Chapitre I

Viktor Nikiforov se trouvait dans une pièce carrée vierge de toute décoration, assis sur une chaise, les coudes sur la table, la tête dans les mains, en face d'une vitre teintée. Une caméra filmait dans un angle du plafond. J'entrai et allai m'asseoir sur l'autre chaise libre, déposant un café devant le russe et gardant sous la main le dossier que mes supérieurs m'avaient confié.

-Monsieur Nikiforov. Je suis le commissaire chargé de cette enquête.

-...

-Je suis ici pour prendre votre déposition.

-...

-Vous avez appelé pour nous prévenir du meurtre de Yuri Katsuki.

-...

-Monsieur Nikiforov... Vous rappelez-vous d'avoir téléphoné à la police ?

-...

Je soupirai ; il allait falloir que je le sorte de son mutisme. Ainsi, je fis signe à mes collègues derrière la vitre teintée de passer l'enregistrement.

-Vous avez appelé le commissariat. Que se passe-t-il ?

-Il est mort.

-Qui ?

-Yuri. Yuri est mort. Il a été tué.

-Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ?

-Je suis Viktor Nikiforov. Je suis chez moi, au-...

Je fis signe d'arrêter là l'enregistrement.

-Pouvez-vous me dire ce qui s'est passé ?

-...

J'essayai alors de le faire parler de lui.

-Qui étiez-vous pour la victime ?

-... Son...

-Son ? L'encourageai-je à continuer, soulagée d'être parvenue à mes fins.

-Son a...

-Dîtes-moi, ordonnai-je doucement.

Il se redressa enfin et braqua son regard au bleu glacé sur moi. Il y avait énormément de colère dans ses yeux, ce qui n'était pas particulièrement surprenant, mais je trouvais étrange de n'y déceler aucune peine, aucune douleur. D'ailleurs, son corps ne semblait souffrir d'aucune tension. Toutefois, je ne fis aucun commentaire.

-J'étais son amant. Nous allions nous marier.

-Vous étiez fiancés, donc, conclus-je avec un léger froncement de sourcils.

Il caressa l'anneau d'or à son doigt.

-Il s'agissait d'une promesse, non de fiançailles.

-C'est-à-dire ?

-Vous ne lisez pas beaucoup la presse, madame la commissaire. C'est dans tous les journaux.

Je m'efforçai de ne pas froncer davantage les sourcils afin de ne pas laisser mon trouble transparaître. Il était décidément trop calme. Je repris.

-Je vois... Vous savez que le mariage homosexuel n'est pas autorisé au J-...

-Nous avions prévu d'aller en France, me coupa-t-il.

Je jugeai qu'il était alors temps d'entrer dans le vif du sujet.

-Très bien... Et donc... Que s'est-il passé dans cet appartement ? Vous n'avez rien dit depuis que nous avons investi les lieux.

-Yuri était parti faire des courses. J'étais dans le salon ; je travaillais sur une nouvelle chorégraphie quand elle est entrée.

-Qui ça ?

-Anna. Anna Elenadottir. Elle a braqué une arme sur moi. Elle m'accusait d'avoir tué sa sœur, Elsa.

Je tapotai le dossier puis l'ouvris.

-J'ai en effet connaissance de cette affaire. Elsa, sa sœur aînée... était votre fiancée quand vous aviez...

Il m'épargna la peine de chercher plus longtemps.

-Vingt ans.

-Vous n'aviez pas d'alibi, lui fis-je remarquer.

-C'est en effet le cas. Mais aucune preuve n'a pu être apportée, et j'ai été libéré. Cependant... Anna est demeurée convaincue que j'étais l'assassin.

A l'époque, elle n'était pas la seule, pensais-je, mais il était vrai que l'hystérie dont elle avait fait preuve pour clamer la culpabilité de Viktor était notée dans le rapport, ainsi que les menaces qu'elle avait proférées à maintes reprises. Cependant, dans l'affaire présente, quelques détails me chiffonnaient.

-Pourquoi, huit ans plus tard, aurait-elle soudainement décidé de s'en prendre à vous ?

-Je n'en sais rien.

-Et pourquoi aurait-elle tiré sur la victime ?

-Elle a tiré sur moi. Mais Yuri s'est interposé.

-Vous m'avez dit qu'il était absent, relevais-je alors.

-Cela faisait déjà un moment qu'il était parti ; son retour ne devait plus tarder. Il est arrivé, et elle ne l'a pas laissé repartir. Elle l'a menacé pour me forcer à avouer le meurtre de sa sœur.

-Et vous avez refusé ? Demandai-je sans ton, mais intérieurement étonnée.

-Non, j'ai accepté.

-Pourquoi a-t-elle tiré quand même, dans ce cas ? M'enquis-je.

-Elle disait que mes aveux seraient invalidés car obtenus par le chantage. Elle préférait me tuer directement.

-Alors elle a pressé la détente, c'est ça ?

-Oui.

-Puis elle s'est enfuie ? Sans vous tuer, vous ?

-C'est exact.

Je croisai les bras sur ma poitrine. C'était étrange ; le comportement d'Anna n'était pas logique. Elle aurait attendu huit ans pour se venger de Viktor ? A supposer qu'elle n'ait eu les moyens de venir jusqu'à lui que maintenant, pourquoi pas... mais si elle avait réellement passé huit années à remuer sa haine envers lui, elle ne serait pas partie sans l'avoir tué. De plus, pour avoir réfléchi au fait qu'un chantage aurait rendu les aveux caduques, elle devait avoir l'esprit clair. Supprimer le témoin, que ce soit pour éviter d'être reconnue par la suite ou tout simplement pour faire souffrir Viktor, était vraisemblable... mais, encore une fois, pourquoi serait-elle partie sans tuer sa cible principale ? Quelque chose clochait.

-Excusez-moi de vous le dire ainsi mais... Vous n'avez pas l'air très perturbé pour quelqu'un qui vient d'assister au meurtre de son... futur époux.

-Les morts ne sont pas perturbés, madame la commissaire.

-Je crains de ne pas comprendre.

-Je suis mort, madame la commissaire. Elle m'a pris ce qui comptait le plus à mes yeux pour me faire payer un crime que je n'ai pas commis.

Il disait cela mais... il n'avait pas même versé une larme. Est-ce que sa colère était si grande qu'elle annihilait toute trace de peur ou de tristesse ? Je comprenais bien qu'il existait des personnes capables d'intérioriser leurs émotions à l'extrême, pourtant...

-Vous admettrez qu'avec votre réaction... ainsi que cette histoire de fuite où elle renonce subitement à vous tuer alors qu'elle serait venue expressément pour ça... quelques doutes sont permis.

Malgré l'insinuation qui en aurait fait s'effondrer ou enrager d'autres, lui ne laissa pas s'échapper la colère que je voyais dans ses yeux depuis le début de cet interrogatoire. Il se contenta de me répondre sur le même ton calme que précédemment.

-Est-ce que vous êtes en train de m'accuser de meurtre ?

-Je suis en train de vous dire que j'ai des doutes, rien d'autre.

-Rien d'autre..., répéta-t-il.

Cette fois, une pointe d'agacement fut audible quand il poursuivit.

-Donc vous n'avez rien d'autre contre moi que des doutes.

Il ferma les yeux, semblant chercher à redevenir maître de lui, et il y parvint, reprenant ;

-Et pendant que vous perdez votre temps avec vos doutes et moi ; Anna est en liberté. Vous avez le dossier sur le meurtre d'Elsa ; il doit bien y avoir une photo de sa sœur. Diffusez-la. Rattrapez Anna.

-Nous allons faire ce qu'il faut pour que mademoiselle Anna Elenadottir se retrouve assise à cette place, elle aussi. En attendant, nous sommes là. Et c'est de vous dont il est question.

Je savais que, derrière la vitre teintée, l'un de mes collègue était déjà allé prévenir le reste de l'équipe afin que soient mis en place les moyens nécessaires pour retrouver la jeune femme. Je ne lâchai donc pas mon unique témoin.

-Votre « fiancé », comme la jeune Elsa, a été assassiné dans votre lieu de vie ; il n'y a pas d'arme du crime et vous n'avez ni alibi ni témoin.

-Sauf que cette fois, j'étais là et j'ai vu l'assassin. C'est Anna.

-D'accord, dis-je. Supposons que cela soit la vérité ; comment est-elle entrée ?

Il souffla. Une légère culpabilité imprégnait désormais son expression.

-Ni Yuri ni moi ne fermions jamais la porte à clé.

Je haussai un sourcil.

-Vous êtes en train de me dire qu'alors que votre fiancée est morte parce que, déjà à l'époque, vous ne fermiez pas vos portes, vous n'en avez tiré aucune leçon ?

-J'ai eu une période de paranoïa, mais huit ans s'étaient écoulés. J'avais tiré un trait sur le passé.

Je refermai le dossier.

-Eh bien, lui, on dirait qu'il n'a pas tiré de trait sur vous.