Chapitre 2 : Les revers d'une décision

Albafica se réveilla, la tête lourde accompagnée de vertiges. Il se rendit compte combien il avait dû lutter pour préserver son enveloppe charnelle à son entrée en ces lieux. Le Royaume de Hadès... le Tribunal de Minos... ceci le faisait frémir. Il se dit un moment qu'il avait été fou d'entreprendre pareil voyage dans l'au-delà, armé d'un motif aussi inavouable...

Minos l'avait mis à nu en quelques paroles bien senties. Evidemment, comment avait-il pu croire que les raisons de son coeur pouvaient demeurer cachées aux yeux du Juge ?... Minos était d'un niveau plus élevé que le sien, le surclassant définitivement. Les yeux terribles du Juge pouvaient à eux seuls conter les péchés du monde... c'était à en donner le vertige, tous ces siècles passés à siéger dans ce Tribunal qui charriait les âmes de manière ininterrompue.

Minos avait vu juste. Albafica avait été pris d'une euphorie terrible lorsqu'il avait appris qu'un assaut avait été donné contre le Sanctuaire, en la personne d'un Juge des Armées de l'Ennemi suprême !... son corps entier s'était embrasé à la perspective d'un duel au sommet. Le doux Poisson était en transe. Il avait noté le même comportement chez le Scorpion - à la différence près que Kardia était un homme qui ne cherchait pas à donner le change et ne faisait aucun mystère de son envie folle d'en découdre avec l'ennemi. Albafica avait ainsi décrété qu'il assurerait à lui seul la protection du Sanctuaire grâce à sa barrière de roses mortelles, notamment. Certes, ses camarades avaient trouvé assez étrange la façon dont le Poisson, discret depuis toujours, avait pris les devants. Même s'il ne les avait pas entendues, les considérations concernant le zèle affiché par le Poisson demeuraient élogieuses. Il n'y avait que Shion qui avait trouvé l'attitude du douzième gardien suspecte... mais Albafica n'en avait cure et aurait mis à terre le premier importun venu se dresser entre le Juge et lui, qu'il soit de leurs rangs ou des rangs ennemis.

La stupidité flagrante et l'attitude sûrs d'eux des Spectres fit ricaner le Poisson lorsqu'il les vit se ruer sur ses roses mortelles. Si belles, si dangereuses...

Mais le Poisson n'avait déjà d'yeux que pour celui qui était sa cible : le Griffon. Il se murmurait, et ceci avait attisé la convoitise latente d'Albafica, que les Juges étaient l'équivalent en techniques et en force des Golds, voire même supérieurs dans certains cas. Après tout, ils constituaient l'élite des chiens de garde de Hadès !...

Le surplis du Griffon en imposait, notamment par la taille de ses ailes repliées dans le dos. Il fit immédiatement grande impression sur Albafica. La prestance de l'Etoile Céleste de la Noblesse... le titre faisait rêver !... un trophée. Et c'était ainsi qu'Albafica l'envisageait.

En outre, il ne fallait nullement se mentir, ce groupe représentait une réelle menace à la fois pour le village Rodorio comme pour le Sanctuaire.

Minos n'avait fait qu'une bouchée des Saints téméraires venus en éclaireurs aux premières lignes de défense. C'était avec le dernier des mépris qu'il avait brisé leurs corps comme de vulgaires brindilles.

Albafica se dressait là, à présent, au milieu de sa route, fier dans sa tenue d'or.

Le menu fretin ne l'intéressait guère. Son regard était fixé sur l'Etoile brillante de noir.

Même si Deep lui donna un peu plus de mal, Albafica s'en débarrassa de manière spectaculaire, quasiment sous les applaudissements de Minos qui semblait avoir approuvé le sort réservé à ce gêneur.

Le Griffon était à présent là, devant lui, à portée de roses !...

Albafica jubilait intérieurement - excitation qui perdit un cran lorsque le Juge employa simultanément le terme de "marionnette" associé à "magnifique". Le combat prenait des allures de réglement de comptes !... D'un côté, Minos, rongé par le désir de soumettre Albafica, de l'autre le Poisson qui rêvait de faire mordre la poussière à cet importun. Car oui, Minos parut rapidement insupportable à Albafica : supérieur, sûr de lui, armé d'une technique apparemment imparable. Le Juge avait tout pour l'emporter. Mais son regard ne convenait guère au Poisson - il ne supportait définitivement pas qu'on le regarde et qu'on l'estime pour sa très grande beauté. Sa beauté... un terrible handicap, une malédiction !... Albafica traînait son physique avantageux comme une plaie. Combien de fois des ennemis lui avaient manqué de respect parce qu'il avait les traits indéniablement féminins ?! Combien de fois les propos avaient basculé dans l'obscène en découvrant la douceur du visage du Saint du Poisson ?! c'en était assez ! Et évidemment, Minos ne faisait pas exception à la règle, venant titiller à grands coups de phrases scabreuses la fierté du Poisson. Pour qui se prenait-il ce Juge de pacotille ?! Pour le centre des Enfers ?!

Le sourire d'Albafica se fit dangereux. Sous ses pétales, la Rose possédait des épines acérées. Et Minos ainsi que son escorte allaient y goûter !...

Albafica malheureusement ne vit guère venir le coup qui portera à jamais atteinte à sa personne... des fils. Invisibles. Pervers.

Le corps prisonnier de cette soie, le Poisson n'était à présent plus qu'un vulgaire pantin à la merci du prédateur. Et comme prédateur, on ne pouvait rêver mieux que Minos.

Le Juge avait une réputation qui le précédait : terriblement sadique. Preuve en était : il venait sèchement d'ordonner à ses hommes de mettre Rodorio à feu et à sang. Albafica ne pouvait le tolérer et se débattit avec une fougue qui ne fit que renforcer le côté pervers et joueur du Juge.

A l'issue d'un combat mortel, son corps gisait là, dans une marre rose de sang.

L'histoire aurait pu s'arrêter là. Rodorio aurait été rasé, Shion tué, le Sanctuaire menacé.

C'était sans compter sur l'orgueil du Poisson. Orgueil qui le poussa à bout de tout. Orgueil ou volonté farouche d'aller voir ce qui se passait de l'autre côté ?...

Albafica ne comprit pas immédiatement les raisons de son réveil en terre étrangère.

Il era longuement, comme si son esprit était détaché de son corps. Cette sensation lui parut aussi jouissif qu'étrange. Ses pas le menèrent exactement là où il redoutait de se rendre : devant une immense et imposante bâtisse aux marches alignées sur lesquelles défilait une procession d'âmes à juger.

Minos leva les yeux de son livre noir, les plissa. Une bouffé de joie intense s'empara de lui. Il était là !... il était venu !... enfin !... son Poisson !... il était fou de noter à quel point ce simple mot l'animait. Il n'avait plus ressenti cela depuis une éternité !... certes, les parties de plaisir auxquelles il se livrait avec Rune avaient leur charme mais jamais aucune âme n'était parvenue à le remuer comme l'avait fait ce mortel d'Albafica !... Mortel, que dis-je ?... un Gold, un vrai. Un pion du camp ennemi. Sa Rose. Et tout comme le Gold n'avait pas supporté l'idée qu'un autre que lui s'occupe de Minos et de sa garde, le Juge allait lui rendre la pareille. Quittant sa robe, il délaissa ses activités présentes - qui pourtant le passionnaient - et se précipita hors du Tribunal, bousculant quelques âmes au passage, pour accueillir en personne son cher Poisson.