Les personnages du manga détective Conan appartiennent à Gosho Aoyama.

Première partie : Une nuit noire…

Chapitre 1

Tiens, vous êtes encore là depuis notre dernière conversation ?

Pardon ? C'est à vous de vous étonner du fait que, moi, je sois encore là ? Vous vous imaginiez que c'était le dernier jour de ma vie que je vous racontais et que cette petite fille avait fini par mourir sur cette table d'opération ?

Rassurez-vous, ce n'est pas un fantôme qui vous parle, je ne suis pas morte ce jour là… Quoique…

Suit-je morte ou vivante à l'heure où je vous parle ? C'est une question intéressante, est-ce vous voudriez essayer d'y répondre ?

Allez, il n'y a que deux réponses possibles, vous n'avez qu'une chance sur deux de vous tromper.

Alors d'après vous je suit encore vivante, sinon je ne pourrais pas vous parler ?

Désolé, ce n'est pas la bonne réponse. Donc je suis morte ?

Non ce n'est pas la bonne réponse non plus, je vous aie menti quand je vous aie dit qu'il n'y avait que deux réponses possibles…

Alors si je ne suit ni morte, ni vivante, qu'est ce que je suis devenu ce jour là ?

N'ayez pas peur, je vais vous raconter la suite de ce qui s'est passé et vous comprendrez de vous même.

Donc je vous aie quitté au moment où ma pauvre petite conscience s'enfonçait dans une nuit noire, loin de ce corps déchiqueté où elle était emprisonnée…

Lorsque j'ai fermé les yeux à ce moment là, je ne pensais pas que ce serait pour les rouvrir un jour, mais pourtant, c'est ce qui s'est passé… Qu'est ce que j'ai vu quand je les aie rouvert?

Eh bien, les visages désespérés de mes proches… Ils étaient tous là, sans exception…

Ayumi, Conan, Ran, le professeur, Genta, Mitsuhiko, ils étaient tous à mon chevet avec le docteur Araide.

Au début j'avais cru que je devais en conclure que j'avais finalement survécu à cet accident, mais malheureusement ce n'était pas tout à fait le cas…

J'aurais dû comprendre que quelque chose n'allait pas. Conan était penché vers moi, il aurait dû savoir que j'étais réveillée et pourtant, il ne me disait pas un mot… Est-ce qu'il se sentait trop coupable pour m'adresser la parole ? Et puis après j'ai entendu la question naïve d'Ayumi au médecin…

« Mais elle a ouvert les yeux… Elle est en train de nous regarder là… Alors que vous disiez… »

« Ce n'était qu'un simple réflexe… Cela peut donner l'illusion que sa conscience est en éveil mais ce n'est malheureusement pas le cas… »

Je dois quand même préciser, pour la défense de ce brave docteur, qu'il avait l'air sincèrement désolé lorsqu'il a affirmé ça à une petite fille incrédule… Il a même pris la peine de formuler son triste diagnostic en termes plus compréhensible pour elle.

« Ton amie est encore endormie Ayumi et nous ne savons pas encore si elle se réveillera un jour… »

Félicitation docteur, je n'ai jamais entendu un plus bel euphémisme pour faire comprendre à quelqu'un que l'une de ses amie venait de devenir un légume. Et je dois aussi féliciter vos collègues qui se sont démenés pour transformer ce qui aurait pu être un magnifique cadavre en spécimen potager…

Oh, je ne l'avais pas compris immédiatement certes, mais je n'ai pas eu d'autres choix que de finir par le faire…

« Mais elle n'est pas morte, hein ? Vous m'aviez dit qu'elle n'était pas morte ! »

« Non, Ayumi…Ton amie est…vivante… »

Ah ça oui, elle est parfaitement vivante, pour peu qu'on maintienne son assistance respiratoire sous tension… Dis merci aux médecins, Ayumi, ils auraient pu laisser tranquillement ton amie mourir mais ils ne voulaient surtout pas que tu sois triste de ne plus la voir, alors ils ont accompli un vrai miracle… Ils ont maintenu en vie une morte.

C'est merveilleux n'est ce pas ? Au lieu d'avoir à apporter des fleurs sur ma tombe, tu auras juste à les déposer au chevet de ce lit d'hôpital.

« Mais on ne peut pas dormir les yeux ouvert ! J'ai essayé de le faire en classe, ça n'a jamais marché ! »

Ah ce brave Genta… Sa question est aussi stupide que touchante…

« Même si ses yeux sont ouvert, elle ne voit absolument rien… Je peux te promettre que ton amie est endormie et qu'elle ne nous entend pas… »

Avant cet accident docteur, j'aurais acquiescé à votre diagnostic mais à présent, je suis dans l'obligation de vous contredire.

« Vous mentez ! Allez Haibara, dis leur que tu peut nous entendre ! »

Mitsuhiko… Toujours aussi gentil… J'aurais bien aimé bien te dire que tu avais parfaitement raison mais malheureusement, malgré tous mes efforts pour ça, je n'aie pas réussi à desserrer mes lèvres… Et croit moi, ce n'est pas faute d'avoir essayé…

Mais si tu pouvais être aussi assez gentil pour arrêter de me secouer comme un prunier, je t'en serais éternellement reconnaissante.

Ah Conan vient enfin de te décider à arrêter… Merci, Kudo…

Mon pauvre, je dois vraiment faire peine à voir pour que tu me regarde de cette façon… Mais je te comprends tu sait…

Cela ne doit vraiment pas être agréable de voir ta meilleure ennemie te fixer avec les mêmes yeux vides qu'un hareng saur à l'étalage d'un poissonnier. Décidément, tu ne seras jamais vraiment capable de dissimuler tes sentiments, je peux lire sur ton visage comme si c'était un livre grand ouvert… Là tu es en train de me supplier de me tourner vers toi pour te décocher une de mes remarques sarcastiques… Maintenant tu es en train de penser que tu n'aurais jamais cru un jour avoir envie de les entendre… Si je suis contente de le savoir ? Pour répondre à ta question silencieuse, Kudo, Oui… Mais je le serais encore plus si je pouvais te le dire…

Qu'est ce que tu es en train de faire ? Pourquoi tends-tu la main vers mon visage ? Pour me caresser les cheveux ?

Non bien sûr, comment puis-je être aussi naïve ? Tu veux me fermer les yeux puisque je n'en suis plus capable moi-même… Tu ne peux plus supporter ce regard vide de toute expression mais qui n'en semble pas moins lourd de reproches à tes yeux… Mais tu hésites… C'est aux morts qu'on ferme les yeux et tu ne peux pas encore admettre que je le sois, n'est ce pas ?

Ah, tu viens enfin de te décider à le faire… Et maintenant tu te penches vers moi, même si je ne peux plus te voir, je sens quand même ton souffle sur mon oreille alors que tu es en train d'y murmurer quelque chose.

« Bonne nuit, Ai… »

Je ne me rappelle pas t'avoir autorisé à m'appeler par mon prénom mais merci quand même de ta si délicate attention, Kudo… Merci d'avoir définitivement coupé l'un des deux derniers liens qui me maintenait au monde extérieur… Merci de m'avoir condamné à une nuit noire qui ne cesseras plus jamais…

Tu ne changeras jamais, Kudo, il faudra toujours que tu continues de faire souffrir celle que tu essayes d'aider, en croyant sincèrement faire preuve de gentillesse à son égard…

Bon eh bien maintenant, je suppose que vous avez enfin compris ma situation… Alors à votre avis, suis-je morte ou vivante ?

Je suit vivante puisque j'ai encore conscience de moi-même et de ce qui m'entoure, même si ce n'est qu'en partie ?

Bon… Mais je suis prisonnier d'un corps que je ne peux plus mouvoir, je ne peux même plus remuer un orteil ni prononcer un seul mot, et si l'on coupe les appareils auquel je suis branchée, je ne pourrais même plus respirer…

Alors expliquez moi en quoi les choses seraient différentes si j'étais vraiment morte ce jour là ?

Je ne serais même plus capable de penser et de réfléchir comme je suis en train de le faire ?

Qu'en savez-vous ? La totalité des médecins du monde entier est persuadé qu'une personne plongée dans le coma n'a aucune activité consciente, or je sais pertinemment que ce n'est pas le cas, alors qu'est ce qui prouve que ce n'est pas la même chose avec les cadavres authentiques ?

Voilà qui ne serait pas sans donner une quantité effroyable de remords aux médecins légistes de tous les pays… Il y avait encore un reliquat de conscience attaché à ces tas de chair inertes qu'ils ont tranquillement dépecés lors de leurs autopsies…

Et je ne parle même pas des croques morts… S'ils savaient que tous ces corps qu'ils ont sciemment rangés dans des boites hermétiques avant de les enterrer étaient encore conscients… Comment réagiraient-ils en découvrant qu'ils ont condamné une quantité terrifiante de personne à contempler une paroi pourrissante de planche pour l'éternité ?

Et l'on raconte que ce sont les esprits des personnes dépourvus de sépulture qui errent sans trouver le repos éternel… Alors qu'il y a des chances pour que ce soit l'inverse qui soit vrai… Dans ce cas, je ne devrais plus me sentir coupable d'avoir conçu un poison censé non seulement tuer un être humain en l'espace de quelques secondes mais également provoquer la décomposition quasi-instantanée de son cadavre…

Comment ? Vous ne me croyez pas ? Jusqu'à ce jour, aucune des personnes qui est sorti d'une longue période de coma n'a affirmé être resté consciente lorsqu'elle était encore dans cet état ?

Comment je peux expliquer cela ? Non, en effet, je n'aie aucune explication à vous fournir mais cela ne prouve rien.

Après tout, les premières personnes à s'opposer à l'usage du chloroforme comme anesthésiant dans les hôpitaux affirmaient que ce produit chimique rendait un être humain incapable de se mouvoir, mais pas de ressentir la souffrance. Ils affirmaient aussi que l'un des effets secondaires du produit était de faire oublier aux patients les souffrances incommensurables qu'ils avaient vécus sur la table d'opération. Peut-être que c'est la même chose pour ceux qui sont restés dans le coma. Je vous le dirais quand j'en sortirais, si j'en sors un jour… Où plutôt, je ne vous dirais rien puisque j'aurais tout oublié…

Oh et puis croyez-moi ou non, j'avoue que ça n'a aucune importance…Les juges de Galilée ont pu continuer de penser ce qu'ils voulaient en matière d'astronomie, la terre n'en a pas moins continuer de tourner…

Dans tous les cas, si la mort correspond vraiment à l'extinction de toute conscience comme je l'ai toujours cru, j'aurais préféré que ces maudits docteurs fassent preuve de moins de zèle ce jour là…

Ingrate, moi ? Ecoutez, essayez de passer, oh allez une seule semaine, couché dans un lit sans ouvrir les yeux ni remuer un doigt et revenez me le dire en face…

Oh j'avoue qu'au début, je ne me plaignais pas… Plus de soucis ni d'obligations envers qui que ce soit… Mais au bout d'une seule journée…

J'ai toujours cru que rien ne pourrait être plus terrifiant que de rencontrer à nouveau mes anciens collègues mais j'ai fini par me rendre compte que je me trompais… Couchée dans ce lit d'hôpital, j'ai rencontré quelque chose d'infiniment plus effrayant, le vide…

Un vide infini qui demeure toujours même après que vous vous soyez épuisé à le combler de toutes les manières possibles et imaginables… Maintenant, j'ai des raisons supplémentaires de mépriser Kudo. Est ce qu'il a la moindre idée de l'horreur à laquelle il condamne les criminels qu'il envoie en prison ? Rester emprisonné tous les jours sans pouvoir RIEN faire… Quand je pense que certains imbéciles se plaignent du fait que la vie est plus agréable en prison qu'à l'extérieur, et que le contribuable se saigne aux quatre veines pour entretenir des parasites inutiles pour qu'ils se dorlotent à ne rien faire…

Ils devraient essayer de passer ne serait-ce qu'un mois en prison, ces braves bien-pensants… Je suis sûre qu'ils verraient les choses autrement après cela.

J'ai aussi des raisons supplémentaires de me réjouir de n'avoir jamais eue de jouets… Quel destin terrifiant que le leur, vous ne trouvez pas? Car, finalement, ils finissent tous de la même façon, enfermés dans une boite où leur propriétaire les a abandonnés avant de les oublier… Enfermés toutes la journée sans qu'il ne se passe plus la moindre chose…

Maintenant que je sais quel sensation cela peut-être, j'en viens même à éprouver de la compassion pour les jouets d'Ayumi, et on me disait incapable d'éprouver la moindre pitié envers qui que ce soit…

Oh au début, c'était encore supportable, je recevais souvent des visites de la part de mes proches, ils prenaient la peine de me parler, d'évoquer nos souvenirs communs, de me raconter leurs journées… Mais au fur et à mesure que le temps s'est écoulé, leurs visites se sont petit à petit espacées… Je les comprends, à quoi bon parler à quelqu'un qui est incapable de vous répondre ? D'ailleurs s'il ne le fait pas, c'est parce qu'il ne peut pas vous entendre, n'est ce pas ? C'est ce que nous a dit le médecin et nous ne pouvions pas le croire… Le brave homme avait raison…

Bande d'imbéciles…

Si je leur en veux de m'avoir petit à petit abandonné ?

Plus que tout ce que vous pouvez imaginer… J'ai dit que je les comprenais, pas que je les excusais…

Ce n'est pas parce que quelqu'un ne peut pas vous répondre qu'il ne vous entend pas… Ce n'est pas parce qu'il est incapable de vous exprimer sa gratitude pour ce que vous faites pour lui qu'il n'en éprouve aucune…

Je le leur aie hurlé pourtant… Mais ils ne m'ont pas entendu… Et ils ont fini par partir en me laissant seule…

Comme l'avait fait mes parents avant eux, comme l'avait fait ma sœur avant eux… Ils m'ont tous abandonné…

Je les aie supplié de revenir, je leur aie promis que je serais une gentille petite fille, j'ai promis à Kudo que je lui fabriquerais ce maudit antidote, que je lui dirais tout ce que je sais sur cette maudite organisation… Mais ça n'a pas suffit à les convaincre et ils sont partis quand même…

Certains ont mis plus longtemps que d'autres à le faire, c'est tout…

Le professeur venait tous les jours au début… Lors d'une de ses visites, il m'a même confié qu'il me considérait comme sa propre fille, c'est touchant n'est ce pas? Mais un jour, il m'a dit de me pardonner, qu'il ne pourrait plus venir… Il ne pouvait plus supporter de me voir dans cet état… Alors il s'est penché vers moi, et il a déposé un baiser sur mon front, comme l'aurait fait un grand père avec sa petite fille après lui avoir raconté une histoire pour qu'elle s'endorme.

Je n'aie pas pu voir son expression mais j'ai quand même senti ses larmes tomber sur mon visage quand il s'est relevé…

Ensuite, il a refermé la porte de cette chambre derrière moi, comme si c'était le couvercle d'une tombe, il ne l'a plus jamais franchi de nouveau…

Genta et Mitsuhiko venaient me voir tous les jours, après leurs cours, pour me raconter leurs journées, mais au bout d'un moment ils sont venus s'excuser en me disant qu'ils ne pourraient plus le faire… Leurs parents ne voulaient plus qu'ils aillent me voir…

Les parents d'Ayumi ont fait la même chose, mais elle a quand même continué de venir me voir… Je crois que c'était grâce à l'aide de Conan qu'elle parvenait à le faire, en tout cas il était presque toujours avec elle quand elle venait…

Mais même si ses visites n'ont jamais cessé, elles se sont de plus en plus espacé… j'imagine que ses parents avaient commencé à se douter de quelque chose… D'abord j'avais le droit à une visite par jour. Puis ce fût une par semaine. À la fin c'était une par mois…

Le professeur Kobayashi ? Oh je crois qu'au début, elle venait une fois par semaine… Elle continuait de me donner des cours, vous le saviez ? Elle me disait qu'elle ne voulait pas que j'aie pris trop de retard lorsque je me réveillerais…

Mais au bout d'un an… Elle a fini par décider que le retard était trop important pour qu'elle parvienne à le combler elle-même…

Les inspecteurs Sato et Takagi ? Oui, ils venaient aussi, quand leur travail leur laissait un peu de temps…

Ils m'ont même annoncé leur mariage… Non, je n'ai pas passé un demi-siècle dans le coma, enfin j'espère… A ce que j'ai compris, Takagi a réussi à déclarer sa flamme six mois après mon accident… Evidemment, entre leur vie de couple et leur travail, ils n'ont plus réussis à trouver assez de temps pour venir…

Ran ? Elle venait me voir aussi… Elle m'a même dit que nous pourrions profiter de l'occasion pour essayer de nous rapprocher un peu plus puisque j'avais commencé à m'ouvrir à elle avant cet accident… Elle m'a parlé comme à une petite sœur, elle m'a parlé de cet idiot de détective qu'elle attendait toujours, elle a beaucoup ri en me confiant qu'à une époque elle était persuadée que lui et Conan ne faisaient qu'un, elle m'a aussi parlé de ses parents qu'elle essayait toujours de réconcilier… D'après elle, ce n'était plus qu'une question de semaines avant qu'ils n'habitent tous les trois ensemble à nouveaux… Mais elle m'a dit la même chose pendant plusieurs mois d'affilée…

Mais malgré tous ses efforts, je ne me suis pas rapproché d'elle à nouveau pour accepter l'amitié qu'elle m'offrait…

Ce n'est pas que je ne le voulais pas… Mais je n'aie pas pu malgré tout… Est-ce que c'est à cause de mon état actuel ou est-ce parce j'avais toujours aussi peur de me rapprocher des autres ?

Je ne sais pas, et je ne veux pas le savoir…

Toujours est-il qu'elle a fini par renoncer elle aussi et que je ne l'ai plus jamais entendu me parler depuis ce moment là…

Je n'ai jamais cru en Dieu mais je crois que je sais ce qu'il ressent maintenant…

Etre prisonnier dans son éternité, à regarder les autres se mouvoir dans cette merveilleuse dimension qu'est le temps, les voir changer petit à petit, évoluer, se transformer, alors que vous êtes vous-même condamné à ne jamais changer de par votre condition…

Ecouter leur prières sans pouvoir cependant y répondre, que ce soit en paroles ou en actes, jusqu'au jour où ils finissent par ne plus croire en vous… Ce jour où votre église s'est transformée en un tombeau où ne règne plus que le silence et la solitude…

Je suis devenu une déesse… Et ce n'est pas la vanité ou l'égocentrisme qui me fait parler, ou plutôt penser, ainsi…

Les dieux existent et c'est une athée qui vous le dit… Ils existent et ce n'est pas parce qu'ils refusent d'écouter vos prières qu'ils ne les entendent pas… Il y a bien une affection qui se cache derrière ce silence…

Tiens mais qui est ce que j'entends ? Qui vient troubler le silence de cette Eglise désespérément vide ? On dirait bien que c'est la dernière de mes ouailles… La seule qui croit encore en moi…

Elle commence par me supplier, par me promettre qu'elle se repentira, qu'elle subira toutes les pénitences que je voudrais bien lui imposer pour expier les péchés qu'elle a commis à mon égard, si cela peut suffire pour entendre le son de ma voix à nouveau…

Evidemment ses prières restent sans réponse… Désolé, Kudo, je partage les souffrances de Dieu, alors j'aie le droit moi aussi de garder le silence, tu ne crois pas ?

Voilà qu'à présent, tu te révoltes, petit mécréant ? Voilà que tu m'accuses de t'avoir abandonné, de fuir de nouveau, de ne penser qu'à moi-même et pas aux souffrances des autres…

Oh la révolte est déjà finie, mon petit infidèle ?

Voilà que tes reproches ont fait place aux larmes… Ainsi toute la colère que tu éprouvais contre toi-même, tu n'as même pas réussi à la retourner contre moi ? C'est pathétique, kudo… Ceci dit, je peux te dire que je sais, par expérience, que ce genre de tuyau d'évacuation, même quand on arrive à s'en servir, n'est jamais efficace bien longtemps…

Au bout d'un moment, le réservoir n'est plus assez grand pour contenir tous tes remords et ils finissent inévitablement par te rejaillir à la figure…

Tu n'as pas été capable de pouvoir contenir les miens, comment pourrais-je absorber les tiens ?

Même si elle ne m'a jamais adressé de reproches, Ayumi pleurait aussi quand elle venait me voir…

Je me suis sacrifié pour la sauver, mais en échange, je lui aie donné la culpabilité pour mes souffrances à porter jusqu'à la fin de sa vie… Je suis bien ta sœur, Akemi… Et maintenant, je sais ce que tu ressens… Et je sais aussi à quel point j'ai continué de te faire souffrir par delà la mort… Pardonne-moi et je pardonnerait aussi à cette petite fille qui vient réclamer une absolution que je suit incapable de lui donner…

De quoi est ce que me parle la seconde autre personne qui n'as pas encore totalement déserté mon Eglise ?

Un mètre c'est une distance bien courte et pourtant tu n'as pas réussi à la franchir ce jour là ?

Ah, tu parles de l'accident… Idiot, si tu avais réussi à la franchir, la seule différence que ça aurait faits c'est que tu aurais partagé cette chambre avec moi…

Non pas qu'un peu de compagnie m'aurait dérangé, mais je ne pense pas que nous aurions pu communiquer dans notre état, et je ne suit pas assez cruelle pour vouloir te faire partager mon enfer…

Si je suis heureuse de t'avoir réduit à un désespoir pareil ? Non, Kudo, je ne le suis pas…

Voilà qu'à présent, tu sers une dernière fois cette main inerte qui a autrefois appartenu à cette personne que tu regrettes tellement… Cette personne à qui tu avais fait une promesse que tu n'as pas pu tenir…

Maintenant, je t'entends fermer la porte de cette chambre… Est-ce que tu la franchiras de nouveau, dis moi ?

Tu peux me détester si tu en as envie, me haïr de toutes tes forces pour ne pas sortir de ce sommeil, mais je t'en prie, reviens me voir pour troubler mon repos…

Il n'est pas aussi heureux que tu le crois, oh non… Et la haine sera toujours préférable au silence… La souffrance est toujours moins douloureuse que l'ennui…

L'enfer n'est pas brûlant, Kudo, il est glacial… Glacial comme seule peut l'être la solitude… La couleur de l'enfer n'est pas celle que j'ai toujours préférée entre toutes… Il n'est pas aussi rouge que le sang, au contraire, il est d'un blanc immaculé, un blanc sans une seule tâche… Il est d'une pureté éclatante… Une pureté terriblement ennuyeuse… Et s'il y a bien une seule chose à laquelle l'être humain ne pourra jamais s'habituer, c'est l'ennui…