Bouw !
Je suis un peu en retard, mais voilà la première partie de cette histoire. Merci à ceux qui lisent, qui fav' et qui suivent, ça me fait des masses plaisir !
Et merci aussi à Yu et Ae pour leur relecture et leurs commentaires qui m'aident et qui me motivent.
Sur ce, bonne lecture à vous!
En eaux troubles
21 Décembre 1968
"- Et toi, comment t'es arrivé ici ?
- C'est Kai qui m'a amené la première fois.
- Tu l'as accompagnée quand elle a commencé à bosser ?
- Non. Elle y allait seule au début."
Tout en parlant, Axel pioche dans le pot de cacahuètes tout près. L'objet de sa curiosité est revenu, pour son plus grand bonheur. Ça lui plait. C'est moins long d'attendre Kairi quand Van est là.
"- En vrai de base, je savais même pas qu'elle bossait dans un truc comme ça. J'veux dire, elle m'a juste raconté qu'elle avait trouvé un job dans un café, alors je l'imaginais avec un plateau et un chocolat chaud dessus. Un coin tranquille avec une petite terrasse, tu vois. J'ai pas posé plus de questions, c'est sa vie. C'est déjà assez lourd d'habiter ensemble.
- Z'avez qu'à vous trouver deux piaules séparées.
- Trop cher."
Parler ça lui assèche la bouche, alors Ax porte un verre d'eau à ses lèvres pour se réhydrater. Du coin de l'œil, Vanitas l'observe. Ses doigts au teint basané, qui font imaginer au rouquin des origines bien loin sous la frontière, tapent machinalement sur le verni écaillé de la table. Il ne dit rien. L'autre prend ça comme une invitation à poursuivre.
"- Et puis un jour je lui ai dit que j'avais un penchant pour les mecs. Je flippais un peu, c'est le genre de truc que mon père aurait clairement pas aimé. Et Kai ... Ben je savais pas ce qu'elle en pensait, quoi. Elle a son copain, c'est le petit couple hétéro parfait comme dans les pubs, alors on a jamais envisagé autre chose. On en parlait pas."
Il reprend des cacahuètes. Pas de question de la part de l'autre, il continue.
"Elle était grave surprise au début. J'ai pensé qu'elle allait prendre ça pour une blague, ou qu'elle espérait que s'en était une. Mais elle a juste hoché la tête et elle m'a dit Ok. Même pas elle a cherché à se rassurer en se disant que si j'étais bi, je pouvais encore finir avec une fille. Juste Ok, tu vois."
L'auditeur écoute. Il hoche la tête par moment, surtout quand Axel fait des pauses. Par politesse ou par curiosité. Peut-être qu'il s'en fout, en vrai.
"- Et elle m'a emmené ici. Elle connaissait les gens du coin, alors elle devait bien se douter que j'avais pas masse d'endroits où zoner à peu près tranquille. Non parce que draguer là-haut, tu sais jamais si le gars en face et du même bord que toi, quoi. Au moins ici, t'es fixé." Il rit un peu. "Là, c'est moi qui suis tombé des nues. Ma petite sœur qui faisait la plonge dans un bar plein de putes, de pédés et de travelos, t'imagines si j'étais sur le cul !"
Et maintenant, ils en étaient là. Il l'accompagnait le soir, lui tenait compagnie quand il ne jouait pas les oiseaux charmeurs avec les quelques damoiseaux qui lui tapaient dans l'œil. Et puis ils rentraient tous les deux, côtes à côtes, en se balançant ces vannes débiles qu'ils échangeaient depuis tout gamins. Parfois il fallait se bouger, parce qu'Axel bossait le lendemain et qu'il avait tout intérêt à profiter au maximum du temps de repos qu'il lui restait.
"- Et toi, comment t'as connu le coin ?"
Van hausse les épaules, comme si ça n'avait pas d'importance.
"- Comme ça.
- Quelqu'un qui t'en a parlé ?
- Non."
En passant dans la rue, peut-être. Attiré par le joli néon criard qui crache ses couleurs sur la porte, ou par le bruit qui s'échappe continuellement du sous sol. L'aura sale et décalée qu'on sent jusque sur le pas de la porte, qu'on respire à pleins poumons devant les escaliers. Peut-être que Van a su, instinctivement, qu'il trouverait au bout du couloir des gens qui lui ressembleraient.
Ou alors il en a entendu parler ailleurs, dans un coin similaire, à la table d'un restaurant, dans un morceau de rue. Par un pote, peut-être. Ou un plan cul.
"- Tu m'as toujours pas dit ce que tu faisais dans la vie."
Parce que depuis les quelques jours qu'il revoit le noiraud, il ne grappille rien sur sa petite personne. Ça l'intrigue, ce mutisme. Il lui semble presque y voir de profonds secrets que Vanitas refuse de révéler, par fidélité envers sa propre personne. Ou alors il aime se donner un genre. Le style petit morpion ténébreux au lourd passé, qui ne laisse derrière lui que de pauvres miettes pour appâter les gens. Parce que ce qu'il a bien capté, le rouquin, c'est que l'autre aime l'attention. Pas l'attention brute, comme celle que Marluxia attire sur sa personne quand elle vient s'étaler près de son petit groupe d'abeilles, en bonne reine autoritaire - quoi que, c'est avant tout Larxene qui en impose, ici. Plutôt le genre d'attention discrète, omniprésente, comme les regards dérobés qui restent attachés à lui quand il s'avance dans la pièce. Ces milliers d'aiguilles pointées vers sa personne, qu'il sent à chaque instant et qu'il savoure éhontément.
"- Alors ?" le renard insiste.
- Alors quoi ?
- Tu fais quoi d'tes journées ?
- Des trucs.
- T'es d'une précision ...
- Et toi d'une indiscrétion."
Axel voudrait soupirer, mais il sourit. Avec le teigneux, ça revient au même.
"- Allez, je t'ai parlé de moi, tu peux bien lâcher deux trois trucs.
- J't'ai rien demandé."
La curiosité de la tige ne l'énerve pas, elle l'amuse. Ça se voit sur sa face, ce rictus contenté quand il croise ses mains sur son menton en le regardant. Non loin, Kairi crie quelque chose à Larx avant de lui amener de nouveaux verres, tout en pestant contre Xigbar, un nom inconnu aux oreilles de Vanitas. Et puis il y a Dem qui joue. Ax ne reconnaît pas la musique, d'ailleurs, et il se demande si ça n'est pas une de ses propres compos. Il a vu le blondin écrire une ou deux fois. Des trucs qu'il ne montre pas vraiment, des feuilles qu'il plonge dans son sac dans un mouvement faussement flegmatique quand on l'approche.
"- Fallait le dire, si ça t'emmerdait.
- J'ai pas dit ça.
- Ça y ressemblait."
L'asperge n'est pas vexée le moins du monde, il essaie juste de jouer un peu avec le corbeau. La mélodie du petit punk et les effluves alcoolisées lui font l'humeur légère et charmeuse.
"- J'ai rien à ajouter. C'est tout.
- Quoi, y a rien à savoir sur toi ? T'as pas genre, je sais pas ... Des parents, des potes, une vie ?
- Sûrement."
Évidemment, plutôt. Quoi que, des amis ... Enfin, Axel est mauvaise langue. Bien sûr qu'il a des potes, Van, parce qu'il existe toute une tripotée de gens comme lui et une autre fournée de crétins qui admirent les types de sa trempe. Même lui, il l'avoue, cette compagnie lui plait. Peut-être parce qu'il espère en tirer quelque chose de plus intéressant. Il verra bien comment ça vire.
"- Et si je te paie un verre, ça te délie la langue ?
- Possible.
- Tu veux quoi ?"
xoxoxox
25 janvier 1969
Maintenant, Van n'est plus le petit nouveau du coin.
C'est la première réflexion que le rouquin se fait en remarquant cette tête blonde parmi eux. Il est jeune, sûrement mineur, mais les gens s'en foutent un peu ici. Ses yeux sont bleus. Pas un bleu profond et abyssal, indéfinissable, plein de merveilles et de secrets, non. C'est plutôt un truc assez commun, comme chez Sora. Juste bleu. Au moins, ça va bien avec sa tignasse et son pull en laine.
"Gay" Axel parie dans sa tête, et il ne se trompe presque jamais.
"- Alors Roxas, pourquoi t'es là ?
- Ben ..."
Il regarde autour de lui comme un bestio apeuré qui se demande s'il n'a pas mis les pieds dans la tanière du loup. Enfin, Axel, c'est plutôt un renard. Rusé, taquin, mais pas vraiment mauvais.
"- T'inquiètes, c'est pas ici qu'on va t'emmerder. Ou alors tu vas voir Larx et elle règlera le problème."
Comme le petit ne connaît pas encore la serveuse, Ax la désigne d'un geste de la tête. Elle aide Nami, la chouchoute en chef juste après Marlu, à ajuster sa perruque.
"- Ça a l'air plutôt cool ici, niveau ...
- Gay ? Ouais, clairement. C'est un peu un camp de regroupement secret. Si tu veux te trouver un joli petit gars avec qui passer la nuit ..."
L'air de rien, il passe sa main le long de la banquette sur laquelle Roxas appuie son dos. Le nouveau ne s'en rend pas compte, d'abord, puis il comprend et rougit - parce qu'il est intéressé ou parce qu'il ne sait pas comment refuser, allez savoir. Gêné, il se replie un peu sur lui même en regardant la table. Un petit escargot en danger.
"- Laisse, mon frère est lourd. Tu peux l'envoyer chier s'il te saoul. Tiens, d'ailleurs ..." Kairi, en pleine pause, se tourne vers son aîné. "Va chier Axel, tu le saoules."
L'enflammé éclate de rire. Ce langage, ça n'est certainement pas avec Sora qu'elle l'a appris, la rouquine au sourire tendre. Et pourtant, sous ses airs de petite fille sage, sérieuse et sournoise, ça lui va bien de jurer comme un charretier. On sent l'influence que la blonde électrique exerce sur ses collègues.
"- Hey les gars - et Kai, salut Kai ! - qui qui me paie un verre ?" Dem balance en déboulant, passant devant l'angelot et le diablotin pour aller se faire une place au fond de la banquette.
"- Fais pas genre, t'amasses bien en jouant, tu paies ta bibine tout seul." Kairi lâche en s'étirant.
"- Ma quoi ?
- Et tu prendras un dico en passant.
- Allez Kai, sois sympa, tu peux bien m'amener un verre pendant qu'Larx a le dos tourné.
- J'fais la plonge, pas le service.
- Faut pas un diplôme pour mettre de l'alcool dans un verre.
- Eh bah fais-le toi même, alors.
- T'es folle, j'vais me faire démonter si elle me voit ! Elle va tout cracher à Xigbar."
Un peu perdu, l'ange blond se tourne vers Axel comme vers un guide. Apparemment, les petites taquineries du rouquin n'ont pas amoindri la confiance naïve qu'il lui voue depuis qu'il a posé les pieds ici.
"- Xigbar ?" Il demande, incertain.
- C'est le type au dessus de Kairi et Larxene.
- Donc c'est à lui que le bar appartient ?
- Non, mais il est quand même pas mal proche du boss.
- Le boss ?
- C'est comme ça qu'on appelle le type tout en haut. Mais y a peu de chances pour que tu le vois, alors cherche pas. Par contre, Xigbar, il passe de temps en temps. C'est un gars un peu chelou avec un cache œil.
- Il est borgne ?
- On a pas encore réussi à vérifier." Kairi coupe.
Elle soupire, parce qu'elle sait qu'elle va devoir reprendre, et elle abandonne son siège à contre cœur.
Au même moment, une ombre noire piquée de deux perles solaires entre dans la pièce. Axel se tourne vers lui, mais il voit quelque chose, un éclat, comme de la colère dans les yeux de Vanitas. Une émotion puissante qui s'évapore dès lors qu'il les rejoint à leur table. Un bref mirage.
"- Salut !
- Yo."
Le corbeau se laisse tomber sans la moindre délicatesse, et il s'empresse de poser ses pieds sur un point en hauteur - en l'occurrence, le dossier d'une chaise inoccupée. Les bras croisés, il jette un coup d'œil vers le petit prince qui attend ici depuis presque une heure, blotti dans son coin tout près d'Axel. Axel qui, d'ailleurs, prend la parole dans un élan enjoué.
"- Van, j'ai l'immense honneur de te présenter Roxas, notre petit nouveau." Il le désigne d'un geste souple de la main, et son poignet craque. "Rox, voici Van. Vany pour les intimes. Vany-chou si tu veux passer le reste de la nuit la tête dans les chiottes.
- Vanitas. J'ai un prénom complet, putain.
- Moi aussi, ça t'empêche pas de m'appeler Ax.
- Nan mais c'est un truc de meuf, Axel.
- Seulement avec deux l et un e supplémentaire."
Et puis Vanitas, ça transpire pas la virilité non plus, juste l'arrogance.
"- Enchanté." Roxas répond doucement, un peu intimidé.
"- Si tu l'dis."
Quelques minutes plus tard, leur serveuse attitrée a déposé leurs boissons sur la table. Dem leur rabâche les oreilles à propos du type qui rend parfois visite à Xig et au patron, un mec planqué sous un immense manteau noir avec juste trois mèches de sa tignasse gris chagrin qui dépassent et son petit nez fin qui pointe. Il l'aborderait bien, mais le gars n'a pas l'air trop loquace. Sûrement qu'il est juste là pour les affaires.
"- Les affaires ?"
Roxas aime bien les questions, décidément. Axel entreprend de lui expliquer.
"- Disons que le boss fait son marché ici, à l'abri des regards.
- Son marché ?
- Y a pas que l'alcool qui rapporte, dans l'coin." Dem s'incruste sans gêne.
Le garçon hésite un instant, portant son regard sur la masse de gens qui grouillent autour de lui. Il observe, tergiverse, prononce ces mots sans trop y croire.
"- Les prostitués ?
- Pas que." Ax l'ébouriffe comme si c'était le plus naturel des gestes. "Cherche pas, ça t'avancera à rien de savoir."
C'est pas le coin le plus sain de la ville, ici. Mais c'est chez eux, alors bon.
"- T'es pas causant aujourd'hui." Il dit en adressant un geste de la tête à Vanitas. " Qu'est-ce que tu nous racontes de beau ?"
La bête noire ouvre la bouche, va pour dire quelque chose. Mais Axel n'y prête soudain plus attention. Il a du bruit en haut, des pieds qui frappent sur le sol et qui descendent le long des escaliers. Un type haut en couleur qui débarque soudain, et qui ressemble à s'y méprendre au sous fifre du boss que l'épouvantail a décrit quelques minutes plus tôt. Ses longs cheveux attachés sur sa nuque retombent le long de son sombre débardeur et dissimulent en partie le fil qui maintient son cache-œil.
"- Merde."
Xigbar tape dans ses mains puis donne un grand coup de talon sur le sol, attirant l'attention de toute la salle.
"- Tous ceux qui veulent éviter les problèmes se cassent immédiatement ! Allez, on se lève et on dégage avant que les emmerdes se pointent !"
Alors que Dem les lâche illico, deux paires d'yeux égarés se posent sur l'allumé. Il n'a pas le temps de leur expliquer. Vif, il choppe le bras de Roxas et fait signe à Van de se lever sans tarder.
"- File derrière le comptoir.
- Ouais non, c'est quoi votre délire là ?"
Mais le bruit gonfle autour d'eux. Les danses se défont. Les lèvres s'abandonnent. Les chaises grincent contre le sol, les voix résonnent, les iris font le tour de la pièce sans comprendre et quelques personnes abandonnent leur place pour disparaître dans les escaliers. Un sentiment de peur commune s'élève, et ça, même le noiraud le sent.
"- Pas de questions, tu passes derrière le bar et tu vas te planquer dans la salle de plonge. Kai s'occupera du reste."
Avant que Rox ne puisse justement en poser une, l'enflammé exécute ses propres ordres et il se glisse derrière le comptoir pour rejoindre la salle où sa sœur travail plus ou moins consciencieusement. Quand elle le voit arriver, elle comprend.
"- Merde." qu'elle lâche aussi en les fixant tous les trois. "Ça fait trop Ax. Quatre à la plonge, personne va gober ça.
- C'est pas l'idée."
Toujours du bruit à côté, et les deux garçons ne comprennent pas vraiment. Ils suivent seulement, largués.
"- Même s'ils se planquent dans la réserve, ils vont sûrement la fouiller.
- Je pensais plutôt à l'autre sortie.
Ils se fixent. La rouquine acquiesce et se tourne vers les deux garçons.
"- Vous prenez la porte juste là et vous grimpez les escaliers. Les flics remonteront pas jusqu'à la zone de livraison.
- Les flics ? " le petit blond pâlit.
"- C'est une descente et toi t'es mineur, faut surtout pas qu'ils t'attrapent. Vous redescendez pas tant que je suis pas venue vous chercher."
Pas de place pour les questions, Van l'a bien compris. Avant que le cadet de la bande ait pu ajouter quoi que ce soit, il attrape brusquement son poignet et le traîne dans la direction indiquée. Les deux disparaissent derrière la porte au moment où Axel s'empare d'une assiette déjà propre pour l'essuyer, l'air de rien.
Il croit entendre un cri, ou un coup, ou les deux. Des protestations, mais le ton qui monte se dissipe brusquement lorsqu'éclate le craquement sec d'une matraque contre une table. Si c'est une table. Axel l'espère. Près de lui, sa sœur continue de laver malgré ses mains qui tremblent quand les voix des intrus éclatent. Elle conserve un air parfaitement calme au moment où le mastodonte du groupe, un grand type à mi chemin entre le roux et le châtain, passe le pas de leur antre protectrice.
"- Qu'est-ce que vous faites ?"
"Du saut à l'élastique" l'aîné pense, mais il sait qu'il vaut mieux ne pas taquiner les gens comme lui.
"- On nettoie.
- A deux ?
- Y a du monde le vendredi soir, il faut au moins ça pour tenir le rythme."
Le gars plisse les yeux. Rien de mauvais dans son air, mais un sérieux sévère tire ses traits déjà particulièrement carrés. Carrés comme ses épaules, tiens. C'est qu'il est mastoc, celui-là. Sûrement du genre à vous déboîter la mâchoire en une claque. Un sacré spécimen qu'il préfère ne pas contrarier. Coup de chance pour eux, il les croit et passe dans leur dos sans poser plus de questions.
"- C'est quoi ça ?" il demande tout en ouvrant la porte qu'il désigne.
"- C'est la réserve."
Suspicieux, le monstre de muscles s'impose dans la pièce, vérifie les étagères d'un bref coup d'œil puis referme, convaincu.
"- Vos papiers."
Axel abandonne son assiette et tire les siens de sa poche, imité par sa soeur. L'homme les vérifie, redresse la tête pour les regarder. Il hésite. Finalement, il leur rend les documents sans faire d'histoire et quitte l'endroit dans un silence pesant. Les deux rouquins partagent un regard soulagé. Cette fois, tout va bien.
Le boucan d'à coté s'est calmé. Les flics ont déjà dû sortir une bonne partie des gens qu'ils sont venus chercher. Pour être sûr, Axel zieute la salle principale par l'entrebâillure de la porte histoire de vérifier les têtes qu'il aperçoit encore. Naminé n'est pas là, mais il est presque certain qu'il l'a vue filer dès que Xigbar a débarqué. Aucune trace de la masse rose qui encadre la tête de Marlu, ils ont dû l'embarquée. Pas de putes non plus et Dem a déguerpi. Mais il reste encore quelques personnes qu'on laisse à priori en paix, comme Luxord et son paquet de cartes truquées. Près des escaliers, le géant qui les a interrogés commence à gravir les marches, suivi de près par son tout dernier collègue. Axel l'observe. Plisse les yeux.
Se fige.
Cette tignasse qui danse le long de ses épaules, ce bleu sombre comme le dos des nuages quand le soleil se couche ... Ils sont trop longs, ça ne peut pas être lui. Mais cette carrure, ce pas calme et décidé, cette dureté dans ses gestes, il l'aurait juré.
Un sourire dégouté vient déchirer sa bouche.
xoxoxox
29 Janvier 1969
"- T'as jamais essayé ?"
Roxas secoue la tête.
"- J'ai jamais trouvé quelqu'un avec qui ...
- Même pas une fille ?
- Ça m'intéresse pas.
- Y en a plein que ça intéressent pas et ils le font quand même, pour faire comme tout le monde."
Le blondin réfléchit. Il n'y avait pas pensé.
"- T'as déjà embrassé une fille, toi ?
- Je me contente pas de les embrasser les filles, Rox."
Axel rit doucement alors que le gamin baisse les yeux. Il oublie parfois, quand il parle avec son aîné, que les faveurs de ce dernier ne vont pas qu'aux jeunes garçons perdus qui débarquent sans trop savoir comment dans un bar douteux. Mais l'enflammé ne s'en formalise pas, il balaie la question d'un geste de la main avant de piocher dans le bol de cacahuètes juste devant lui. Une énième fois. Il ne se lassera jamais de ces petites friandises salées.
"- Tu veux essayer ?
- Quoi ?
- D'embrasser un gars."
Roxas plisse les yeux sans comprendre, et puis il percute. Ses lèvres s'entrouvrent dans un geste hésitant, il cherche la blague et le rire qui vont bientôt suivre, mais Axel reste calme. Il est sérieux, lui. Ses lèvres dessinent un arc taquin en partie dissimulé derrière sa main, ses doigts s'approchent de sa proie pour passer derrière ses épaules à peines musclées. Ce corps d'ado qui tend vers l'âge adulte, mais qui peine à y entrer.
"- Qui ? " l'inexpérimenté demande pour gagner du temps.
"- A ton avis ?"
Il a quelque chose qui l'attire, le petit prince. Pas de quoi tomber amoureux pour une vie, mais il aime bien se jouer de sa crédulité, le charmer un peu pour dévorer ses petites mimiques égarées. L'embrasser, ça lui plairait bien. Il aura même tout un tas d'autres choses à lui faire découvrir, si l'autre est partant. Des trucs plutôt agréables.
Mais le problème, c'est que son oisillon serait bien foutu de tomber amoureux. Il a cette candeur gamine des jeunes adultes prêt à plonger la tête la première dans le monde pas si merveilleux de l'amour et des relations encore idéalisées. Et ça, Axel, il ne sait pas le gérer. Il largue délicatement, mais sans jamais consoler. Les gens comme Roxas il ne sait pas les aimer. Il les blesse. Et ce serait dommage, vraiment, parce qu'il l'apprécie bien. Il était content de le voir revenir quelques jours après cette mauvaise première soirée.
"- Promis ça te coutera rien, j'ai déjà un boulot pour payer ma part du loyer.
- Pourquoi tu me proposes ça ?
- Pourquoi pas ?
- C'est ... c'est pas commun.
- D'embrasser des gens ? Chez moi, c'est carrément courant."
Bien sûr, c'est une évidence une fois qu'on le sait. Il a du feu au bout des doigts l'épouvantail, suffit de voir comme il s'approche des gens quand il leur parle, toujours à leur poser la main sur l'épaule pour mieux la glisser le long du dos jusqu'au creux de la taille. A chuchoter près de l'oreille pour partager ses secrets. Il y en a chez qui ça rend glauque cette attitude, mais avec Axel, c'est juste normal.
"- Vraiment ?
- Tu doutes ?
- T'as déjà embrassé qui, ici ?
- Demyx, ça a été le premier. Il a un appart sympa et un canapé masse confortable."
Le gamin n'est pas bien sûr de vouloir savoir ce qui se cache derrière ces propos.
"- Marlu pour un pari. Deux fois. Et en plus c'est pas moi qui l'ai gagné." Il réfléchit deux secondes. " Cloud mais lui tu dois pas connaitre, il vient plus vraiment. Larxene aussi, mais on est restés ensemble genre ... trois jours ? Et puis le reste ça te dira rien. Des gens qui passent juste pour la soirée et qui reviennent pas, ou des habitués qui ont déménagé.
- Et t'as déjà eu des relations sérieuses avec les gens d'ici ?
- Je peux compter Larx ?
- Non.
- Alors pas vraiment. J'en ai eu en dehors. Ici, c'est plus des potes que je trouve, ou des plans cul, quand c'est pas les deux."
Le curieux hoche lentement la tête. Ax ne lui retourne pas la question, il a bien compris que Rox ne profite pas d'une incroyable expérience dans les domaines de l'amour et de la sexualité. C'est peut-être pour ça qu'il a atterri ici, d'ailleurs. Pour essayer d'en gagner. De découvrir un peu.
"- Alors, le baiser ?"
Une adorable moue partagée se peint sur ce visage de grand enfant. Il dit "je veux bien" tout bas, tellement bas qu'Axel n'est pas bien sûr d'avoir entendu, et c'est le regard envieux que l'autre lève sur lui qui le pousse à se pencher pour happer ses lèvres. Roxas reste sans trop bouger, il ne sait pas quoi faire. C'est la tige qui mène, qui presse délicatement leur bouche, s'amuse avec ces deux lignes roses en remontant sa main derrière sa nuque. Il lui montre qu'embrasser, ça n'est pas juste poser deux paires de lèvres l'une contre l'autre, c'est tout un rythme qu'on joue, parfois bref et tendre, parfois puissant, parfois sensuel. Que le reste du corps participe, comme une armée d'instruments en fond qui viennent soutenir la mélodie. Ses mains sur sa peau, dans son cou, au milieu de ces épis de blé d'été, l'index qui caresse la mâchoire pour effleurer sa gorge, gagner ses clavicules puis appuyer le plat de sa main contre un torse qu'il se contente de sentir sous les vêtements.
Deux petits bras passent autour de son corps. Quand il rompt le contact, l'étreinte demeure.
"- Alors ?
- Pas mal.
- Juste pas mal ?
- Mouais.
- Comment tu peux savoir alors que t'as rien pour comparer ?"
Roxas rit, avec cette mine d'enfant malin qui provoque son interlocuteur. A croire qu'il a gagné un peu de confiance en l'embrassant. Ses iris clairs remontent vers le visage de son interlocuteur, et Axel se demande si ce n'est pas trop tard, si l'oisillon n'est pas déjà amoureux de lui. Il a tendance à jouer sans faire attention aux limites, l'idiot.
"- T'es content, au moins ?
- Oui."
Ils parlent encore un peu, Roxas se prend même un soda avec ses économies. Mais l'heure tourne, et quelques impératifs inconnus le forcent à quitter l'antre de la perdition. Il salue le géant filiforme avant de filer hors du bar, et le rouquin se retrouve seul sur sa chaise. Pour passer le temps, il se lève et part chercher sa sœur. Kai est juste derrière le comptoir en train d'échanger avec Larx. Elle se retourne parfois pour converser avec son second interlocuteur et l'ébouriffé reconnaît, surpris, la trogne dédaigneuse de Vanitas. Encore un verre entre les pattes, il sirote patiemment tout en bavardant avec ce qui semble se rapprocher le plus d'une amie pour lui, dans le coin.
"- Olette vient moins souvent. Elle est même pas censée être ici en fait, elle est pas majeure." L'employée explique tout en rangeant les verres derrière le comptoir.
"- Y en a du monde pas majeur, ici.
- On fait pas gaffe, les gens profitent.
- Ça vous apporte pas d'emmerdes ?"
Kairi rit.
"- Sérieux ? On est plus à une infraction près au sous-sol, des fois que t'aurais pas remarqué. Et puis l'boss, tant que ça rapporte, il s'en fout pas mal que ça plaise ou pas aux flics. Il a de quoi leur graisser la patte.
- J'ai cru comprendre."
Pour sûr que Xemnas - Axel a appris son nom un jour, en tapant la discute avec le borgne de service - n'était pas l'homme le plus pieux de la ville. Ni le plus respectable, quoi qu'il s'agissait bien d'un des plus respectés. Paraissait-il qu'il en imposait, quand il entrait en scène. Suffisait de voir que le commerce tenait toujours malgré l'étaux qui les menaçait. Mais bon, Ax ne l'avait jamais vu, difficile de vérifier.
Le flamboyant s'approche comme un chat. Il dépose ses mains sur la taille de Van, éliminant les derniers centimètres entre eux, son ventre tout contre le dos voûté de la proie. Le corps saisi se crispe. D'abord, le corbeau esquisse un geste de recul, prêt à s'esquiver, mais ses muscles se relâchent à l'instant où ses pupilles se posent sur le géant debout derrière lui. Il soupire, secoue la tête puis se tourne entièrement pour lui faire face, sa chaise haute laissant échapper un long grincement capricieux qu'ils n'entendent pas, le son avalé par la musique du bar.
"- J'vais pas te bouffer hein, détend-toi.
- On sait jamais.
- Demande à Kai, j'ai jamais fait de mal à personne.
- L'écoute pas, il est fourbe."
Axel jette un regard faussement vexé à sa cadette.
"- Merci pour ton soutient.
- Et il veut sûrement te sauter."
Elle file et disparaît derrière la porte avant que la tige n'ait le temps de répliquer. Mais la nouvelle ne semble pas particulièrement perturber la bête noire, qui poursuit nonchalamment son activité, ses lèvres au bord du verre alcoolisé.
"- Ça va ?"
"Depuis la dernière fois" ses mots sous-entendent. Cette foutue mauvaise surprise.
"- Et toi ?"
L'épouvantail hausse les épaules. Il a l'habitude.
"- Nickel."
Les disques verts plantés sur son visage cherchent le moindre détail traître, l'indice qui lui montrerait la faille qu'aurait laissé cette désastreuse soirée. Un semblant de désillusion, de l'hésitation. De la peur, même. Un fragment qui tremblerait sur ce visage impassible, mais rien ne lui est révélé. Tout ce qu'il croit saisir au fond de ce puits neutre s'efface aussitôt. A voir ce visage trop calme, Axel se demande si les émotions le traversent parfois.
Il a envie de le secouer.
"- La première fois que t'as flashé sur un gars ?
- Pardon ?
- J'ai pas mieux comme sujet de conversation.
- T'as pas l'impression qu'c'est un peu trop franc, là ?
- J'vais pas te demander tous les soirs comment tu trouves ton cocktail, ça devient redondant.
- Quand même.
- Quoi, c'était pas assez prude pour toi ?"
Il la pose sans trop d'espoir, sa question. C'est pas souvent que le jeune homme parle de lui. Mais peut-être qu'avec un peu de persévérance, Ax évitera de passer la soirée à déballer sa vie, encore, pendant que Van savoure son verre.
"- J'avais douze ans, un truc comme ça."
Tiens ? Surpris, le rouquin se laisse tomber sur la chaise la plus proche, ses interminables jambes effleurant encore le sol.
"- Le mec s'occupait de l'entretien là où j'avais cours. On tapait la discute quand je restais le soir.
- Il était comment ?
- Plus vieux.
- Ça je m'en doutais. Plus vieux comment ?
- J'sais pas, j'lui ai jamais demandé son âge. Mais il avait vingt ans max.
- Il s'est passé un truc avec lui ?
- C'était pas un pédophile, hein." Van fait une pause, sirote, repose son verre. "Puis il avait une copine. Et ils voulaient se fiancer, je crois.
- C'est con.
- Il se serait rien passé de toute façon."
Les doigts de l'enflammé cherchent une distraction, n'importe quoi. Il s'empare du mouchoir qui traine dans sa poche.
"- Et toi ?
- La première fois qu'un type m'a plu ?
- Ouais.
- Ça remonte pas mal."
Il n'avait pas douze ans, lui. Il venait de passer la barre des quinze. Pas très loin de l'âge que Roxas doit avoir, d'ailleurs.
"- C'était un mec de mon groupe de pote. Même lycée, tout ça.
- Ça s'est passé comment ?
- Bah ça s'est pas vraiment passé, en fait."
Il rit. Ses doigts déchirent le mouchoir.
"- Quand il l'a su, on a plus vraiment été potes.
- Ah.
- C'est le genre de truc qui arrive.
- Mm."
Le genre de truc trop con, vraiment. C'est comme ça qu'Axel a découvert le principe d'injustice - la vraie, pas cette rancœur débile qu'il ressentait quand il avait une part de gâteau minuscule à côté de celle de son crétin de frère. Mais bon, il a eu le temps d'accepter. De comprendre comme c'est banal. Il s'en tire plutôt bien, en fait, comparé à d'autres.
"- Et la première fois que t'as embrassé quelqu'un ?" l'allumé relance en cherchant son paquet de clope.
"- Bah, j'était bourré et c'était une meuf.
- T'as couché avec ?
- Non. On était à une soirée avec des potes, y en a un qui avaient choppé de l'alcool dans le placard de ses parents. C'était pas non plus un truc de fou, personne s'est tapé personne.
- Et le premier mec que t'as embrassé ?"
Van hausse les épaules. Axel n'a pas besoin de plus pour comprendre que la réponse ne viendra pas.
"- Et ton genre de mec ?
- Y en a pas.
- Pas du tout ?
- Pas du tout ?
- Et si je t'embrasse là-tout de suite, ça passe ?"
Il aurait au moins pu prendre un air surpris, même pour se foutre de sa gueule. Mais Vanitas le regarde comme s'il l'avait vu venir à des kilomètres, un sourcil haussé, sa main toujours autour de son verre. Ax pourrait presque croire qu'il l'attendait, cette réplique. Et bien sûr qu'il devait l'attendre depuis le premier soir qu'il avait pointé le bout de son nez, parce que le renard laissait très bien comprendre quand quelqu'un l'intéressait. La discrétion, Axel, c'est pas son truc. Comme il dit quand on le lui fait remarquer, c'est pas en restant planqué qu'il les a choppé, les gens qui ont fini dans ses bras et dans son lit. Même s'il s'est mangé quelques méchants râteaux en passant.
"- C'est tout ce que t'as trouvé ?" Le corbeau lâche.
"- Quoi ?
- Depuis le temps que t'y travailles, je m'attendais à mieux.
- T'es pas facile à aborder.
- Bah c'est sûr qu'avec Roxas, t'as pas dû avoir masse d'efforts à faire."
Aie. Il a vu. Axel ne se soucie pas vraiment de ces choses là, en général, il chasse comme bon lui semble, en totale liberté. L'affection qu'il porte à une personne, quelle qu'elle soit, n'entache en rien l'attrait qui le poussera vers une autre. Mais ça l'emmerderait bien d'avoir compromis ses chances avec la teigne pour un pauvre petit roulage de pelle au fond de la salle.
"- Du coup, j'ai plutôt intérêt à éviter ?
- Y a qu'un seul moyen d'savoir."
Et Van sourit, soudain. Un sourire discret qui l'hypnotise comme ses yeux, un sourire qui prend le pas et qui lui donne les rennes du jeu. Et si c'est Axel qui l'a harponné en premier, qui chasse, qui charme, il réalise qu'il ne dirige peut-être pas autant qu'il le pensait.
Voilà, j'espère que ça vous aura plu ! N'hésitez pas à laisser votre avis, c'est le seul moyen pour les auteurs de savoir ce que les lecteurs pensent et c'est une grande source de motivation !
Aussi, suite à quelques petits problèmes perso qui prennent sur mon temps et mon moral, je risque de poster la suite moins vite que ce que je prévoyais. Ça ne prendra pas des mois non plus - bien heureusement - mais voilà, attendez-vous plutôt à deux semaines d'écart entre chaque parties.
A la prochaine !
