Chapitre 2 : Souvenirs

Aylea s'effondra sur sa couche en soupirant.

Elle avait atteint le domaine de Celeborn et de Galadriel depuis cinq semaines et n'avait toujours pas récupéré les (nombreuses) heures de sommeil qu'il lui manquait après sa chevauchée éclair depuis Fondcombe.

Elle ferma les yeux, épuisée. En ramenant les couvertures sur elle, sa main effleura les deux lettres qui occupaient sa table de nuit.

Elle les connaissait par cœur. La première était de son père, qui lui demandait de faire honneur à sa famille en se comportant en Lorien comme la princesse qu'elle était et non comme un Rôdeur. Cette comparaison l'avait d'abord un peu troublée, mais, maintenant, elle riait presque aux éclats en imaginant l'expression figée sur le visage de son père, assis derrière le bureau qui l'impressionnait tant quand elle était petite, en train d'écrire ce ramassis de remontrances.

La seconde missive, écrite par Arwen et complétée par les jumeaux, lui avaient remonté le moral. En particulier la proposition assez tentante d'Elladan de se comporter de la pire manière qui soit afin de rentrer à la maison, ce à quoi Elrohir ajoutait que traiter Celeborn de vieil Orc mal léché était le moyen le plus sûr d'obtenir un billet première classe pour Fondcombe (boissons comprises, s'il vous plait).

Elle sourit en se remémorant tous les mauvais coups dans lesquels ses frères l'avaient entraînée. Avec Arwen, c'était peine perdue, elle était beaucoup trop sage.

Son meilleur souvenir était l'attaque de l'escorte de Vertbois avec des seaux remplis d'eau. Le principe était très simple. Il suffisait de placer les seaux dans les branches des arbres, de les relier par une corde et de tirer sur la corde dès que les innocentes victimes se trouvaient au bon endroit. Après, on avait plus qu'à se délecter du spectacle et à ne pas rire trop fort pour éviter de se faire tirer les oreilles par Elrond une fois rentrés. (Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les oreilles d'Elladan et d'Elrohir sont si grandes et si pointues ? Demandez aux habitants de Fondcombe...)

Heureusement pour les trois jeunes elfes, Thranduil était déjà d'une humeur exécrable, et la douche improvisée n'y avait rien changé.

Derrière les paupières fermées d'Aylea, ressurgirent les visages stupéfaits des Elfes de la Forêt Noire quand l'eau était tombée. Eux qui s'étaient mis sur leur trente-et-un pour rendre visite à Elrond étaient arrivés avec des vêtements trempés qui leur collaient au corps, des parchemins illisibles et les cheveux dégoulinants.

Elle roula sur le ventre et cala la boule de couvertures sous elle. Elle n'avait jamais été capable de s'endormir sans changer de position toutes les dix minutes. Cette habitude avait le don d'exaspérer Arwen, qui avait passé beaucoup de nuits sur un des très confortables canapés qui encombraient leur chambre.

La seule personne a ne pas être dérangée par ces mouvements perpétuels était Legolas, pour la simple et bonne raison qu'il bougeait autant qu'elle ! Résultat, il n'était pas rare qu'ils s'endorment côte à côte pour se réveiller le lendemain dans des positions assez improbables.

Legolas...

Où était-il en ce moment ?

Si tout se passait bien, la Communauté atteindrait la demeure de la Dame des Galamdrils dans quelques jours. Et alors, elle reverrait son fiancé et s'arrangerait pour pouvoir participer au voyage.

Elle avait longuement réfléchi sur le chemin de la Lorien. Legolas et elle ne savaient pas vivre l'un sans l'autre, et elle ne supportait de le savoir baroudant en Terre du Milieu pour atteindre le Mordor. L'autre raison, bien qu'elle refuse de se l'avouer, était qu'elle rêvait de faire ce voyage, de quitter son destin monotone de parfaite petite princesse elfique qui attendait sagement dans sa belle cité sylvestre le jour de son mariage.

Elle avait déjà changé une partie de son destin et elle était sur le point de terminer le travail.

Elle était persuadée que le besoin de liberté de ses enfants avait toujours exaspéré Elrond. Ses fils, après une liste interminable de bêtises, avaient quitté la cité de leur enfance et menaient leur vie comme ils l'entendaient. Arwen et Aylea, pourtant prédestinées à être sages et rangées, avait défié l'autorité paternelle en trouvant la seule chose que leur père n'avait pas prévue pour elles, l'amour.

Une larme se fraya un passage entre les paupières de la jeune elfe, comme à chaque fois qu'elle pensait à ce jour où elle avait commencé à quitter les chemins battus.

Le soleil brillait, éclairant la cour d'entraînement où trois elfes et un humain s'entraînaient. Sur un des bancs installés autour de la piste, une elfe aux longs cheveux noirs faisait semblant de lire, plus intéressée par ce qui se passait sous ses yeux que par l'arbre généalogique de ses ancêtres.

-Regardez, Arwen, clama l'humain, qui devait avoir une vingtaine d'années. J'ai enfin réussi cette passe.

L'elfe eut un sourire, des étincelles admiratives brillant dans ses yeux bleu-gris tandis qu'elle regardait Aragorn se battre avec Elrohir.

-Aylea, c'est la dernière fois que je te montre comment faire. Après, je jette l'éponge.

La rouquine maugréa et banda de nouveau son arc.

-Voilà, et maintenant, tu regardes ta cible et tu tires !

La flèche partit et vint se ficher à l'extrême bord de la cible.

-Rooh ! pesta la jeune elfe. Je n'y arrive pas. Je suis vraiment trop nulle !

-Trop nulle, je ne dirais pas. Mais je ne comprends pas pourquoi tu t'entêtes à vouloir tirer à l'arc, renchérit Elladan. C'est vrai, tu as plein d'autres qualités ! Tu sais...

-Mais tous les elfes savent tirer à l'arc, idiot, le coupa sa soeur. Alors, pourquoi je suis la seule à ne pas en être capable ?

-Je n'en sais rien, petite soeur. Mais je vais méditer là-dessus, promis.

Et il s'éloigna, laissant Aylea à sa déception.

- Si je puis me permettre, commença une voix derrière elle, vous ne devriez pas tirer de cette manière. Si votre regard n'est pas fixé sur le centre de votre cible, vous ne le toucherez jamais.

Aylea offrit un regard dubitatif à l'étranger.

-Esssayez, l'encouragea-t-il.

Elle s'exécuta en soupirant et eut un hoquet de surprise quand la flèche se planta plus près du centre qu'elle ne l'avait jamais été. Elle se tourna vers l'étranger, éberluée.

-Bien, continua l'elfe au cheveux blonds et aux yeux bleus, maintenant, essayez d'avoir plus de souplesse dans le poignet. Et, si ça peut vous aider, pensez que vous êtes la flèche. Ne riez pas, ce petit truc fonctionne toujours.

La seconde flèche effleura le centre.

-Legolas ! retentit la voix d'Aragorn, faisant se retourner Aylea.

-Legolas ? répéta-t-elle, étonnée, tandis que les deux amis se saluaient.

-Bah, oui, intervint Elrohir. Tu ne vas pas me dire que tu ne l'avais pas reconnu ?

-Et bien...dit Aylea, en se passant une main dans le cou, gênée. Ça fait un moment que nous ne nous sommes plus vus, et...

Comment n'avait-elle pas reconnu le fils de Thranduil ? Ils avaient pourtant passé beaucoup de temps ensemble en été quand ils étaient plus jeunes. Il avait toujours les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux bleus et le même air rêveur. Pourtant, elle avait l'impression que quelque chose avait changé, quelque chose d'invisible et d'extrêmement important...

-Je comprends que vous n'ayez pas fait le lien. J'ai du changer, comme vous.

Elle eut l'étrange mais néanmoins agréable sensation de fondre en entendant sa voix. Il lui sourit et elle eut l'impression que ses jambes ne la portaient plus. Si les elfes pouvaient rougir, elle serait rouge tomate. Pourquoi, en fait ? Pourquoi cet elfe surgit de son enfance la déstabilisait-il à ce point ?

Elle laissa les quatre compères à leur discussion et courut rejoindre sa jumelle sur le banc.

-Arwen ! Tu savais que Legolas venait à Fondcombe ?

-Bien sûr ! Et je pensais que tu t'en étais rendu compte, étant donné que tu l'as aspergé avec toute sa délégation.

-J'ai fait ça ?

-Pas plus tard que ce matin.

Aylea se mit à faire les cent pas devant sa soeur en marmonnant.

-Mais qu'est-ce que tu as ? lui demanda cette dernière avec un sourire. Tu veux m'en parler ?

-Non, répondit la rouquine en s'asseyant.

-C'est Legolas ?

-Bah, comment tu sais ça, toi ?

-Je ne suis pas ta soeur pour rien, rétorqua Arwen avec un petit sourire moqueur. Dis-moi tout !

-Il n'est là que depuis deux minutes et je ne sais plus où me mettre ! soupira Aylea.

-Tu as les mains moites, du mal à respirer, ton coeur bat à cent à l'heure ?

-Mmmhh...

-Tu as envie de rire et de pleurer, tu as l'impression d'étouffer, tu veux te jeter dans ses bras ?

-Mmmhh...

-Félicitations, ma vieille. Tu es amoureuse !

-Kwoa ?

-En tout cas, tu présentes la plupart des symptômes. Reste à savoir s'il ressent la même chose pour toi...

-Et je fais comment, je me plante devant lui et je lui avoue tout ?

-Non, rit Arwen. Tu n'as qu'à essayer de passer du temps avec lui, de lui parler, des choses dans ce genre.

-Arwen, Aylea, demanda Aragorn, on va se promener dans les bois. Vous voulez venir ?

Les jumelles acquiesçèrent.

-Ou tu fais comme Estel, tu proposes une balade, chuchota Arwen. C'est très romantique, une balade...

Aylea balança un coup de coude dans les côtes de sa soeur et elles éclatèrent de rire.


-Vous aimez les bois ? demanda Legolas, qui avait amené son étalon à hauteur de la jument d'Aylea.

-Comme tous les elfes, répondit-elle avec un mince sourire, sans accorder un regard à son interlocuteur.

Devant eux, Arwen éclata d'un rire cristallin à une plaisanterie d'Aragorn. Elle se retourna sur sa selle et, voyant sa soeur aux côtés du prince de Mirkwood, leur offrit un regard complice. Aylea leva les yeux au ciel en soupirant.

-Il fait très beau aujourd'hui, dit Legolas dans une vaine tentative pour attirer l'attention de l'elfe sur lui.

Elle ne répondit rien.

-Vous...Vous avez changé depuis tout ce temps...

Un bref regard en coin.

Ouiiiiiii !

-Vous l'avez déjà dit.

Grrr...mais elle le faisait exprès ou quoi ?

Il s'acharnait à converser avec elle et elle l'ignorait superbement !

-Depuis combien de temps ne nous sommes nous plus vus ?

-Une vingtaine d'années...

-Ah...

-Oui. À chaque fois que je venais, vous étiez absente...A croire que vous cherchiez à m'éviter.

Elle pouffa en lui glissant un nouveau regard en coin.

-Aylea ! Legolas ! Allez plus vite, on va vous perdre ! cria Elrohir.

-Adurn boite, répondit sa soeur sur le même ton. Ne nous attendez pas !

Legolas jeta un coup d'oeil suspicieux aux jambes de la jument.

-Euh...Elle n'a rien.

-Je sais, mais ça va nous permettre de passer un moment seuls, si vous le voulez bien.

Il lui sourit et rapprocha son cheval assez que pour pouvoir attraper sa main droite. Elle glissa ses doigts entre les siens.

Les chevaux s'arrêtèrent comme d'un commun (et muet) accord et leurs cavaliers descendirent de leur dos.

-Il y a un bosquet pas loin, susura Legolas.

-Tu vas vite en besogne, répondit Aylea en fourrant son nez dans sa nuque.

-Je te courtise depuis que nous sommes enfants, enchérit le prince.

Elle noua ses bras autour du cou de son compagnon et pressa ses lèvres contre les siennes.


Premier baiser.

Doux et volatil, presque timide.

Aussitôt suivi par une myriade d'autres.

Ils prennent peu à peu un goût d'interdit qui les rend encore plus délicieux.

Étreinte.


Tout est ensuite allé très vite.

Ils sont remontés sur leurs chevaux, ils ont trotté jusqu'à Fondcombe comme si de rien n'était.

Elrond les attendaient devant la porte principale.

Comment savait-il ? Mystère...

Ils ont laissé leurs chevaux aux palfreniers sans dire un mot.

Elrond a fait signe à sa fille de le suivre.

Legolas est resté planté dans la cour, à regarder le bout de ses bottes, comme un enfant pris en faute.

-Comment as-tu pu faire ça, Aylae ? tempêta Elrond.

La jeune elfe garda les yeux baissés, incapable d'affronter le regard de son père.

-Et moi qui croyais que je pouvais te faire confiance, cracha l'elfe. Nous n'avons plus le choix, désormais. Reste à voir ce que Thranduil pensera de tout ça...

Aylea releva la tête.

-Vous allez le prévenir ?

-C'est la moindre des choses, tu ne penses pas ? Il est déjà en chemin.

Sa fille se prit la tête entre les mains, les yeux rivés sur le sol.

Elrond soupira et s'agenouilla devant elle.

-Aylea...murmura-t-il, est-ce que tu te rends compte des conséquences de cet acte ?

Elle acquiesca d'un faible hochement de tête.

-Ada...Je suis désolée...Désolée de vous avoir déçu, d'avoir...Je...

-Chut...Calme-toi, nous allons trouver une solution...

Aylea se blottit dans les bras de son père, se serrant fort contre lui. Il lui caressa les cheveux pour l'apaiser, comme quand elle était encore une enfant.

-C'est à moi de décider, à moi seul ! Vous ne pouvez pas contrôler ma vie, Ada !

-Jusqu'à preuve du contraire, tu es mon fils et tu feras ce que je te demande. Laissez-moi entrer !

Les cris, aussitôt suivi du claquement d'une porte ouverte, firent se retourner les deux elfes.

-Ah, voilà donc la petite débauchée qui a...

-Seigneur Thranduil, le salua Elrond avec un calme plat. Avez-vous fait bon voyage ?

L'autre ouvrit la bouche, passa du rouge à une carnation plus normale, puis referma la bouche.

-Je pense qu'il vaudrait mieux que nous nous entretenions seuls, continua Elrond.

-Et les laisser ensemble ? Pour qu'ils recommencent ?

-Faites leur confiance, mon ami, ils sont assez punis comme celà.

-De un, je ne suis pas votre ami. Et de deux, je ne crois pas que les pousser au vice soit la meilleure des solutions !

Aylea leva les yeux et rencontra le regard bleu de Legolas, qui le baissa aussitôt gêné.

-Venez, dit calmement Elrond en entraînant Thranduil encore écumant à l'extérieur.

Dès que la porte se referma, la tension entre les deux elfes chuta.

Legolas désigna la place à côté d'Aylea sur le divan.

-Je peux ?

Elle hocha la tête.

Il s'assit en soupirant.

-Tu m'en veux ?

-Non. Et je ne vois pas pourquoi ce serait le cas...

-Je n'aurais pas dû revenir ici.

Elle se pressa contre lui et il l'entoura de ses bras. Il fourra son nez dans ses longs cheveux roux et respira leur odeur enivrante d'amande.

Ils restèrent ainsi, elle serrée contre sa poitrine, lui le nez dans ses cheveux, jusqu'à ce que leurs géniteurs respectifs ne refassent irruption dans la pièce, porteurs de la sentence.

Aylea se réveilla en criant et resta un moment haletante, une main sur le coeur, assise dans son lit.

-Aylea, s'enquit en elfique une douce voix. Tu as fait un cauchemar ?

Elle secoua négativement la tête en se mordillant les lèvres pour réprimer les pleurs qui montaient de sa gorge.

Galadriel s'assit délicatement sur le couvre-lit défait et caressa les cheveux de sa petite-fille. Puis, elle se mit à chanter la berceuse qu'adorait Celebrian, ce qui ne fit que redoubler les larmes d'Aylea.

Elle se jeta contre sa grand-mère et se blottit dans ses bras. Galadriel continuait de chanter tout en passant les doigts dans les cheveux de la jeune elfe.

-Ada, Nana, Arwen, Legolas, Elladan, Elrohir, ils me manquent...Je...Je voudrais rentrer à la maison...

-Chuut...Calme-toi...Essaye de dormir, la nuit porte conseil...

Aylea acquiesca, se détacha de Galadriel et se laissa tomber sur le matelas.

La Dame des Galadrims quitta la chambre, laissant sa petite-fille se reposer.

En se tournant sur le côté, Aylea sentit sous ses doigts le pendentif de Legolas, une feuille argentée, qui ne quittait plus son cou depuis qu'ils avaient été promis l'un à l'autre.

Elle serra le bijou entre ses doigts et s'endormit en songeant à son amour.