Chapitre 1 : Les hurlements des Frey
Black Walder ne devrait pas trouver à se plaindre. Sa maison, jadis méprisée et humiliée par tous, était désormais la maison la plus puissante des Riverlands. Ils avaient enfin renversé toute cette poiscaille arrogante de Tully et gagné la propriété de Riverrun, qui aurait toujours dû leur appartenir. Ils avaient même coupé la tête d'un roi ! Et quel roi ! Un Stark ! Le Jeune Loup ! Lui qui s'était cru meilleur qu'eux, qui avait pensé qu'il pouvait trahir si facilement un accord conclu avec la maison Frey, pourrissait désormais dans la vase, dévoré par les anguilles et les poissons.
Et pourtant, malgré toutes ces glorieuses victoires, Black Walder n'était pas satisfait. D'abord, parce que même s'ils avaient été nommés Gouverneurs des Riverlands par les Lannister et le Trône de Fer lui-même, de nombreuses maisons des Riverlands refusaient toujours leur autorité. Ensuite, parce que ce salaud de Brynden Tully, le Blackfish, n'était pas mort, et qu'il commençait à amasser du soutien et des hommes. Enfin, parce que ces bâtards de loups passaient toute leur nuit à hurler autour de Riverrun et que ça faisait trois putains de jours qu'il n'avait pas réussi à fermer l'œil de la nuit !
Black Walder avait alors décidé qu'il allait faire leurs fêtes à ces sales bêtes, et peut-être même coller une ou deux de leurs têtes sur les épaules des paysans qui avaient l'audace de dire que c'était la punition des dieux pour la mort sacrilège des Stark.
Il était donc monté sur son cheval, une sale bête qui ne savait même pas comment répondre à la morsure des éperons, avait pris quelques chiens et une dizaine d'hommes, et s'était enfoncé dans les bois bordant Riverrun. Même s'il ne tuait pas de loup, le seul fait d'abattre une bête allait lui faire du bien et peut-être que le pleine air, suivi de quelques putains, lui permettrait de mieux dormir cette nuit.
Cela faisait un petit moment que les chiens reniflaient, aboyaient et courraient et que les hommes hurlaient et les suivaient, quand la chasse s'arrêta brusquement.
- Qu'est-ce qui se passe ? grogna Black Walder au veneur, avec un air peu amène.
- Je... j'sais pas m'seigneur, bredouilla l'homme en regardant d'un air inquiet les chiens qui jappaient en tournant en rond. On dirait qui sont perturbés par qu'que-chose, m'seigneur.
Black Walder allait donner un bon coup de cravache sur le veneur incompétent quand les chiens se mirent à pousser des cris de détresse, la queue rentrée entre les jambes. Les hommes commencèrent alors à s'inquiéter et à fouiller les fourrés tout en tentant de calmer les bêtes dont les yeux s'écarquillaient de plus en plus de terreur.
- Qu'est-ce qui se passe ! Oh bande de larbins ! J'vous parle ! Qu'est-ce qui se passe, putain ?!
Ni le veneur ni ses hommes ne parvinrent à calmer les pauvres bêtes qui déguerpirent bientôt comme si l'Étranger lui-même était à leurs trousses. Les hommes se rassemblèrent autour de Black Walder, toujours juché sur son cheval, soudain conscients de l'oppressant silence qui avait conquis les bois. Aucun oiseau ne chantait plus dans les feuillages et le vent lui-même semblait retenir son souffle. Black Walder sentit sa nuque et son dos se recouvrir d'une sueur froide alors que son instinct, qu'il n'avait pourtant pas bien fin, lui criait de s'enfuir vite fait de là.
Il allait ordonner de rentrer à Riverrun quand le hurlement profond d'un loup retentit à quelques mètres à peine sur sa droite.
- Putain de...
Il n'eut pas le temps de finir de jurer. La bête qui l'arracha de son cheval fut si rapide, que les hommes qui l'accompagnaient ne purent même pas dire ce qu'ils avaient vu précisément à son frère Lothar quand celui-ci les interrogea brutalement à leur retour à Riverrun.
Mais ce fut avec des yeux hantés et des murmures étouffés qu'ils racontèrent les gargouillis et les cris atroces qu'avait poussés Black Walder avant de mourir. Lorsque Lothar Frey inspecta les bois avec une vingtaine d'homme et une trentaine de chiens, ce ne fut que pour retrouver, éparpillés entre les arbres, les restes déchiquetés de son frère. La bête ne les avait même pas consommés.
Le lendemain, ce fut un Lothar de fort méchante humeur qui quitta Riverrun pour se rendre aux Jumeaux. D'abord, parce que la perspective de raconter toute l'histoire à son père ne le mettait vraiment pas en joie. Ensuite, parce que les loups avaient hurlé toute la nuit pour ne se taire qu'à l'aube, ce qu'il commençait à trouver inquiétant, et surtout parce que les anciens serviteurs des Tully lui avaient jeté des regards goguenards depuis son levé jusqu'à son départ, et qu'aucun des coups de fouets qu'il avait ordonnés n'avait pu faire taire les murmures de vengeance et de justice divine.
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- Qu'est-ce que c'est que ces jérémiades de bonne femme ? grogna le vieux Walder Frey lorsque son fils lui décrivit la mort de Black Walder et les murmures du peuple. Ton frère est mort ? Voilà qui est dommage mais j'ai trente autres fils et petit-fils tout aussi idiots et incompétents pour le remplacer. Si tu as peur de quelques loups peut-être devrais-je te tuer moi-même et coudre ta tête sur le corps d'un chien !
La pauvre jeune fille à peine pubère qui avait eu l'infini malheur de succéder à Joyeuse Erenford sursauta violemment lorsqu'il l'empoigna par la taille et la fit basculer sur ses genoux.
- Maintenant laisse-nous, mon garçon. Va baiser quelques putains, ça te rendra peut-être plus viril.
Lothar ravala sa colère, s'inclina devant son père et quitta la pièce.
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Walder Frey était beaucoup de choses, comme dirait Tyrion Lannister, mais s'il y avait bien une qualité, parmi tant d'autres, qu'il ne possédait pas, c'était la bravoure. Aussi, lorsque après sept nuits de hurlements incessants, il se trouva à la fois épuisé, énervé et effrayé par les loups qui semblaient avoir entouré les tours des Jumeaux, d'une rive à l'autre de la Green Fork, le vieux Walder ordonna à son fils Lothar, et à une vingtaine d'autres de ses descendants, d'organiser une battue au loup et de lui rapporter la tête d'au moins trois de ces satanées bêtes.
Quand bien même il avait rejeté le témoignage de son fils comme absurde quelques jours plus tôt, il commençait soudain à prêter une oreille inquiète aux murmures de vengeance divine pour la mort de Catelyn et Robb Stark. Non pas qu'il croyait aux dieux ou à leur possible vengeance, mais quelqu'un, de toute évidence proche allié des Stark, devait avoir décidé de venger leur mort. Peut-être même ce bâtard du Mur, Jon Snow, avait-il brisé ses vœux et déserté la Garde de Nuit pour venir répandre le sang des Frey. On disait que lui aussi avait un direwolf. Une grosse bête blanche avec des yeux rouges, paraissait-il. Voilà bien une bête qui pourrait faire tourner la pauvre imagination des pécores...
Aucun des hommes qu'il avait envoyés ne revint, mis à part un jeune serviteur d'une quinzaine d'année, pâle et tremblant, qui fut chargé bien malgré lui de guider certains des petit-fils de Walder Frey jusqu'au lieu du massacre. Dans une clairière rendue écarlate par le sang écoulé, les cadavres des Frey et de leurs hommes répandaient leurs membres et leurs entrailles déchirés, les corbeaux, les mouches et les renards festoyant joyeusement sur leurs carcasses.
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Cersei contemplait pensivement la Baie de Blackwater et le vaisseau de Dorne qui venait d'y accoster. Au moins sa pauvre Myrcella était-elle entourée d'une vipère de moins, depuis qu'Oberyn Martell avait, de façon aussi surprenante que suspicieuse, accepté la proposition de Tyrion de siéger au Conseil. Une servante frappa discrètement à la porte et l'informa que son père convoquait d'urgence une réunion du Conseil Restreint. Elle soupira profondément, avala d'un trait le fond de son verre de vin et croisa fermement les mains en se demandant quel nouvel ennemi venait encore se mettre au travers de leur route. Mais qu'importe, lui, comme les autres, apprendrait bientôt à craindre le rugissement des Lannister.
Lorsqu'elle arriva, Maester Pycelle, Varys, Tyrion et Tywin étaient déjà là.
- Ah, Cersei, ma fille, nous n'attendions plus que toi, lui dit Tywin en lui faisant signe de prendre place.
Cersei s'assit à la droite de son père et jeta un regard venimeux à Tyrion, assis en face d'elle. Elle ne comprenait pas pourquoi le petit monstre était encore là. C'était son frère, Jaime, qui devrait être assis à sa place. Mais il n'était toujours pas revenu à Kings Landing. Que faisait-il ? Où était-il ? Pourquoi mettait-il autant de temps à revenir auprès d'elle ? Elle fut interrompu dans ses récriminations inquiètes par son père.
- Nous avons reçu un cadeau... intéressant aujourd'hui, annonça Tywin en désignant le panier en osier qui reposait au milieu de la table.
Il se leva, prit le panier et en renversa le contenu. Une écœurante odeur de viande avariée se répandit dans la pièce et Cersei se figea de surprise lorsque la tête de Walder Frey roula sur le bois lustré et présenta son masque ignoble, la bouche grande ouverte figée dans une expression de profonde terreur.
- On dirait... que la tête n'a pas été coupée, remarqua Tyrion après avoir dégluti difficilement.
Le regard de Cersei se posa sur les chairs pendant du cou. La coupure était loin d'être propre en effet. Une vertèbre dépassait d'amas de chairs irréguliers, intacte, comme si elle avait été décrochée du reste de la colonne vertébrale plutôt que d'en avoir été coupée. Des bouts de peau pendaient en dessous de l'oreille et la chair du menton de Walder Frey avait été éraflée jusqu'à l'os. Pycelle eut un bruyant haut-le-cœur, ce qui lui valut un regard discrètement méprisant de Cersei et Tywin.
- Il y avait une note avec la tête, ajouta Tywin.
Tyrion la lut et pâlit visiblement avant de la tendre à Varys.
- Il semble que les Noces Pourpres n'aient pas clos le chapitre des Stark aussi définitivement que tu l'aurais voulu, père, dit Tyrion avec sarcasme.
Cersei s'empara de la feuille tachée de sang que lui tendait désormais le Maître des Chuchoteurs et lut l'unique phrase qui y été écrite : « Les Stark vous saluent ».
- Qu'est-ce que cela veut dire ?
- Lorsque j'ai organisé l'assassinat de Robb Stark, j'ai demandé à Roose Bolton de lui transmettre mes salutations. Il semble qu'elles me soient désormais renvoyées.
- Voilà qui confirme les théories populaires, mes seigneurs, dit alors Varys.
L'attention de la tablée se tourna vers l'eunuque en attente d'éclaircissement.
- Mes petits oiseaux rapportent d'étranges histoires depuis quelques temps. On dit que les loups rodent en grand nombre dans les Riverlands. Qu'ils hurlent la nuit, autour des demeures des Frey, guidés par un homme qui court parmi eux comme s'il faisait parti de leur meute. Certains disent que c'est Robb Stark lui-même, revenu d'entre les morts pour venger sa famille.
- Passez directement aux faits, Seigneur Varys, interrompit sèchement Cersei. Les divagations de la populace ne nous intéressent pas.
- C'est bien dommage, Votre Grâce, répondit Varys en inclinant doucement la tête. Car bien souvent, les murmures les plus fantasques contiennent une certaine vérité.
- Qu'importe les murmures, qu'en est-il des faits ? interrogea fermement Tywin.
- Le fils de Walder Frey, Black Walder, a été tué par une bête pendant qu'il chassait dans les bois près de Riverrun. Et c'est un fait que des loups ont hurlé autour du château pendant trois jours avant et une nuit après sa mort. Une demi-lune plus tard, une trentaine d'hommes, parmi eux Lothar Frey et dix de ses frères, ont été retrouvés morts dans une clairière pendant une battue aux loups ordonnée par leur père. Une demi-lune plus tard, quelque chose, ou quelqu'un, si on ne croit pas aux rumeurs, s'est introduit dans les Jumeaux, pourtant gardés avec une attention redoublée, et a massacré, en une nuit, toute la maison Frey, des arrières-petits-fils de Walder Frey, à Walder Frey lui-même. On n'avait pas, jusqu'à présent, retrouvé sa tête. Seules les femmes et les filles de Lord Frey ont été épargnées. C'est encore une fois un fait que des loups ont été entendus chaque nuit avant leurs morts et une nuit après.
Un silence lourd suivit les mots de Lord Varys.
- Vos... « petits oiseaux », dit Tywin avec un certain dégoût, ne vous ont donné aucune information sur qui peut avoir organisé ou commandité ce massacre ?
- Rien qui ne soit du domaine du crédible, mon seigneur. Les serviteurs des Jumeaux et le peuple des Riverlands sont fermement convaincus qu'il s'agit soit d'un loup, devenu l'instrument des Divins pour venger le sacrilège commis par Walder Frey lors des Noces Pourpres, soit de Robb Stark lui-même, ressuscité et devenu mi-homme mi-loup. On appelle cela un warg, je crois, chez les gens du Nord.
- Un monceau d'ineptie, trancha Tywin avec déception. Nous ferions mieux de chercher qui peut être en position de venger la mort de Catelyn et Robb Stark. Le demi-frère bâtard, peut-être ?
Tyrion fit non d'un signe de tête.
- Jon Snow a pris le noir. Il a prêté serment à la Garde de Nuit et il est aussi honorable que son père. Il ne trahirait pas ses vœux pour venger son frère et n'a pas les fonds pour engager des mercenaires ou des assassins.
- Vous veillerez quand même à le surveiller, Lord Varys. Vérifiez s'il est toujours sur le Mur. La douleur et l'envie de vengeance peuvent changer un homme.
Varys inclina la tête en signe d'assentiment.
- Joffrey devrait être ici, cracha soudain Cersei. Ceci, dit-elle en désignant la tête de Walder Frey, est clairement une menace contre nous et contre lui. Il devrait être au courant.
- Pourquoi ? demanda Tywin d'un ton aussi sec que polaire. Pour qu'il pique une crise de colère et batte Sansa Stark en public comme il l'a fait à chacune des victoires de Robb Stark ? Ou pire, qu'il décide de l'exécuter et d'exposer sa tête sur une pique devant le Septuaire de Baelor ? Ton fils est déjà suffisamment détesté à Kings Landing, et les Tyrell bien trop populaires, pour le laisser détruire un peu plus la réputation de notre maison et ajouter plus de flèches au carquois de nos ennemis. Kings Landing n'est pas les Jumeaux. La ville est vaste et bien mieux gardées. Celui qui venge la mémoire des Stark ne risquera pas de se faire prendre en tentant de nous atteindre tant qu'il n'aura pas éliminé tous les acteurs qu'il peut facilement atteindre. Il montera d'abord au Nord et s'attaquera à Roose Bolton avant de se préoccuper de nous. Ceci est une tentative, dérisoire, d'intimidation. Mais les Pluies de Castamere résonneront encore longtemps avant qu'il ne réussisse à tuer un Lannister.
Cersei grimaça et essaya de ne pas penser à Jaime, seul et beaucoup trop proche des Riverlands et du mystérieux assassin à son goût.
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J'espère que vous avez aimé ^^
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