Chapitre 1

Impureté monstrueuse

« Les soldats se mettent à genoux quand ils tirent :

apparemment pour demander pardon du meurtre. »

– Voltaire

La journée, surlendemain de Noël, s'annonçait des plus froides. Le sol du parc de la ville ouvrière de Carbonne-les-Mines était recouvert d'un long et douillet tapis blanc qui témoignait de la rapidité des doux flocons de neige à tomber ces derniers jours. Les balançoires, côtes à côtes, bougeaient à peine et l'air glacial n'était pas venteux.

Sur la balançoire droite était assise une jeune femme. Grande, le cheveu blond, elle devait approcher de la vingtaine d'années et son regard châtain fixait la surface blanche.

Perdue dans ses pensées, Pétunia Evans aurait été incapable de savoir avec certitude depuis combien de temps elle était assise là. Peut-être une heure, peut-être deux, peut-être moins ; dans tous les cas, elle se sentait bien. Sereine, tranquille, heureuse.

Mais son corps se raidit lorsqu'elle entendit grincer le portail du parc et quelqu'un s'approcher. Apercevant du coin de l'œil la longue chevelure flamboyante de la nouvelle venue qui semblait hésiter à venir, visiblement surprise de la trouver là, la blonde soupira d'irritation et se leva de la balançoire pour agencer un pas vers l'extérieur.

« Attends, Tunie, l'appela l'intruse d'une voix légèrement implorante.

– Ne m'appelle plus comme ça.

La rousse ne put empêcher un frisson de lui parcourir l'échine. Pétunia vit sans compassion un éclair de douleur traverser furtivement les yeux émeraude de sa sœur.

– Pardon, fit celle-ci rapidement. Je ne voulais pas te déranger, ne te sens pas obligée de partir parce que je suis là. Je me ferai toute petite.

– Trop tard.

L'aînée n'eut pas le courage de regarder l'eau remplir peu à peu les iris verts et tourna la tête, dure et placide.

– Tun – Pétunia… Je suis désolée, s'excusa faiblement la jeune femme. Si… Si je le pouvais, je retirerais mes pouvoirs de mon corps, j'empêcherais d'arriver le hibou d'il y a sept ans, je ferais en sorte de ne jamais découvrir ni Poudlard, ni le monde de la magie pour garder la relation que nous entretenions, enfants. Je voudrais… J'aimerais qu'on la retrouve.

Le dos tourné, la blonde avala sa salive en s'apercevant que la voix de sa cadette avait flanché, mais resta stoïque et répondit d'un air polaire :

– L'ennui, c'est que ce n'est plus possible. Laisse-moi partir maintenant. »

Après avoir légèrement hoqueté, Lily ne répondit rien, sentant une larme solitaire couler sur sa joue droite. Pétunia profita de cet instant de répit pour partir dans le sens opposé et sortit du parc, empruntant la route pour, certainement, retourner chez elles. Un second sanglot s'échappa de la gorge de la rousse avant qu'elle aille s'allonger dans la neige, largement moins sereine qu'à son arrivée.

« L'ennui, c'est que ce n'est plus possible. »

Lily aimait à se persuader qu'elle aurait tout fait pour maintenir le lien qui les avait nouées durant ses onze premières années. Elle aimait à se dire que Pétunia n'avait pas changé, qu'elle détenait toujours une part de l'enfant qu'elle avait été, cette aînée légèrement autoritaire qui s'inquiétait pour elle mais l'aimait et la protégeait à sa manière, celle-là même qui avait un jour porté de l'attention à sa magie, qui avait d'ailleurs envoyé une lettre à Dumbledore pour intégrer Poudlard. Mais de toute évidence, la jeune femme avait perdu ce trait de son enfance.

Ce que Lily disait et était capable de faire relevait de sa volonté propre. Elle pouvait faire des sacrifices, décider des choses, faire ce qu'elle trouvait juste ; à condition qu'on ne lui en donne pas l'ordre. Elle avait longtemps réfléchi avant de s'apercevoir qu'elle aurait pu renoncer à toutes ces années de magie, de rencontres, de joie, de bonheur et d'épanouissement pour l'amour de sa sœur. Apparemment, celle-ci aussi l'aurait voulu. Mais quelle sœur digne de ce nom aurait été capable de laisser sa cadette refuser le bonheur qu'elle pouvait avoir pour son unique satisfaction, seulement pour avoir le plaisir de mener une vie qualifiable de banale, de normale ? Où était passée la figure sororale qui la protégeait, jouait et riait avec elle, lui lisait des contes de fées qui parlaient eux-mêmes de magie ? Ce n'était plus l'adorable et peureuse Tunie qui vivait dans la même maison qu'elle. Elle avait été remplacée. Sa sœur était devenue, au fil du temps, la froide et distante Pétunia qu'elle voyait en vacances.

D'un revers de la manche, Lily essuya les quelques larmes qui étaient venues brûler ses joues glacées et frissonna de nouveau. Étalant ses longs cheveux sur le sol confortable, elle pencha la tête sur le côté et plongea les mains dans les poches de son manteau en laine, décidée à faire ce qu'elle avait prévu en venant là ; à savoir rien, se reposer, laisser ses pensées vagabonder où bon leur semblerait. Penser à autre chose, voir un peu plus la vie en rose.

Elle sortit des breloques, un bracelet cassé, un paquet de mouchoirs vides, un baume à lèvres, d'anciens tickets de concerts et de cinéma qu'elle inspecta avec grand intérêt, trois coquillages datant d'au moins six mois, un petit stylo presque vide, une photo froissée qu'elle observa avec un sourire nostalgique, du doliprane dont elle lut la notice, un morceau de parchemin plié en huit qu'elle avait déjà lu et relu plus d'une douzaine de fois.

Tournant son corps du côté droit, la jeune femme qui fêterait son anniversaire dans un peu plus d'un mois déplia une énième fois la lettre et laissa ses yeux parcourir les quelques mots de sa meilleure amie dont l'écriture fine, penchée et inégale rendait parfois la lecture difficile.

« Endé ma Lily,

Je t'écris cette courte lettre depuis le lit d'Aba. Il est bientôt minuit et je dois t'avouer que même si je m'amuse beaucoup, je suis fatiguée ! Il fait très chaud, au Ghana, et ça va bientôt faire deux semaines que je remplis d'eau potable les seaux du village au moins une fois toutes les deux heures.

Une chose est certaine en tout cas, à la rentrée, je serai passée pro dans l'art de lancer des Aguamenti. Les femmes me regardent comme si j'étais un cadeau directement venu du ciel, pourtant cela fait dix-sept ans qu'elles me connaissent. Depuis que je peux utiliser la magie et leur éviter de longs trajets pour aller chercher l'eau potable, elles ne me lâchent pas d'une semelle et ne semblent pas particulièrement pressées que je revienne à Poudlard. Mais je veux te retrouver, moi !

Oh, j'allais oublier ! Kobena a reçu son invitation à Uagadou ! Depuis que le Messager des Rêves est venu lui dire qu'il était déjà inscrit à cette école de sorcellerie d'Ouganda (l'Encyclopédie sorcière est ton amie si tu veux en savoir plus, j'ai la flemme de t'expliquer par lettre !), il passe son temps à me poser des questions sur la magie, principalement les Animagi, et ne quitte pas la pierre gravée que le Messager lui a laissée. Et quand je ne suis pas là pour répondre à ses questions, c'est Aba qu'il va chercher ! Ça nous amuse beaucoup, mais c'est épuisant d'avoir une famille si grande. Je suis cachée là, mais je suis sûre que si je ne m'endors pas dans les dix minutes qui arrivent, un des enfants va s'en apercevoir et je pourrai dire adieu à mon sommeil pour une heure au minimum ! Je les adore, mais il me tarde vraiment de retrouver la tranquillité de l'Angleterre, et surtout de te retrouver, toi.

Tiens d'ailleurs, ça me fait un peu bizarre de te dire ça alors que je transpire comme c'est pas permis, mais joyeux Noël ! J'espère que les fêtes se sont bien passées pour toi, et surtout que Pétunia n'est pas trop dure. Plus que ça, j'espère qu'il neige en Angleterre ! Tu me manques, ma Lily. Il faut que je te laisse, j'entends des petits pas taper la terre, enfant en vue, pitié !

Me dor wo Lily,

Ton April. »

La rousse, un sourire aux lèvres depuis le début de sa lecture, ne put empêcher un petit rire moqueur de sortir de sa gorge. Le bonheur de l'Africaine se ressentait jusque dans ses exclamations et Lily s'était sentie comme transportée au Ghana pendant quelques secondes, s'imaginant rire avec April, apprendre des mots ghanéens, s'occuper de ses pétillants petits cousins, construire des bijoux en perles de verre… Elle aimait les vacances, principalement pour leurs grasses matinées ; mais sa meilleure amie lui manquait. Heureusement qu'elles pouvaient toujours communiquer par hibou postal.

Pliant la lettre en huit, l'adolescente aux cheveux auburn entreprit de fouiller encore ses poches remplies desquelles elle avait déjà extirpé une vingtaine d'objets. Après en avoir extrait trois bouts de papier sur lesquels étaient notées la date et l'heure d'anciens rendez-vous, des porte-clés gagnés ici ou là dont elle n'avait plus conscience de l'existence, des clés qui permettaient d'ouvrir des serrures qu'elle ne savait pas toujours identifier, des prospectus et d'autres mots écrits par April datant, pour certains, des années précédentes, Lily exhiba victorieusement des tickets de caisse qu'elle pourrait lire et afficha un sourire triomphal en s'apercevant que de nombreux boutons détachés avaient élu domicile à l'intérieur de son manteau d'hiver. Assez pour faire un classement.

Elle se tourna sur le ventre, commença à trier ses boutons par couleur. Lily était pertinemment consciente que cette occupation lui prendrait deux minutes, trois peut-être ; mais c'était déjà ça. Elle n'avait pas envie de rentrer.


Lily en était à la dernière pile, celle des boutons verts, lorsqu'un nouveau grincement de portail se fit entendre au bout du parc. Espérant sans l'avouer le retour de sa sœur, la rousse ne leva ni les yeux, ni la tête, parfaitement capable d'identifier son pas plus bruyant aux orteils qu'aux talons.

Mais ce n'était pas elle.

L'individu qu'elle n'avait toujours pas regardé marchait à pas feutrés dans la poudreuse épaisse et traînait quelque chose, un tissu certainement, assez long pour toucher le sol. Craignant de reconnaître la personne qui s'était introduite dans le parc, la jeune fille se hâta de remettre les boutons, papiers, clés et breloques dans ses grandes poches et ne put que soupirer de déception, voire d'agacement, en apercevant les pieds de l'inconnu qu'elle connaissait bien plus qu'elle l'aurait préféré.

« Bonjour, Lily.

La voix, basse mais pas particulièrement hésitante, crispa la susnommée qui commença à se redresser en l'ignorant totalement.

– Lily, je suis désolé, s'empressa de dire l'intrus.

– On en a déjà parlé, Severus, le coupa-t-elle d'une voix tranchante.

– Att– …

– Non ! »

Sans prendre le temps d'épousseter son manteau parsemé de flocons, les mains dans les poches et la tête rentrée entre les épaules, elle commença à partir à pas vifs.

« Lily ! s'écria le garçon en courant pour la rejoindre. Laisse-moi au moins t'expliquer !

– M'expliquer ? menaça-t-elle soudainement en s'arrêtant net avant de tourner vers lui ses yeux orageux, l'obligeant à freiner. M'expliquer ? Mais quoi, Severus ? Ton insulte ? Tes raisons ? Sont-elles bonnes, au moins ? Tu as trop changé, Sev'. Et je déteste ce changement ! »

Sur ces mots, révoltée, blessée et indignée, la rouquine s'enfuit sans laisser au garçon, moins sportif, une infime chance de la rattraper. De se rattraper. Alors que deux minutes plus tôt, elle aurait tout fait pour rester en-dehors de chez elle, Lily n'avait plus qu'une envie : rentrer.

Elle y parvint rapidement et pénétra en trombe dans la chaleureuse demeure, claquant la porte derrière elle.

« Lily ! appela tranquillement sa mère qui, habituée aux claquements de portes, était assise dans le canapé. Tu as vu ton ami ? Il te cherchait, tout à l'heure. »

Sa question n'obtint aucune réponse.

Furibonde, l'adolescente avait mis moins d'une minute à monter les escaliers et s'était jetée sur son lit, presque folle. La question anodine qu'avait posée sa mère lorsqu'elle était entrée n'avait fait qu'augmenter sa déception, plus, sa colère. Elle avait toujours tenu à Severus Rogue, son meilleur ami d'antan, s'était toujours montrée prête à le défendre et à lui faire ouvrir les yeux. Elle était consciente du côté Mangemort de sa famille, et s'était toujours persuadée qu'elle serait capable de changer quelque chose en lui, de lui prouver que les Nés-Moldus n'étaient pas différents des Sang-Pur, qu'elle n'était pas différente de lui.

C'était faux. Faux, et raté. Sang-de-bourbe. C'était dit, insulté, impardonnable ; impardonné. Quatre syllabes, trois mots, une insulte. Ce n'était pas si simple à dire, pas si simple à cracher, et certainement pas à une personne à laquelle on aurait tenu. Plus que blessée, Lily s'était sentie poignardée de part en part à l'entente de cette insulte grave et haineuse que même certains Mangemorts n'osaient pas prononcer.

Mais son meilleur ami n'avait pas hésité.

« Bourbe, n.f. : boue noire des marais. Synonymes : boue, fange, limier, limon. »

A cette pensée, Lily sentit les larmes affluer dangereusement dans ses paupières avant qu'un sanglot écœuré ne franchisse la barrière de ses lèvres. Souillée, elle se sentait souillée, et trahie – encore. Après deux ans…

« Sang-de-bourbe, n.m. : terme péjoratif utilisé pour désigner des sorciers nés de parents moldus. Voir racisme. Synonymes : impur, sale, bourbeux. »

La mâchoire contractée au point qu'elle sentit une douleur s'y répandre, Lily se recroquevilla, serra son oreiller avec toute la force qu'elle aurait voulu mettre pour faire regretter physiquement à Severus de l'avoir insultée et d'avoir, à l'occasion, trahi sa confiance et son amitié. Après avoir insulté son sang, sa famille et elle-même, le jeune homme n'avait fait que planter un nouveau couteau dans son cœur en venant la chercher auprès de ses parents, qu'elle n'avait jamais mis au courant de sa dispute avec lui. Il n'avait pas le droit, plus le droit de faire ça.

« Tu veux que je devienne un… un monstre ?

Les yeux de Lily se remplirent de larmes et Pétunia parvint à dégager sa main de celle de sa sœur.

Je ne suis pas un monstre. C'est horrible de dire ça.

En tout cas, c'est chez eux que tu vas. »