Les cours, l'ambiance, le règlement, tout avait changé. Tout était noir. Les Carrow dispensaient à présent les cours de « l'art de la Magie Noire » et ceux d'Etude des Moldus.

Le premier cours d'Etudes des Moldus avait été horrible. Anna avait été prévenue par plusieurs élèves des abominations qu'Alecto Carrow allait débiter, mais rien ne l'avait préparé à ça.

Elle était rentrée dans la salle de classe accompagnée de Lilas, mais elle avait préférée s'asseoir seule à une table, pour ne pas risquer de parler. Si la moitié des punitions qu'avait infligées Alecto étaient véridiques, Anna ne voulait pas parler pendant son cours.

Ça avait commencé.

Ils devaient boire les paroles de Mrs Carrow et les prendre studieusement en note, inscrire à jamais sur des parchemins les mots « les Moldus sont des bêtes », « les Moldus méritent la mort et l'esclavage », « les Moldus devraient tous être torturés pour voler le monde aux sorciers ».

Ils prenaient leurs sens sur le parchemin. Avant, lorsqu'ils sortaient de la bouche d'Alecto, on pouvait prétendre qu'ils étaient dénués de sens, qu'ils n'existaient pas, ou que dans l'esprit d'Alecto. Et puis, lentement, c'était eux qui les gravaient sur le papier, comme s'ils les approuvaient, comme s'ils étaient vrais. Et après, ils devraient les apprendre, et les réécrire encore et encore et encore …

Anna avait une tante éloignée Moldue. Elle était un peu vieille, un peu sourde d'oreille, mais elle faisait toujours son gâteau préféré quand elle venait lui rendre visite. Ecrire de telles horreurs sur elle la rendait nauséeuse, et parfois, une larme tombait sur le parchemin et brouillait le mot qu'elle était en train d'écrire, comme si c'était toute la tristesse de Tante Jane qui essayait d'effacer les immondices du parchemin. Hélas, Anna devait repasser dessus, enfoncer sa plume dans la plaie de Tante Jane qui saignait déjà abondamment, pleine d'encre noire qui dégoulinait sur le papier.

En sortant de cours, tremblante et au bord des larmes, Anthony lui avait serré l'épaule et Luna lui avait adressé un sourire rempli d'espérance. Anna avait profondément regretté s'être moquée d'elle en cinquième année, à ce moment-là. Luna était sans doute, à présent, la seule personne saine d'esprit dans le château.

La semaine s'étirait, abominablement longue, les rumeurs sur les cours des Carrow et leurs méthodes de punition enflant de plus en plus, terrorisant Anna. Elle suffoquait, écrasée par le poids des rumeurs qui se mélangeaient à son imagination morbide.

Le jeudi, elle put enfin se changer les idées. Elle allait voir Juliette.

Juliette Lancaster était le soleil. Ç'avait été la première pensée qu'Anna avait eue en la rencontrant, l'année dernière. Elle avait son écharpe d'un jaune éclatant avec un petit blaireau cousu autour du cou, un sourire énorme étirant presque trop ses petites joues, et un éclat de rire prêt à franchir la barrière de ses lèvres à tout moment.

Elle avait cet entrain et cette naïveté rafraichissante que certains deuxième années ont, avant que l'insolence et la puberté viennent prendre le relais, et Anna l'avait pris sous son aile.

La petite fille lui avait demandé si elle pouvait l'aider sur un devoir de métamorphose, et Anna avait fini par lui donner des cours de rattrapages. Juliette n'arrivait pas à se concentrer en cours. Chaque jeudi, elles se retrouvaient à la bibliothèque. Anna tentait alors de lui inculquer tant bien que mal quelques rudiments de magie.

Lorsqu'elle était en compagnie de Juliette, tout semblait plus normal. Rogue n'était qu'un directeur absent et les Carrow des concierges acariâtres, le couvre-feu une simple recommandation des professeurs pour être en forme le lendemain. Oui, Juliette lui faisait presque oublier la guerre, oublier sa peur. Bien sûr, elle était toujours là, tapie au fond de son estomac, attendant le moment opportun pour porter une nouvelle attaque. Mais il était agréable de ne pas se la faire rappeler constamment, comme le faisait ses amis Serdaigle, trop graves pour être distrayants, et les lettres de ses parents, trop angoissées pour être rassurantes.

Depuis le début de l'année, Juliette était plus calme, presque pensive par instants. Anna avait observé cette tendance chez tous les élèves et les professeurs qui n'étaient pas clairement dans le camp des Mangemorts. Ces personnes, dont elle faisait sans aucun doute partie, souffrait tous d'une espèce d'atténuation de leur personnalité. Soudain, l'élève de Gryffondor auparavant grand sportif restait de longues heures allongé, las, le brillant Serdaigle avait de moins bonnes notes, le professeur enthousiaste et si soucieux de ses élèves ne se préoccupait plus de ses cours. C'était terrible, cette apathie qui semblait peser sur tout le château, mais Anna n'avais jamais été le genre de personne à faire en sorte que les choses bougent.

Le vendredi, ce fut une épreuve de plus, les cours d'art de la Magie Noire. Amycus Carrow annonça le programme, des sortilèges Doloris sur les premières années désobéissants. Lilas éclata en sanglots. Sa petite sœur était une Gryffondor de première année.

Anna n'osa pas aller la réconforter, elle craignait trop que ce geste soit interprété comme une tentative de rébellion. Luna se rapprocha de Lilas et lui prit la main, en la serrant très fort, et ses grands yeux bleus se posèrent sur Anna. Il n'y avait aucun jugement, dans ces yeux bleus, juste de la curiosité, une interrogation désolée qui donna à Anna envie de pleurer. Elle avait toujours envie de pleurer, en ce moment.

Le jeudi suivant, Anna était épuisée. Elle ne ressentait rien, c'était comme si plus rien n'importait, comme si … Comme si elle n'était rien, que du néant enveloppée par une enveloppe charnelle.

Juliette lui offrit un sourire qui lui rappela un peu Luna, et elle lui rendit avec difficulté. Peut-être qu'en souriant à Juliette, Luna, Lilas et Tante Jane lui pardonneraient. Mais est-ce que Juliette lui pardonnerait, elle ?

Oh, c'était trop compliqué … Plus rien n'avait d'importance, de toute façon, tout ce qui comptait, c'était de s'occuper de ce vide qui rongeait l'intérieur de son cerveau.

Et tandis qu'Anna disparaissait, en ce jeudi aux couleurs passées, Juliette prenait un peu plus vie. Elle était agitée, l'espoir faisait briller une jolie lueur dans ses yeux gris.

- Anna, chuchota-t-elle, tu connais un sort pour qu'on puisse parler sans que personne ne nous écoute ?

Anna acquiesça d'un air ennuyé. Cette discussion semblait dangereuse. Elle ne voulait pas l'avoir.

- Lance-le, lui intima Juliette, et il y avait quelque chose dans sa voix fluette d'extrêmement mature et de sérieux, alors Anna n'eut d'autre choix que de le lancer.

- Très bien, reprit Juliette, tu as entendu que Neville a sauvé un premier année des sorts d'Amycus Carrow ? Je suis allé le voir pour lui dire que la prochaine fois, je ferai la même chose, et il m'a parlé d'une armée … Enfin, d'une Résistance qui s'organise dans Poudlard, pour me dissuader, il m'a dit que d'autres gens s'en occupaient, que j'étais trop petite pour y entrer, qu'il fallait avoir dix-sept ans.

Anna soupira.

- Et, dit Juliette, l'espoir perçant dans sa voix avec une naïveté touchante, toi tu as dix-sept-ans. Neville a dit que tout le monde était le bienvenu.

Anna se leva et partit sans se retourner.

Le soir même, les Carrow les rassemblèrent tous dans la Grande Salle.

Alecto parla avec une voix froide comme la mort :

- Des élèves osent nous défier. Vous avez tous vu à quelles punitions nous n'hésitons pas à recourir, n'est-ce pas ?

Elle fit avancer Neville, le corps ligoté et couvert de coups et de sang. La foule retint une exclamation et des sanglots étouffés retentirent ici et là.

- Ceux qui possèdent des informations feraient mieux de s'exprimer, ou vous serez en encore moins bon état que Mr Londubat ici présent.

Anna était sûre que les yeux d'Alecto étaient posés sur elle. Peut-être était-elle Légilimens et savait exactement ce qu'elle cachait. Elle jeta un coup d'œil à Juliette, qui se tenait droite et fière malgré le tremblement nerveux de sa bouche.

Qui sait ce qu'Alecto lui ferait subir, si Anna n'avouait pas ?

- Bien, il semble que personne ne veuille parler. N'oubliez pas que ceux qui parlent auront l'honneur de rejoindre les rangs de la Garde de Poudlard, comme Crabbe, Goyle et Parkinson. Ils ont droit à de nombreux privilèges, laissa tomber Amycus, un sourire engageant déformant son visage.

La Grande Salle ne parla pas. Même les Serpentards ne pipaient mot. Peut-être n'avait-il pas d'information, peut être ne voulaient-ils pas être responsables de la torture d'un élève. Toujours est-il que le silence était observé, comme un pacte reliant tous les élèves de Poudlard m'approuvant pas Voldemort.

Alecto tapa du pied.

- Je vais devoir choisir quelqu'un au hasard, et le punir à la place du vrai coupable, alors … Ce sera 50 coups de fouets, annonça-t-elle d'une voix mielleuse.

Des murmures angoissés coururent le long des rangs. Qui romprait le silence en premier ?

Anna était certaine qu'Alecto la fixait, un sourire mauvais sur les lèvres, se délectant par avance des coups de fouet qu'elle lui infligerait … Le fouet mordrait sa chair cinquante fois, elle aurait des cicatrices indélébiles, son sang l'étoufferait tellement il coulerait …

Elle craqua.

- Elle !, hurla la jeune fille, en pointant du doigt Juliette, elle ! Elle m'en a parlé !

Les élèves se figèrent, l'horreur déformant leurs traits en avisant la minuscule Juliette, qui était pâle comme un fantôme. Les lèvres de Mrs Carrow s'étirèrent en un sourire satisfait.

- Prenez tous exemple sur Miss Fainthart, prononça-t-elle d'une voix doucereuse, en lui faisant un signe de la tête, Bienvenue dans la Garde, Miss.

Puis, sans plus de cérémonie, Mrs Carrow s'avança, saisit le poignet de Juliette et la jeta par terre.

Elle leva sa baguette, et un fouet invisible lacéra l'air, avant de déchirer le pull de Juliette.

Celle-ci lâcha une plainte étouffée, mais cela n'arrêta pas la concierge.

Elle abaissa encore une fois sa baguette, et un deuxième coup déchiqueta le dos de la petite fille.

Encore et encore, sans pitié, Mrs Carrow infligeait les coups de fouet. Et le sang trempait l'uniforme de Juliette, qui sanglotait et l'implorait d'arrêter.

Anna sentait la brulure du regard des élèves - à défaut de celle du fouet - assassins, plein de rancœur, écœurés par son attitude. Après tout, pourquoi ce n'était pas elle, qui se prenait les coups de fouet, cette grande fille robuste de sixième année, plutôt que la petite Juliette, frêle, chétive, si jeune et innocente … Chacun avait l'impression qu'on lui déchirait le cœur en même temps que l'on déchirait la peau de Juliette.

Tous se rappelaient l'acte de bravoure de Neville, qui s'était jeté sous les sorts pour protéger un première année. Le contraste était flagrant, lui se sacrifiait, Anna sacrifiait les autres, non pas pour se sauver elle-même d'une punition, non, par simple lâcheté.

Anna, cette cruelle Anna, non contente de ne pas lever le petit doigt pour défendre ses cadets, les dénonçait à présent ?

Elle livrait en pâture ses semblables, et ça, c'était abominable.

Juliette s'élevait en martyr, résistante accomplie malgré son jeune âge, qui aurait pu échapper à sa souffrance en confiant quelques noms de ses complices, mais non, elle serrait les dents sous les larmes qui coulaient en cascade, livide mais forte dans sa douleur.

Et Anna, son bourreau, tremblait comme une feuille et semblait sur le point de s'évanouir, ou même de lâcher quelques noms de plus. Grotesque, ridicule, n'avait-elle pas honte, de paraitre encore effrayée alors que c'était Juliette qui encaissaient les coups ?

Quand la punition fut enfin finie, et l'exemple donné, les élèves durent regagner leurs dortoirs. Certains s'empressèrent de venir relever Juliette, les sorts de guérison fusaient, et un septième année la recueillit dans ses bras pour l'amener car elle n'avait plus la force de marcher.

Et, tandis que cette solidarité touchante s'organisait autour de Juliette, la vengeance à prendre sur Anna prenait forme. La jeune fille sentit un trait brûlant sur son flanc qui la fit tressaillir Puis, ce fut un « Tu es ignoble » soufflé par un Gryffondor. Ensuite plus personne ne croisa son regard, la foule ayant décidé que la meilleure revanche serait de l'ostraciser.

Anna s'enferma dans la salle de bain aussitôt qu'elle fut enfin retourner dans son dortoir.

Elle vomit toutes ses tripes, frissonnante, dégoûtée par elle-même.

Pourquoi ?

C'était ce qu'elle se demandait, ce que tout Poudlard se demandait sans doute. Il aurait suffi qu'elle ferme sa grande bouche, et Juliette, et elle, et tout le monde aurait été sain et sauf. Elle se rendait compte, à présent, qu'Alecto avait bluffé, mais ses chimères macabres l'avaient rattrapée.

Encore une fois, la terreur l'avait submergée, et elle n'avait pas pu se contrôler. Non, c'était trop facile, de mettre ça sur le compte de sa peur, tout le monde avait peur, mais le reste du monde avait assez de compassion et de bravoure pour ne pas dégueuler toutes les informations qu'il connaissait dès qu'il croisait le regard d'un des Carrow.

Elle ne l'avait même pas fait pour sauver sa peau, ce qui aurait été pardonnable, non là, ça avait été de la pure couardise, de la pure faiblesse.

Quand Anna ressortit de la douche, toutes ses affaires avait été jetées par terre, piétinées et déchirées. Mais elle le méritait, elle le savait. Elle pensa à Juliette, à son petit corps brisé, à sa combativité torturée.

Personne ne se haïssait plus qu'elle-même.

Et pourtant, elle céda encore à un accès de pleutrerie et éclata en sanglots désespérés. Sa peur avait décuplé, la terreur des représailles de ses camarades s'ajoutant à l'épouvante que lui inspirait les Mangemorts.

Elle avait tué le soleil. Elle avait tuée son soleil.

A/N : Le premier pas vers la perte de soi, c'est la trahison ...

Anna trahit sa tante Jane, Lilas, et Juliette. Yay!

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