Merci aux deux revieweurs anonymes, lustucruxD et Sunas, et à ceux qui ont suivi/mis cette fiction dans leurs favoris !
Sunas : Sakura est une ninja puissante, même si dans le manga, Kishimoto la cache dans l'ombre de Naruto et Sasuke. J'ai envie de montrer cet aspect d'elle et son importance, en tant que médic. J'espère que les chapitres à venir te plairont aussi !
Sakura ne l'aurait avoué à personne, pas même Ino ou Shizune, mais elle était convaincue que parmi tous les ninjas de sa promotion, elle était celle qui avait fait le plus de chemin.
N'importe quel shinobi aurait répondu sans hésiter que la palme de la progression la plus extraordinaire revenait à Naruto – et ils n'avaient pas tort, dans un sens. Quand l'apprenti de Jiraiya était revenu au village, Konoha avait découvert un adolescent plus calme, plus expérimenté et surtout, incroyablement plus puissant. Ino n'hésitait à parler d'une métamorphose (tout en louchant sans honte sur les jolis fesses moulées de noir du coéquipier de Sakura, bas les pattes, Ino-truie !). Mais au fond, le shinobi le plus imprévisible du village restait le même. Il continuait à se bâfrer de ramen comme s'il n'avait pas mangé depuis deux semaines, il boudait toujours Tsunade dès qu'elle parlait de classer Sasuke comme déserteur, et il avait quand même réussi à se faire accepter comme successeur plus ou moins officiel de la Godaime (moyennant, d'après Shizune, une importante provision d'alcools raffinés venus du Pays de la Terre).
Et il continue de m'inviter à Ichiraku « rien que tous les deux ». Comme si Ichiraku était romantique !
Oui, quand elle regardait en arrière, avant l'examen Chûnin et la désertion de Sasuke, Sakura reconnaissait bien Naruto. Mais cette fillette cachée derrière ses coéquipiers, persuadée que le monde lui offrirait tout ce qu'elle exigerait ? Elle ne voulait pas y penser. Elle avait été une enfant capricieuse et égocentrique, aveuglée par son besoin d'être reconnue – par Ino, par Sasuke, puis par Naruto aussi. Il avait fallu que Sasuke essaie de tuer le blond pour qu'elle se réveille enfin et demande à entrer au service de Tsunade. Sans le caractère… affirmé de la Godaime, Sakura serait encore une kunoichi polie et incompétente refoulant ses pulsions violentes sous la forme d'une Sakura mentale en noir et blanc.
Pas étonnant que Kakashi-sensei l'ait laissée de côté, à l'époque. Elle avait tout de la parfaite ninja de bureau.
C'était étrange de songer qu'à présent, en tant que medic-nin de terrain et troisième dans la hiérarchie de l'hôpital, elle avait vu la mort plus souvent et de plus près que beaucoup des shinobi qu'elle admirait. Sakura en avait conçu une forme d'admiration particulière pour Tsunade-shishou, la doyenne des medic-nins de Konoha.
Mais cette expérience qui l'avait endurcie l'avait aussi isolée. Hinata et Shikamaru avaient suivi (avec une saine dose de menaces pour l'héritier Nara) le programme médical de Tsunade-shishou, mais ils ne possédaient que le minimum nécessaire pour sauver leurs camarades ; ils n'étaient pas médics de cœur et d'âme, ils n'avaient pas le génie de Sakura. Ils pouvaient combattre la mort si elle ne poussait pas trop fort – Sakura s'engageait au corps-à-corps dans les luttes les plus désespérées. Ils acceptaient leurs défaites avec la colère résignée de ceux qui savent que cela doit arriver un jour – elle gardait l'espoir fou que dans ce domaine au moins, son talent ferait la différence. Pour Sakura, chaque échec était comme une marque au fer rouge, une monstrueuse injustice. La Jounin était une kunoichi pleine et entière, mais elle était aussi médic jusqu'aux plus infimes particules de son chakra.
Ça aurait été plus facile s'il y en avait eu d'autres comme elle, à la fois ninja et médecin, mais dans tout Konoha, seules la Godaime et ses deux apprenties appartenaient totalement aux deux catégories. Sakura ne s'imaginait pas déverser ses états d'âme devant Tsunade-shishou – la Sannin n'était pas douée pour réconforter. Quant à Shizune, si la rose avait appris à la connaître et l'apprécier, elle ne pourrait jamais la comprendre vraiment. Il y avait trop de zones d'ombre dans le passé de la médic brune.
Alors Sakura allait de l'avant, gardant au fond d'elle les cadavres de ceux qu'elle n'avait pu sauver et de ceux qu'elle avait tués, en essayant de ne pas se demander si les deux catégories étaient si différentes que ça. Elle avait soigné des shinobi endurcis, des membres du T&I dont le dossier psychiatrique était un secret de rang A, et elle avait tué des enfants innocents contre un coffre d'argent. Pas étonnant que les médecins civils de l'hôpital maintiennent une distance polie avec leurs collègues shinobi.
Mais ça en valait la peine, avait décidé Sakura. Ce qu'elle pouvait offrir à son village aujourd'hui dépassait ce dont elle rêvait quand elle était Genin. En tant que médecin diplômée, elle avait déjà la formation anatomique nécessaire aux spécialistes des assassinats discrets ; sa présence dans une équipe garantissait presque la survie de tous les membres ; son contrôle et ses réserves de chakra, renforcés par sa vie de ninja, lui permettaient de pratiquer seule des opérations qui auraient été complexes et coûteuses pour des médecins civils.
Elle aurait juste voulu, pour une fois, que quelqu'un reconnaisse pleinement son talent. Les médecins la respectaient de loin, mais leur métier était de sauver des vies, et elle restait une assassin. Quant aux shinobi, on pouvait s'évanouir de fatigue après leur avoir sauvé la vie, ils continueraient à considérer le ninjutsu médical comme un talent secondaire, nécessaire mais pas essentiel au combat. Même ceux que la Hokage avait réquisitionnés pour suivre la formation de base mettaient un point d'honneur à préciser qu'ils étaient « d'abord des ninjas ». Tsunade-shishou s'arrachait les cheveux devant des subordonnés aussi obtus.
C'était une cruelle ironie du sort, trouver le domaine dans lequel elle était sans conteste un génie seulement pour réaliser que personne ne s'en rendait vraiment compte – à part Tsunade, peu encline aux félicitations, et une Shizune plongée dans la gestion politique du village. Oh, on la complimentait souvent, et les shinobi qui lui devaient un membre voire plus n'oubliaient pas de la saluer avec gratitude, mais ça s'arrêtait là. Pas de murmures sur son passage, de questions sur son travail, ou de cette étincelle admirative qui naissait dans les yeux des aspirants Genin quand Naruto passait. Sakura s'y était résignée : d'une manière ou d'une autre, elle ne serait jamais comme Naruto ou Sasuke.
Au moins était-elle utile au village. Son rôle avait beau être discret, il restait essentiel. Sakura faisait tourner l'hôpital entre deux missions, libérant assez de temps pour que Tsunade finisse sa paperasse, ou elle aidait Shizune quand la Sannin partait exceptionnellement hors du village. La Godaime n'hésitait pas non plus à envoyer sa deuxième apprentie dans des endroits où Sakura serait moins connue que Shizune, qui avait gagné sa propre page dans les Bingo Books étrangers. Celle de Sakura se résumait souvent au nom de son maître.
Aussi la jeune Jounin avait-elle accumulé une expérience respectable dans les infiltrations. Rien d'égal à un véritable spécialiste du domaine, bien sûr, mais assez pour connaître par leurs prénoms les membres du réseau commerçant lié par serment à la Hokage.
« Cela vous convient, Haruno-san ? lui sourit un homme d'âge moyen en ôtant ses gants imprégnés de teinture brune.
- Oui, merci beaucoup, Tachibana-san. »
Comme tous les débutants, Sakura avait innocemment demandé à l'ANBU au masque de chat qui leur servait de formatrice pourquoi on n'envoyait pas simplement les shinobi sous un Henge. Pourquoi ne pas prendre l'apparence d'un enfant mendiant, un rat des villes dont personne ne se méfiait ? Ce serait plus simple que d'embaucher des coiffeurs, tatoueurs et autres couturiers comme fonctionnaires du village.
L'ANBU avait eu l'air de sourire, les moustaches de son masque lui donnant un air bizarrement adorable (c'était durant les dix premières minutes du cours, quand elle avait encore l'air relativement saine d'esprit).
« Si vous réussissez à devenir un peu plus que de la vermine, avait-elle gentiment déclaré à la dizaine de Chûnins, vous allez découvrir que l'usage d'un jutsu, même un simple Henge, laisse une sensation distinctive. Une proie qui repère un shinobi inconnu va soit fuir, soit vous tendre une embuscade. »
Sakura allait protester qu'elle savait cela, mais dans certains cas, pour endormir la méfiance…
La main gantée de l'ANBU était devenue floue à l'instant où un kunai se plantait dans le mur, juste au-dessus de la tête de Sakura.
« Jamais de Henge, avait appuyé la femme en jouant innocemment avec un deuxième kunai. Vous ne foutrez pas à l'eau des semaines de traque parce que vous êtes des bleus incapables de comprendre que vous n'êtes pas au niveau. »
C'était la sagesse même, mais alors que le manche du kunai vibrait encore à deux centimètres de son crâne, Sakura s'était sentie peu encline à l'admettre.
Pas de Transformation, d'accord, avait-elle quand même répondu à l'ANBU. Mais une simple coloration ? Même si l'ennemi sentait la légère odeur chimique qui émanait d'elle, personne ne s'intéressait à une femme un peu coquette.
La psychopathe au masque de chat avait joyeusement déclaré qu'elle ne serait peut-être pas si inutile, finalement.
Il s'avéra que modifier ses traits distinctifs sans chakra était la solution préférée des pros. Sakura ne serait jamais aussi douée que Shizune dans ce domaine – la première apprentie devait être née pour tromper, dissimuler et manipuler les ennemis du village, la voir à l'œuvre donnait l'impression de regarder une araignée jouant avec une mouche – mais elle se débrouillait assez bien pour que Tsunade l'envoie de plus en plus souvent sur des missions de ce type.
La kunoichi put constater à nouveau dans le reflet du miroir que Konoha n'engageait que les meilleurs. Elle n'aimait pas le brun sur elle, mais la couleur choisie par Tachibana-san avait l'air naturelle, et c'était ce qu'il fallait. Elle fit assaut de politesses avec le coiffeur pendant quelques minutes avant de partir pour son second rendez-vous.
Elle en ressortit une demi-heure plus tard, des touches d'encre modifiant légèrement le trait de ses sourcils, ses lèvres rendues plus pulpeuses par une courbe rose bien placée. Les modifications ne résisteraient pas quinze secondes à l'observation d'une personne qui la connaissait mais à présent, un inconnu décrirait une femme brune à l'air décidé au milieu de sa vingtaine, au lieu de la jeune apprentie de la Godaime. Les brunes au visage dur ne manquaient pas au pays de l'Herbe.
Sakura leva la tête vers le soleil à l'horizon, horloge de tous les shinobi, et pressa le pas. Récupérer mes affaires, arrêter l'eau et l'électricité, prévenir le concierge, lista-t-elle mentalement en zigzagant entre les passants matinaux.
Elle ferait aussi un détour par le domaine du clan Yamanaka pour remettre la clé de son appartement à Ino – il y avait quelques plantes médicinales étrangères qui nécessitaient un traitement spécial.
Est-ce que j'ai pensé aux poubelles ? Oui, elle se rappelait avoir barré le mot sur sa liste des tâches. Elle n'avait oublié qu'une seule fois de sortir ses déchets avant une mission, et l'odeur de décomposition avancée qui l'avait accueillie à son retour lui piquait toujours le nez quand elle y repensait. Depuis ce triste événement, Sakura nettoyait toujours à fond avant de partir en mission, aussi maniaque que n'importe quel médecin après des heures de travail en milieu stérilisé. Même si, au désespoir de son meilleur ami, elle allait un peu plus loin que ses collègues : stériliser ses fourchettes au chakra avant de cuisiner frôlait vaguement la compulsion. Sakura avait réglé le problème à la manière shinobi, c'est-à-dire en évitant d'y penser.
Naruto, en revanche, n'avait pas pu s'empêcher de bondir sur l'occasion. Il prétendait désormais qu'il était forcé de ne pas nettoyer trop souvent son propre appartement, s'il voulait compenser le déséquilibre cosmique créé par la Jounin (après une courte recherche, il s'était avéré que le blond avait repris une phrase d'Ino – Sakura avait eu une longue discussion avec sa meilleure amie sur ce qu'on pouvait ou ne pouvait pas dire en présence d'un crétin masculin).
Quand la Jounin arriva dans son appartement, elle se dirigea machinalement vers le salon. Son sac était là où elle l'avait laissé la veille, les lanières vertes toujours ouvertes sur son contenu. On distinguait au fond une poche d'armes de jet ; Sakura avait sanglé des fournitures médicales et une boîte de pilules du soldat sur un côté. Plusieurs rations finissaient le paquetage, ainsi que deux changes de vêtements adaptés pour une kunoichi vagabonde du pays de l'Herbe. Tout avait l'air en ordre.
Sakura vérifia une dernière fois sa tenue : son pantalon souple lui laissait une marge de mouvements confortable, les bottes dissimulaient une réserve de senbon facilement accessible en combat, le haut large permettait de masquer les shuriken attachés à ses bras. Elle finit par refermer son sac, le disposer sur ses épaules et sortir de l'appartement dans la fraîcheur du matin, attrapant au passage la veste verte réglementaire. Les shinobi de l'Herbe portaient la même, avait confirmé Iruka-sensei : elle ne trahirait pas ses origines en l'emmenant.
L'air commençait à se réchauffer quand elle arriva à la boutique Yamanaka, mais Sakura enfila malgré tout le vêtement. Elle avait suffisamment d'expérience pour savoir que sous le couvert des arbres, la température dégringolait facilement de cinq degrés.
« Bonjour, la salua poliment la fleuriste de garde.
- Je suis Haruno Sakura…
Elle évita agilement un massif d'hortensia, contourna les tulipes et atteignit le comptoir, entre les rhododendrons et les classiques roses rouges.
- … et j'aimerais transmettre ceci à Ino, poursuivit-elle en posant son double de clés sur la surface polie. Pourriez-vous les lui donner, Itsumi-san ?
- Oh, c'est vous, Sakura-san ! Désolée, je ne vous avais pas reconnue avec cette couleur. Ino-sama devrait revenir sous peu, je ferai la commission.
- Merci beaucoup, salua la médic.
- Bonne mission ! »
Sa dernière tâche faite, Sakura décida d'emprunter le chemin le plus direct : elle bondit en l'air et commença sa course sur les toits colorés, direction la porte Ouest.
Comme promis, Naruto était là, discutant énergiquement avec Izumo et Kotetsu, le poing levé en direction des deux chûnins dans leur tour de garde. Il avait sur le visage cette expression qui disait Je vais y arriver, vous allez voir !, et Sakura distingua en s'approchant un dragon d'eau dansant souplement dans la paume d'Izumo – celle de Naruto semblait contenir une petite fontaine.
Un exercice de contrôle du chakra, devina Sakura. Elle retint un sourire mi-amusé, mi-moqueur en songeant qu'il y serait encore quand elle reviendrait : les réserves de chakra du jinchuriki n'étaient égalées que par son inaptitude à les contrôler efficacement. Tous les ninjas du village le savaient (difficile de ne pas remarquer les terrifiantes rafales de vent s'écrasant sur les murs du village dès que Naruto s'entraînait) ; à force d'entendre Sakura pester contre son coéquipier, les élèves du cursus médic de Tsunade avaient voulu tester le phénomène et de fil en aiguille, narguer Naruto était devenu un rite de passage pour les prétendants au titre de medic-nin. Le futur Hokage le prenait bien, se contentant de placer une ou deux remarques sur le contrôle infiniment supérieur de « sa Sakura-chan » qui dépassait de loin tous les apprentis médics.
Inutile de préciser que Sakura avait essayé de le faire taire. Elle avait évidemment échoué. Naruto avait quand même eu le bon sens de reculer quand la kunoichi avait sifflé, devant un shinobi pas désolé du tout, que même ses poings ne pouvaient traverser un crâne aussi épais.
Et puis après tout, elle avait vraiment un contrôle supérieur et son envie d'être reconnue avait été un peu apaisée par les compliments sincères du jinchuriki – même si Naruto, avec son béguin persistant pour elle, n'était pas un modèle d'objectivité.
Debout sur le toit, Sakura évalua la scène. Le dragon dans la paume d'Izumo était joli – à ce niveau de précision, le Chûnin devait avoir passé le test du poisson – mais la Haruno savait qu'elle avait la capacité de faire bien mieux. Elle hésita un instant, regardant le sol autour de Naruto se changer en une boue brunâtre, mais le blond n'avait pas l'air de vouloir s'arrêter et les deux gardes riaient bien trop pour s'en charger. Il va falloir que quelqu'un leur signale que Naruto est en train de créer un étang, songea la jeune femme avec fatalisme. Elle sauta du toit, se força à libérer le chakra qu'elle avait masqué par instinct, et s'avança vers le petit groupe, une main tendue devant elle.
Le blond leva la tête, commençant à préparer son habituel « Sakura-chan ! » - preuve supplémentaire que se teindre en brune et s'épaissir les sourcils ne suffirait pas si elle croisait vraiment Sasuke, décida Sakura –, quand il remarqua la rosée matinale se condensant au-dessus des doigts de la médic. Lentement, sous le regard admiratif du jinchuriki, une sphère commença à naître. Elle subsista quelques secondes, parfaitement lisse et sans vagues, avant que la silhouette longiligne du dragon n'en émerge. Sakura plongea dans ses souvenirs d'anciens parchemins pour invoquer l'image des majestueuses créatures qui s'y trouvaient dessinées. L'eau se réarrangea souplement : une armure d'écailles envahit la surface du dragon, la lumière du matin reflétée sur chacune d'elles en une multitude d'arcs-en-ciel. La créature de chakra se tourna vers Naruto, deux yeux d'eau fixés dans ceux du garçon, et sa gueule s'ouvrit soudain sur des dents scintillantes qui se précipitèrent vers le jinchuriki. Kotetsu haussa un sourcil devant cette démonstration de maturité de la part d'une Jounin de Konoha.
Sakura ferma le poing alors que le garçon réapparaissait deux mètres plus loin, et l'animal s'évapora en une brume volatile. Naruto la regarda avec suspicion avant de s'approcher lentement.
« Charmant, Sakura-san, lança l'un des deux gardes.
- Merci, Kotetsu-san.
- J'ai encore beaucoup de chemin à faire, n'est-ce pas ? interrogea Izumo, regardant d'un air distant son dragon dont suintaient encore des gouttes d'eau.
- Ne vous inquiétez pas, cela vient avec la pratique, sourit l'apprentie de Tsunade.
Et notre talent naturel, yeah ! s'exclama joyeusement son for intérieur. Et notre affinité secondaire Suiton, rappela la personnalité principale.
- T'es la meilleure, Sakura-chan ! Mais… il fallait vraiment qu'il essaie de me mordre ?
- C'est parce qu'il détecte les idiots, Naruto.
- Méchante, Sakura-chan ! protesta le jinchuriki. Ça ne te va pas d'être brune, tu es beaucoup plus gentille en rose !
Izumo et Kotetsu retinrent un rire devant la scène que tout ninja de Konoha avait vue au moins une fois. Sakura posa un poing sur sa hanche, dardant un regard de flammes sur son coéquipier. Naruto lâcha un rire nerveux et passa une main dans ses cheveux, levant l'autre devant lui dans un geste de paix.
- Je plaisante, Sakura-chan, même en brune, tu es toujours la plus jolie… plus gentille… plus… euh… la kunoichi la plus douée du village !
- Je suis ravie de voir que nous sommes d'accord, Naruto-kun, siffla-t-elle sans cacher sa satisfaction.
- Et, Sakura-chan ?
Le blond avait abandonné sa posture précédente, un sérieux inhabituel sur son visage. Sakura regagna le sien également. Les ombres au sol commençaient à diminuer : le soleil s'élevait, se rapprochant du moment où elle ne pourrait plus retarder son départ. Elle avait prévu de s'arrêter pour la nuit dans l'un des derniers villages près de la frontière avant de se préparer à pénétrer le territoire de l'Herbe ; la course serait longue et fatigante.
- Reviens vite et… botte-leur le cul pour moi, dit gravement Naruto.
Les deux amis échangèrent un regard. Sakura cacha un élan de culpabilité ; elle aurait voulu tout lui dire, parler de Sasuke qui s'éloignait chaque jour un peu plus de l'ami qu'ils avaient connu, de Sai et de ce dialogue absurde qu'il avait instauré hier, mais elle ne pouvait pas. La kunoichi se demanda une nouvelle fois quel sens de l'humour bizarre avaient les kamis, pour que Naruto lui demande sans le savoir de botter le cul du ninja qu'il avait juré de ramener.
Elle n'attaquerait pas Sasuke, évidemment : c'était expressément contraire aux ordres de sa mission. Et puis on se ferait tuer, nota avec pertinence son for intérieur. Oui, ça aussi, approuva la Sakura originale.
- C'est une promesse, répondit-elle néanmoins avec un sourire. »
Elle avait été contente que Naruto vienne lui souhaiter bonne chance, mais maintenant, elle avait juste envie de partir et d'en finir avec cette maudite mission.
Sur un dernier salut, Sakura franchit les portes du village.
Naruto la regarda s'éloigner en silence, priant pour que les tueurs qui s'étaient attaqués au clan qu'elle allait venger ne soient, comme l'avait promis la commanditaire, que des renégats atteignant à peine le niveau d'un genin. Il avait bien demandé à Baa-chan d'envoyer un groupe de chûnins – pourquoi gâcher Sakura-chan sur une mission pareille, dattebayo ?! – mais la Hokage l'avait sommé de se taire, sous peine de le mettre de corvée de paperasse dès que Sakura reviendrait.
« Un futur Kage, avait-elle persiflé avec mauvaise humeur, le coude posé sur une pile de formulaires, doit apprendre à gérer la paperasse, tu ne crois pas, gamin ? »
(Elle avait gardé les yeux fermés une demi-seconde ; quand elle les avait rouverts, Tonton était assis là où Naruto s'était tenu. Le cochon avait poussé un couinement interrogateur, et Tsunade avait soupiré. Au moins son successeur avait-il le bon sens de fuir devant la menace.)
La forêt du Premier Hokage atteignait les limites du village ; quelques pas seulement hors des murs, Sakura sentit le couvert des arbres l'avaler. Le kunoichi courut sur le sol humide pendant une dizaine de minutes, étendant son chakra à la recherche d'une présence étrangère plus substantielle que les écureuils qui nichaient aux alentours. Quatre signatures humaines lui parvinrent immédiatement, l'une familière – Mateboshi-sempai, une jounin de la génération de Shizune, son chakra laissant l'arrière-goût de fumée des Katon –, les trois autres plus fluctuantes, à coup sûr sa team de genins. Ils se dirigeaient vers le Nord-Est, et Sakura suivit distraitement leur éloignement jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement. Quand elle fut sûre d'être complètement seule dans sa zone de perception, elle accéléra le rythme.
Le protocole interdisait aux ninjas de courir comme des dératés en direction du village (« Non, Gai, une « course de la Jeunesse Florissante entre deux Bourgeons du Printemps de Konoha » n'est pas une excuse valable pour provoquer une alerte militaire ! »). La mesure était d'une logique imparable : si vous fonciez sur un village caché, c'était une tentative d'assaut, donc traité comme tel. Les ninjas, en bons paranoïaques, avaient un peu de mal avec un potentiel ennemi arrivant sur leur village avec autant de délicatesse qu'un boulet de chakra. Il fallait un bon prétexte – ou, comme Gai, une réputation bien établie – pour passer outre ; le plus souvent, ça voulait dire un blessé grave ou une guerre aux frontières du pays du Feu.
Au fil du temps, l'habitude avait dessiné une zone implicite de lenteur autour de Konohagakure où les plus respectueux évitaient même de passer par les arbres. Sakura appartenait à cette catégorie, et elle attendit d'être assez éloignée pour rassembler son chakra et bondir sur une branche.
Bien vite, Sakura se félicita d'avoir conservé sa veste de Jounin. Il n'avait pas plu depuis plusieurs jours mais l'air de la forêt avait retenu l'humidité qui se déposait à présent sur son visage et ses doigts ; elle sentait déjà le vent de sa course refroidir les gouttelettes sur sa peau. La kunoichi frissonna et monta de quelques mètres, jusqu'à ce que les arbres deviennent suffisamment fins pour que deux shinobi se tenant les mains en fassent le tour. L'humidité était moindre quand on se rapprochait de la cime, et elle aurait pu aller plus haut, mais des générations de shinobi avaient constaté que les branches des sommets supportaient mal la course régulière de dizaines de ninjas. Libres aux aventuriers de risquer la chute, la majorité préférait ne pas devoir s'agripper à un tronc après que la branche qui les supportait ait cassé sous l'usage. Sakura appartenait à cette caste de la prudence : il était infiniment vexant pour une kunoichi d'être trop lourde pour qu'une simple branche puisse supporter son poids.
Ce fut donc à une distance intermédiaire que la médic continua son chemin. Ses habits larges formaient comme une vague perpétuelle, un flot de coton effleurant sa peau comme une brise, et elle chassa l'impression désagréable d'être nue ; les années l'avaient habituée à ses shorts et son haut serrés qui épousaient les mouvements de son corps comme une seconde peau. L'image de Hyûga Neji lui vint en tête, vêtu de son habituel costume traditionnel blanc – comment faisait-il pour se battre aussi bien au corps-à-corps avec autant de tissu ? Avec des cheveux pareils, ce visage parfait et son génie, il aurait dû avoir épuisé son quota d'avantages génétiques. Certains avaient vraiment tous les dons, tsk.
Ses mèches brunes volant derrière elle, la kunoichi continua de courir. Elle avait dépassé un deuxième village et continuerait vers l'Ouest, toujours vers l'Ouest, jusqu'à la dernière ville avant la frontière. Une longue journée sans rien pour l'occuper, sauf la course incessante, l'attention constante et la mission qui se profilait.
Une nouvelle fois, Sakura sentit l'amertume et la déception comprimer sa poitrine. Pourquoi, Sasuke-kun ?
Elle avait toujours cru, quelque part au fond d'elle, qu'un jour tout redeviendrait comme avant. Que Naruto et elle combattraient Sasuke, lui feraient voir la force de Konoha et le ramèneraient au village. Que tous ensembles ils vaincraient Itachi, délivrant Sasuke de ses vieux démons. Que peut-être – Sakura en rêvait souvent, quand elle s'endormait épuisée après une journée d'entraînement sous les ordres de Shishou – Sasuke verrait sa valeur et l'épouserait. Puis Sakura avait grandi, la réalité plantant ses griffes dans son esprit fragile. Tsunade y avait imposé sa marque, le for intérieur avait commencé à n'être plus qu'une voix distante, alors que la personnalité principale acceptait la violence en elle. Mais, toujours, l'espoir avait brûlé avec l'entêtement d'une flamme face au vent, renforcé par l'absolue certitude de Naruto : tant que Sasuke serait en vie, ils le sauveraient.
Et un jour, ce compte-rendu était arrivé. Un village entier détruit dans une guerre de yakuza, tragique mais habituel, dans les pays les plus troublés. Un détail, pourtant, avait attisé l'attention de la Hokage : ces étranges cadavres comme frappés par la foudre, dont les membres continuaient de s'agiter en soubresauts nerveux des heures entières après la mort.
Trois techniques connues avaient le potentiel de créer un spectacle aussi macabre. Le Chidori en faisait partie.
Sakura avait tenté de garder espoir, mais si elle pouvait garder la flamme allumée malgré le vent, elle ne pouvait lutter contre une tempête. Elle n'avait pas parlé de la nouvelle à Naruto – en y repensant, c'était là le signe le plus sûr qu'elle-même commençait à nourrir pire que des doutes envers leur ancien coéquipier. Pris entre sa morale et sa promesse comme entre le marteau et l'enclume, que ferait Naruto s'il venait à savoir ? Sakura ne voulait pas y songer. Naruto était le roc dont ils avaient tous besoin ; la médic avait demandé à Tsunade de ne rien communiquer au blond tempétueux. Etrangement, un instant de communion rare avait eu lieu entre les deux femmes, quand Sakura avait formulé sa requête, et la confidence n'avait pas dépassé le cercle des intimes du pouvoir.
C'était à cette période qu'elle avait commencé à s'investir de plus en plus dans l'éducation sentimentale de Sai. Il fallait bien que quelqu'un lui explique un jour que le secret du contact social était la pratique, et non pas l'un de ces fichus bouquins !
Evidemment, l'intérêt de Sakura restait purement académique. Rien à voir avec les cheveux d'encre de Sai, ni ses yeux trop sombres et la neutralité trompeuse de son visage, quand il abandonnait cet exaspérant sourire hypocrite.
Ça, il l'avait appris, le contact humain. Belle thérapie, médic chef Haruno ! Jusqu'au lit et presque jusqu'au cœur, un modèle d'investissement !...
Sakura secoua la tête. Cette erreur-là appartenait au passé. Elle verrait ce que Sai lui voulait à son retour. Pour l'instant, la priorité devait être la mission et cet idiot, idiot de Sasuke-kun.
Sakura sentit son poing se serrer, son rythme s'accélérant comme en réponse au mélange de colère et de douleur qui l'envahissait.
Pourquoi, Sasuke ? Sa prière muette se perdait dans le vent de la course.
La médic s'enjoignit au calme. Elle avait dix-sept ans ; selon les normes shinobi, elle était adulte depuis longtemps, trop longtemps pour céder de manière aussi impulsive à ses émotions.
Pourquoi, c'était une bonne question. Elle sauta machinalement sur une branche plus basse ; la Forêt du Premier laissait la place à une végétation naturelle et les arbres, moins grands, s'affinaient plus vite. Une branche plus basse encore, et elle retrouva sous ses pieds un bois assez solide à son goût.
L'ordre de mission évoquait en termes clairs le témoignage d'un témoin oculaire, une enfant du niveau de l'Académie, assez rapide pour se cacher au milieu du carnage mais au chakra suffisamment faible pour ne pas être repérée ; du moins c'était l'explication qu'avait transmise le contact de Jiraiya-sama dans son compte-rendu au Sannin. Inutile de préciser que l'Ermite aux crapauds n'y croyait pas un instant. Si un ninja tel que Sasuke, soutenu par d'anciens sbires d'Orochimaru, avait décidé d'exterminer intégralement un clan, il n'y aurait pas eu de survivants, surtout pas une fillette. Après tout, le premier carnage avait été impitoyable.
Jiraiya, ce vieux renard, avait immédiatement soupçonné le renégat de s'être montré délibérément.
Et – oh, quelle heureuse coïncidence – ce clan de bas niveau ignoré par le Village de l'Herbe, à l'intérêt politique nul, n'avait qu'un seul trait remarquable : leur très reconnaissable pupille prismatique aussi appelée œil-de-mouche, parfaitement imperméable aux genjutsu oculaires. Un don utile mais pas extraordinaire, puisqu'ils succombaient aisément aux autres illusions sensorielles. La loterie génétique n'avait pas favorisé ce clan et sans chef fort, ils n'étaient jamais sortis d'un anonymat relatif.
Voilà toute l'histoire des Heshiboka, telle que consignée sur l'ordre de mission que Sakura avait mémorisé.
N'était-ce pas un merveilleux hasard qu'il ne reste qu'un unique témoin, impossible à abuser par le Sharingan ? Une petite fille, comme si Uchiha voulait copier grossièrement son enfance – un massacre soudain, un héritier survivant, une vengeance à assouvir.
Une nouvelle fois, Sakura inspira profondément pour regagner son calme. Quelles étaient les probabilités ? ragea-t-elle douloureusement.
Ajoutez à cela que Jiraiya-sama avait traqué jusqu'à la frontière de l'Herbe un autre utilisateur de Sharingan, un membre de l'Akatsuki se faisant appeler Tobi, et le tableau prenait des teintes peu rassurantes. Deux utilisateurs de sharigan à moins de cinquante kilomètres de distance, dans un petit pays sans intérêt stratégique ? Même le hasard avait ses limites.
Sakura grinça des dents et accéléra, le chakra formant une aura presque visible autour de son pantalon trop large.
C'était eux. C'était lui. Elle en était convaincue. Morino-san, s'il avait été là, aurait ordonné à Sakura de ne pas former de conclusions hâtives : la fillette n'avait pas été formellement interrogée. Et s'il avait su qu'elle s'était déjà bloquée sur un seul scénario possible, alors qu'interroger la fillette était sa responsabilité, il l'aurait froidement invitée à ne pas revenir au T&I avant d'être redevenue une Jounin digne de ce nom. Même si Sakura n'appartenait pas officiellement au T&I, n'y avait pénétré qu'en tant qu'apprentie de la Hokage, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une vague culpabilité vis-à-vis de Morino-san.
Même sans être là, il faisait ressurgir en elle la genin éperdument amoureuse, contenant sa violence dans l'espoir d'entrer dans le moule de l'épouse parfaite…
Sakura accéléra.
Pendant six heures, elle ne fut qu'un éclair gris et vert entre les troncs, préservée de la lumière par le feuillage au-dessus de sa tête. Quand elle s'arrêta, le soleil avait déjà amorcé sa descente vers l'Ouest et la veste verte avait disparu dans les profondeurs du sac sanglé sur son dos. Elle avait joué quelques instants avec l'idée de remonter ses larges manches, avant que la fraîcheur de Mars, amplifiée par l'ombre de la forêt, ne la fasse renoncer. Des bruits de roue et des rires d'enfant en provenance de la route lui étaient parvenus plusieurs fois, mais la médic ne s'était pas risquée à étendre son chakra pour vérifier si les cortèges étaient accompagnés de shinobi : elle n'avait aucun désir de trahir sa présence. La prudence lui dictait au contraire de masquer sa propre signature. Sakura avait restreint son énergie bleue aux limites de son corps, utilisant son contrôle parfait pour faire de sa peau une barrière. Par habitude, elle en profita pour augmenter encore ses capacités musculaires, comme le lui avait appris Tsunade-shishou : avec tout son chakra aussi condensé, elle sentit une nouvelle énergie la gagner.
Quand elle s'arrêta à nouveau, la végétation avait changé. Les feuilles étaient d'un vert plus sombre, presque autant que le tissu de son pantalon ; Sakura en distingua quelques-unes qu'elle ne voyait jamais dans les environs de Konoha. Les feuilles-tentes, comme les appelait Naruto, que Sakura préférait appeler les ailes, car elles ressemblaient à des oiseaux volant la tête en bas, mais aussi les pins astrus et quelques spécimens de bouleaux bleus qui se multiplieraient à l'approche de la frontière, formaient l'essentiel des arbres qui l'entouraient. Un tronçon de route mineur, guère plus qu'un chemin de promenade, était caché par leurs feuilles, mais Sakura pouvait percevoir les passants qui y circulaient. Comme prévu, elle ne sentit pas d'aura shinobi : le village dans lequel elle avait prévu de s'arrêter déjeuner n'abritait qu'une poignée de paysans. Shishou avait décrit le lieu comme « un trou-à-rat, mais honnête », utile pour un shinobi qui voudrait conserver ses rations.
Sakura attendit derrière un buisson que le chemin se vide, puis s'y avança et commença à marcher, adoptant la démarche assurée d'une shinobi mercenaire. Elle ne se sentait toujours pas à l'aise avec ces rôles ; toute sa vie, la jeune femme avait été entourée de gens plus doués qu'elle, des êtres exceptionnels qui l'auraient tuée d'un souhait ; aujourd'hui encore, Jounin et médic de génie, elle avait conscience de ne pouvoir rivaliser en combat avec Naruto ou, Kami lui pardonne, Tsunade-shishou ; même Shizune-sempai était un défi. Jeter sur les civils ce regard arrogant du dragon contemplant des fourmis faisait naître un malaise diffus au fond de son ventre. Quand une famille de paysans s'écarta de son chemin en s'inclinant craintivement, elle retint le réflexe de se pencher vers eux pour les rassurer. Cela n'aurait servi à rien : cette brune au visage dur, habillée pour le combat, ne pourrait jamais faire croire aux enfants qu'ils n'avaient rien à craindre d'elle. Dans de nombreux villages civils, on faisait manger leur soupe aux petits en leur disant que sinon, les « méchants ninjas viendraient les emmener ».
La kunoichi préféra se concentrer sur son objectif. Le petit restaurant et bar local ne fut pas difficile à trouver. Sakura sentit les regards des ivrognes du coin, accoudés au comptoir avec leur verre d'alcool (la médic en elle protesta vigoureusement : de l'alcool à quatorze heures !) passer sur sa silhouette féminine. Trois d'entre eux détournèrent vivement le regard en notant ses habits de voyage et ses gants de combat noirs, mais le dernier se lécha les lèvres d'un air suggestif. L'apprentie de Tsunade songea un instant à faire naître une flamme au bout de son index pour l'amener près de l'alcoolique : imbibé comme il l'était (et il fallait l'être, pour draguer de manière aussi vulgaire une kunoichi - tu crois qu'il a remarqué qu'on est une kunoichi ? Châ ! cracha sa Sakura intérieure), l'homme prendrait peut-être feu si elle démarrait l'incendie. Ce n'était pas comme si on pouvait considérer sa mort comme une perte pour l'espèce humaine, songea-t-elle acidement.
Elle avait malgré tout décidé de signaler sa présence au propriétaire, puis d'aller s'asseoir sans faire d'histoires, quand un instinct l'avertit.
L'ivrogne loucha sur la main qui lui broyait le poignet, surpris de ne pas sentir sous ses doigts les fesses qu'il avait visées. Il se reprit vite et lui envoya un sourire mielleux.
« Ben alors, mignonne, pas envie d'être gentille avec un honnête travailleur ? »
Oh Kami, un pervers. Sakura grinça des dents. Ses comparses avaient au moins la décence de paraître nerveux. Elle s'imagina un instant serrer la prise qu'elle avait sur le poignet – en déplaçant ses doigts et avec une légère pique de chakra, elle pourrait aisément sectionner le tendon au-delà des capacités de la médecine civile ; sa main serait toujours là, mais vu l'usage qu'il lui en resterait, il pourrait tout aussi bien être manchot. Elle le savait. Elle l'avait fait auparavant, plus d'une fois.
Mais même les pervers dégoûtants ne méritaient pas de perdre leur source de revenus. Sakura lâcha la main, sourit aimablement à l'homme – qui lui rendit une grimace pleine de chicots – et se prépara à interpeler le patron qui revenait.
Quand un autre instinct l'avertit, elle commença à se demander si l'ivrogne avait un désir de mort. Les trois autres s'écartaient prudemment, pas assez soûls pour se risquer à soutenir leur camarade.
Cette fois, Sakura laissa filtrer un peu de chakra avant de libérer sa prise. Le rictus de douleur qui passa sur le visage de l'idiot fit très plaisir à son for intérieur.
« Z'êtes une kunoichi ? balbutia-t-il en massant son membre. D'solé, j'vais pas vu… »
La médic regagna espoir un bref instant en le voyant se tourner sagement vers ses compagnons de beuverie – espoir qu'il écrasa en marmonnant que de son temps, les femelles savaient se tenir et apprécier l'attention d'un mâle.
« La mienne, elle joue pas au ninja, grogna-t-il. Quand j'étais gamin, on n'avait pas des filles qui se prenaient pour des guerrières. »
Sakura sentit les épices lui monter au nez. Au-delà de l'inculture flagrante (la Première Raikage avait été, comme son nom l'indiquait, une Première, et cela remontait bien avant la naissance des grands-parents de Sakura, châ !), c'était la provocation visible qui pesait violemment sur les nerfs de la jeune femme.
Ce fut ce moment que choisit le patron pour saluer poliment son unique cliente féminine, ignorant complètement le quatuor d'ivrognes.
« Et pour vous, Madame, ce sera ?
Il cachait bien sa nervosité. Sans le tic qui déformait le coin de ses lèvres, il aurait mérité le titre du sourire Maito Gai. L'idiot au verre vide n'en était sans doute pas à son premier attouchement, mais le patron avait vu la kunoichi et le danger potentiel. Dans un sens, il n'avait pas tort : Sakura aurait pu démolir le bâtiment d'une main en mangeant son plat de l'autre, tout en faisant jongler une balle sur sa tête et en récitant un traité médical (ce n'était pas un effet stylistique : l'entraînement de Tsunade-shishou pouvait devenir très exotique). Mais céder aux provocations d'un civil soûl aurait dénoté un manque de contrôle indécent, aussi rendit-elle au barman un sourire déformé, de ses lèvres foncées à l'encre de tatouage.
- Un ragoût, ordonna-t-elle en essayant de rendre sa voix plus grave (pas formidable, songea-t-elle en aparté – on aurait dit une gamine sous testostérone en train de muer).
- Bien sûr, tout de suite, obéit néanmoins le patron. »
Il s'empressa de repartir donner un ordre en cuisine avant de réapparaître avec une rapidité louable, pour un civil. Il sortit un verre et l'essuya avec un chiffon à la propreté douteuse ; Sakura fit semblant de l'observer, les yeux vitreux, tout en concentrant son attention sur son ouïe. Les trois hommes assis dans un coin de la pièce murmuraient déjà quand elle était entrée et n'avaient pas cessé depuis. Elle leur avait jeté un coup d'œil en passant ; leurs habits rudes, usés par le travail, et leurs nuques nettement plus bronzées que le devant du cou révélaient des employés agricoles de petite extraction, habitués à se pencher sur les semis pour travailler la terre sous la morsure des étés du Feu. Sakura savait qu'elle ne pourrait pas compter sur des indices aussi évidents au Pays de l'Herbe. Le climat là-bas était moins contrasté : la jeune femme se rapprochait de l'océan, et le printemps serait doux mais pluvieux. Un temps idéal pour verdir l'herbe qui donnait son nom au pays.
Son ragoût arriva vite. La médic chercha machinalement des traces de poison avant de commencer à l'avaler, peu encline à passer plus de temps nécessaire dans la gargote. Ses bouchées régulières eurent vite raison de la gamelle. Elle laissa quelques pièces sur le comptoir, remercia sans douceur le patron (trop de politesse venant d'une kunoichi rendait les civils nerveux, avait-elle vite compris) et sortit en ignorant les regards des soûlards.
Itachi contempla silencieusement ses mains. La lumière des torches se reflétait sur ses ongles laqués. Il avait créé lui-même les flammes, les choisissant blanches et sans chaleur ; elles illuminaient les murs humides et la table au centre de la pièce.
Il prit une petite bouteille dans une armoire creusée à même la roche, versa le liquide sur un chiffon et s'en frotta calmement les ongles. Le vernis et le sang séché s'affinèrent peu à peu jusqu'à disparaître complètement, et Itachi répéta méthodiquement le processus sur tous les doigts de sa main gauche. Il ne prêta pas attention au ricanement étranglé qui s'éleva.
« Un nukenin qui… s'enlève son vernis… rit l'homme enchaîné sur la table. Elle fait peur, l'A… A… »
Itachi ne réagit pas. L'homme venait de découvrir que le son a n'était plus une bonne idée pour lui.
« … katsuki, poursuivit-il malgré tout par pur entêtement. »
C'était ridicule : il avait craché deux heures plus tôt tout ce qu'Itachi voulait savoir. Mais après soixante-cinq heures de torture – presqu'un Tsukuyomi –, l'aîné des Uchiha avait confirmé une tendance à l'arrogance chez le shinobi de la Brume. Il devait savoir qu'il était fini, et voulait avoir au moins l'occasion de partir en beauté. Ce serait métaphorique, évidemment : le sourire de l'ange tranché des coins de ses lèvres jusqu'au milieu des joues lui donnait l'air d'un clown grotesque. Ce qui aurait pu lui rester de beauté après ça avait disparu avec son œil gauche. Itachi avait observé avec une fascination masquée l'orbite s'emplir de larmes, de sang et d'une substance translucide – quand il avait approché le kunai de son deuxième œil, l'homme avait hurlé et promis de parler.
Mais deux heures suffisaient à un Jounin pour récupérer. Il devait regretter ce moment de faiblesse, analysa Itachi : à présent, il allait essayer d'humilier son tortionnaire pour avoir l'illusion de partir sur une petite victoire.
Le nukenin commença à frotter ses ongles droits. Il retira soigneusement le sang qui s'était accumulé sous les cuticules. Quand son travail fut terminé, il reposa le chiffon, saisit un mouchoir en tissu et sortit de la pochette sombre à sa taille une fiole crème.
Quand il commença à en badigeonner ses mains rougies, le Jounin attaché retint un autre rire étouffé.
« C'est ça… 'rgh… »
Toujours le son a. Il imagina le sourire de l'homme s'ouvrir, le sang coulant des coins déchirés de ses lèvres. Le reste de la phrase se perdit dans un gargouillis de douleur.
La lotion avait retiré les taches sur sa peau pâle. Itachi s'essuya rapidement avant d'enflammer le mouchoir d'une pensée. Son visage resta aussi neutre que d'habitude quand les flammes grimpèrent, vinrent lécher les mèches sur ses tempes comme des corbeaux prêts à s'envoler, le feu entourant sa main d'une gueule embrasée. Il aurait pu être fait de marbre, si les cernes gris violacé sous ses yeux n'avaient pas grandi de jour en jour.
(En ce moment, il avait l'air d'un insomniaque chronique arrivé au stade terminal : Deidara avait déclaré en riant qu'il ressemblait de plus en plus à un véritable dieu, toujours sur le qui-vive à rattraper « les conneries des mortels ».
Presque, avait voulu répondre Itachi. Il avait songé à demander au fanatique des explosions s'il pouvait espérer des offrandes, mais s'il rentrait dans son jeu, le blond aurait été capable de saluer sa divinité en faisant exploser la pièce où l'Akatsuki s'était réunie ; mauvaise idée, donc.)
Parmi ses privilèges divins se trouvait sa maîtrise jamais égalée de l'élément familial. Pour Itachi, le feu était comme un enfant sauvage : parfois cruel dans son ignorance, aveugle au monde qui l'entourait, mais plus beau et plus brillant que tous les autres éléments, presque une incarnation de la divinité, à la fois éphémère et éternel.
« Tu es tellement puissant que ça en devient ridicule, avait grogné Kisame quand son partenaire avait, contre toute probabilité, vaincu un duel de techniques élémentales, le feu de la Feuille contre l'eau de la Brume.
- En effet. »
S'il avait dû choisir, Itachi n'aurait pas opté pour le mot ridicule ; il aurait pris quelque chose de plus réaliste, comme dangereux ou destructeur. Il y avait un équilibre en ce bas-monde, et le dieu qui avait créé Uchiha Itachi avait décidé de l'envoyer au diable, sans mauvais jeu de mots. Les crises de toux qui pliaient le génie en deux devenaient de plus en plus nombreuses, soudaines et violentes. Il se donnait quinze mois à être un shinobi de rang S, peut-être deux ans avant de finir cloué au lit – après ça, Itachi avait cessé de planifier. Il ne comptait pas vivre jusque-là.
Formulé comme ça, on aurait vraiment dit un héros de tragédie. Mais après tout, Itachi considérait très sérieusement que l'histoire de sa vie aurait pu tirer des larmes à n'importe quel être doté d'un cœur (aucun shinobi de sa connaissance, donc. Parfois, être entouré de tueurs surentraînés au sens de l'humour glauque ou inexistant devenait pesant).
Mais ce n'était pas comme s'il avait jamais eu d'autres options. Lui-même n'était pas spécialement équilibré, après tout. Quand on éborgnait calmement un homme hurlant auquel on venait juste de couper un intestin, on perdait toute chance de plaider la santé mentale.
« Qui est-ce qui… t'a eu ? grinça le prisonnier sur sa table, une joie mauvaise dans son ton fatigué. »
Son énergie l'abandonnait par les multiples plaies qui constellaient son corps. Qu'il puisse encore parler était un gage de son talent ; pour qu'il mette autant de plaisir pervers dans ses mots, il devait vraiment…
Itachi se raidit. L'homme avait tourné la tête pour le fixer dans les yeux, et ce qu'il voyait ne pouvait que lui plaire. L'illusion. Il ne sentait plus le drain constant sur son chakra. L'illusion n'est plus en place. Ses mains se contractèrent. D'un geste, Itachi réactiva le genjutsu. Mais c'était trop tard : dans un moment de faiblesse incompréhensible, il avait laissé tomber la façade.
« Un kunai ? suggéra l'autre, supportant même la lettre a qui élargissait son sourire grotesque. Un shuriken ? Taijutsu ? Un sceau ? C'est pour ça que le… »
Il reprit un instant pour respirer, plusieurs inspirations courtes. Itachi sentit un début de frayeur l'envahir – il ne pouvait pas se permettre ce genre de failles, c'était trop dangereux, trop tôt !
« … le célèbre Uchiha Itachi ne m'a pas gratifié… de son talent héréditaire ? De son Sha… ringan ?
- Non, mentit Itachi.
- Ah bon ? Pourquoi, a… alors ? »
Mais le criminel aux yeux sombres resta muet. L'homme n'avait pas besoin d'en savoir plus - il avait vu la pellicule blanchâtre recouvrant presque entièrement l'œil gauche du nukenin. Il ne pouvait pas savoir, bien sûr, que le Tsukuyomi ne vivait que dans l'œil gauche d'Itachi ; c'est-à-dire celui qui, au fil des jours, mourait lentement.
Le brun sentit son œil droit prendre la forme du Sharingan devant l'afflux émotionnel qu'il subissait. Il le força à se désactiver : maintenant qu'un de ses yeux n'avait presque plus d'énergie, le précieux œil qui lui restait devait durer aussi longtemps que possible.
Il savait que son réseau de chakra se basait sur le Sharingan, les vaisseaux renforcés au niveau des yeux, et il savait que cesser d'utiliser un œil signifiait une réorganisation conséquente de son système, sans oublier la maladie qui le tuait à petit feu. Mais perdre le contrôle d'un genjutsu ? Ça n'aurait pas dû arriver. Ce n'était pas normal.
Itachi utilisa sa vitesse surhumaine pour apparaître près de la table et achever le mourant.
Il ne pouvait pas se permettre d'être aussi faible. Avant, il aurait couru retrouver Sasuke et provoqué son petit frère pour lui offrir un combat digne des génies qu'ils étaient, avant qu'il ne se détériore trop. Mais les nouveaux facteurs ne le permettaient plus – il ne pouvait pas mourir tout de suite, cela ne devait pas arriver.
Stupide petit frère, songea Uchiha en enflammant le cadavre devant lui. Si Sasuke était resté concentré sur la vengeance comme lui avait demandé son grand frère, si seulement il n'avait pas commencé à menacer ce qu'Itachi aimait le plus au monde…
Le prodige Uchiha savait ce qu'il lui restait à faire. Cela ne lui plaisait pas, bien sûr, mais depuis quand pouvait-il choisir ?
Quand Kisame apprit l'histoire du massacre du clan de l'Herbe, il trouva délicieusement ironique de raconter la chose à son coéquipier, meurtrier aux yeux rouges et survivante épargnée inclus. Il s'attendait à beaucoup de réactions, mais certainement pas à ce qu'Itachi se taise, ses yeux noirs vitreux, avant de déclarer d'un ton très calme qu'ils allaient avancer d'un pas dans leur capture du Kyûbi.
L'homme-requin renonça. Il était strictement incapable d'imaginer ce qui se passait dans la tête d'Uchiha.
