Avertissement : Finalement, à partir de la semaine prochaine, un chapitre sera publié tous les mardis, sauf exception, mais vous serez prévenu avant... normalement.
Chapitre 2 :
Un bain avec de l'eau chaude parfumée...
Reyes ne s'en lasserait jamais. Cet élément était si rare en plein désert, si sacré, et à cet instant, elle se mouvait dedans !
C'était merveilleux.
Elle rouvrit les paupières et observa Clarke toujours aussi silencieuse, perdue dans ses pensées. L'enfant comprit qu'elle avait peur, elle se rapprocha et décida de la rassurer.
— Si tu es choisie, Clarke, n'oublie pas que je te protégerai, tu n'as rien à craindre, précisa-t-elle d'un ton sans appel.
En attendant la réponse de la princesse, elle s'interrogea sur cet accès de confiance qui, depuis la cérémonie sur la terrasse à Xas, l'habitait intensément.
Clarke avait baissé la tête et elle dut se concentrer sur sa voix pour vraiment comprendre la confidence qui suivit.
— La mort ne me fait pas peur... Mais échouer, si, ne pas être digne de porter la Flamme...
— Si les Dieux te choisissent, c'est que tu en es digne.
Les enfants, d'à peine dix ans, parlant comme de véritables adultes, offraient un spectacle troublant. Si une personne avait écouté leur conversation si sérieuse, elle se serait demandée où était donc passée leur naïveté, l'enthousiasme qui habitait les traits de Clarke deux semaines plus tôt, et aurait vite réalisé qu'elles n'appartenaient plus au monde de l'innocence que leur permettait autrefois leur jeune âge.
Depuis l'activation de ce lien entre elles, une maturité nouvelle et nécessaire coulait dans leurs veines.
Dorénavant, elles n'étaient plus que la future incarnation d'instruments des Dieux sur cette Terre, et dans une heure aurait lieu le couronnement de leur nouveau rôle.
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La lumière des bougies, jouant avec les ustensiles sur l'autel, imprimait des ombres dansantes et fantastiques sur les murs sombres, émerveillant l'orpheline du peuple de l'air qui remplissait ses poumons de l'odeur d'encens autour d'elle.
La salle, relativement grande, accueillait chaque candidate, les prêtres des différents peuples, le grand prêtre et maître de la cérémonie : Dante Wallas, et pour finir, les reines des royaumes.
Les mains posées sur le front de la dépouille, Dante, les yeux fermés, se recueillait auprès de l'ancienne porteuse de la Flamme.
Les enfants, en cercle autour d'eux, la tête baissée attendaient dans leur tenue de rituel.
À l'image de leur mère, les princesses, abordaient la couleur de leur peuple, chacune séparée par leur gardienne vêtue entièrement de noir, dont seul l'emblème sur la poitrine permettait de connaître leur véritable origine.
Le deuxième et dernier cercle réunissait les prêtres et les reines qui, à la manière du premier cercle, alternait le sang royale et un gardien de la magie.
Reyes balayait des yeux la pièce encombrée, s'attardant sur la reine du peuple de l'eau, une femme immense aux yeux froids qui, lorsqu'elle croisa son regard, lui fit détourner le sien, n'osant soutenir la dureté qu'elle y lisait.
L'enfant capta la gravité de Dante, toujours occupé à remercier silencieusement l'ancienne porteuse, préparant en une prière discrète les gestes qu'il exécuterait les minutes suivantes. Encore une fois, elle préféra s'intéresser à ce qui l'entourait et remarqua une jeune femme d'environ vingt-ans, qui s'était glissée dans la pièce avec une discrétion incroyable, la regarder avec intérêt.
Brune, les yeux marrons, elle semblait fascinée par l'enfant curieuse. Reyes s'interrogea sur cette étrangère en rouge – signe de son appartenance au peuple du feu, et dont l'emblème de son origine ressortait en noir sur sa poitrine – qui paraissait vouloir sonder son âme. L'échange de leur regard fut interrompu par la silhouette du grand prêtre qui se déplaçait afin de vérifier la concentration de chaque membre.
Reyes cligna plusieurs fois des paupières et chercha à nouveau cette inconnue énigmatique sans succès.
Elle reporta son attention sur Dante, qui incisait la nuque de la défunte pour en sortir la Flamme.
La Flamme, une chose étrange qui alimentait les mythes de tous les peuples depuis leur création. Reyes fixa avec attention les gestes du grand prête qui dissimulait cette légende assez décevante. Pas plus grande qu'un petit galet, d'une couleur grisâtre, la Flamme ne brillait pas comme sa réputation le laissait croire.
Dante referma la paume ensanglantée sur l'objet de convoitise et se tourna vers l'enfant de la Terre.
Pourquoi commencer par la Terre ? S'était-elle demandée. Il en avait toujours était ainsi. Le trajet suivait constamment la même direction, de la Terre à l'Air en passant par l'Eau et le Feu. Dante avait été catégorique, l'appartenance de l'ancienne porteuse importait peu.
La Création possédait une ligne ascendante, la Flamme aussi.
Cela ne signifiait pas que la Terre devait être considérée comme inférieure à l'Air, chaque élément se nourrissait de chacun et leur place dans l'Univers ne devait en aucun cas être remis en question.
Reyes avait écouté d'une oreille distraite tout son petit laïus avant la cérémonie, mais en comprenait un peu plus le sens à cet instant.
Dante ne nettoya pas la Flamme, le sang se mélangerait à la nouvelle porteuse. Ainsi, la liaison par ce liquide sacré faciliterait la mouvance des esprits des autres porteuses dans le corps de la nouvelle.
Chaque génération d'ancienne porteuse évoluerait avec la nouvelle et l'aiderait dans sa tâche au cours de sa vie.
La jeune princesse de la Terre louchait sur la paume fermée. Elle attendait, fébrile, la décision des Dieux. Le grand prêtre étudia le regard de la candidate qui finit par lever les yeux vers lui, il inspira profondément et ouvrit la main.
Le silence pesant de la pièce accompagnait l'attente de la réaction de la Flamme.
Rien.
L'objet demeura inerte au creux de la main du vieil homme. Il baissa la tête et ferma les yeux, invitant l'enfant à faire comme lui et remercier celle qui ne l'avait pas choisie, de lui avoir accorder un peu de son temps.
Le grand maître se déplaça vers la candidate de l'Eau.
La jeune fille au regard intelligent scrutait l'homme aux rides profondes, elle suivit des yeux les doigts s'entrouvrir et attendit.
Une légère lueur se manifesta, provoquant une rétention générale de la respiration des autres membres.
La couleur bleutée sembla hésiter quelques instants, puis s'éteignit doucement. Dante secoua la tête en signe de négation et Reyes remarqua la reine du peuple de l'eau se raidir et afficher une expression de colère envers sa fille qui baissa humblement le regard et comme la précédente princesse, remercia la Flamme à voix basse.
La Flamme se montra encore moins démonstrative pour le peuple du feu et contrairement à l'humilité affichée par la Terre et l'Eau, l'enfant du feu paraissait réellement déçue.
Il ne restait plus que Clarke.
Dante, face à elle, rencontra son regard bleu effrayé, dissimulant assez mal le poids que représentait pour elle l'échec des jeunes filles à ses côtés.
Elle épia la réaction de la Flamme qui, comme pour l'eau se mit à briller en premier lieu assez faiblement. Puis la lueur se fit plus intense, au point que la lumière, trop brutale pour les yeux de personnes présentes, les obligeât à fermer les paupières pour s'en protéger.
La Flamme finit par se calmer et reprit sa couleur terne dans la paume du magicien, laissant néanmoins apparaître l'emblème sur sa face lisse. L'étoile à six branches contenant un étrange symbole ressemblant à un huit couché.
Reyes nota mentalement qu'elle devrait interroger Marcus sur cette nouvelle apparition puis continua de scruter la cérémonie sous ses yeux.
Dante souriait en prononçant d'une voix grave :
— La Flamme a choisi sa porteuse. Clarke du peuple de l'Air !
Personne ne souffla mot pendant qu'il demandait à l'enfant de se tourner et de lui présenter sa nuque.
Il entama la peau à la racine des cheveux. Clarke étouffa un cri et Reyes, bougeant par réflexe, cherchant à la secourir, fut stoppée par le regard imposant du grand prêtre. Elle resserra l'étreinte de sa main sur celle de sa nouvelle sœur et fixa son regard empli de larmes, essayant de lui communiquer un peu de force par ce geste pendant que la Flamme s'introduisait sous sa peau.
Clarke ne résista pas à la douleur et perdit connaissance dans les bras de Dante. Cela ne dérogeait pas à la règle, la porteuse s'évanouissait systématiquement à l'accueil d'une telle puissance.
Personne ne bougea. Reyes croisa le regard d'Abby, remarqua sa détresse sur ses traits face au corps inanimé de sa fille. Comme pour Clarke, Reyes lui envoya le message silencieux qu'elle ne l'abandonnerait pas. Abby opina discrètement et continua à fixer la future gardienne dont le regard rassurant l'apaisait.
Le cercle était brisé.
Dante appela Reyes à la suivre et demanda à ce que les autres candidates reforment la figure géométrique autour d'eux. Il posa délicatement le corps de Clarke sur le sol et ordonna à Reyes de s'agenouiller près d'elle. Il lui attrapa le poignet et posa la main de l'enfant sur la poitrine de Clarke puis se mit à réciter une prière dans une langue inconnue. L'image de Marcus sur la terrasse lors de la cérémonie qui l'avait liée à Clarke passa devant les yeux de Reyes et la chaleur qui fourmilla dans sa main la ramena dans la salle enfumée. Une lumière s'échappait de la cage thoracique de sa sœur et se répandit dans son bras pour éclater dans sa propre poitrine.
Oui, il s'agissait bien là d'une sorte de répétition du rituel de Xas. Cependant, là où en haut de la tour, l'amour pour Clarke s'était manifesté, ici, un sentiment d'appartenance se déclara à la place. Comme si, elle ne n'était plus que la division d'un même être. Le lien entre elles, déjà fort, s'accentua et Reyes réalisa qu'un nouvel accès aux sentiments de Clarke lui était ouvert. Une sensation étrange qui disparut rapidement alors que la lumière déclinait.
Comme l'enfant royal, épuisée par cette puissance qui venait de la traverser, Reyes perdit connaissance, entendant avant de sombrer dans le néant, un cri bouleversant dans le lointain, faisant penser au hurlement à la mort d'un chien, ou à la plainte déchirante d'un loup face à la perte d'un membre de sa meute un soir de pleine lune.
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L'air froid réveilla l'enfant. Son nez glacé, l'avait sorti d'un songe étonnant où elle s'était vu voler. Elle ouvrit les paupières et détailla la pierre sombre du plafond. Le grand lit où elle reposait, aux côtés d'une Clarke endormie, ne lui disait rien et cette chambre du château de la famille royale du peuple du feu n'apportait pas la sensation douce d'une pièce occupée.
Les braises à l'agonie dans la cheminée ne réchauffaient plus l'atmosphère du lieu dont les lourds rideaux rouges faisaient ressortir le noir de la pierre volcanique utilisée par leurs hôtes.
Reyes entendait le tumulte du peuple dans la cour du château. Elle se leva, grimaça lorsque ses pieds touchèrent le sol glacé et se dirigea vers la fenêtre. Elle écarta le lourd tissus pour se retrouver face à la lumière blafarde d'un mois d'hiver triste. Le brouillard masquait le volcan dans le lointain dont elle devinait à peine la forme imposante. Elle sentait l'air glacial s'engouffrer à travers les fissures autour de l'armature emprisonnant le verre fin de la fenêtre. Un squelette qui n'avait pas su s'adapter à l'évolution de la bâtisse devant l'implacabilité du temps, et les lézardes présentes ici et là, lui envoyaient cet air sinistre et glacé d'une saison qu'elle ne connaissait pas.
Elle frissonna et s'approcha de la cheminée. Elle resta là, à fixer les braises mourantes, soufflant dessus pour les raviver, désolée de ne pouvoir les nourrir autrement. Malgré ses recherches pas l'ombre d'une bûche n'était visible près de l'âtre et l'enfant décida d'accompagner les derniers vestiges d'un feu qui l'avait maintenu au chaud pendant son sommeil. Elle grelottait, mais tenait sur ses positions. N'était-elle pas la gardienne de la Flamme ? Plus rien ne devait l'émouvoir aujourd'hui et certainement pas la morsure d'un vent dont elle était la fille, fut-il différent de celui de son pays ! S'ajoutait à ça, son amour pour cet élément, le feu la fascinait, l'eau et la terre également. En cet instant, elle se sentit si fière de leurs différents peuples en étudiant tranquillement cette nouvelle sensation au plus profond d'elle, où l'appartenance véritable à l'air n'existait plus. Aujourd'hui, seul un être construit de chaque parcelle de la magie qui se manifestait dans son monde à travers ces quatre éléments distincts, demeurait.
Une paix intérieure et une certaine félicité la gagna à ce constat qu'elle n'était que la manifestation de ce tout. Elle plaignit son ancienne elle qui se targuait de n'appartenir qu'au sable et à l'alizé du désert puis se tourna vers la porte au son de la poignée qui tournait doucement.
La reine Abby croisa le regard de l'enfant dans lequel brillait une étincelle si différente de l'avant-veille. Une sagesse nouvelle s'échappait de ce corps frêle qui frissonnait à côté d'une cheminée démesurée, ajoutant une sensation de fragilité à ce petit être en devenir. Abby s'en émue. Reyes, au même titre que Clarke, comptait dans son cœur et l'amour maternel qu'elle ressentait pour elle depuis la première cérémonie naquît à nouveau en elle pendant qu'elle se rapprochait de l'enfant assise en tailleur qui la considérait gravement. Elle s'agenouilla près d'elle, après avoir lancé un coup d'œil à Clarke toujours endormie, et lui demanda doucement :
— Comment te sens-tu ?
Reyes médita la question et répondit avec sincérité :
— J'ai froid.
Abby s'amusa de sa réponse candide. Le caractère de la fillette ressortait malgré la transformation évidente, et la reine se rapprocha d'elle, l'enlaçant gentiment.
— Tu as été très courageuse, petite gardienne de la Flamme.
Reyes sourit, l'adjectif « petite » avait été murmuré avec tant de tendresse que l'enfant ne s'en offusqua pas. Et puis, n'était-ce pas la vérité ? Elle était la plus « petite » gardienne de la Flamme de tous les temps, comme Clarke en était la plus petite porteuse. Elle resta dans les bras d'Abby, goûtant à cette protection que lui prodiguait un amour maternel qu'elle découvrait, qui la réchauffait et s'en dégagea seulement quand les draps du lit remuèrent.
L'enfant blonde se frotta les yeux et leur sourit. Comme Reyes, elle grimaça au contact du sol gelé et marcha dans leur direction sans un mot, les traces de sommeil encore visible sur ses traits.
Sa mère la salua gentiment et la complimenta pour son courage et la force dont elle avait fait preuve à la cérémonie puis s'inclina légèrement en l'appelant par son nouveau titre. Clarke rougit et se pencha vers sa mère, voulant arrêter ce signe de respect puis se figea en écarquillant les yeux.
Abby cligna des paupières, Reyes fronça les sourcils devant une Clarke qui porta une main à sa gorge visiblement paniquée ouvrant la bouche comme si elle voulait crier mais dont aucun son ne sortit.
Abby fut la première à se ressaisir et l'attira à elle, en la berçant doucement, la rassurant :
— N'ai pas peur, Clarke.
Elle resserra l'étreinte sur sa fille qui sanglotait.
— Tu savais qu'un prix serait nécessaire pour pouvoir garder la Flamme... Nous venons de le découvrir...
— Elle ne peux plus parler, souffla Reyes.
— Oui, confirma Abby tristement. La porteuse de la Flamme a perdu sa voix.
L'oracle agita distraitement le poignet en direction des braises et les deux enfants, ébahies, assistèrent à l'apparition d'un feux vif qui les réchauffa en un temps record. Abby sourit négligemment à la question muette de sa fille.
— Je possède la magie, comme toi, Clarke, malheureusement en user pour ce genre de sort m'est très pénible physiquement, cela me vide d'une partie de mon énergie et m'oblige à devoir beaucoup me reposer. C'est la raison pour laquelle, je fais rarement appelle à celle-ci. Mon pouvoir à moi ne se contrôle pas, je ne suis qu'un canal pour les visions que m'envoient les Dieux. Mais, vous, mes filles, votre magie sera exceptionnelle. Vous apprendrez à la canaliser à Elrach pendant les prochaines années. Elle caressa la joue de Clarke et continua. La perte de ta voix est une épreuve que tu seras accepter. N'oublie pas la Flamme est en toi, elle t'a pris quelque chose, mais les Dieux ne sont pas cruels, cet handicap sera compensé autrement, aient confiance en eux...
L'enfant opina en silence, reniflant pour chasser ses larmes. Abby sourit. Sa fille, à l'image de Reyes, avait changé, elle le sentait et le voyait, même si une part d'enfance remontait à la surface depuis son réveil. Une naïveté touchante qui avait commençait à disparaître après la cérémonie de la terrasse, revenait aujourd'hui. La reine soupira intérieurement sachant que cela ne durerait pas. Les Dieux avaient dû juger important de ne leur réattribuer leur innocence, car après tout la Flamme n'avait jamais été accueilli dans un corps si jeune. Or, le rôle qu'elles incarneraient les rattraperait bien vite.
Elle écouta vaguement ce que lui expliquait Reyes :
— Elle dit que ce n'est pas grave si elle n'a plus de voix...
Les mots cheminèrent jusqu'à son cerveau et Abby se tourna vers la gardienne les yeux ronds :
— Tu, tu... mais comment le sais-tu ?
— Je l'entends, répondit l'enfant en haussant les épaules, dans ma tête.
La reine la contempla un long moment en silence puis sourit, révélant plus pour elle-même :
— Bien sûr... La gardienne et la porteuse de la Flamme possèdent un lien magique si particulier...
Reyes n'écoutait pas vraiment, concentrée sur Clarke, elle demanda :
— Clarke veut savoir, si toi aussi tu pourras un jour l'entendre.
Abby reporta son attention sur sa fille et secoua la tête.
— Je ne sais pas... Seul le grand prêtre pourra nous apporter cette réponse.
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Reyes aurait aimé découvrir le royaume du feu, mais l'heure n'était pas au tourisme. La porteuse de la Flamme ayant été reconnue, chaque peuple se devait de lui porter allégeance.
Dans la salle du trône, affublée de sa tenue de porteuse – un scapulaire blanc, orné sur le torse, de l'étoile à six branches abritant en son centre le huit couché aux contours dorés – Clarke, pâle et droite, observait les reines et les princesses quelques marches plus bas.
Le soleil avait osé une embardée. Ses maigres rayons, bravant le brouillard épais, ne parvenaient pas à illuminer la pièce sombre. Seul le sol, composé de cette pierre noire désespérante, se voyait touché par cette chaleur éphémère, s'en moquant presque, en absorbant toute la luminosité, comme pour montrer que le royaume du feu se suffisait à lui-même et n'avait pas besoin d'une énergie extérieure, autre que celle que lui prodiguait déjà le Volcan, un Dieu tout proche, qui rivalisait avec une boule de feu inaccessible.
La gardienne vêtue de noire, abordant également sur le thorax, l'emblème de son peuple, dont le milieu du triangle enveloppait ce huit couchée, paraissait guère à l'aise.
Dante marcha dans leur direction.
Il était temps d'imprimer leur nouveau titre à même leur peau au creux de leur poignet.
Le tison rougi, tenue d'une main ferme par le grand prêtre, se rapprochait trop vite de l'enfant blonde, atterrée d'être marquée de cette façon. Elle savait que cela ne faisait qu'indiquer son nouveau statut. Malheureusement la comparaison d'un bétail brûlé de la sorte, tatoué par le feu et clamé de cette manière par un propriétaire exigeant pénétrait ses pensées confuses. Or, elle ne pouvait se soustraire à ces propriétaires à elle. Les Dieux l'en empêcheraient. Et puis, l'enfant, malgré la terreur qui persistait encore, savait l'importance de sa nouvelle place.
Elle se trouvait égoïste à éprouver une aversion soudaine envers la magie et l'équilibre qu'elle engendrait, puis réalisa l'épreuve qui lui était offert.
Pas une épreuve, un choix.
Dante, restait à l'écart, attendant patiemment qu'elle tende le bras vers son destin.
Les Dieux n'intervenaient plus, elle seule, déciderait ou non d'exposer son poignet à sa nouvelle fonction. Comme c'était étrange de lui accorder cette possibilité. Elle pouvait refuser et redevenir l'ancienne princesse et éteindre à jamais la Flamme sur cette Terre.
Que se passerait-il ? Son monde disparaîtrait-il face à cette envie orgueilleuse ?
Bien entendu, les anciennes porteuses dans son esprit restaient silencieuses à ses prières intérieures.
Clarke se tourna vers Reyes qui, elle le sentait, partageait son trouble, puis d'un regard, implora son aide dans cette épreuve trop grande pour elle. La gardienne lui sourit et baissa les paupières lentement, lui faisant comprendre qu'il n'était plus question de douter, qu'il fallait simplement faire confiance, que la petite fille du bain, terrifiée à l'idée d'échouer, n'existait plus et qu'elle était là pour lui prouver.
À cet instant, Reyes saisit toute l'importance de son rôle. La gardienne n'était pas simplement là pour protéger la porteuse, elle était là pour lui montrer la voie, l'empêcher de s'écarter du chemin.
Elle serra les dents lorsque le tison brûla la peau du poignet gauche de Clarke, ressentant la douleur de sa sœur dans sa propre chaire, fière que la jeune fille retienne ses larmes.
Lorsque ce fut son tours, Reyes ne cria pas, mais se concentra sur le grésillement de sa peau brûlée et contempla la boursouflure sur son propre poignet droit alors que s'éloignait Dante.
L'emblème de son nouveau rôle s'étalait sur sa peau meurtrie, indélébile et étrange.
Le grand prêtre vint se placer entre elles, interrompant sa méditation sur le symbole qui l'intriguait et attrapa leur avant-bras cramoisi, montrant leur blessure aux membres présents qui s'agenouillèrent quand il s'exclama :
— Longue vie à la porteuse et la gardienne de la Flamme !
La phrase fut répétée par tous et Dante ne les lâchant pas, les emmena sur la terrasse où la foule en contrebas était venue les saluer.
À nouveau, il leva leur bras vers le ciel et scanda la formule précédente.
Le peuple – une masse informe, composée de plusieurs milliers d'habitants du royaume du feu – mit un genou à terre et salua les deux fillettes si jeunes, légèrement perdues face à leur nouveau Destin en marche.
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Abby attendait, immobile, dans la chambre où avait dormi ses deux filles. Elles se préparaient pour leur départ pour Elrach auprès d'un assistant du grand prêtre et du roi dans une autre pièce. La reine les rejoindrait sous peu. Ce soir, disparaîtraient de sa vie pendant plusieurs mois, celle qu'elle avait portée dans son ventre, et celle qu'elle avait adoptée.
Le grand prêtre n'allait plus tarder. La porte s'ouvrit et Marcus entra. Abby s'en étonna. Il n'avait pas été convié à l'entrevue demandée à Dante. Il lui précisa que sa présence n'était dû qu'au souhait du Maître.
La reine n'osa le regarder. En cette heure sombre où son propre sang lui était arraché, il ne fallait rien montrer. N'afficher aucune faiblesse devant l'homme qui la troublait. Rester de marbre et forte, comme la souveraine qu'elle devait être.
Marcus contempla l'expression froide d'Abby. Cette femme pouvait si bien tromper son monde. Pourtant, il lui suffisait de croiser son regard pour connaître les véritables émotions qui la traversaient. Il n'ignorait pas les sentiments de la reine à son égard, comme il se doutait qu'elle connaissait son amour pour elle.
La tristesse dans le regard de la reine lui serra le cœur, il s'approcha en murmurant :
— Abby...
Elle détourna la tête pour lui dissimuler ses larmes, en vain. Il la prit dans ses bras.
Sa voix intérieure lui criait de se dégager de lui. Elle n'en fit rien, elle avait si besoin de cette étreinte, de la preuve qu'il la soutenait dans son malheur.
Abby sentait les poils de sa barbe chatouiller son front, sa main caresser ses cheveux, son cœur battre un peu trop rapidement à travers sa tunique. Les yeux fermés, elle tenta d'échapper à son désir intense pour cet homme, qu'elle muselait depuis tant d'années, et qui montait à une vitesse folle dans son corps.
Il ne fallait pas qu'elle cède à la tentation.
Il resserra ses bras autour d'elle et la barrière qu'elle arrivait enfin à ériger céda. Elle gémit, inspira l'odeur de sable chaud que dégageait sa peau et l'embrassa dans le cou. Le son rauque qui s'échappa de la bouche du prêtre à ce contact, augmenta son excitation, elle chercha ses lèvres et s'abandonna à la passion que lui renvoya le baiser de Marcus.
Au prix d'un effort incommensurable, il brisa le contact. L'envie dans les yeux de la reine manqua de le faire chanceler une nouvelle fois. Il déglutit pour se donner du courage, arrêtant Abby qui se rapprochait de nouveau.
— Il ne faut pas... ma reine, articula-t-il avec difficulté. Vous savez, comme moi, que nous ne nous le pardonnerions pas...
Abby ferma les paupières et inspira profondément pour se calmer. Dieux qu'elle désirait cet homme ! Elle lui sourit tristement et baissa les yeux n'osant le regarder.
— Vous avez raison... Je vous remercie d'avoir arrêté ce moment d'égarement, une « folie » passagère de ma part...
— Une « folie » que je partage, commença-t-il.
Elle croisa enfin son regard et leva les doigts vers ses lèvres pour le faire taire. Il ferma les yeux, baisant doucement les phalanges, attrapant sa main, prêt à l'attirer contre lui, oubliant le combat qu'il venait de gagner quelques instants auparavant et qu'il perdait lamentablement à cette seconde, emportant sa décision de résister, faisant fi de la culpabilité qui l'assaillirait inévitablement.
Les coups à la porte les firent sursauter. La reine recula vivement, tournant le dos à la porte qui s'entrouvrait, pour reprendre contenance.
Dante Wallas entra lentement dans la chambre, fixant de ses yeux Marcus qui inclinait humblement la tête et Abby, redevenue maîtresse d'elle-même, se tourner vers lui et exécuter une vague révérence.
Il laissa vagabonder son regard de l'un à l'autre un petit moment puis se racla la gorge demandant d'une voix grave :
— Vous vouliez me voir, Majesté ?
— Oui, Maître, répondit Abby, adoptant le ton qu'elle utilisait pour parler à ses conseillers. Vous n'êtes pas sans savoir que Clarke... a perdu sa voix.
Il opina en silence, l'invitant à continuer.
— Comme vous savez, certainement aussi que Reyes est en mesure de l'entendre.
Il acquiesça une nouvelle fois. La reine hésita puis questionna :
— Est-il possible, qu'un jour, ma fille puisse communiquer avec les autres comme elle le fait avec sa gardienne ?
Le prêtre réfléchit et répondit :
— Oui.
Abby expira, rassurée.
— Pourriez-vous me dire à quel moment cela arrivera ?
— Pas avant ses quinze ans.
La reine accusa le coup.
Dante ferma les yeux et parut vieux tout d'un coup. Il les rouvrit et observa les traits tirés de la reine. Abby était forte, il connaissait son histoire, les sentiments qui la liaient à un homme qu'elle voyait tous les jours mais qu'elle ne pouvait aimer. Les choix qui lui avaient été imposés, et aujourd'hui ses deux filles qui partiraient, qui lui étaient enlevées cinq ans trop tôt.
Elle méritait de savoir la vérité sur la mort de l'ancienne porteuse que sa fille venait de remplacer.
— L'ancienne porteuse de la Flamme a été empoisonnée...
Abby porta une main à sa bouche, atterrée.
— Mais je croyais qu'elle était morte suite aux blessures d'une chute malencontreuse à cheval ?
— C'est la version officielle. Vous ne devrez jamais révéler celle que je viens de vous dire, ordonna Dante.
La reine hocha la tête et continua :
— Mais comment est-ce possible ? Les porteuses sont immunisées contre toutes formes de poisons ou de maladies.
Le prêtre ne répondit pas et Abby comprit qu'il taisait une information importante.
— Et sa gardienne ? Voulut-elle savoir, est-elle toujours en vie ?
— Elle a été bannie pour avoir failli à sa mission, dit-il sans plus de détails.
Abby sentait, qu'encore une fois, elle ne possédait pas tous les éléments. Elle fronça les sourcils, prête à continuer son interrogatoire mais Dante l'arrêta en levant la main.
— Nous partons dans une heure. Je vais vous laisser faire vos adieux à vos filles.
Il se tourna vers Marcus et demanda doucement :
— Avez-vous pu faire vos bagages ?
Marcus haussa les sourcils puis hocha la tête.
— Ils seront prêts, Maître.
— Bien, retrouvez-nous dans la cour à la nuit tombée.
Sans plus de cérémonie, le vieil homme quitta la chambre. Abby, abasourdie, regarda Marcus.
— Vous partez également pour Elrach ?
— Oui, je vais devoir choisir le prochain prêtre de l'air, afin qu'il soit formé.
— Mais...
— Je serai de retour à Xas dans un mois.
— Cela ne peut-il attendre encore un peu ?
— Le Maître m'en avait parlé... Je croyais, comme vous, que cela n'aurait pas lieu avant le printemps, mais vous l'avez entendu, sa décision est catégorique... Il parut presque gêné en précisant. Je pense que rien ne lui échappe... qu'il fait ça... pour notre bien.
— Oui, murmura-t-elle.
— Dites-vous que Clarke et Reyes ne seront pas complètement seules pour leur premier mois à Elrach, qu'un visage familier leur rappellera leur royaume.
— Oui, confirma Abby.
La porte s'ouvrit avant qu'il ne puisse exécuter le moindre mouvement dans sa direction et les deux fillettes entrèrent dans la pièce accompagnées du roi.
— Le grand prêtre nous a demandé de venir te voir, plutôt que de t'attendre, précisa Jake devant la surprise de la reine.
Il sourit à Marcus qui s'inclina et prit congés rapidement.
Abby regarda ses filles et retint ses larmes. Elle en avait eu la confirmation, leur couronnement avait été accéléré. Les porteuses des Flammes ne mourraient pas si vite et même si, une mort prématurée avait déjà eu lieu dans l'histoire, le fait était rarissime. Clarke et Reyes auraient dû échapper à ces rôles. La fille de Clarke aurait dû être la véritable candidate pour porter la Flamme.
Quant à Reyes, sa vie dans le désert, quelle qu'elle fût, avait été avortée par la mort soudaine d'une porteuse dont le règne n'avait duré que cinq ans.
Ils essayèrent de ne pas pleurer mais échouèrent tous. Abby leur expliqua qu'elle viendrait les voir très bientôt à Elrach et qu'elles seraient autorisées à venir séjourner un mois à Xas durant l'Été.
Le temps des adieux, la nuit était tombée et l'assistant du grand prêtre les avertit qu'ils devaient se mettre en route.
Abby, soutenue par Jake, ne versa pas de nouvelles larmes en suivant des yeux le carrosse noir quitter Polis.
Le destin de ses deux filles appartenait dorénavant au Dieux. Le sien était à Xas où elle retournerait dès le lendemain, ainsi que chaque autre membre des royaumes qui rejoindraient leur capitale à leur tour.
Les jeunes filles dormirent pendant toute la nuit. Dante, soucieux de leur bien être, leur avait fait boire un breuvage pour qu'elles puissent voyager tranquilles et soient libérées des cauchemars qu'engendrerait cette séparation forcée.
L'aube se levait quand le cortège franchit les portes d'Elrach. La brume provoquée par la chaîne de montagnes couvrit leur moyen de transport, les enveloppant, les maintenant à l'abri du reste du monde pour les prochains mois durant lesquelles leur formation commencerait.
