2 - L'homme loup

Je ne me souviens pas de tout ; vaguement d'une nuit très longue. Je suis envoyé au lit après le dîner comme si j'avais été particulièrement turbulent. Je suis dans la chambre que j'occupe ce soir. Iris n'est pas là ; tout me semble terriblement bizarre. J'ai du mal à m'endormir et j'écoute Mãe tourner en rond dans l'appartement comme si elle ressentait ce fameux appel de la lune.

À un moment, Carley et Dawn viennent la rejoindre. Ils ne vont pas dans le salon pour discuter ; aujourd'hui comme hier, je les imagine tous les trois, debout, sur le qui-vive dans l'entrée. Trois Aurors liés par une amitié sans faille.

"Tu sur-réagis, Tonksie", dit Carley. "C'est une belle connerie, je te l'accorde, mais comment ça marcherait ? Si c'était si simple de devenir sorcier, ça se saurait !"

Depuis mon lit, je suis assez vexé de cette opinion, autant le dire.

"Est-ce que je sais, moi ? Est-ce qu'on sait ce qui se passe quand un enfant de garou mord un enfant moldu avec la volonté sincère de changer son aura ?", répond ma mère avec une voix fragile. "S'il y a des livres qui racontent ça, j'imagine qu'ils sont dans des bibliothèques où ni toi, ni moi ne mettront jamais les pieds !"

"Tu as peur qu'il lui donne... que le gosse devienne un garou", interprète Dawn et, moi, dans mon lit, je me fais minuscule. Devenir un garou est une tragédie, je le sais déjà. J'ai voulu partager ma magie, pas provoquer une tragédie.

"Je devrais aller chez eux... faire venir Cyrus ici, avec Kane, et aller surveiller ce qui se passe", estime ma mère.

"On a les sphères, Dora - celles que tu as posées quand tu es allée chez eux. On saura", rappelle Carley.

"Mais on sera trop loin !", objecte ma mère et, dans mon esprit d'enfant, il y a l'image d'un loup acculé qui attaque les humains autour de lui. Non pas un loup, un enfant-loup attaquant sa famille humaine, à cause de moi...

"Alors, on va se relayer. J'y vais en premier", propose Carley avec la même certitude sereine qu'il a eu au début de la conversation. Pratique, calme, efficace. "On a amené une voiture pour se planquer devant. À minuit, tu me remplaces. Dawn prendra la suite à trois heures."

"C'est à dire quand il ne risquera plus de se passer quoi que ce soit", commente cette dernière avec cette pointe d'humour décalée qui la caractérise. Je crois me rappeler qu'elle est alors enceinte mais je n'en suis pas sûr.

"Un de nous sera tout près ; les autres le rejoignent s'il se passe quelque chose", continue Carley sans y prêter attention.

"Rien ne dit combien de temps on va devoir le surveiller pour être sûrs", se désole Mãe, notoirement plus calme.

"Cyrus et Susan auront sans doute des résultats demain matin", lui rappelle Dawn. "Va te reposer, tu prends la suite de Carley..."

"Je n'ai même pas demandé ce que vous avez fait de vos enfants !"

"Ma mère les garde. Va te reposer", répond Dawn. La porte se referme ; Carley a dû partir.

"Comme si j'allais dormir !", s'agace ma mère.

"Prends une potion de détente et repose-toi. Kane a besoin de toi, solide et maîtresse de tes nerfs ; Remus aussi... tu n'as pas le choix", estime sa meilleure amie depuis le premier jour à Poudlard.

Mãe a obtempéré. Aujourd'hui encore quand Dawn prend ce ton-là, Mãe obtempère, toute Commandante des Aurors qu'elle soit devenue.

Au petit-déjeuner, les adultes ont la gentillesse de m'informer que mon plan de transformation de l'avenir de Tim a sans doute totalement foiré. Ils insistent pour que j'en sois content. Je feinte en demandant quand revient Iris.

"En fait, c'est toi qui vas la rejoindre au Terrier. Je vais t'envoyer depuis la Croisée des Chemins en allant au Ministère", m'apprend Mãe, notoirement directive. "Je travaille ce matin ; je vais chercher Remus ; on vous rejoint ce soir."

"On s'organise pour la surveillance, t'inquiète", répète Carley.

"Si Kingsley l'apprend", elle se désole malgré tout.

"Il est possible que tu doives lui en parler, Tonks", soupire Carley. "Une fois que Remus saura et que Cyrus et Susan auront une opinion... il vaut mieux qu'il l'apprenne de toi.."

"S'il y a quelque chose à savoir", rajoute Dawn.

"S'il y a quoi que ce soit, sache que je donnerais ma démission avant toute chose ; Remus aussi, j'imagine... Il faudra qu'on parte... qu'on essaie de sauver ce qu'on peut de la Fondation..."

"Dora, tu vas un peu vite", essaie de l'interrompre Dawn avec un regard insistant vers moi qui ai cessé de mastiquer mon toast en entendant l'énumération des catastrophes attendues.

"Pour l'instant, envisager le pire est ce qui me permet de faire face", rétorque Mãe juste avant de m'envoyer m'habiller.

En allant à la Croisée des Chemins, elle ne me lâche pas une seconde la main - ce qu'elle ne fait jamais depuis plus longtemps que je me souvienne - mais ne me dit pas un mot. On s'arrête chez Tim pour "prendre des nouvelles".

"Madame Lupin, il ne faut pas vous inquiéter comme ça. On lui a dit à Tim : voilà où ça te mène de croire à tes histoires dur comme fer ! C'est la vérité ! Ça sera une bonne leçon aussi pour Kane ; il faut qu'ils grandissent et qu'ils arrêtent avec leur magie, sorcellerie et contes de bonnes femmes", estime son père.

Tim, derrière lui, a l'air toujours médusé de l'histoire. Quelque part, je ne suis pas loin de penser comme lui.

La journée au Terrier est sans fin. Iris, toujours meilleure que moi pour sentir les forces en jeu dans les têtes des adultes, m'a convaincu que si l'inquiétude des adultes tournaient autour de la lycanthropie, Papa allait me "pulvériser" - son mot.

"Tu dois redire que c'est un jeu", elle conseille.

"Sauf que j'ai expliqué à Mãe que non", je lui rappelle.

"Mais quelle idée ! Tu croyais quoi, qu'ils allaient te trouver génial !? T'es incroyable des fois. Plus naïf encore que les Moldus !"

Ma sœur a toujours su me réconforter.

Papa et Mãe viennent nous chercher assez tard au Terrier. On était planqués dans l'escalier et on a donc pu savoir que les analyses comme la surveillance de Tim et de sa famille ne permettaient nullement de "craindre qu'une quelconque contagion ait eu lieu". Je me rappelle que j'étais assez vexé, bien que confusément content, du soulagement palpable des adultes. S'ils avaient su que je me demandais encore si j'aurais dû demander à dormir chez lui et le mordre à minuit pour que ça marche, ils auraient sans doute désespéré.

"Ouf", a commenté Iris à côté de moi. En bas, je crois que Arthur voulait savoir ce qu'en pensait Albus. Mais je n'ai pas compris la réponse de Papa.

Mãe nous a ensuite appelés, et Iris m'a empêché de descendre trop vite pour rendre crédible notre absence dans l'escalier. En descendant les marches à sa suite, j'ai cherché le regard de mon père et il a détourné les yeux. Je ne le savais pas encore mais ça allait durer des jours. Jusqu'à ce que mes frères s'en mêlent.

oo Ce qu'ils peuvent faire de mieux pour nous

"Colle-lui une fessée si ça te fait te sentir mieux, il ne l'aura pas volée, mais arrête de l'ignorer !"

Les mots de Cyrus nous cueillent alors qu'on sort de la salle de bains, Iris et moi, prêts pour aller se coucher. Le dîner a été tendu comme un arc, et j'imagine qu'on aurait dû savoir que si Harry et Cyrus étaient là sans leur famille respective, c'est que le sujet n'avait rien de bénin.

"Cyrus, je n'ai pas besoin de ton mépris", répond Papa d'un ton glacial.

"Remus Lupin, ce père abusif - arrête ton cinéma !"

"Si vous évitiez tous les deux le mélo, on pourrait se concentrer sur l'essentiel", essaie Harry. "Kane a besoin de toi ; ne dis pas que tu ne peux pas, Papa ; on est, tous les deux, la preuve que tu peux faire face à bien pire !"

Mãe sort alors la tête du salon, nous voit et nous rejoint après avoir refermé la porte derrière elle. Ça rend les mots qui suivent moins compréhensibles sans arrêter la colère des voix.

"C'est bon", elle commente en nous poussant vers notre chambre. "Au lit, tous les deux"

"Mais, Mãe", proteste Iris avec un geste vers le salon.

"Laisse-les", elle conseille. "Visiblement, elle ne fait de mal à personne, cette conversation."

"Quoi ?", s'indigne ma petite soeur. "Cyrus et Harry ! Ils disent à Papa de... de punir Kane... C'était un jeu, Mãe !"

Notre mère se fige dans un mouvement un peu inquiétant et s'agenouille pour nous regarder droit dans les yeux, l'un après l'autre : "Ce n'était pas un jeu, Iris, et tu le sais très bien. Répéter un mensonge n'en fait pas une vérité. Et, Harry et Cyrus... ils essaient de nous rendre le plus grand service que quiconque peut nous rendre, et je suis sûre que tu t'en rends compte. Tu devrais les remercier de l'effort qu'ils font ; ce n'est pas facile pour eux de prendre cette place. Ils pourraient se dire qu'ils ont maintenant leurs propres familles..."

"On est leur famille !", s'indigne Iris en donnant un coup de pied rageur au mur.

"Iris, s'il te plaît, fais un effort, je ne vais pas avoir la patience", prévient Mãe en nous poussant vers nos lits.

Ma jumelle entend la mise en garde et se roule en boule dans son lit sans un autre mot. J'essaie de faire comme elle, mais j'avoue que j'ai l'impression que je devrais au contraire retourner dans le salon et faire face à la tempête qui s'y déroule à cause de moi. Mãe s'assoit sur mon lit.

"Ça va s'arranger, Kane, je te promets que ça va s'arranger."

"Ils ont raison, Papa... il ne veut plus de moi", j'arrive à articuler. Iris se redresse dans son lit, et Mãe tend une main pour lui intimer le silence.

"Il ne... Remus se rend responsable de ce que tu as fait... il se sent incapable d'y faire face", elle essaie, s'arrêtant à chaque fois comme si les mots ne lui paraissaient pas rendre justice à ses pensées. Moi, je me rappelle que j'avais les larmes aux yeux. "Il se trompe, Kane, je sais qu'il se trompe et que tes frères sont les mieux placés pour le lui faire entendre."

ooo Une force positive équivalente

Quand la porte de notre chambre s'ouvre, Iris est dans le même lit que moi. J'ai pleuré assez pour m'endormir d'épuisement, mais pas assez profondément pour rater le bruit de la porte ou le mouvement de ma soeur qui se dresse.

"Papa ?"

"Je vois que vous ne dormez pas", il soupire en regardant derrière lui dans le couloir comme s'il pouvait échapper à la conversation. Ses yeux reviennent pourtant vers nous, sur nous deux, pour la première fois depuis des jours. "Iris, Dora t'attend dans la cuisine ; elle prépare du chocolat... S'il te plait."

"Kane...", commence Iris, protectrice.

"Je ne crois pas que Kane ait envie d'attendre davantage", lui oppose Papa.

Ma jumelle met un temps infini à sortir du lit et de la chambre. Le temps semble totalement suspendu jusqu'à ce que Papa entre et s'assoit sur mon lit. Dans mon souvenir qui dramatise sans doute les choses, nous ne sommes éclairés que par la lumière du couloir

"Je dois te demander pardon", il finit par commencer très bas, tellement bas que je me dis que j'ai dû mal entendre.

"C'est moi..."

"Non, Kane. Que tu aies fait des bêtises, des actes graves, on va en parler, mais tu ne me dois en aucun cas des excuses personnelles, alors que le contraire est vrai. Je n'ai pas été là pour toi depuis une semaine alors que tu avais certainement besoin de moi et que je le savais. Je n'ai pas beaucoup d'excuses ; je suis un adulte et je savais. Je répète donc : je te demande sincèrement pardon, Kane."

Bizarrement, ses excuses m'intimident plus que s'il s'était mis à me gronder avec la voix glaciale qui lui vient dans ces moments-là.

"Tu crois que tu peux me pardonner, Kane ?", il insiste.

"Je... Papa... tu ne me regardais pas", je lâche, et les larmes viennent en même temps.

"Je sais. Pardon, mon chéri, pardon", il répète en boucle en me tirant des couvertures pour me serrer contre lui. On reste longtemps comme ça, il me semble. Il ne m'a pas lâché quand il reprend : "Tu nous a fait très peur, Kane et il va falloir qu'on en parle."

"Je... je voulais juste qu'il soit content !"

Il me serre plus fort avant de souffler : "Je ne suis pas sûr que ça soit si simple, Kane. Essayons de reprendre depuis le début. Est-qu'on mord, Kane ? Est-ce qu'on frappe ? Est-ce qu'on attaque délibérément les autres ?"

"Je voulais juste...", je répète.

"S'il te plait, réponds à ma question ; je sais que tes motivations sont complexes, mais les règles sont justement là pour aider à faire les bons choix. Il y a des choses qu'on ne peut pas faire, et c'est tout..." Il y a alors un drôle de son dans sa voix comme s'il se retenait de rire, et je lève ma tête vers lui. "Je viens de citer Cyrus, Kane ; il ne faudra pas lui dire", il me confie très bas. Et on a un fou-rire stupide tous les deux.

"Je ne l'ai pas mordu pour l'attaquer, Papa", je reconnais quand on s'est calmés. On ne s'est toujours pas lâchés.

"Mais tu l'as mordu. Tu aurais pu le couper avec une lame, ou je ne sais quoi, ça serait pareil - ou presque. Tu n'as pas respecté une règle humaine de base... au nom d'un bien supérieur que tu as défini tout seul, sans en parler à personne, même pas à celui que tu voulais aider... Est-ce que tu sens combien c'est grave, Kane, combien ça peut nous faire peur ?"

Je l'ai déjà entendu être plus ouvertement en colère mais je sais que, même si sa voix reste mesurée, il est en train de me gronder. Une partie de moi est clairement soulagée ; l'autre s'inquiète un peu d'où tout cela va nous mener.

"Je ne me voyais pas lui demander... c'était un peu une surprise", je plaide.

"Le mot est faible."

"Mais Tim m'a demandé, sans savoir que je pouvais y faire quelque chose. Il m'a si souvent dit qu'il aimerait être magique !"

"Est-ce que sa définition d'être magique est la tienne, Kane ?"

"J'en sais rien", je reconnais, frappé de ne m'être jamais posé la question.

"Vraiment ?", il s'étonne. "Est-ce que la magie qu'il met dans ses jeux correspond à celle que tu connais ?"

"Pas complètement, mais il s'y ferait, non ?"

"Sans doute", est la réponse sidérante de mon père. Même quinze ans plus tard, je me dis que peu de gens auraient eu la patience de démonter pièce par pièce les raisonnements tordus d'un môme comme lui l'a eue ce soir-là. "Admettons qu'en effet, passée la surprise, passée la peur, l'incompréhension de ses proches et... tout le reste, admettons qu'il ait été content... Est-ce que ça suffit à justifier quoi que ce soit, Kane ?"

"Non", je réponds par pur réflexe de préservation et j'imagine que ça devait se voir. De toute façon, en plus d'être mon père, il est un professeur expérimenté et un pédagogue-né.

"Pourquoi ?", il insiste donc.

Pour la première fois, je me redresse un peu, parce que j'ai l'impression d'être tombé dans un piège totalement injuste, fait de questions que je ne me suis jamais posées. Moi, le bon élève, je ne connais pas les réponses.

"Je ne sais pas", j'avoue du bout des lèvres, presque tenté de me plaindre du fait que je n'ai pas eu accès à des livres suffisamment informés pour mon entreprise.

"Voilà qui est assez inquiétant, Kane", commente fraîchement Papa. La tension dans le silence qui suit est montée d'un cran. Mais il finit par reprendre la parole d'une voix plus calme. "Tu as dit tout à l'heure : 'il ne savait pas que je pouvais l'aider'..."

"Jamais on leur a dit qu'on était...", je m'empresse de lui promettre.

"Je te crois, Kane, tant mieux, mais ce n'est pas mon propos. Comment vient la magie aux gens ?"

"Je ne sais pas", je suis bien obligé de l'admettre. Je crois même ne m'être jamais posé la question avant.

"Ah bon ? Tu viens pourtant de dire et d'agir comme si, toi, tu pouvais la donner." Il lit dans mes yeux que je viens de comprendre où il veut en venir, et il est moins froid quand il explique : "La magie est dans la nature, dans l'univers, depuis la nuit des temps... Personne ne sait exactement d'où elle vient et pourquoi certains en bénéficient et d'autres non, Kane. Toutes les cultures sorcières ont leurs explications ; aucune n'est plus convaincante qu'une autre. Les travaux de recherche actuels - auxquels participent tes deux grands frères - disent plutôt que tout être vivant - les animaux comme les plantes - possède une dose de magie..."

"Même Tim ou Paul ?", je questionne avec une sincère curiosité.

"Oui, sauf qu'elle est bien plus faible que la tienne. De la même façon que des gens sont plus petits ou plus grands que les autres - j'exagère un peu, mais c'est l'idée... Si tu veux interroger Harry ou Cyrus là-dessus, je suis sûr qu'ils feront de leur mieux pour te répondre."

Dans l'instant, je ne m'imagine pas avoir une quelconque discussion avec mes grands frères qui remettrait sur le tapis ce qui vient d'arriver. J'ai relativement envie de me faire oublier -, de me planquer derrière de gros livres jusqu'à ce que les vacances finissent et que je retourne à l'école de Pré-au-lard où je suis Kane, le bon élève, gentil et poli, d'après la maîtresse. J'opine quand même, juste pour lui faire plaisir.

"Mais ce que j'oublie de dire et que je voudrais que tu retiennes : c'est que quelle que soit l'explication de la magie qu'on prenne, aucune n'envisage qu'on puisse donner la magie à quelqu'un d'autre", reprend Papa en cherchant mon regard. "C'est comme dire que tu pourrais changer les règles de l'univers, Kane. Les sorciers ont accès à des forces naturelles et peuvent les utiliser, mais pas en modifier la nature. Je peux te le promettre, Kane."

Il voit bien que j'ai une question que je n'ose pas poser et pire encore, il sait laquelle.

"Et la lycanthropie alors, c'est ça ?", il questionne. J'opine très timidement. "Il est vrai qu'un Moldu mordu, s'il survit à la morsure et à sa première transformation, voit son aura magique se développer", il reconnaît, chirurgical. "Tu en connais personnellement plusieurs qui ont eu la chance d'être aidés par la Fondation. Je vois ça comme la moindre des choses, Kane : la magie est une - elle contient autant de bon que de mauvais. Les gens mordus sont touchés par une des pires forces du mal qui existe, il est presque normal qu'ils bénéficient d'une force positive équivalente ou presque... non ?"

L'idée d'équilibre me touche presque à mon insu. Quel aurait été le prix de l'accès à la magie pour Tim ? Est-ce qu'il ne m'aurait pas maudit plutôt que remercié ?

"On est sûrs que ça n'a pas marché ?", je demande donc avec une certaine inquiétude.

"Plutôt sûrs , oui", il répond sans me lâcher des yeux.

"Je ne voulais pas... je ne voulais pas... je n'ai pas pensé... à tout ça..."

"Tu n'as pas bien pensé à tout cela", il corrige. "Tu ne crois pas que tu aurais mieux fait d'en parler à quelqu'un ?"

"Vous auriez dit non", je souffle, avec une pointe de ressentiment.

"Kane, j'espère qu'on aurait fait un peu mieux que cela ; qu'on aurait pu te montrer que tu ne te posais pas les bonnes questions !"

"Sans doute", je reconnais. Il attend, et je reprends tout seul, déversant mes propres inquiétudes accumulées pendant cette dernière semaine. "On aurait eu des ennuis avec le Ministère... la loi du secret, tout ça... Mãe aurait perdu son travail... toi aussi..."

Il opine et rajoute : "Pas que Poudlard ou les Aurors ne puissent se passer de nous, Kane. Nous t'aurions protégé parce que c'est ce que font les parents. Quoi qu'il arrive."

Pour la première fois, c'est lui qui semble retenir une question. Et je sais laquelle.

"Ils auraient dit que j'étais comme un loup-garou... voire pire..." Il soupire et acquiesce. "Que les garous ne peuvent pas avoir d'enfant parce qu'on doit s'attendre à ce qu'ils mordent un jour", je continue, reprenant les mots d'Iris au Terrier. "Je suis désolé pour tous les garous, Papa", je conclus avec sincérité et en pensant à mes copains de la fondation - Silas, Virgil, Rosabel. "C'est pas la pleine lune qui m'a poussé", je prends la peine de lui assurer. "C'est juste l'envie de..."

Je cherche mais je ne trouve pas comment qualifier cette envie.

"L'envie de puissance", il propose assez sombrement. Je ne dis pas le contraire ; les mots sonnent justes. "Une envie assez commune chez les sorciers malheureusement... Je peux juste te proposer les mots de ton grand-père : plus on est puissant, plus on doit se poser de questions sur les conséquences de ses actes..."

"Je comprends", je promets assez solennellement.

"J'espère sincèrement", il commente en détournant les yeux pour la première fois. Je me tends en me demandant si, malgré tout ce que je sais de mon père, la fessée proposée par Cyrus va devenir une réalité. On est après tout, et par ma faute, entrés dans des terres inconnues.

"On a eu très peur, Kane, Mãe, Cyrus, Harry, moi. On va avoir du mal à te faire totalement confiance rapidement", il annonce en me regardant de nouveau. Il est solennel comme à chaque fois qu'il énonce une punition, et je baisse instinctivement la tête. Il tend la main pour me relever le menton : "Tu peux oublier pour l'instant le droit d'aller seul où que ce soit - d'aller au parc avec Paul et les autres sans qu'un de nous soit présent ; d'explorer Poudlard à ta guise ou de voler sur un balai sans supervision. Ce sont des libertés qui demandent qu'on te fasse confiance pour ne pas décider tout seul que les règles de base ne s'appliquent plus."

Je n'arrive pas à répondre, à moitié soulagé par la nature de la punition et à moitié déconfit à l'idée de devoir renoncer, pour un temps non déterminé a priori, à ma liberté.

"Je crois que les autres seraient contents de boire un chocolat avec toi", il propose finalement avec un demi-sourire.

Même si je n'en avais absolument pas envie, il est sans doute inutile de s'étonner que et Harry, et Cyrus aient chacun tenu à avoir des conversations avec moi à propos de la nature de la magie, des risques de la puissance et de la nécessité de se méfier de ses propres raisonnements par la suite. J'ai dû promettre un certain nombre de fois que je n'irais "plus seul essayer de bouleverser la théorie magique", comme le formulait alors Cyrus. Une promesse qu'il a tenu un certain nombre de fois à me rappeler. Tout à l'heure, encore. Et là, dans ce lit étroit de ma chambre d'enfant, je sais que je ne peux pas lui en vouloir. J'ai également eu évidemment droit à une après-midi avec mon grand-père pendant laquelle ce dernier a pu en rajouter une couche sur le thème de la responsabilité et des questionnements ésotériques.

J'essaie vainement de me rappeler combien de temps la surveillance renforcée a duré et je n'y arrive pas. Suffisamment pour que je sois réellement content de pouvoir remonter sur un balai ou me déplacer à Poudlard sans supervision ostensible, je m'en souviens. La surveillance en terre moldue a tenu plus longtemps, il me semble ; aux vacances suivantes à Londres, il y a presque toujours eu quelqu'un de la famille au parc. Je ne crois pas que je leur en ai voulu. J'étais occupé à essayer de rétablir ma relation avec Paul et Tim et, pour cela, il fallait d'abord que je puisse aller au parc ; les conditions parentales passaient après.

Le fait est la morsure a changé Tim. Il n'a plus jamais raconté d'histoires magiques. Il s'est mis au foot, aux mobylettes et aux filles - dans cet ordre. On aurait dit que la morsure au lieu de le retenir dans le monde de la magie l'avait poussé très fermement et rapidement dans celui des adultes moldus. On ne s'est plus tellement parlé et on s'est même perdu de vue. Et puis, un jour, au détour d'une rue du quartier, j'avais seize ans tout neufs et une veste en cuir que Cyrus m'avait offerte, je suis tombé sur lui.

"Kane Lupin", il m'a reconnu s'arrêtant.

"Tim", j'ai souri.

"Tu as changé", il a décidé après m'avoir assez longtemps détaillé. Lui-même est devenu grand et solide mais il gardait une espèce de lumière intérieure que je ressentais très intimement. Peut-être est-ce son aura, je me suis dit ; peut-être qu'elle a toujours été plus forte que les autres Moldus. "Tu deviens quoi ?"

"Le lycée - en Écosse ; Londres pendant les vacances", je réponds avec un petit haussement d'épaules que j'ai bien appris à maîtriser. "Et toi ?"

"Le lycée ici", il sourit avec simplicité. Il hésite et puis il ajoute : "Je... je fais partie de la troupe de théâtre... On a gagné un prix : on passe dans un vrai théâtre, demain soir..."

"Vraiment ?"

"T'as sans doute mieux à faire."

"Non, je suis curieux."

Iris et moi avons donc été ses invités le lendemain soir à l'adaptation de Songe d'une nuit d'été sans rien savoir du tout de la pièce. Je l'ai lue après et j'ai alors compris qu'ils avaient choisi de raconter l'histoire non en Grèce comme dans le texte original mais à Londres, faisant des divers personnages humains des lycéens comme eux et non des nobles antiques. Ils avaient par contre gardé les elfes, reconnaissables à de drôles d'oreilles et de perruques blondes ; un choix étrange pour nous, mais le code avait l'air compréhensible pour les autres spectateurs.

Tout ça n'est pas très important. Tim, ce soir-là, dans le rôle de Lysandre non seulement crève la scène mais emmène ses camarades de scène avec lui à proposer un spectacle vivant saisissant. La salle se lève à la fin pour les applaudir.

"Une magie en elle-même", avait jugé Iris quand nous rentrions après le spectacle.

Aux dernières nouvelles que j'ai pu avoir, Tim vit toujours "du et pour le théâtre". J'ai vu parfois son nom sur des affiches, et Diana, la soeur de Paul, me l'a confirmé. Moi, je suis devenu un médicomage qui a voué sa vie à utiliser la magie pour guérir les gens. Avec une spécialisation pour les troubles de la mémoire. En chemin, j'ai appris intimement les limites de la magie, je crois, et la nécessité de se mettre à plusieurs pour ne pas nuire quand on veut aider. J'ai également vérifié un peu chaque jour cette leçon de mon père - les bonnes choses et les mauvaises doivent s'équilibrer pour que les auras soient harmonieuses. Ce n'est donc peut-être que "justice" que je m'apprête à aller soigner des garous, moi, qui ai cru un jour que je pouvais sans risque tenter d'en fabriquer la moitié d'un homme-loup - une bonne chose pour compenser une demi-mauvaise action. Il semble peu probable que le monde puisse souffrir d'un surcroît de bonne magie !

Il y a deux ans, ma jumelle - cette intrépide Auror - a participé à l'arrestation de Douglas Kelvin, un médicomage raté qui avait mis au point une manière de réveiller et amplifier l'aura magique de femmes moldues. Je suis allé à quasiment toutes les audiences. Certaines fois avec Cyrus ou Harry parce que l'affaire était fascinante sur le fond et que, sur la forme, c'était le premier "grand procès" d'Iris et qu'on voulait la soutenir. La recherche de Kelvin me renvoyait salement à cette question de la toute puissance et à mes propres expériences naïves.

Etait-il sincère quand il disait avoir été motivé par l'amélioration de la vie de ces femmes ? J'avoue qu'au début je n'étais pas aussi péremptoire que les autres sur le sujet. Le procès a montré combien ses victimes avaient souffert, combien Kelvin les avait manipulées, combien il recherchait une gloire personnelle plutôt que leur bien. J'ai pu aussi approcher Aki Tanaka, une mage japonaise qu'il avait laissé dans le coma parce qu'elle avait essayé de l'arrêter. J'ai pu discuter avec elle après son réveil. Elle a su balayer mes derniers doutes.

Dans le secret de mes nuits de garde, propices aux réflexions, j'ai décidé de prendre ça comme un rappel salutaire si jamais une envie de jouer avec les limites connues de la magie me reprenait. Je n'aurais peut-être pas de page de la magie à mon nom, et ce n'était pas grave. L'important était ailleurs. Il l'est toujours, malgré les craintes de Cyrus, je me répète en levant mon verre de whisky vers le plafond de la chambre. Je ne sais pas exactement où, mais certainement pas aux limites de la magie blanche.

Avec un sourire aux lèvres, quinze ans après toute cette histoire de morsure, dans la même chambre, je décide de ne pas finir mon verre de whisky mais de me relever et de me préparer un cacao, regrettant seulement de devoir le boire seul.

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19 reviews pour un premier chapitre... waou... je suis bluffée par votre enthousiasme et votre fidélité ! Pleins de nouvelles têtes en plus ! waou... Je poste ça et je vous réponds !

Sinon voilà pour le passé, le 3e chapitre revient dans le présent de Kane, avec - entre autres - des voyages, son autre grand frère...

L'innovation de cette histoire est aussi dans l'usage d'intertitre... vous en pensez quelque chose ?