enviables. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'entrer dans les détails pour le moment, ça viendra, sachez simplement, que la trahison d'un des deux gémeaux a bien failli entraîner la chute du royaume d'Athéna.

Mu s'efforçait de donner le moins de détails possible, en tous cas pour le moment.

- Toujours est-il que c'est à partir de ce jour qu'Athéna a fait rédiger cette loi sur les cadets des gémeaux et qu'il ne reste donc plus qu'une seule armure, l'autre ayant été totalement détruite par la Déesse elle même. Ce que Shion et moi voudrions savoir, c'est s'il nous est possible, soit d'en reforger une, soit de trouver le moyen de pousser l'armure à se scinder à nouveau. Je dois donc, dès que nous en aurons terminé avec cette fameuse réception, partir pour Jamir afin d'en ramener d'autres informations. Il va sans dire qu'Athéna encourage vivement cette initiative.

- Souhaitons que vous trouviez la solution, ajouta Milo. Ce serait simplement merveilleux de pouvoir enfin mettre fin au cruel dilemme de cette maison et surtout, Kanon le mérite au moins autant qu'il en a besoin.

Shion acquisça et se retourna vers Saga.

- Il pourrait s'avérer fort utile que tu accompagnes Mu à Jamir. Pour commencer, parce qu'il aura peut-être besoin d'avoir l'armure sous la main. Ensuite, parce que tu lis le Grec ancien et qu'il est souvent utilisé dans les documents originaux que notre peuple a pu archiver. Tu pourras donc participer à son travail de recherche et hâter votre retour. J'ai du mal à me séparer de Mu. Et puis tu es plus que largement concerné donc il est...

- Non mais Shion, je suis d'accord de toutes façons.

- Alors nous procéderons ainsi. Shion esquissa un sourire satisfait qui trouva son écho sur celui de Mu. Alors je vous laisse regagner vos temples et... je vous remercie de... cette petite... mise en scène très... mignonne !

- Mu ? Interrompit Saga alors que le jeune bélier allait à son tour quitter la salle Popale. Excuses moi pour hier, j'ai finalement mis un terme à une conversation que je t'avais promise...

- Disons qu'hier tu avais de véritables circonstances atténuantes. Et puis de toutes façon sous peu tu n'auras plus le choix ! D'ailleurs je dois avouer mon étonnement quant au fait que tu ais accepté si vite de m'accompagner à Jamir. Tu sais qu'il n'y a pas âme qui vive là bas. Nous y serons seuls avec Kiki et vu tes efforts d'évitement à mon égare, c'est très surprenant.

- Dans le pire des cas j'irai me cacher dans une grotte ou je m'enfermerai dans la plus haute pièce de la tour si je dois me protéger de toi. S'amusa le gémeau sous le regard médusé du bélier.

Mais même si Mu n'était pas loin de penser que derrière son trait d'humour, Saga n'exprimait que la vérité, il était forcé de constater qu'il était détendu malgré sa proximité. Et ça, c'était une belle avancée. Quant à Saga, s'il semblait plaisanter sur le sujet, il n'en était pas moins particulièrement stressé à l'idée d'aller à Jamir, C'est pour ça qu'il s'était permis de couper la parole du Pope pour confirmer son accord. L'entendre énumérer les nombreuses raisons qu'il avait d'y aller ne faisait que renforcer son angoisse. Et ça n'était pas une situation habituelle pour lui, loin s'en faut. L'aîné des gémeaux faisait preuve d'une assurance et d'un sang froid hors du commun qui lui permettait d'affirmer son autorité sans forcer et paradoxalement d'être pour ceux qui l'entourent, une figure de stabilité. Mais face à Mu, le gémeau n'avait jamais pu cacher quoique ce soit, Il était inutile qu'il fasse l'effort d'incarner la perfection qu'on attendait de lui, inutile qu'il joue un rôle quelconque, le bélier, même enfant, devinait toujours tout, Il avait lu dans son esprit l'existence de Kanon, très vite, il avait ressenti la souffrance de leur relation, « Ton frère, je ne l'aime pas » lui avait-il un jour dit au creux de l'oreille « C'est lui qui te rend triste » avait-il ajouté. Puis il avait su pour la présence de l'Autre et l'enfant avait découvert l'inquiétude bien avant d'avoir l'âge. Et enfin, il avait deviné pour Shion, pour le complot et pour ce visage jadis tant aimé caché sous le masque du Pope. Alors non, face à Mu, Saga n'était pas l'homme assuré et fier qu'il avait l'habitude d'incarner. Il était simplement un homme, bourré de qualités mais avec ses défauts. Juste devant Mu... et parfois Kanon.

Quelque part, le bélier était la seule personne avec laquelle il pouvait être lui même – ou plutôt forcé de l'être – et c'en était terriblement angoissant. Car lorsqu'un enfant passe ses onze premières années à tenter d'être ce qu'on attend qu'il devienne, qu'il passe ensuite son adolescence à sentir son esprit s'emprisonner sous la seule volonté d'une Autre Entité, lorsqu'il parvient à l'âge adulte en étant totalement l'esclave de l'Autre et lorsqu'en s'en libérant il n'a d'autre choix que de jouer le rôle doublement immonde de traître et d'assassin, est-ce que l'homme qu'est devenu cet enfant peut encore savoir qui il est ? Alors qu'est-ce que Mu pourrait trouver dans son esprit aujourd'hui ? De ce fait, oui, bien sûr, l'angoisse est légitime.

Le gémeau secoua la tête pour revenir à la réalité. Kanon venait de prendre ses épaules, l'air visiblement très inquiet.

- Saga ça va ?

- Oui pardon, j'étais juste perdu au milieu de mes pensées mais tout va bien...

Kanon fronça les sourcil, décidé à revenir sur ce moment d'absence un peu plus tard, lorsqu'ils seraient seuls.

–-

Sanctuaire - 13ème temple - Salle du trône

Les portes se refermèrent sur un long soupire de Shion allant s'affaler dans le trône. Fermer les yeux quelques instant, laisser s'évacuer l'inquiétude qu'avait représentée cette réunion. Mais lorsqu'il rouvre les yeux, la seule vision qui lui parvient est celle de deux orbes d'un bleu intense à quelques centimètres des siens. Appuyé sur les accoudoirs du trône, penché au dessus de lui, Dohko s'imprègne de son parfum, un regard attentif posé sur lui.

Le vieux bélier esquisse un sourire. Bien sûr il aurait dû se montrer sérieux. Bien sûr il aurait dû sermonner la Balance pour ce charmant coup monté. Bien sûr il aurait pu lui reprocher d'être avec lui en dehors du créneau « engueulades », bien sûr il pourrait le repousser pour éviter sa proximité tentatrice. Bien sûr il pourrait faire tout à la fois... Mais que s'était-il passé ? Dohko avait initié un projet et permis au cadet des gémeaux de se rapprocher de ses nouveaux frères d'armes en proposant l'idée commune, les 13 Ors avaient été rassemblés, tous, pour une réunion, de très bonne heure. Et alors qu'habituellement ils ne s'y présentaient – ou pas – que sous la contrainte, en affichant des mines peu réjouies et sans plus de conviction qu'un crabe devant une marmite, ce matin, ils avaient été ponctuels, souriants, très à l'aise et attentifs. Et puis il s'était passé quoi d'autre ? Il avait fait un pas de plus pour se rapprocher du second gémeau, il avait même profité d'une mèche bleue et puis surtout, il avait eu envie d'aider Mu à faire de même avec l'aîné. En conclusion, ils avaient tous passé un excellent moment si l'on met de coté l'inquiétude de Kanon quant à Poséidon.

Shion glisse une main dans les cheveux châtains et plaque ses lèvres contre les siennes dans un baiser explorateur et passionné. Et très vite la Balance ne s'en contente plus, s'installant à cheval sur son amant en tirant sur la toge Popale pour tenter de la lui enlever. Shion s'empare de ses mains pour l'arrêter.

- Dohko...

- Ah tu ne vas pas m'en empêcher, pas maintenant ! Attends tais toi, laisses moi répondre à toutes tes mauvaises excuses... Hum par où commencer tu en as tellement... Ah oui, pour la réception, tu as déjà tout prévu, maintenant, laisse nous faire le reste, nous n'avons pas besoin de ton aide. Pour tous tes documents à vérifier, à remplir ou je ne sais quoi, demande à Saga. Pour les soucis que tu te fais pour Kanon ? Il va bien, Milo et son frère le veillent de près et moi aussi dès que j'en ai l'occasion. Ah et puis il n'y a pas de visite ce matin, j'ai vérifié ton agenda et, oh, ils sont tous partis !

Dohko se rapproche pour l'embrasser, mais Shion pose un doigt sur ses lèvres.

- Hum, j'ai encore oublié une fausse excuse ? Voyons voir... Ton disciple ? Tiens oui parlons-en, je suis très agréablement étonné que tu joues les entremetteurs...

- Je n'en ai même pas besoin, ils s'appartiennent depuis qu'ils se sont vus, il faut juste le temps à Saga de s'en souvenir. J'ai vu Mu grandir en ne voyant que lui et s'il a développé si vite certaines de ses capacités, c'est bien grâce au contact de Saga et à son attirance pour lui. Bien qu'il fut enfant, c'est un Atlante, par conséquent, c'est un lien qu'il a toujours pu ressentir et je l'ai bien compris dès qu'ils ont échangé un regard, qu'entre eux ça serait différent.

- Et pour toi et moi ?

Shion esquissa un sourire.

- Tu connais déjà la réponse Dohko. Puisque tu as dû le ressentir aussi. Je t'ai fait prisonnier, comme Mu a emprisonné Saga. Pour eux il faut juste que le destin se remette en route.

- Et là encore : et pour toi et moi ?

Shion perdit son sourire, fixant intensément son vis à vis.

- Tu n'es pas heureux ?

- Non... Comment pourrais-je l'être ? Nous sommes séparés 250 ans durant lesquels nous ne pouvons que nous rendre à l'évidence, nous pleurerons deux siècles et demi la mort des nôtres ainsi que notre amour car nous savions qu' à moins d'un miracle, jamais, nous ne nous reverrions. Le miracle a lieu. Tu meurs une nouvelle fois. Nouveau miracle, décidément les Dieux semblent vouloir nous aider après nous avoir tant éprouvés et là, si moi je suis libéré de ma fonction, toi tu reprends la tienne et ce serait parfait, si elle ne nous séparait pas si souvent. On dirait presque que tu as peur et pourtant ça ne te ressemble pas. Et puis tu refuses d'en parler. Alors mon amour, soit tu nous donnes notre nouvelle chance, soit je retourne vivre aux cinq pics, et je suis très sérieux. Et tu sais que ça n'est pas du chantage, parce qu'aucun de nous n'est perdant si tu accepte.

Shion esquissa un nouveau sourire.

- Tu sais que parmi toutes tes « fausses excuses » tu n'as pas trouvé celle que j'aurais invoquée ?

- Shion...

- Celle que la porte n'était pas encore fermée à clé...

Dohko le regarde longuement, les yeux pétillant d'un nouvel espoir. C'était un « oui » ou il n'était pas Chinois. Oh bien sûr il restait du chemin à parcourir avant que Shion trouve son équilibre mais c'était déjà un immense pas en avant. Il consentit donc à libérer son étreinte et s'en retourna fermer la porte à clé avant de revenir prendre sa place, à l'identique, dans les bras de Shion pour faire de la salle du trône le témoin intime de retrouvailles qu'il n'osait plus espérer.