Prologue : Le renard blanc

L'obscurité de la nuit était déjà tombée depuis longtemps sur la province de Kyoto quand les nuages apparurent au lointain. Rapidement, toutes les étoiles furent recouvertes de cumulus noirs et un épais rideau d'eau dévala sur toute la vallée.

Les quelques lueurs des maisons s'estompèrent rapidement et bientôt, le silence du repos s'installa, tantôt brisé par des bombardements foudroyant. Les oiseaux s'étaient réfugiés dans l'ombre protectrice des feuilles, les mammifères dans leurs terriers ou à l'abri des trombes d'eau. Seuls les marais étaient en fête, accompagnant de leurs nombreuses mélodies le tumulte de la pluie.

La déesse faisait grâce de sa puissance en offrant source de vie à sa vallée. Le chant des grenouilles en étaient ses louanges durant cette nuit sombre.

Masahiro n'aimait pas trop ce genre de temps. En fait, il aimait…quand il n'était pas en dessous. Et en cette soirée, comme chaque soir d'ailleurs, il était de ronde nocturne. Ses chausses de bois s'enfonçaient dans la boue à chacun de ses pas, tandis que ses jambes s'emmêlaient dans les pans de sa tunique mouillée le faisant trébucher.

Il avait troqué son chapeau d'onmyou contre une bonne cape bien chaude et arpentait maintenant les rues, seul. Quelques heures plus tôt, une dispute avait eu lieu, dispute l'opposant à son ami le plus fidèle : Mokkun. Depuis le dernier grand incident dans lequel le garçon aurait dû laisser sa vie, Mokkun n'avait pas changé, comme l'avait été son désir. Seulement, l'absence de souvenir le rendait distant, effacé, inconnu. Masahiro se rendait bien compte à quel point Mokkun avait été là pour lui, et à quel point sa présence avait influencé le caractère du dieu gardien. Maintenant, il n'était plus que l'ombre gardienne du petit-fils du grand Seimei.

Masahiro stoppa son avancé et secoua frénétiquement la tête pour enlever les sombres pensées qui l'assaillaient de toute part.

Mokkun avait changé c'est vrai, mais Masahiro l'avait juré. Quoi qu'il advienne, il serait à ses côtés. Et ce soir, Masahiro avait reculé aux premiers obstacles, pour une simple dispute. Ce fut d'ailleurs une inattention de sa part qui coûta la mémoire de son ami.

Les poings serrés, le garçon releva la tête et toisa les alentours, attentif. Il connaissait parfaitement Mokkun et puisqu'il n'était pas avec Seimei, il ne pouvait qu'être allé dans la montagne. De plus, en faisant bien attention, Masahiro pouvait identifier les restes de son aura brulante et chatoyante traîner dans l'atmosphère.

Il n'y avait aucun doute, Mokkun était à Kifune. Un élancement de douleur figea Masahiro alors qu'il allait hâter le pas. Un frisson lui parcourut l'échine et le monde autour de lui sembla lui tourner. Ce genre de mauvais signe, il le connaissait :

« -Un ayakashi…dans la montagne ? Mais et la barrière ? »

L'apparition soudaine d'un amas noirâtre au loin le fit accélérer le pas et malgré les élancements douloureux, il put prendre un rythme soutenu assez rapide.

« Mokkun, songea-t-il, pourvu que tu n'aies rien… »

Mokkun n'avait rien. Peu après la dispute avec le petit-fils de son maître, il avait pris le chemin de la montagne sous la pluie torrentielle afin de chercher la quiétude dans ses pensées.

Tout était bruyant, anormale, douloureux dans son esprit et son cœur était différent. Il le sentait, quelque chose n'allait pas, quelque chose de très profond. Il en était certain. Il ne le ressentait qu'en présence du garçon. Il aurait pu l'éviter facilement…mais il en manquait étrangement la force. A peine une demi-heure qu'il l'avait quitté dans les cris et l'exaspération, et déjà non seulement il regrettait d'avoir haussé le ton, mais en plus il voulait le rejoindre au plus vite. Ses envies échappaient totalement à sa logique de dieu gardien et cela l'exaspérait encore plus.

« Pourquoi suis-je ainsi ? Ce gamin me parle comme s'il me connaissait depuis toujours pourtant, je ne le connais que depuis peu… »

Il fut interrompu dans sa profonde méditation par le silence soudain des grenouilles. Perché sur sa branche il scruta les environs d'un œil expert avant de conclure à la présence d'un ayakashi.

« Pourtant, la barrière est encore en place, et l'eau de la déesse est censée purifier ces terres…, songea le dieu en garde. »

Comprenant que le danger n'était pas loin, il sauta du haut de sa branche et atterrit au sol, patte fléchit et regard pénétrant. Il s'exalta quelques secondes de la douce odeur de pin qui voletait dans l'air puis éclaircit son champ d'odorat afin d'identifier le danger environnant. C'était l'un des seuls avantages que lui conférait cette apparence, apparence dont il ne savait toujours pas l'origine…

Enfin, il sentit l'odeur putride de la décomposition et de la souillure, au niveau du chemin qu'il avait souvent emprunté avec le petit…

Mais une autre fragrance retint son attention. A l'opposé de l'odeur nauséabonde caractéristique de certains ayakashis des marais, il sentait l'odeur des fleurs de pêcher, une odeur bien reconnaissable pour qui aime ses fruits…

Ce n'était nullement la saison des fleurs et encore moins celle des pêchers. Les femmes qu'il avait habitude de côtoyer n'avaient pas ce parfum parmi leurs soieries et même une princesse en voyage ne traverserait pas les sentiers dangereux de Kifune sans son escorte. Et s'il y avait eu une escorte, Mokkun l'aurait senti pour sûr.

Il s'élança avec grâce et rapidité. Il avait trop dévalé ses collines pour oublier l'emplacement d'une racine trompeuse ou la barrière naturelle d'un buisson aux épines piquantes. Il connaissait presque tout de cet endroit…enfin il le pensait. Arrivé devant un petit cabanon il s'arrêta, le regard fixé sur un arbre.

Cet arbre titillait sa mémoire de manière insupportable sans pour autant qu'il se souvienne de son importance. Il s'y était rendu, à plusieurs reprises de par le passé…mais quand et pourquoi ?

Il avait connu beaucoup d'endroit, voyagé très loin notamment avec Seimei, pourtant certains lieux comme celui-ci restaient gravés fermement dans son cœur sans qu'il ne comprenne quoi que se soit.

Un bruissement de feuille attira son attention vers sa gauche et il dû faire un immense effort pour ignorer l'appel du souvenir qui ne venait pas.

Mokkun se retourna rapidement, prêt à bondir en direction du bruit. Le vent lui apporta les informations dont il avait besoin : les deux odeurs étaient liées et venaient par ici.

Il était fin prêt quand une boule blanche bondit des buissons et atterrit juste devant lui, s'étalant de tout son maigre corps. C'était un renard…non une renarde au pelage d'un blanc argenté luisant et brillant. Elle était salement amochée, quelques taches de sang et de boue faisaient varier le blanc uni de son petit corps chétif. Elle tenta de se redresser, mais ses pattes ne semblèrent plus la porter davantage.

Pourtant, quand elle vit Mokkun, la détermination envahit son regard d'un vert émeraude doux et la renarde se releva entièrement. Elle s'approcha de lui avec hâte en titubant et poussa son flanc avec son museau.

Son regard se faisait suppliant, alternant entre lui et les frondaisons où l'ayakashi approchait.

« -Tu veux que je parte ? Demanda Mokkun d'une voix calme. »

La renarde insista sur sa poussée. Cela répondait certainement à sa question.

« -Navré, mais c'est mon travail de m'occuper de ce genre d'affreux… »

La renarde stoppa de pousser Mokkun, apeurée. Elle recula, trébucha et tomba sur le sol sans pour autant quitter des yeux l'ombre des buissons.

Alors elle sortit. Une masse informe et gluante, noire et puante se dégagea des buissons qui flétrissaient à son toucher, et domina la clairière de toute son imposante stature.

La renarde bondit entre la créature et Mokkun, jambes fléchis, en garde. Ce dernier en fut surpris. Il était rare que la solidarité animale prenne le contrôle sur l'instinct de survie. A la réaction de la renarde, le dieu gardien sut que cette petite n'était pas ce qu'elle semblait être. Mais il n'eut pas le temps de réfléchir davantage, car déjà la créature se lançait sur la renarde. Ses bras en avant, il voulut l'attraper des deux mains. Mais un anneau de feu jaillit de derrière la renarde et emprisonna les bras gluants du monstre dans un tourment de jaune et de rouge. La créature gémit de douleur et recula par peur d'en recevoir d'autres.

Surprise, la renarde se retourna vivement et contempla Mokkun dont les yeux ainsi que son symbole sur le front scintillaient d'un rouge écarlate :

« -Ne t'avais-je pas assuré que c'était mon rôle de m'occuper de ce genre d'affreux ? Assura-t-il envers la renarde. Maintenant écartes-toi, tu risques d'être blessée. »

Il n'était pas certain qu'elle obtempère, pourtant elle le fit. Boitillant, elle s'écarta du champ de bataille et s'arrêta une fois derrière le dieu gardien.

La créature enragée répéta son attaque vers Mokkun qui la repoussa en lançant deux croissants de feu, coupant les bras du monstre.

La victoire semblait être assurée lorsque les bras de la créature se mirent à bouger et attrapèrent fermement le mononoke. Pris par surprise, il fut bientôt oppressé entre les mains monstrueuses tandis que le reste du corps s'avançait vers la renarde.

« -Va-t-en ! Ordonna Mokkun avec le peu d'air qu'il avait. Va-t-en ! Vite ! »

Mais la renarde paniquée tremblait de tous ses petits membres, pétrifiée face à l'avancé de l'abominable créature. Le cri de Mokkun fit dévier son regard du monstre et la renarde sembla reprendre confiance en elle. Prise d'un excès de courage, elle banda ses muscles et se jeta sur les mains du monstre tout en mordant de ses petites dents la masse noire et gélatineuse. Cette dernière changea de forme et enroula le cou de la renarde.

« -C'est pas vrai, étouffa Mokkun en assistant impuissant à la mise à mort de la renarde. »

L'ayakashi n'était qu'à deux pas d'eux quand Mokkun l'entendit :

« -Mokkun ! »

C'était le petit…Masahiro. Il était venu…

Le bas de son pantalon était totalement trempé et déchiré, ses chausses de bois ainsi que ses chaussettes étaient couverte de boue et ses cheveux attachés en une haute queue de cheval lui collait au visage. Le garçon suait et haletait, il avait couru vite quand il avait ressenti le danger de son ami.

Masahiro comprit l'ampleur de la situation et réagit. Face à la terreur que la vision de l'ayakashi provoquait, il sortit un morceau de papier de sa tunique et une pluie de flèches blanches s'abattit sur le monstre tandis qu'il récitait une invocation. Quand ce dernier fut assez éloigné, Masahiro s'approcha de Mokkun et ordonna la désagrégation des bras de la créature en joignant ses mains. Les bras gluants devinrent poussière libérant les deux otages. Mokkun reprit le contrôle de la situation et se jeta le premier sur la créature. Il le réduisit en cendre avant qu'elle ne songe à fuir.

Quand ils furent certains que tout était terminé, ils s'approchèrent de la renarde argentée qui était affalée par terre.

« -Mokkun ! Tu n'as rien ?

-Je ne m'appelle pas Mokkun ! Tu as la mémoire courte…

-Ah, tant mieux, soupira Masahiro soulagé. J'ai eu peur que…

-Qu'importe, le coupa Mokkun rassuré d'être à nouveau aux côtés du garçon, il y a plus important. »

Disant cela, il se pencha sur le corps de la renarde :

« -C'est étrange, commenta Mokkun. Elle sent la fleur de pêcher.

-Son pelage aussi est différent. »

Mais avant qu'ils ne purent faire quoi que se soit, le corps de la petite renarde s'effrita en un millier de grains scintillant et disparut dans la nuit. Il n'y avait plus aucune trace de la renarde blanche…

Seul demeurait un reste de fragrance de pêcher…

Ils ne comprirent pas.