Raven tira brusquement sur le levier manuel du frein. Le bolide s'arrêta en crissant dans un long dérapage en arc de cercle qui laissa une profonde trace dans le sol craquelé. Elle détacha rapidement les lanières qui la maintenaient contre le vieux siège rembourré, vérifia du bout des doigts quelques fils et boutons, et s'extirpa d'un bond de la place de pilotage. Elle sortit en toussant du nuage de poussière qu'elle avait soulevé et s'empressa de retirer son casque en cuir vieilli qu'elle n'avait pas pris la peine de boucler avant de démarrer pour se pencher afin d'inspecter les essieux avant. Jasper s'approcha et lui tendit une gourde. Sans détacher son regard de la pièce défaillante qu'elle avait repérée, elle la prit et en but une longue gorgée avant de la lui rendre avec un rapide « merci » .
« Tu me passes la clé de 11, s'il te plaît ? »
Il se retourna et fouilla dans sa sacoche sale pour lui tendre l'outil qu'elle utilisa pour déboulonner une plaque métallique. Elle passa la main sous la carrosserie brûlante mais la retira vivement avec un cri étouffé : elle s'était coupé aux doigts et un filet de sang rouge sombre descendait déjà le long de son poignet. Elle porta la main à sa bouche en grognant, les sourcils froncés, et l'obligeant Jasper héla son père avant d'aller chercher de l'eau plus claire. Quand il revint quelques minutes plus tard pour nettoyer la plaie, Raven, qui l'avait enroulée à la va-vite dans le tissu propre que le vieil homme avait apporté, s'était déjà remise à trifouiller son engin encore fumant. Son regard sombre était absorbé par sa tâche et elle ne l'entendit même pas lui rappeler qu'il se faisait tard. Ce ne fut qu'après avoir arrangé ce côté des suspensions et avoir reposé la plaque dessus qu'elle daigna se tourner vers lui.
« Il faut nettoyer ta coupure, dit-il en désignant ses doigts écarlates.
- Je le ferai en rentrant. Tu n'as pas dit qu'il était déjà neuf heures ?
- Si, aussi. Mais il ne devrait pas y avoir de tempête, ce soir. Cool, non ? On va aller au sommet de la dune, avec Monty. Vous voulez venir, avec Octavia et Clarke ? »
Il la regarda essuyer rapidement ses membres couverts de cambouis avec un vieux chiffon en regardant d'un air satisfait le petit véhicule rafistolé qui brillait sous la lumière éclatante du soleil. La fierté qu'elle éprouvait à sa vue était manifeste pour Jasper, qui connaissait bien ce regard. Il l'avait vu assez souvent lorsqu'elle revenait, un large sourire sur les lèvres, avec des pièces « absolument nécessaires » négociées au marché noir ou après une petite course où elle avait largement distancé ses adversaire à l'arrière de la décharge.
« Je vais leur demander, mais Clarke doit être un peu fatiguée. »
Elle commença à ramasser les pièces et les outils éparpillés par terre.
« Ah oui, c'est vrai qu'elle travaille beaucoup en ce moment, répondit-il avant de demander d'un air gêné : Et... Octavia ? Ca fait un moment qu'elle n'est pas venue voir la vue avec nous. »
Raven leva sur lui ses yeux noirs dans un regard oblique. Il aurait juré voir le coin de ses lèvres se plisser en un sourire amusé.
« Je vais lui demander. Mais elle a peut-être déjà prévu de sortir s'entraîner. Tu peux m'aider à rentrer Archi ? »
Ils se dirigèrent vers le petit véhicule qui chauffait au soleil. Ce dernier ne se couchait et ne se levait que très tard en l'absence de tempête, mais les radiations qui traversaient l'atmosphère transmettaient sa clarté blanchâtre quelques heures avant qu'il n'apparaisse au milieu de la journée. Le climat complètement déréglé s'était stabilisé en un ensemble de longues journées sèches et rudes, ponctuées par le passage de vents forts ou de tempêtes de cendres. Voilà pourquoi on ne laissait rien traîner à l'extérieur ; la poussière et les voleurs étaient de constantes menaces et Raven tenait à son vieil « Archibald » comme à la prunelle de ses yeux.
Elle l'avait construit elle-même à partir d'un vieux moteur d'aéroplane et le pilotait lors de petites courses entre les divers véhicules que ses amis et elles fabriquaient. Son but était de pouvoir l'utiliser un jour pour participer à une vraie course officielle, de celles qui offraient une fortune aux vainqueurs. Une course comme la Motorholics, par exemple, celle de la grosse ville voisine qui attirait tous les trois ans des milliers de gens, spectateurs, participants, marchands et badauds. C'était la plus grosse distraction du coin, et elle permettait de rapporter gros au dernier challenger. Car cette course était très dangereuse : sur la piste, la moindre erreur vous mettait hors-circuit et vous faisait risquer une mort atroce. La sécurité du pilote était assurée par lui-même, ou pas du tout. C'était ce qui retenait et en même temps excitait Raven. A la pensée de ce risque, elle ressentait un petit frisson d'adrénaline. Curieuse, elle avait toujours aimé s'impliquer dans des projets nouveaux et aventureux, et elle mourait d'envie de pouvoir un jour lancer son bon vieux kart à la vitesse maximale entre les dunes de la large piste qui s'étendait à l'ouest de Ray Jow. Tester les possibilités de son engin crachotant l'amusait déjà beaucoup, et elle ressentait une puissance jouissive lorsqu'elle roulait à pleine vitesse en manœuvrant pour éviter de peu ses adversaires occasionnels.
Elle consacrait tout son temps libre à la préparation de ce vieux rêve d'enfant, qui trouvait son origine dans les bribes de souvenirs de courses aux couleurs chatoyantes qu'elle allait voir avec son père dans la partie construite de Ville Nouvelle. Tout cela était loin, mais elle resterait fidèle à la promesse qu'elle s'était faite : continuer ses efforts pour finir sa voiture de course, et pouvoir enfin participer à des courses sérieuses. Et puis, elle avait aussi promis à Clarke qu'elle lui achèterait du papier à dessin avec ses premiers gains. Elle lui avait déjà déniché des morceaux de parchemins, déjà très rares, mais ce n'était pas le mieux pour dessiner. Et les dernières feuilles de vrai papier à dessin, que Raven savait pouvoir trouver chez le plus gros marchand régulier de Ray Jow, était extrêmement cher. Malgré les petits gains qu'elle obtenait des paris qu'ils faisaient sur leurs courses officieuses, c'était à peine suffisant pour pouvoir acheter quotidiennement de quoi manger. La seule solution pour gagner assez d'argent vite et bien dans ce coin était les courses. Mais il fallait être doué en pilotage, et ne pas laisser de place à l'erreur. Ainsi, même si elle piaffait d'impatience depuis qu'elle avait entrepris de retaper son Archibald, elle attendait le moment précis où elle se sentirait prête à concourir. Et ce jour, pensa-t-elle en déployant la bâche avec Jasper sur le véhicule amarré, était tout proche, à présent.
Octavia claqua la lourde porte derrière elle et entreprit de la verrouiller comme elle le faisait habituellement. Clarke tourna vivement la tête et fut rassurée à sa vue. Elle posa son morceau de charbon sur la plaque de cuivre sur lequel elle dessinait un plan, et se retourna dans le fauteuil défoncé.
« Alors ? Tu l'as trouvée ?
- Non, répondit Octavia en s'approchant pour déposer ses affaires sur la table où se dressaient à présent les petites piles de pièces qu'elles avaient comptées quelques vingt minutes avant. Mais je sais où elle est, ajouta-t-elle avec un sourire en voyant la moue déçue de Clarke. Monty m'a dit qu'un des mécha' avec qui ils traînent leur a proposé une course, et Jasper et elle y sont allés. »
Elle s'affala avec soulagement dans un autre fauteuil et grimaça en extirpant un bizarre assemblage de tuyaux de sous son dos. Devant son regard interrogateur, Clarke lâcha « un nouveau machin pour filtrer l'eau » en guise d'explication. Octavia posa l'engin par terre avec précautions et reprit :
« Ça devrait pas prendre très longtemps. La course a déjà commencé, c'est pour ça que je suis rentrée directement. Monty nous a proposé d'aller sur la dune ensuite, pour voir les aurores boréales radioactives. Je trouvais que c'était une bonne idée alors je lui ai demandé de m'envoyer Raven dès qu'elle aurait fini. »
Clarke acquiesça alors qu'Octavia bâillait largement.
« Et j'ai faim, aussi. Mais je suppose qu'une fois de plus, on n'a rien à manger, dans cette baraque. »
A ces mots, Clarke, qui s'était remise à dessiner, reposa une nouvelle fois son ouvrage et se leva pour aller fouiller dans un placard.
« Et voilà ! »
Elle était revenue et présentait à Octavia un baluchon de toile rempli de ce qui ressemblait à...
« Des pistaches ? Woah, où est-ce que tu as trouvé ça ? »
Elle plongea la main dans le sac et en sortit une poignée entière qu'elle entreprit de décortiquer sous le regard amusé de Clarke.
« C'est Bobby, le marchand pour lequel je bosse depuis quelques jours. Il a laissé échapper qu'un de ses fournisseurs revenait d'un long séjour hors Limites aujourd'hui, et qu'il avait annoncé qu'il ramenait des caisses de fruits secs. J'ai pu être la première sur place à l'ouverture du stand, et j'en ai acheté deux sacs avant la cohue.
- T'es dingue, combien ça a coûté, encore ?
- Arrête de râler, répliqua-t-elle en roulant des yeux. Elles n'étaient pas si cher, et puis c'est moi qui régale, aujourd'hui. J'ai gagné suffisamment pour ça, hier.
- Dis donc toi, je me demande ce que t'as bien pu faire pour ça, dit Octavia en lui coulant un regard soupçonneux.
- Arrête, Avi' ! »
Elle lui donna un coup de coude dans les côtes pour qu'elle arrête de la taquiner et Octavia manqua de s'étouffer avec les pistaches en riant. Les mystérieux services qu'elle offrait aux différents marchands étaient devenus l'objet des plaisanteries récurrentes d'Octavia et Raven depuis qu'elle gagnait plus, et elles savaient très bien toutes les trois que Clarke ne franchirait jamais certaines limites. Elle se respectaient toutes les trois suffisamment pour ne pas vendre n'importe lesquels de leurs services et refusaient tout ce qui s'apparentait à de la dégradation de leurs personnes. Mais même si elle commençait à se lasser du caractère répétitif de cette plaisanterie recyclée par ses amies depuis deux semaines, cela la faisait toujours un peu rire aussi. En même temps, une petite part d'elle était contente de ne pas avoir à vendre son corps comme certaines de ces pauvres filles qui erraient dans les rues à la recherche de clients. En regardant Octavia qui avait recommencé à se jeter sur les pistaches, elle se dit qu'elle avait définitivement beaucoup de chance de l'avoir, ainsi que Raven. Celle-ci croisa son regard et lui sourit, et elle s'assit par terre pour reprendre son morceau de charbon.
« Qu'est-ce que tu dessines, depuis tout à l'heure ?
- C'est pour Raven, elle voudrait qu'on améliore le... Tu n'as pas entendu quelqu'un t'appeler de dehors ? »
Elle allait répondre, mais elle fut interrompue par les violents coups frappés contre la paroi métallique de la porte.
« Octavia ! Ouvre-moi ! »
C'était la voix de Jasper. Elles se levèrent brusquement et marchèrent d'un pas pressé à la porte, en entendant son ton angoissé et essoufflé.
« C'est Raven, elle a eu un accident ! Il faut que vous veniez vite la voir, elle a... Oh mon Dieu, ouvre ! »
A ces mots, elles se regardèrent une seconde, glacées d'effroi, puis ouvrirent précipitamment la porte pour se ruer à l'extérieur.
