Quand il eut finit sa première journée de cours, à supporter les regards inquisiteurs de ses compagnons de classe et de ses professeurs, Nairo retourna à l'appartement de son frère à pas lent. Repensant encore au baiser. Shinabu Yukio. Il revit son visage d'instituteur et repensa à celui qu'il avait plus jeune. Quand il pratiquait encore des études, il souriait aussi naturellement que l'on respire. De ses doigts graciles, il faisait tourner des stylos comme des majorettes jouant avec un bâton. Il arrivait à faire tant de chose à lui seul que Nairo l'avait prit la première semaine pour un magicien mais il lui avoua plus tard que ses tours de cartes sont des plus pathétiques puisqu'il ne sait pas les mélanger. Yukio... Grand, élancé, comme il y a dix ans, mais le temps à déteint sur ses lèvres. Celles de Nairo brûlèrent en y repensant. Pourquoi l'avoir fait ? Il est un étudiant et lui un professeur, une sorte de dresseur d'élèves.
Nairo s'arrêta à un café, s'assit face à la vitrine et regarda les passants déambuler. Lui-même zigzague dans sa vie. Marchant de travers, tournant son visage vers différentes têtes et les oubliant tout de suite après. Ne prêtant aucune attention aux panneaux plantés devant lui, empruntant des bifurcations sans y réfléchir longuement. Une tasse fumante réchauffait ses mains, il but un quart de son contenu et remarqua un fleuriste en face du café. Nowaki sortit de la boutique, vêtu d'un tablier vert. Il accompagna à l'extérieur un client portant un bouquet chargé de roses couleur chair de nymphe dans ses bras. Un jeune homme, tout comme lui, au sourire timide et aux joues légèrement rosées par la gène. Il ne doit pas avoir l'habitude d'en offrir à sa dulcinée. Nairo but le fond de sa tasse et se leva pour aller rejoindre le compagnon de son frère.
-Bienvenu.
Nowaki l'accueillit comme n'importe lequel de ses autres clients, avec un large sourire et des manches couvertes de feuilles, dans sa boutique de fleurs. Il le questionna ensuite sur sa première journée comme s'ils étaient tout deux au salon et non plus dans un univers floral.
-Tu t'es fais des amis ?
-Pas encore, je dois apprendre à connaître les élèves plus en détail.
-Et tes professeurs, comment ils sont ?
-Je n'ai rien à critiquer pour leurs méthodes de travail, pour l'instant.
-Pour le moment, tu apprends à les connaître. Tu verras, tu trouveras bientôt une personne avec qui tu partageras de nombreux points en communs et tu ne seras plus seul.
Il alla couper les extrémités de ses fleurs, croyant que la discussion est close. Nairo le rejoignit et se décida à l'interroger sur un sujet sensible qui aurait put susciter la moquerie chez ses camarades de classe.
-Nowaki, je peux te poser une question ?
-Toujours, Nairo-san.
-Pour qu'elle raison tu embrasserais un professeur ?
Le fleuriste claqua brusquement ses ciseaux et leva des yeux incrédules vers le jeune homme aux yeux chocolat. Un professeur ? Il est trop jeune pour envisager une relation, sérieuse ou non, avec l'un d'eux. A son âge, on se tourne vers les jupes à courtes jupes et non pas vers les femmes mûres. Il posa son sécateur et sortit du papier pour y enrouler son bouquet flamboyant de couleurs chaudes.
-Tu devrais d'abord penser à te faire des amis et fonder des liens solides avec ceux-ci.
-Mais pour mon professeur ?
-Tu ne devrais pas te concentrer sur eux, tu es encore trop jeune pour envisager de fonder une vie de couple avec un adulte plus mature que toi.
-Pourtant, c'est ce qui se passe entre mon frère et toi. Ai-je tord ?
-Mais tu as réellement embrassé un professeur ?
-Non, ne mentit-il pas. C'est lui qui l'a embrassé mais trop abruptement pour qu'il puisse confirmer s'il était emprunt de sentiments sincères.
-Comment tu as sus pour Hiro-san et moi ?
-Je sais reconnaître quand mon frère ment.
Hiroki n'a pas manqué de l'interroger lui-aussi sur sa première journée de cours. Nairo lui répondit vaguement à ce sujet, comme à son amant, et alla dans sa chambre travailler ses exercices sans demander l'aide d'un de ses hôtes. Il a trop de fierté pour demander leur soutient dans la moindre matière. Il travailla un début de rédaction en ne cessant de penser à son premier baiser. Celui qu'on dit être le plus mémorable et le plus délicieux de tous. Le sien fut rapide, mais plus agréable qu'il ne l'avait envisagé. Il lâcha son stylo et repensa à Yukio. A la texture de ses lèvres et la caresse de ses doigts sur sa nuque. Son être frissonna en se remémorant le contact. Il y avait de l'aménité dans ses gestes. Il prit une feuille de brouillon et commença à rédiger ses impressions sur ce contact charnel. Il décrivit avec plus de détails qu'il n'en faut ses impressions. Accomplissant cette tâche avec beaucoup de minutie, enchaînant les mots aussi rapidement qu'ils défilèrent dans sa tête tandis qu'il se remémorait en boucle ce cours instant. Quand il eut finit la première page, il s'attaque au verso. Une fois la feuille terminée, il s'attaqua à une autre. Et continua ainsi de suite jusqu'à sa troisième feuille, après quoi on l'appela pour le dîner. Il se rendit compte au même moment qu'il avait abandonné sa rédaction en milieu de paragraphe et qu'il avait oublié de s'occuper de ses autres devoirs avant le repas.
-Monsieur Kamijou, réveillez-vous ! Lui somma son professeur de mathématiques en le frappant derrière le crâne avec l'arrête de son livre de cours.
Nairo releva péniblement son crâne en se frottant le cuir chevelu, moqué par les autres élèves qui dissimulèrent plus ou moins efficacement leurs rires. Peu importe, ce dit-il. Il se moque de ceux à quoi ils peuvent penser. Le cours reprit après que d'autres dormeurs se soient immergés de leur léthargie et Nairo prit des notes. Mais les formules lui paraissaient toutes trop complexes pour qu'il soit en mesure de les retenir. Après sa première heure de cours de la journée, son cerveau n'était plus qu'une mélasse bouillante qui pourrait dégouliner de ses oreilles s'il inclinerait son crâne. Alors que les autres élèves partirent profiter de leur temps de pause, il resta pour tenter de comprendre avec son professeur la globalité du cours qu'il n'a put assimilé à ceux pratiqués dans son ancienne fac. Le professeur lui permit cette faute, étant donné que les programmes universitaires n'ont pas les mêmes cycles, et lui consacra occasionnellement la moitié du temps de pause pour lui expliquer étape par étape les formules. Ce qui n'aida pas le jeune homme à mieux comprendre certains raisonnements de mathématiciens.
Ils durent sortir de la pièce, devant chacun aller dans une autre. Nairo marcha en direction du bâtiment consacré aux études littéraires mais s'arrêta à une salle ouverte d'où provint d'étranges tintements. Il s'y avança et égara à l'intérieur de la pièce son regard, qui se porta vers Yukio. Devant les pupitres vides, il écrivait sur son tableau noir des formules en se tenant le menton. C'est l'une de ses habitudes incontournables, un tic qu'il pratique lorsqu'il est en pleine réflexion. Il rédigeait des chiffres et parfois des lettres auxquels il associait des signes. Il lui parut lointain, plongé dans son univers couleur craie blanche. Il arrêta de criser son outil sur la surface noire encre et se tourna vers l'élève égaré.
-Tu ne devrais pas être en cours ?
Il ne lui vint pas l'idée de quitter le bâtiment. Il voulut se justifier pour sa présence, mais le professeur Shinabu retourna à son monde avant qu'il n'ait pus entrouvrir ses lèvres. Yukio est la première personne familière qu'il retrouve dans son école et leurs retrouvailles ne sont pas aussi émouvantes que celles de deux vieilles connaissances. Ils ne se sont connus qu'un court laps de temps mais les souvenirs qui en ont résulté sont précieux pour le jeune homme auburn et il pensait que c'était réciproque. Tout deux se sont partagés des confidences, ils se sont confiés des secrets si indiscrets que personne d'autre ne les connaît, pas même Hiroki. Après qu'il l'aidait à résoudre ses exercices, ils s'amusaient à confectionner des animaux en papier et des fleurs en papier crépon. Yukio pouvait créer n'importe quoi avec ses doigts de magiciens. De ses membres gracieux, élégamment gantés de leur teint de soie blanche. Il l'a toujours considérer comme une personne honorable et éprouver beaucoup de respect pour celle-ci. Yukio se tourna vers lui.
-Tu vas longtemps resté planté ici ?
Nairo entra dans la pièce et regarda le tableau. Le professeur ne s'attendait pas à ce genre de réaction mais il ne se laissa pas déconcentré dans ses raisonnements. Il acheva son travail et croisa les bras en contemplant son œuvre d'art.
-C'est quoi ?
-Une ébauche, sur un exercice qu'un élève de première année pourrait résoudre aussi simplement qu'une addition. A la différence près qu'il y a des théorèmes plus complexes.
-Quelles étapes avez-vous empruntés pour parvenir à ce résultat ?
Il traça un cercle autour du problème initial et expliqua à son élève improvisé les astuces employées pour passer d'une étape à une autre et aboutir à un chiffre unique. Nairo le regarda faire, considérant son savoir toujours avec respect. Il les écouta, ses paroles réfléchies. Jusqu'à la dernière syllabe. Le cour achevé, Yukio se tourna vers lui.
-Comment se fait-il que je doive te retrouver ?
-Je ne comprend pas ce que tu dis.
-Après tant d'années... Pourquoi nos destins doivent-ils de nouveaux s'emmêler ?
-Comment pouvais-je savoir que tu travailles ici ?
-Tu aurais pus aller n'importe où, mais c'est ici que tu as choisis d'achever tes études. Pourquoi, justement ? Je ne te comprend pas.
Il tourna dans sa direction ses yeux de silex. Taillant ses yeux et fissurant le miroir de son âme pour chercher à le briser et voir au travers ses pensées. Son regard lui brûla les rétines. Tel un astre que Nairo fixerait droit dans les yeux. Celui-ci emprunta la seule issue de la pièce, mais Nairo lui fit barrage en se glissant entre le professeur et la porte. Il cherche à lui échapper.
-Tant que l'on se questionne, pourquoi me fuis-tu ?
-J'ai autre chose à faire qu'enseigner des cours de collèges à un étudiant.
-Pourquoi m'as-tu embrassé ?
-Dégage de mon passage, si tu veux que je sois direct.
-Yukio, je ne te reconnais plus.
-Je ne suis plus le même, oublies tout ce qui s'est déjà passé entre nous.
-Comment le pourrais-je ? Tu as été mon seul ami.
-Laisse-moi passer, je te ferais un mot pour ton professeur si tu arrives en retard en cours et j'ai des obligations à remplir de mon côté. Ne me fais pas plus longtemps retarder.
-Alors explique-moi la signification de ce baiser.
Il s'accouda à la porte, juste au dessus de la tête auburn, et se pencha vers l'élève. Il prit possession de son visage en caressant sa joue et approcha de celui-ci son visage angulaire. Prêt à déposer sur ses lèvres rosées de jeune adulte un nouveau baiser. Il est si puéril, se dit-il en remarquant son regard toujours éperdue de considération pour le professeur dont il n'a jamais oublié le visage et les enseignements. Bercé par les quelques brides de mémoire partagées avec Yukio, il ne vit en lui que le visage d'un adolescent plaisant dont le sourire comblait son regard d'étincelles. Ces mêmes étincelles ont perduré et brillent encore. Embuant ses iris d'illusions. Il recula ses lèvres et fit glisser sa main du visage à la taille. Il rapprocha leurs hanches et plissa légèrement des paupières. Sans quitter les fleurs déployées sur les orbites du jeune homme.
-Tu n'aurais pas dus revenir dans ma vie. Tu n'aurais jamais dus y revenir.
-Pourtant... je suis là.
-Tu me suis ?
-Je l'aurais fais depuis longtemps si ça aurait été possible.
-Aujourd'hui, tu vas le regretter.
Il ne va pas m'embrasser, continua de se persuader Nairo. Il ne va pas le faire. Pourtant, il le fit. Capturant sauvagement ses lèvres et son corps contre le sien. Empoignant sa chevelure épars et ses reins pour le presser fermement contre lui. Plaquant leurs ouvertures charnues pour que sa langue puisse rejoindre sa compagne. Cherchant à l'embrasser langoureusement. Nairo tenta de le repousser. Jamais Yukio ne l'aurait saisit avec autant de fougue. Il décrocha leur union buccale et s'essuya du revers de la manche le filet de salive ne lui appartenant pas.
-Que fiches-tu, Yukio ?
-Laisse-toi faire, Nairo. Lança-t-il une nouvelle contre-attaque.
-Ça suffit, Yukio. Ce n'est pas marrant.
Cela n'a jamais été marrant pour Nairo, mais il persévéra. Jamais Nairo n'a aimé que l'on se moque de lui, qu'on manipule ses sentiments et ses croyances. Qu'on abuse de lui pour le manœuvrer vers les récifs. Qu'on s'amuse de lui comme d'un pantin. Yukio ambitionna ses flancs en les flattant de lascives caresses circulaires. Il obligea cette fois son compagnon à ce taire en capturant ses lèvres et les maintenant prisonnières de son emprise par la force d'une main. L'autre se glissant sous sa chemise et pressa du bout des doigts sa colonne vertébrale. Il la longea de haut en bas, puis de bas en haut, plusieurs fois pour tracer une ouverture vers le bas de son dos.
-Arrête, le supplia mentalement Nairo.
Il l'entendit et Yukio cessa.
-Maintenant, t'as plus intérêt à m'emmerder.
Il repoussa Nairo, sortit de la pièce en le bousculant et le laissa seul. L'élève en classe littéraire glissa jusqu'au sol et écarta ses jambes pour fixer entre elles le sol carrelé. Qu'est devenu Shinabu Yukio après leur séparation ? Il ne peut être devenu ainsi, Nairo se le persuada encore. Mais ses derniers mots, acerbes et blessant comme des lames de rasoirs, lui ont bien fait comprendre qu'il ne veut plus le revoir. Il sortit de son sac une pochette et une trousse, en extirpa un crayon et une feuille et il ne put rien faire d'autre que d'écrire. Raconter sur papier ses ressentis, faire vivre son expérience à des personnages fictifs et leur tisser une histoire étroitement similaire à la sienne. Et c'est ainsi qu'il reprit les rennes laissées à l'abandon quelques années plus tôt.
-Yukio, t'es de retour chez les fous ?
-La ferme, Miyagi ! Râla Hiroki contre son collègue, qui s'était élancé vers le nouveau venu dans leur bureau pour l'accueillir à la place du professeur penché sur ses copies. Celles-ci étaient des plus déplorables et il n'était pas d'humeur à offrir un sourire chaleureux, ce qu'il n'a encore jamais fais. Pas même à Miyagi.
-Tu viens plus tôt que d'habitude, quelle en est la raison ?
-C'est personnel, répondit simplement Yukio avant d'aller à son bureau et sortir de son cartable ses affaires.
Le professeur Miyagi siffla. Kamijou et Shinabu sont tout deux trop sérieux pour se prêter à ses délires et ils ne connaissent pas l'esprit de camaraderie. Tout deux restent le nez penché sur leurs copies et leurs ébauches de cours à longueur de journée, à croire qu'ils ne savent pas s'occuper autrement leur temps libre. Il s'assit entre eux et continua de feuilleter son magazine. Il n'a rien à faire et si ses collègues ne veulent l'aider à se distraire, une compagnie de papier ne peut que le satisfaire amplement. Il s'intéressa à un article.
-Tiens, vous saviez que la cause principale de suicide chez les adolescents est dut à un mal-être intérieur qui serait occasionné par son entourage ? Parents trop sévères ou pas assez attentionnés pour prêter la moindre attention à leurs gosses, ceux-ci ne devraient même pas songer à en faire. On parle aussi des traitements subit aux écoles, que ce soit les rackets ou les menaces. Comment les élèves peuvent-ils taire ces maltraitances ?
-La ferme ! Crièrent ses collègues, l'obligeant à continuer sa lecture à voix basse.
-Les histoires d'amour brisées sont concernés aussi.
-Si tu ne restes plus pour travailler, intervint Yukio, je te somme de quitter la pièce.
-Très bien ! Je vois que ma présence n'est pas désirée ici !
Miyagi sortit de la pièce la tête haute, Hiroki se sentit déjà mieux. Il n'aura plus à le supporter pendant qu'il corrige ses devoirs maisons. Il arrêta d'écrire pour réfléchir sur la manière dont il notera ses prochains contrôles et n'entendit pas son collègue écrire. Il tourna un œil chocolat vers ses copies. Aucune n'a été corrigée. Shinabu passait la pointe en carbone de son crétarium dessus, sans y apposer la moindre note. Soit Yukio est tombé sur une copie si bien rédigée qu'il prend le temps de la lire pour apprécier l'écriture, soit il songe.
-Tu fais quoi, Yukio ?
-Je réfléchis.
-A quel sujet ?
-Dis... Tu crois que beaucoup d'adolescents ont déjà envisagé de se suicider par amour ?
-Tu penses encore à cette idée foireuse que les jeunes s'implantent dans leur crâne en croyant que la mort leur fera oublier tout leurs problèmes sentimentaux ?! Oublie tout ce que t'as dis à ce sujet Miyagi, ça ne vaut même pas la peine qu'on en parle.
-Je pensai le contraire.
-Se suicider ne sert à rien d'autre qu'à raccourcir sa vie et laisser derrière soi des proches en larmes. Quand ces jeunes décervelés le comprendront ?
-Tu dis ça, mais toi-aussi tu as été jeune.
-Nous sommes d'une génération où l'on demandait plus de neurones pour devenir professeur. Bientôt, un dépressif pourra obtenir l'emploi. Être professeur demande de la force brute et mentale, mais ça même les parents ne le comprennent pas. Il faut avoir du caractère ! Qu'on ne me dise pas après que les profs sont des lâches s'ils manifestent contre leur rémunération peu élevée comparée aux durs exploits qu'ils accomplissent chaque jour en disciplinant un peu plus ces jeunes adultes.
Yukio posa son crétarium sur la première copie et commença à s'attaquer aux premières ratures. Celles-ci faiblirent face à ses corrections irréprochables. Il réfléchit en même temps sur les paroles de son collègue. Il le connaît depuis qu'ils ont suivis ensemble les mêmes études pour aboutir au même diplôme et obtenir un emploi dans la même grande école, bien que Yukio n'y travaille pas à temps complet mais assez pour pouvoir discuter par moments avec son collègue. Ils se parlent peu, comparés aux autres professeurs qui piaillent chaque fois qu'ils se croisent, et parlent rarement aux autres quand les sujets se portent au delà de leur vie professionnelle.
-Tu connais des élèves à tendance suicidaire, Hiroki ?
-T'es bizarre, dernièrement. Ne me dis pas qu'il y a des cas de ton côté ?
-Pas à ma connaissance, ils sont trop présomptueux pour l'envisager.
-Pareil de mon côté. Les élèves bouffent tout les matins un de ces orgueils qui les empêchent d'avoir le courage de se donner la mort et celui de se mesurer aux professeurs. Je sais pas ce que c'est mais ça m'a l'air efficace.
Réellement ? Pensa Yukio. Je l'espère, en tout cas, que c'est le cas pour tous. Ceux qui n'ont pas encore dégotés ce courage en auront bien besoin dans leur avenir. Il pensa à un visage en particulier, qu'il dessina dans le vide.
Effacer son existence de l'esprit des proches... Disparaître du jour au lendemain en ne laissant que des objets animés comme vestiges de son vécut... Désirer gommer sa vie, vouloir jeter son nom dans l'oubli, espérer alléger la conscience que l'on blesse, ces arguments ne peuvent être valables. Il le sait. Ils ne sont que des prétextes de lâches, sans saveurs. Dépourvus de goûts. Tels des parfums vierges. Il a déjà goûté à l'un d'eux, et la saveur dans le fond du palais. Il serra son poignet droit, une brûlure le remontait depuis la colonne vertébrale. Il se leva de son siège.
-Tu t'en vas ?
-Je vais aller faire un tour aux toilettes.
-J'ai compris. Te presse pas, surtout.
Il marcha dans le couloir, une plaine fleurie de têtes n'ayant pas encore atteint leur maturation. Il plongea ses poings dans ses poches mais la douleur redoublait d'ampleur et s'étalait jusqu'à son avant-bras. Il accéléra sa marche et avança d'un pas rapide en bousculant quelques élèves au passage vers l'extérieur. Une fois le visage exposé à la lumière bienfaitrice de l'astre, il se sentit délivré d'une cage. Il se sentit libéré d'une prison. Il inspira plusieurs fois entre ses lèvres, en se maudissant d'avoir faillit s'écourter la vie. Il est tout aussi bête qu'un étudiant. Tout aussi maladroit et bête qu'un homme amoureux.
Les doigts de Nairo caressèrent les reliures des livres qu'il parcourait du regard en déambulant devant les romans du centre de documentation de son école. Ses étagères sont occupés par de nombreux ouvrages relatant les péripéties de héros fantastiques ou des expériences vécus dans le passé par des personnages historiques. Il arrêta son majeur sur un roman, le sortit et commença à lire les premiers paragraphes. L'histoire débute dans une ambiance parfumée à la rose sauvage, au milieu d'un champ de bataille où un soldat mourant déclare dans son dernier souffle son amour longtemps refoulé pour l'infirmière qui n'a put lui porter secours à temps. Celle-ci pleura à chaudes larmes cet amour gâché. Nairo reposa le livre et s'accroupit pour accéder aux plus basses étagères. Il posa à ses pieds les six autres romans sélectionnés par ses soins et approfondi ses recherches. Espérant y déceler une perle rare littéraire.
-Vous saviez que Kamijou Nairo est le frère du professeur Kamijou ? s'échangèrent des élèves de l'autre côté du meuble de rangement. Le plus jeune des Kamijou arrêta ses recherches pour se concentrer sur leur dialogue. Sans pour autant se relever. Il fit mine de continuer ses fouilles, bien qu'elles ne l'intéressaient plus.
-Vraiment ? C'est peut-être son fils.
-Non, il est trop jeune pour qu'il soit étudiant. Mais ils se ressemblent trop pour qu'ils soient liés autrement.
-Tu es sûr de leur vraisemblance ?
-Et c'est qui, ce Kamijou ?
-Un professeur de littérature dans une autre faculté. C'est une amie qui m'en a parlé. Je lui ai parlé de Nairo et d'après elle, il est sans aucun doute de la même famille que son professeur principal. Ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir un de ces regards glaçants.
-C'est vrai qu'il fout la pétoche.
-Que fait-il dans notre classe ?
-S'il y reste, je vais demander à changer. Je me sens mal à l'aise pour travailler quand il est dans mon dos. Je n'ai pas envie qu'il fasse baisser mes moyennes.
-Dommage qu'on ne puisse pas le faire changer de classe nous-même.
-Dommage qu'on ne puisse pas s'en débarrasser, tu devrais dire.
Nairo les entendit s'éloigner des étagères et quitter la grande salle. Il resta accroupis, le visage assombrit par les mèches qui sont tombées sur son front et qu'il ne pensa pas à repousser. Il ramassa les livres posés au sol et avança vers le bureau de la documentaliste d'un pas si lent qu'on croirait qu'il suit une marche funéraire. Quittant ce refuge d'ouvrages les yeux humides.
Il sortit du centre de documentation et alla à son casier ranger les livres avec ceux de cours qu'il a toujours entreposé correctement. Il respecte trop le travail des imprimeurs pour les abîmer. Le claquement de la porte métallique de son casier fut strident. Il marcha ensuite vers les étages supérieurs, avançant contre le courant d'élèves empruntant la même voie pour rejoindre les portes d'entrés et rentrer au plus vite chez eux. Nairo n'est pas pressé. Pour une fois, il ne rentrera pas en avance chez lui. Il emprunta les escaliers, avançant tant bien que mal dans la foule d'élèves qui se dissipa alors qu'il gravissait les étages. Arrivé au second, il fut seul. Il continuer de grimper les niveaux pour parvenir au dernier. Donnant accès à une cour vide. Il y avança, tournant un regard vide vers le ciel mi-orangé mi-rosé accompagnant le coucher du soleil. Il s'appuya sur les barreaux de la rambarde et observa le flux d'élèves quittant l'établissement. S'éloignant de lui comme ils l'ont toujours fais, pour l'abandonner dans son propre univers et le contraindre à y rester éternellement. Ses doigts se crispèrent aux barreaux glacés. Il a trop souvent entendu des élèves et des professeurs le critiquer, les paroles de Yukio lui ont fait comprendre qu'il lui est inutile de se battre encore pour mener une vie sans but. Sans compagnon de voyage. Sans motivation. Sans un ami.
Yukio eut beau fouillé son cartable plusieurs fois, il ne trouva pas à l'intérieur les clefs de sa maison. Il le vida sur son bureau une troisième fois pour étaler les affaires et les ranger une par une, les clefs ne se manifestèrent pas. Il se tourna vers ses collègues, l'un d'eux envisageant déjà d'aller passer la nuit avec de grosses choppes de bière dans les bras tandis que le second refusait de participer à sa beuverie. Ils n'ont pas à se préoccuper de ses clefs. Où a-t-il bien pus les laisser ?... Hiroki reçut un appel, il repoussa son compagnon buveur et décrocha. Il ronchonna contre un homme, mais se figea avant de lui lancer une autre réplique. Il se tourna ensuite vers Yukio.
-Dis, tu as les clefs de ta faculté ?
-Il y a un problème ?
-Ne cherche pas à savoir et emmènes-y moi le plus rapidement possible !
