Chapitre 2
Le Docteur émerge doucement de la somnolence qui l'avait saisi après ce goûter gargantuesque. Tout était tellement bon, qu'il s'était laissé aller à reprendre du gâteau au citron et une ou deux boules de neige.
Un fumet délicat chatouille ses narines. Cela sent la bonne cuisine faite maison, et amoureusement mitonnée. À ses côtés, Mary Smith tricote tranquillement.
« Vous deviez être un peu fatigué, cher Docteur, lui susurre-t-elle, son visage paisible souriant avec une pointe de tendresse.
– On dirait oui », marmonne le Docteur.
Il devrait se lever et regagner le TARDIS, mais il se sent si bien dans ce fauteuil qu'il n'a pas envie d'en bouger… du moins pas tout de suite.
« Encore quelques minutes, songe-t-il. Et puis j'y vais. »
À voix haute, il demande :
« Que préparez-vous pour le repas de ce soir ?
– Une tourte à la viande de bœuf et aux rognons. Une recette de ma grand-mère. C'est exquis.
– Ça sent drôlement bon en tout cas.
– Pourquoi ne pas la partager avec moi ? J'en fais toujours beaucoup trop pour mon appétit. Avec une salade pour l'accompagner, vous verrez, ça glisse tout seul.
– Eh bien, je ne sais pas si je pourrais encore manger après… »
Mais il se rend compte que, malgré toutes les pâtisseries qu'il vient d'avaler… il a encore faim.
« Ma foi… commence-t-il.
– Laissez-vous tenter, mon cher Docteur. Sans vouloir me vanter, je crois ne pas être tout à fait maladroite en cuisine.
– Si votre tourte est à la hauteur de vos gâteaux, vous êtes un génie culinaire ! répond le Docteur, salivant déjà à la pensée de déguster le plat.
– Oh, minaude-t-elle. Vous me flattez, vilain flagorneur. Je prépare la salade pour deux, alors. »
Elle se lève et s'éclipse vers l'arrière de la maison. En l'attendant, le Docteur s'appuie sur le dossier de son fauteuil et ferme les yeux, savourant le plaisir d'un rayon de soleil filtrant à travers les voilages de la fenêtre, et anticipant celui d'un estomac qui va se remplir de bonnes choses.
Sur ses genoux, Moumou s'est endormi et ronronne dans son sommeil.
o-o-o-o
À ses fourneaux, la vieille anglaise s'affaire. Elle prépare un grand plat de salade du jardin, agrémentée de croûtons et de cerneaux de noix.
Le plateau roulant supporte bientôt le pâté en croûte fumant, le grand bol de verdure, du pain fait maison coupé en grosses tranches, une jatte de sauce à l'oignon, une bouteille de bordeaux, et une assiette de divers amuse bouche.
Réveillé une fois de plus d'une indolente somnolence, le Docteur voit arriver ces mets avec gourmandise.
« Ne bougez pas, lui intime Mary, alors qu'il tente de s'extirper de son confortable siège. Je vais vous servir où vous êtes. Entre nous, j'aime bien manger mes repas au salon plutôt que dans la cuisine, ajoute-t-elle avec un clin d'œil.
– C'est vrai qu'on est tellement bien, ici, grommelle le Docteur. Presque trop bien, d'ailleurs. On n'a plus envie d'en partir.
– Encore une fois, vous me flatter, répond-elle en rougissant. Mon logis est pourtant bien modeste.
– Mais tellement accueillant, Mary. Vraiment. On s'y sent chez soi. »
Pendant ce temps, ses yeux parcourent la table basse sur laquelle la vieille dame a déposé sa production. Ses narines frémissent, et sa bouche se remplit de salive.
Largement servi – il proteste mollement pour la forme, il savoure bientôt la tourte, nappée de sauce, et son accompagnement, tout en avalant de bonnes rasades du vin.
« Châteaux Margaux 1945 ! s'exclame-t-il. Une très bonne année. Il est excellent. Vous vous y connaissez en vins ?
– Je m'y suis un peu intéressée dans ma jeunesse et j'ai acquis quelques bouteilles lors d'un voyage œnologique en France. J'ai peu l'occasion de les servir, n'ayant pas beaucoup de visiteurs. Je suis heureuse de voir que j'ai affaire non seulement à un fin gourmet, mais aussi à un amateur de bons crus.
– Vous êtes une perle, Mary. »
o-o-o-o
« Quelque chose ne va pas », songe le Docteur, quelque jours plus tard.
Il est toujours enfoncé dans le confortable fauteuil du salon de Mary Smith. Ses journées sont ponctuées de repas où alternent le sucré et le salé. Cake aux zestes d'oranges et couronne cannelle-noisettes accompagnant un thé Earl Grey aux riches saveurs. Gigot d'agneau sauce à la menthe. Gâteau gallois aux fruits secs et roulé au chocolat blanc avec un thé russe. Chaussons de Cornouailles et mesclun. Chaque repas salé est servi avec un vin rare – bourgogne, bordeaux, rosé de Cassis ou côtes du Rhône – au caractère bien trempé.
Entre chacun, une sieste bien méritée, dont il ne se réveille que pour la bombance suivante. À chaque fois, il marmonne :
« Je devrais partir. Je vous ai assez encombré. »
Mais la vieille dame l'assure qu'il ne la dérange pas du tout.
« C'est tellement rare de rencontrer un gentleman qui sait ce qu'est la bonne cuisine et les bons vins. Et qui apprécie autant mes sucreries que mes précieux thés. »
« Quelque chose ne va pas, je le sens », se dit le Docteur, tandis que Mary lui verse sa troisième tasse de chine fumé.
Il engloutit une grosse bouchée de tarte aux amandes et au miel. Hum… quel délice !
« Mais non voyons, Docteur, pense-t-il enfin. Comment le mal pourrait-il se glisser dans cet endroit parfait, où on aime si bien manger et où ma personnalité plaît autant ? »
Car Mary ne se contente pas de l'abreuver de thé et de vin. Elle glousse au moindre de ses traits d'humour, se pâme devant le récit de ses exploits, et loue sans cesse son bon goût en matière d'habillement et son charme naturel.
La nature narcissique du Seigneur du Temps en frétille d'aise.
