Elle attendait le diagnostic du médecin avec inquiétude. Depuis quelques jours, elle avait l'impression que le mal progressait de nouveau. On l'avait prévenue qu'une guérison pouvait être suivie d'une rechute si elle ne prenait pas réellement soin d'elle. Elle se sentait oppressée, elle avait du mal à prendre des respirations complètes.
Et elle devait avouer que ces derniers temps avec la Révolution qui poursuivait son œuvre, elle n'avait pas vraiment fait attention. Certes, en tant qu'héroïne, citoyenne d'honneur de la nation, survivante de la Prise de la Bastille, elle n'était pas inquiétée par les purges de nobles qui avaient lieu assez violemment dans tous les coins de France. Elle n'était pas non plus inquiétée par les royalistes, trop occupés à fuir. Clairement c'était appréciable par les temps qui courent. D'autres nobles de sa connaissance étaient beaucoup moins tranquilles en ce moment.
Elle s'était installée à Jarjayes avec André afin de protéger ses parents des massacres et pillages qui étaient devenus monnaie courante. Ayant toujours traité leurs gens avec respect, les de Jarjayes avaient été épargnés malgré leur statut de protecteurs des souverains. Mais l'on ne savait jamais ce dont demain serait fait et Oscar ne tenait pas particulièrement à voir ses parents périr et ses souvenirs d'enfance brûler comme avaient pu le faire d'autres domaines alentour.
Elle devait avouer que son sommeil n'était pas léger en ce moment et souvent elle restait de longues heures les yeux grands ouverts auprès de celui qui était devenu son époux. Elle avait réussi à lui cacher car elle se refusait à l'inquiéter. Il serait toujours tant plus tard de lui annoncer la mauvaise nouvelle. Elle ne referait certainement pas l'erreur de lui cacher une seconde fois.
Elle sentait la faiblesse la reprendre et n'avait pas pour l'instant craché de sang mais s'attendait à retrouver son mouchoir souillé à chaque quinte de toux. Elle pensait donc s'y prendre à temps pour commencer un nouveau combat contre cette plaie.
« Redonnez-moi les symptômes qui vous font penser que le mal est revenu ? » lui demanda le docteur Lassonne, perplexe.
« Eh bien je me sens de nouveau très faible, j'ai eu plusieurs vertiges. Je tousse à nouveau et je suis tellement fatiguée que quelques fois je n'ai même pas la force de manger. » égraina Oscar.
« Pas de sang ? » insista-t-il.
« Non, rien du tout. »
« Intriguant », dit l'homme de médecine. « Intriguant mais rassurant car au final ça ne colle pas forcément avec les symptômes habituels. »
« Mais je tousse ! » dit-elle, inquiète.
« Beaucoup de gens toussent sans pour autant souffrir de tuberculose vous savez. » la rassura-t-elle.
« Oui mais les gens qui en ont déjà souffert reconnaissent les effets de cette maladie. Et cette faiblesse que j'ai en ce moment, je l'ai déjà eue. Et … je tousse. »
Il reconnaissait bien là son entêtement mais décida de poursuivre son interrogatoire afin d'éliminer cet horrible diagnostic qu'elle s'était déjà posé.
« Cette faiblesse se manifeste-elle à des moments précis ? »
« Souvent quand je me lève d'une chaise ou de mon lit »
« Uhm … cela ressemble à un malaise vagal. Avez-vous été jusqu'à perdre connaissance ? »
« Non, j'ai toujours réussi à m'assoir avant »
« Cela peut-être dû à la fatigue et vous m'avez dit que vous étiez trop lasse pour manger ? »
« Eh bien en fait quand je passe à table, je n'ai juste pas envie de manger, rien ne me fait envie. »
Une étincelle s'alluma dans les yeux du médecin. « Vous n'avez pas la force de manger ou vous ne voulez pas manger ? »
« En fait je n'ai juste plus faim. »
« Comme un dégout ? Avez-vous déjà rendu vos repas ? »
« Non, ça ne m'est jamais arrivé. »
« Des douleurs particulières ? Avez-vous pris du poids ? »
« Maintenant que vous me le dites, j'ai eu quelques légères douleurs au niveau du ventre, mais rien de bien important. En ce qui concerne mon poids, j'ai envie de dire qu'au contraire, mes vêtements sont assez lâches en ce moment, Grand-Mère a même dû reprendre des culottes afin de les raccourcir, j'aurais fini par les perdre ! »
Les engrenages tournaient dans son cerveau. Elle avait beau ne pas avoir été élevée comme une femme, son père n'avait pu empêcher la nature de faire son office et elle savait parfaitement où voulait en venir le docteur.
« Si c'est ce que vous espérez me faire dire, je n'ai aucun retard dans mes menstruations docteur » annonça-t-elle tout de go, espérant couper court à la discussion.
« Oh. » Il marqua une pause, puis insista. « Avez-vous déjà commencé votre cycle ce mois-ci ? » Il devait en être sûre.
« Eh bien il devrait commencer cette semaine à vrai dire mais on ne peut pas parler de retard à proprement parler, la date n'est pas encore vraiment passée. » Mince alors, il la faisait douter maintenant.
« M'autorisez-vous à vous examiner ? Si mes soupçons sont confirmés je peux très simplement infirmer ou pas mes dires. » tenta-t-il.
« Eh bien, allez-y, comme ça on pourra ensuite reparler de ma toux » le brusqua-t-elle car l'examen était largement en-dehors de sa zone de confort.
Au bout de quelques petites minutes le médecin releva la tête, avec un large sourire.
« Eh bien, qui aurait cru que j'aurais un jour le plaisir de vous faire un tel diagnostic ! Toutes mes félicitation Mademoiselle de Jarjayes, vous êtes enceinte ! » lui dit-il simplement.
« C'est Madame Grandier maintenant, vous le savez-bien » gronda-t-elle pour le principe. « Vous êtes sûr ? »
« Oui madame je peux vous l'affirmer, tout est fermé pour garder bébé au chaud ! » illustra-t-il de façon à ne pas la gêner de trop. « Il vous faudra prendre désormais des précautions. Je vous recommande vivement de cesser toute activité dangereuse comme vos entrainements d'escrime et de diminuer votre dose quotidienne d'équitation. Votre dégoût alimentaire passera petit à petit, je vous conseille de prendre de petits repas toutes les deux heures avec le maximum de vitamines, cela vous aidera à diminuer votre dégoût alimentaire et vous permettra de prendre quelques forces avec le peu que vous avalerez. »
« Je vous promets de faire bien attention, je vous remercie docteur. » dit-elle doucement, lui signifiant son congé.
« Tout le plaisir était pour moi Mademoiselle, je vous souhaite une bonne journée. »
« C'est Madame maintenant vous dis-je ! » Elle n'arrivait même plus à lui faire croire qu'elle le grondait tellement un immense sourire illuminait son visage. Il rit doucement en fermant la porte de sa chambre pour partir.
Un enfant, l'enfant d'André grandissait en elle. Quel bonheur. Jamais elle n'aurait cru vivre un tel moment un jour. Maintenant que le diagnostic était posé, il lui devenait évident que tous les symptômes étaient là. Cette toux avait juste réveillé une peur irraisonnée de rechute et occulté tout le reste. Oh quel bonheur de devoir l'annoncer à son époux. Elle savait à quel point il avait toujours rêvé d'avoir sa propre famille. Elle connaissait le manque qu'il avait connu durant son enfance suite à la mort de ses parents et elle savait très bien qu'il s'était juré de faire le bonheur d'un enfant un jour.
C'était un sujet qu'ils n'avaient jamais vraiment abordé. André, parce qu'il ne voulait pas la brusquer et attendait patiemment qu'elle aborde le sujet comme à son habitude, comme il était prévenant !
Elle, tout simplement parce que malgré sa relative et récente acceptation de sa condition féminine, elle n'avait jamais cru que cette opportunité lui serait offerte un jour. Elle restait assise dans le lit où elle se trouvait lorsque le docteur l'avait examinée, ayant inconsciemment posé la main sur son ventre, le sourire aux lèvres.
C'est ainsi que son cher époux la trouva quelques minutes plus tard ayant aperçu le docteur Lassonne s'éloigner à cheval.
« Oscar ? C'était le docteur Lassonne ? »
« Oui, il sort d'ici à l'instant, j'ai eu peur de cette toux dont je n'arrive pas à me débarrasser et il est venu me rassurer. »
André eut l'impression de recevoir une douche froide. Mais le sourire radieux qu'elle affichait écarta bien rapidement sa crainte. Elle se leva et vint vers lui.
« Dis-moi, tu penses que Grand-Mère est encore apte à la couture ? Je vais avoir besoin de robes d'ici quelque temps. » lui dit-elle, l'air de rien.
André la regarda interloquée. Mis à part sa merveilleuse robe de mariée, il n'avait jamais eu le plaisir de la revoir porter les habits de sa condition, quelle mouche la piquait donc ? Elle continua.
« Tu comprends, d'ici quelques mois, je ne pourrais plus vraiment porter la culotte. » précisa-t-elle, le regardant afin de déceler l'étincelle de compréhension au fond de son regard émeraude.
« Oscar ? Ne pourrais-tu pas clairement me dire les choses ? » Il s'avouait vaincu, elle l'avait perdu.
« André, » elle s'arrêta, soudain submergée par l'importance de la nouvelle qu'elle avait à lui annoncer. Les larmes lui montèrent aux yeux. Foutues hormones ! Ça commençait déjà.
« André, mon amour, je suis enceinte » lui dit-elle ne réussissant pas plus longtemps à retenir ses larmes. André, fou de joie se précipita vers elle et la prit dans ses bras, la serrant fort puis la soulevant pour la faire tournoyer.
« Eh oh doucement ! Si je n'ai plus le droit à l'escrime et l'équitation, tu es privé de câlins ! » dit-elle en riant.
« Privé de câlins ? » il haussait un sourcil et la regarda légèrement moqueur. Elle lui sourit. « Oui, enfin c'est comme l'équitation, dans les limites du raisonnable on va dire. » Il lui fit un clin d'œil « Ah oui, je préfère ça. » et il resserra à nouveau son étreinte sur sa femme.
« As-tu seulement idée ma douce, à quel point j'ai toujours voulu devenir le père de tes enfants ? » Il caressait tendrement sa joue.
« Je vois Monsieur Grandier que vous avez déjà tout prévu, peut-être avez-vous-même déjà trouvé des prénoms ? ».
« Oserais-tu te moquer de ton mari ? »
« Absolument. » elle lui tira la langue et fit mine de s'échapper de son étreinte. Il la rattrapa bien vite et les fit tomber sur le lit.
A nouveau, il la prit dans ses bras et la serra tendrement, comme si elle était la chose la plus précieuse au monde.
« Je pensais à un prénom mixte, ainsi nous n'aurions qu'à en trouver un et il irait aussi bien à un garçon qu'à une fille, qu'en penses-tu ? » lui proposa-t-elle soudain.
« Tu veux dire un prénom du genre … oh je ne sais pas moi …. Oscar ? ».
Oh le sacripant ! Il osait ! « Non mais attends un peu toi ! » fit-elle en se retournant vers lui. « Tu mériterais que je le raconte à Grand-Mère qu'elle te fiche un bon coup de louche ! »
« Ah ah ah, quoi, tu n'es plus capable de te défendre sans l'intervention de Grand-Mère maintenant ? »
Non mais ! Il continuait ? Bien, très bien, il allait voir !
« Je te signale que je suis les recommandations du bon docteur ! Mais tu ne perds rien pour attendre André Grandier, je vais tout noter, et tu verras, le jour où j'aurai accouché, tu vas payer toutes tes moqueries les unes après les autres ! » menaça-t-elle.
« Mais je ne me moque pas, je dois avouer que je connais une Oscar qui a un sacré tempérament pour une fille ! Elle sait être charmante au demeurant. »
« Idiot » lui sourit-elle levant les yeux au ciel.
« Peut-être, mais je suis ton idiot. » Il valait mieux faire amende honorable sinon il n'aurait jamais l'occasion de connaître son enfant tellement elle allait lui faire mordre la poussière d'ici quelques mois. Il la reprit dans ses bras, cette fois elle avait posé sa tête sur son cœur. Ils restèrent ainsi, silencieux quelques minutes, savourant leur bonheur.
« Tu crois que je serai à la hauteur ? » lui demanda-t-elle soudain.
« Oh Oscar, mais évidemment, tu seras une mère formidable. Rappelle-toi à quel point tu aimes les enfants, alors imagine l'amour que tu vas pouvoir ressentir pour la chaire de ta chaire. » Cela sembla la calmer quelques instants, mais elle reprit de plus belle.
« Tu sais, on ne peut pas dire que j'ai eu une enfance normale. Je n'ai aucun point de repère, comment être sûre que je ne vais pas faire d'erreur ? »
André la regarda, comprenant mieux ses craintes.
« Je serai là pour t'épauler, à toutes les étapes. Nous lui créerons ses repères tous les deux, main dans la main. » lui promit-il en embrassant son front.
« Oh André, tu es déjà un père merveilleux pour cet enfant. Et puis après tout … tu ne feras que continuer ce que tu as commencé avec toi. Tu as toujours été mon point d'ancrage, ma normalité à moi. » Elle reposa sa tête sur son cœur, soudain épuisée par ces longues heures sans sommeil à craindre le retour de la maladie cumulées aux émotions de la journée.
Il la regarda quelques instants, caressant ses longs cheveux dans un geste apaisant, avant de succomber à son tour et de tomber dans les bras de Morphée.
