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Trois ans.
Trois années qu'il avait tué Nillem.
Mille cent soixante et un jour.
Trois années.
Près de vingt-huit mille heures.
Et quelques jours.
Et il avait pourtant l'impression que c'était hier.
Que ce n'était qu'avant-hier qu'il avait trahi.
Sayanel soupira.
Que représentaient trois années ?
Il sourit en entendant la voix de Jilano dans son cœur : Le temps de former un nouvel élève…
Malgré lui, le marchombre sourit. Sayanel songea avec surprise qu'il avait toujours été plus pédagogue que Jilano. Sauf à la fin. Inversant les rôles, Jilano avait été le maître parfait, le seul – maintenant il s'en rendait compte – qui pouvait amener Ellana aussi loin sur la voie.
Lui-même n'aurait pas fait mieux.
Non, il avait fait bien moins bien que son ami. Car il avait échoué dans sa tâche.
Il avait failli et Nillem était mort.
Pire, il n'avait pas su polir la brèche qu'il avait su pressentir dans son ancien élève et celui-ci avait trahi.
Un bruit attira un instant son attention. Il pencha imperceptiblement la tête vers le bas de la tour où il était perché et distingua malgré la hauteur et l'obscurité une ronde de soldats de l'empereur qui patrouillait bruyamment dans la cité d'Al-Jeit. Le martellement du pas martial des soldats, le cliquetis de leurs armes et de leur armure brisaient l'harmonie silencieuse de la nuit. Le maître marchombre ne leur en voulut pas. L'homme était ainsi fait : il changeait la nature des choses. Peu lui importait de briser l'harmonie de la nuit. Les humains imposaient leur propre ordre.
Il était toujours à la tête du Conseil de la Guilde qui se remettait doucement de ces longues années de luttes internes et de la bataille contre le Chaos. Il avait essayé, sans vraiment y croire, de prendre Ellana à ses côtés. Mais la jeune femme était telle le vent, on ne pouvait la laisser dans un même espace bien longtemps. Sa liberté ne résidait pas dans un lieu confiné. Lui s'en accomodait parfaitement.
Que lui restait-il de toute façon ? Il était seul avec lui-même…
Comme pour lui répondre, une douce brise caressa sa joue. Puis une deuxième en réponse et en interaction avec la première.
Il reconnut les deux : Jilano et Ellana.
Combien de temps qu'il n'avait pas vu cette dernière ? Que personne ne l'avait vue d'ailleurs ? Pas même Edwin… ni Destan.
Ellana et Edwin s'aimaient, de plus en plus, surtout depuis qu'ils avaient cru se perdre trois années auparavant.
Mais Ellana n'en demeurait pas moins une marchombre. Et une marchombre hors paire.
Un matin, trois ans plus tôt, elle avait simplement disparu avec Destan. Edwin, inquiet, avait voulu envoyer des troupes la chercher… puis la colère l'avait envahi. Non, ce n'était pas un enlèvement, ce qui l'avait mis dans une rage folle. Ellana était parti à peine les festivités terminées, sans rien dire à qui que ce soit. Dans son esprit, il se fit la réflexion qu'elle ne devait rien à personne, pas même à lui et il le savait très bien… mais ses propres réflexions ajoutèrent à son agacement.
Tous ses amis étaient alors autour de lui et personne n'osait intervenir. On connaissait Edwin et ses colères, quoique rares, n'en étaient que plus spectaculaires.
Mais Sayanel était un marchombre.
Libre.
La liberté libère des peurs.
La puissance et la sérénité qu'il dégageait semblaient illuminer la pièce.
Il s'était doucement approché d'Edwin et avait posé une main compatissante sur son épaule. Le guerrier avait levé son regard d'acier sur lui et Sayanel avait souri. Tout simplement.
- Ellana est marchombre.
Si cette phrase ne suffisait pas pour certain, pour tous ses amis, cela suffit. Edwin se détendit et posa un regard reconnaissant sur Sayanel.
- Et on ne peut brider sa liberté, sourit-il.
Le maître marchombre fut vraiment surpris qu'il le comprenne si facilement et qu'il l'accepte. Cependant il n'en montra rien mais il eut quelques éléments de réponse lorsque les yeux gris brillants du Seigneur des Marches du Nord plongèrent dans les siennes.
« Cette liberté fait partie d'elle et je l'aime telle qu'elle est. »
Ce n'est que ce jour-là qu'il comprit ce qu'était vraiment l'amour.
Il sourit.
Revenant au présent, le maître marchombre eut soudain envie de la retrouver, savoir ce qu'elle faisait. Il avait fait la même chose, après l'avoir rencontrée lorsqu'il avait raconté à Jilano son aventure… il avait vérifié qu'elle était toujours à Al-Far.
Fermant les yeux, il s'imprégna de nouveau de ses souvenirs, mais cette fois, il alla beaucoup plus loin dans le temps. Mais Hier, avant-hier, tout était toujours aussi net dans sa mémoire. Les souvenirs défilèrent devant ses yeux, vivaces et intenses.
Presqu'un an qu'il n'avait pas revu Jilano. Il avait hâte de le revoir. Non pas que leur amitié reposait sur des contacts réguliers, non mais cette fois, il se languissait littéralement de lui parler de la petite Ellana. Le maître marchombre sourit en posant son regard sur son élève, Nillem, qui chevauchait à ses côtés. Sentant l'attention de son maître, celui-ci tourna la tête et croisa son regard. Il lui sourit.
- Allons-nous retrouver Jilano ? L'interrogea-t-il.
Sayanel ne lui demanda pas comment il avait deviné. Nillem était un élève très talenteux et parfois très intuitif. Il se contenta de lui sourire.
- En effet. Mais tu ne seras pas là.
- Pourquoi dont ? S'offusqua-t-il en plissant ses yeux cobalt.
- Parce que je t'envoie en repérage mon jeune apprenti !
Nillem avait bombé le torse d'importance.
Lorsqu'il se fût éloigné, Sayanel leva les yeux au ciel. Se faisant, il vit une des tours de la capitale briller plus que d'ordinaire grâce à un rayon retardataire du soleil. Savourant une seconde ce spectacle, il se remit en route, le cœur léger.
En arrivant devant l'auberge où ils s'étaient donnés rendez-vous, le maître marchombre fronça les sourcils : un panneau annonçait la fermeture prochaine de l'établissement. Etonné, il se rendit au bar et demanda après le propritaire. Celui-ci, un homme d'une soixantaine d'années, avoua qu'il vendait pour partir en retraite… quelque part plus au nord. Il était désolé mais il leur faudrait trouver un nouvel établissement pour ses rencontres. Car en effet depuis près de vingt ans qu'ils se connaissaient avec Jilano, ils s'étaient toujours retrouvés ici, tout simplement parce que c'était là qu'ils s'étaient rencontrés. Observant pour une dernière fois les murs blancs cassés et les poutres apparentes d'un marron rougi, il s'avança vers une table au fond, près d'une fenêtre. Jilano ne fut pas long à arriver. Le maître marchombre retrouva rapidement le sourire et se leva pour donner une acolade chaleureuse à Jilano.
- Qu'as-tu fait de ton apprenti ?
- Je l'ai envoyé se promener parmi les marchants du marché ambulant.
- Hum… sait-il ce qu'il risque ? Sourit railleusement son ami.
- Evidemment que non !
La discussion et la soirée se déroulèrent rapidement sans que ni l'un ni l'autre n'ait vu le temps passer. Puis Sayanel se souvint qu'il n'avait toujours pas entamé le sujet de la jeune fille, celui pour lequel il avait tant tenu à retrouver son ami ce soir-là. Et, comme s'il avait lu ses pensées, Jilano l'interrogea :
- Et ta mission pour la Caravane ? J'ai entendu qu'il y avait eu une attaque de Raïs ?
Sayanel acquiesça gravement.
- Oui, et quelques pertes. Sinon le voyage s'est passé sans encombre.
Il se tut. Jilano le dévisagea avec suspicion un moment.
- De quoi s'agit-il ? Finit-il par demander.
Sayanel sourit, pour lui communiquer son enthousiasme.
- Une flamme Jilano, une flamme plus pure que je n'en ai jamais vu !
Son ami fronça les sourcils. Il comprit évidemment que Sayanel lui parlait d'une personne de la Caravane.
- Qui ?
- Une jeune fille… quatorze ans, peut-être quinze maximum.
- Trop jeune.
- Tu sais aussi bien que moi que ça ne compte pas.
- Attendons quelques années. Et ainsi quand tu auras libéré Nillem…
- Non Jilano. Si je n'avais pas Nillem, je l'aurais ramenée avec moi.
Jilano fronça les sourcils. L'empressement de son ami était des plus étonnant. Qui était cette jeune fille pour qu'elle l'ait à ce point marquée ?
- Que veux-tu ?
- Que tu ailles la chercher, toi.
- Tu sais ce que…
- Oui je sais, le coupa-t-il. Mais c'est différent pour elle. Il faut absolument que tu la vois.
Jilano comprit simultanément pourquoi Sayanel s'était débarassé de son apprenti pour le voir. Il y avait quelque chose dans le regard de son ami qui le fit frémir. Et si… il soupira
- Vas-y, raconte-moi.
- Ses parents sont morts lorsqu'elle était enfant, je dirais cinq ans. Une horde de Raïs tout au nord. Je ne sais pas où elle a grandi, je n'ai pas bien compris. Elle pose sans arrêt des questions et elle parle beaucoup, pourtant tous ses mots sont redoutés. Et… elle a une expression que nous connaissons bien…
- Laquelle ? Murmura Jilano, maintenant fasciné.
- A toute question, elle répond qu'il y a deux réponses : le savant et le poète.
- L'oxymore des marchombres, sourit Jilano.
Son ami acquiesça avec un sourire.
- Et tu devines ma prochaine question sans doute ? S'amusa Jilano.
Sayanel éclata de rire.
- Elle voulait aller découvrir le monde, elle s'est mise en tête d'acheter un cheval. Elle doit sans doute encore être à Al-Far… ta future élève s'appelle Ellana. Ellana Caldin.
Ellana ? Où es-tu ? Murmura-t-il dans un souffle.
Tout autour de lui se bouscula. Il ne fut plus qu'esprit qu'il lança à travers l'espace en quête de connaissance. Il écouta le vent, toucha la brise, vit les courants et sentit les appels d'air… et tressaillit légèrement en recevant la réponse qu'il attendait. Avec un sourire amusé et un peu ironique, sans ouvrir les yeux, il parla à la nuit.
- Bonsoir Ellana.
Un éclat de rire cristallin brisa le silence de l'obscurité et une ombre s'assit à ses côtés.
Deux hommes ne pouvaient tenir sur la plateforme de la plus haute tour d'Al-Jeit.
Deux hommes assis encore moins.
Deux hommes normaux ne le pouvaient pas.
Ellana ne se posa même pas la question et s'installa aux côtés de son ami qui ne lui accordait pas un regard.
La jeune femme le distinguait de profil dans le noir et il n'avait pas ouvert les yeux. Elle le regardait et attendait patiemment qu'il ait terminé sa méditation.
De longues et pourtant courtes minutes plus tard, la voix de Sayanel s'éleva dans le vent, portée par elle. Ce ne fut qu'un murmure qui ne parvint qu'aux oreilles d'Ellana.
- Que fais-tu ici ?
- Je viens voir un vieil ami, sourit-elle, toujours avec cette pointe d'arrogance dans le timbre de sa voix.
Il haussa un sourcil perplexe dans la nuit et elle sourit plus encore en le percevant.
- J'ai besoin de ton aide. Annonça-t-elle simplement.
Il ne bougea pas, sa respiration resta calme et celle d'Ellana s'était calquée sur la sienne.
Deux cœurs, un battement.
Unique.
Vibrant pour la même chose.
Qui hurlait au monde s'il savait écouter.
Un seul mot.
Marchombre.
Sayanel sourit dans la nuit, en paix.
- Que veux-tu ?
