Chapitre 1
C'est avec une expression légèrement amusée que Shinichi contempla son amie d'enfance en train de se rapprocher du banc où il était affalé.
Elle aussi s'était maquillée avant de le revoir, au sens propre comme au sens figuré. Ran ne s'était pas contenté d'appliquer un peu de rouge sur ses lèvres, elle les avait aussi plissé en un sourire chaleureux, non content d'avoir passé une couche de mascara sur ses cils, elle s'était également efforcée de faire briller une étincelle de joie dans les yeux qu'ils surmontaient.
Une variation du même thème, même si les détails différaient légèrement.
Que ce soit celle qui l'avait attendu tout ces mois, et celle qui l'attendait en ce moment même, de l'autre côté de l'océan, chacune se dissimulait derrière un masque souriant, celui de la criminelle cynique pour l'une, celui de l'adolescente débordante de joie de vivre tandis qu'elle faisait ses premiers pas dans le monde des adultes pour l'autre.
Et quand Shinichi prenait la peine d'y réfléchir, malgré leurs différences apparentes, ces deux masques n'étaient pas sans se ressembler sur un certain point.
Après tout, au cours de ce procès qui l'avait retenu loin de chez lui, ce n'était définitivement plus un enfant de huit ans qu'il avait contemplé dans le box des accusés. Si le détective avait été souvent déstabilisé par la féminité d'Haibara lorsqu'elle contrastait avec son apparence de fillette, il avait été encore plus déstabilisé lorsque le contraste s'était évanoui et que la fillette avait fait place à une jeune femme.
Un changement semblable s'était produit avec Ran. C'était beaucoup plus difficile de faire semblant de la voir comme une simple amie d'enfance à présent qu'elle n'était plus revêtue de son uniforme scolaire et qu'elle adoptait un peu plus chaque jour une attitude qui n'était définitivement plus celle d'une lycéenne.
Ce changement avait-il été aussi brutal qu'il le pensait ? Ou s'était-il déroulé graduellement au cours des derniers mois par mille petits signes insignifiants auquel il n'avait pas prêté attention ? Etait-elle inconsciente de ce changement ? Ou bien avait-elle fait de son mieux pour lui apparaître autrement lorsqu'il était enfin en mesure de la contempler?
Oui, qu'il le voulait ou non, ce n'était plus avec des yeux d'enfant dissimulés derrière les lunettes de son père qu'il contemplait à présent les deux femmes. Ces deux jeunes femmes qui se partageaient sa conscience, pour des raisons différentes.
Mettant de côté des réflexions qu'il préférait ne pas pousser trop loin, Shinichi s'efforça de rendre son sourire à celle qui était maintenant à moins d'un mètre de lui.
« Monsieur s'est quand même décidé à revenir avant ses examens ? »
« C'était déjà assez dur de subir une année de lycée de trop, je ne vais quand même pas faire de mon mieux pour m'en rajouter une de plus, non ? »
Ran secoua la tête d'un air mi-attristé, mi-amusé avant de s'asseoir aux côtés de son ancien camarade de classe.
« Lorsque nous étions encore dans la même classe, je t'avais déjà prévenu qu'à force de jouer les détectives au lieu d'être à l'école, tu resterais prisonnier de ce lycée que tu trouvais trop étroit pour toi. Tu ne m'as pas écouté, et le résultat c'est que tu as redoublé alors que tu faisais partie de ceux qui n'auraient même pas eu besoin de réviser pour avoir leurs examens. Et cette année, tu n'as pas eu l'air d'avoir retenu la leçon. Presque jamais en classe, et même quand tu y es, c'est toujours avec la tête ailleurs. »
Le lycéen ne fit pas le moindre effort pour retenir un soupir de lassitude, lassitude face à des accusations qui étaient fondées et lassitude devant le fait qu'ils continuaient de se focaliser sur des détails insignifiants au lieu de parler de l'essentiel.
« Comment peux-tu savoir que je suis à des kilomètres de la salle de cours même lorsque je suis assis à ma place ? Que je sache, tu n'as aucun moyen de le vérifier, à moins d'harceler celles qui sont maintenant assises à ta place et celle de Sonoko… »
Il n'y avait pas la moindre trace de colère ou d'irritation pour faire vibrer la voix du jeune homme.
« Je n'ai même pas besoin de faire ça, il suffit de t'observer dans les rares moments où tu me fais bénéficier de ta présence. Même si tu fais de ton mieux pour le cacher, on voit bien que tu es ailleurs, ou en tout cas, que tu aimerais être ailleurs. Rien n'a changé depuis cette soirée ou tu m'as abandonné à la table de ce restaurant pour une de tes enquêtes… »
Elle avait bien essayé d'accorder le ton de ses paroles avec le sourire amusé qui les illustrait, mais le reproche qui était dissimulé dans sa remarque ne passa pas inaperçu à son interlocuteur.
« Il y a quelques années, je crois bien que j'étais la seule chose au monde capable de te faire oublier un moment ton Sherlock Holmes, mais depuis que tu t'es mis à jouer les Sherlock Holmes pour de bon, rien ni personne ne peut te détourner de ton petit jeu…ou en tout cas, pas plus de quelques heures, si ce n'est pas quelques minutes. Tu es vraiment désespérant, tu sais ? »
Shinichi demeura silencieux quelques minutes. A quoi bon nier l'évidence ? Aussi douloureux que ce soit à admettre pour lui, son ancienne camarade n'avait fait que constater un fait.
Qu'allait-il faire à présent, et surtout, de quoi allait-il parler à présent ? Faire semblant de lui donner des nouvelles de ce petit garçon qui était reparti aux Etats-Unis depuis des mois et que sa grande sœur n'oublierait pas de sitôt ? D'ailleurs, continuait-elle vraiment de nier l'évidence et de croire à l'existence de ce petit garçon qui n'était apparu à ses côtés qu'au moment où Haibara était, comme par hasard, absente ? Ce petit garçon qui avait disparu en même temps que la métisse lorsque Shinichi Kudo était enfin revenu au grand jour ?
Ran était-elle aussi naïve qu'il l'aurait voulu, elle qui avait si souvent frôlé la vérité sur l'identité de son locataire? Ou bien continuait-elle d'attendre qu'il se décide à lui faire confiance une bonne fois pour toute en lui révélant tout ce qu'il lui avait caché, ces derniers mois ?
« Ecoute Ran, je… Oui, j'ai redoublé mon année parce que j'ai raté la plupart des cours à cause de mon enquête, avant de sécher les examens pour aller aux Etats-unis. Oui, je peux te donner l'impression d'avoir gardé mes mauvaises habitudes et de répéter les mêmes erreurs, mais… »
Un soupir s'échappa des lèvres du jeune homme tandis qu'il continuait de faire reculer le moment douloureux des révélations.
« Mais ? »
« Mais il y a des moments où il faut faire des choix dans la vie. Choisir entre ce qu'on peut récupérer plus tard si on le met de côté, et ce qu'on aura définitivement perdu si on a laissé passé sa chance… »
Ce fût au tour de la jeune femme de garder le silence et de se demander jusqu'à quel point elle devait révéler ses pensées.
« C'est vrai, on ne peut pas tout avoir dans la vie mais parfois, il faut choisir entre deux choses que tu perdras si tu les négliges trop longtemps… »
Avait-il compris où elle voulait en venir ? Si on en jugeait à la manière dont il venait de tressaillir, il y avait de fortes chances que ce soit le cas.
« Mais ce n'est pas facile de faire ce genre de choix, n'est ce pas ? »
Si Ran regagna un semblant de sourire, ce sourire avait un pli désabusé.
« Sans doute, je ne sais pas, je n'ai jamais vraiment eu à faire face à ce genre de choix. Mais je connais au moins une personne qui prend tout son temps pour choisir, et parfois je trouve que c'est fatiguant d'attendre…Fatiguant au point de me donner envie de choisir à sa place, même si ça doit signifier que je perdrais définitivement quelque chose de précieux pour moi . Très précieux. D'ailleurs, ce n'est pas une chose que je perdrais, mais quelqu'un…»
Aussi forte qu'était la tentation de forcer une certaine personne à assumer son choix, la fille du détective Mouri se sentit obligé d'ajouter quelque chose, une petite chose certes, mais qui était suffisante pour retirer une bonne partie de la gravité de ses paroles.
« C'est sans doute pour ça que je préfère attendre un peu…Encore un tout petit peu… »
« Lorsque j'aurais passé mes examens, et que je pourrais enfin sortir de ce lycée une bonne fois pour toutes…Je compte retourner aux Etats-Unis… »
Fermant les yeux, la jeune femme fit de son mieux pour retenir un soupir, ou tout du moins rendre le moins audible possible celui qu'elle laissa s'échapper.
« Et dans combien de temps reviendras-tu, cette fois ? Une semaine ? Un mois ? »
« Un peu moins de dix ans… »
La réponse du détective frappa son ancienne camarade de classe comme un coup de tonnerre, si bien qu'il lui fallût une bonne minute pour se délivrer de l'impression d'irréalité qui l'avait envahi et sortir de sa torpeur.
« Et…qu'est ce qui te retiendra là bas pendant ces dix longues années ? »
« Les études… »
Non content de lui donner des réponses évasives, son ami d'enfance n'avait même pas le courage de la regarder en face pour guetter ses réactions, non, au lieu de cela, il se contentait de fixer un point imaginaire quelques mètres devant eux.
Serrant le poing pour se retenir de l'envoyer percuter la figure d'un certain détective, la championne de karaté fût également forcé de se mordiller les lèvres pour ne pas hurler ce qu'elle avait sur le cœur.
« Et à défaut de rester, est ce que ce serait trop te demander d'être sincère avec moi au moins une fois dans ta vie ? Au moins une toute dernière fois puisque cela fait des mois que tu ne l'es plus. »
Même si Ran avait réussi à garder au fond d'elle une partie de sa colère, sa voix demeura suffisamment glaciale pour qu'un frisson parcourt l'échine de son ami, un frisson analogue à ceux provoqués par la seule présence de la reine du barreau.
Lorsqu'il trouva le courage de se tourner vers la jeune femme, ce ne fût ni de la joie, ni de la tristesse qu'il vit briller dans ses yeux mais bel et bien de la rancœur.
« Je n'ai rien dit lorsque tu es revenu, et que tu n'as pas daigné me donner la moindre explication valable pour tout ces mois d'absence, je n'ai rien dit la première fois que tu m'as annoncé que tu repartais de nouveau sans vraiment m'expliquer pourquoi, je n'ai rien dit lorsque tu es revenu et que tu as fait comme si rien ne s'était passé… Cela va faire plus d'un an que j'ai gardé le silence parce que, idiote comme je l'étais, je pensais que tu te déciderais bien un jour à me parler de cette partie de ta vie que tu t'obstines à essayer de me cacher depuis trop longtemps, mais maintenant… Maintenant, j'en aie plus qu'assez… »
Shinichi eût beau entrouvrir la bouche, son interlocutrice le réduisit au silence en plantant un doigt accusateur dans sa poitrine.
« Cette fameuse enquête qui t'as maintenu éloigné de moi tout ces mois, et qui a continué de le faire même après que tu l'ai enfin terminé ? J'en ai appris bien plus en lisant les journaux qu'en écoutant tes explications tellement vagues qu'on pouvait leur faire dire tout ce qu'on voulait. »
« Ran, si tu as appris ne serait-ce qu'un quart de la vérité dans les journaux, alors tu sait parfaitement que je ne pouvais pas te dire quoi que ce soit sans mettre ta vie et celles de tout tes proches en danger… »
Malheureusement pour le lycéen, sa faible tentative de se justifier fût coupée dans son élan par un simple froncement de sourcils de celle qui semblait bien déterminé à en finir une bonne fois pour toutes avec les mensonges et les non-dits qui s'étaient accumulés depuis plus d'un an.
« Qu'est ce que je suis censé savoir, Shinichi ? Du jour au lendemain on nous annonce la chute d'une organisation criminelle qui se serait étendue au monde entier depuis des dizaines d'années sans que personne n'ait conscience de son existence. Les mois suivants, il n'y avait pas une semaine sans qu'un scandale éclate et qu'on ne nous révèle le nom d'un homme politique ou d'un chef d'entreprise lié à cette organisation. Pas une semaine sans qu'on ne nous explique en détail comment des dizaines de crimes étaient commis sous nos yeux sans qu'on s'en rende compte. On se serait cru dans un cauchemar, un film, ou un de tes romans policiers… Mais le lien entre ce cauchemar dont nous étions en train de nous réveiller petit à petit et toi ? Je n'en aie pas la moindre idée. Est-ce que tu as juste aidé la police à démasquer quelques un d'entre eux ? Est-ce que tu as fait semblant d'être de leur côté pour mieux les détruire ? Est-ce que tu étais présent lorsque le FBI a essayé de mettre la main sur leur chef ? Je n'en sais rien, et je n'ai aucun moyen de le savoir, tout ce que j'ai pu faire jusque là, c'est me rassurer en m'imaginant que tu ne t'es pas mis en danger ou m'effrayer toute seule en m'imaginant le pire… »
Prenant son inspiration avant de la relâcher dans un soupir de découragement, la jeune femme leva doucement les yeux vers le détective, et s'ils exprimaient plus de fatigue que de colère, la rancœur y était toujours présente.
« Et quel excuse vas-tu me trouver pour toutes les réponses évasives que tu donnais à mes questions alors qu'il n'y avait plus d'organisation dont tu devais me protéger? La même excuse que m'a donné ma mère tout ces mois ? Que certaines informations doivent rester secrètes tant qu'elles peuvent décider de l'issue d'un procès en cours ? Comment est ce que je dois réagir quand je sait que ma propre mère en sait plus sur ce que tu as fait durant ton absence que moi ? Qu'est ce que je suis supposée comprendre ? Que contrairement à elle, je ne peux t'être d'aucune utilité ? Que je ne suis pas digne de ta confiance ? »
Ce fût au tour de Ran de détourner les yeux pour les fixer sur un point imaginaire.
« Et maintenant que ce procès où vous étiez tout les deux impliqués est fini, quel excuse vas-tu utiliser ? »
Laissant son regard se promener sur les alentours du parc et les quelques passants qui regardaient d'un air amusé ce qui devait leur apparaître comme une simple dispute entre amoureux, Shinichi demeura silencieux quelques instants, digérant la longue litanie de reproches qui avait fini par éclater, et réfléchissant à la meilleure manière d'y faire face.
« Lorsque ta mère a gardé le silence face à tes questions, est ce que tu crois que cela signifiait que tu n'était pas digne de sa confiance ou que tu était juste un fardeau inutile pour elle ? »
« Je connais ma mère, Shinichi. Je savais pertinemment que cela aurait été inutile de lui poser la moindre question. A partir du moment où elle a accepté de prendre la défense de quelqu'un, personne ne peut s'interposer entre elle et la confiance de son client, que ce soit un ami, son époux ou même moi. Et même si elle avait été capable de violer ses propres règles pour moi, elle m'aurait dit que ce n'était pas elle que je devrais interroger, et elle aurait ajouté que je devrais être capable d'affronter mes propres problèmes toute seule, sans le faire par l'intermédiaire de quelqu'un d'autre…Et elle aurait eue raison. »
« Ta mère ne veut pas que tu s'introduise dans son travail, mais tu sait très bien que cela ne veut pas dire qu'elle cherche à t'exclure de sa vie, alors pourquoi les choses seraient différentes pour moi à tes yeux ? »
La rancœur exprimée par le visage de la jeune femme sembla se dissoudre petit à petit dans la mélancolie.
« Tu sais, je me suis souvent demandé comment mon père a pu réussir à obtenir ma garde alors qu'il avait la plus terrible des avocates comme adversaire. La réponse était toute simple, vraiment. Parce qu'elle n'a rien fait pour l'en empêcher. Une réponse évidente, mais qui entraînait une autre question. Pourquoi ? Parce qu'elle m'avait vu souffrir en regardant mes parents se disputer et qu'elle ne voulait pas prolonger cela ? Je l'ai longtemps cru. J'ai longtemps cru qu'elle ne voulait pas que je devienne un champs de bataille où un mari et son épouse continuerait de se mener une guerre aussi impitoyable qu'idiote, qu'elle ne voulait pas que je sois écartelé entre un père et une mère, tout les deux incapable de se partager l'affection de leur unique enfant, et faisant chacun leur possible pour être la seule personne à en recevoir la totalité plutôt qu'une partie. C'était l'explication la plus logique, non? Après tout, en tant qu'avocate, elle avait du en voir beaucoup des enfants qui souffrait du divorce de leur parents. C'est sans doute pour cela aussi qu'elle s'est contentée d'une simple séparation.»
Surpris par ce qui lui apparaissait comme un brusque changement de sujet, incompréhensible de la part de quelqu'un qui, l'instant d'avant, voulait mettre fin à tout les faux fuyant, le détective continua de garder le silence.
« Mais plus le temps passe, et plus je me demande si les choses ne sont pas un peu plus compliquées que je ne l'avais cru. Et si jamais ma mère n'avait rien fait pour me garder auprès d'elle…parce qu'elle ne voulait tout simplement pas me garder auprès d'elle ? C'est une question que je me suis posé ces derniers mois. Et plus j'essayais de me prouver que c'était une question stupide, plus je trouvais de raisons de croire qu'elle n'était pas aussi stupide que ça… »
« Ran, tu ne va pas te mettre à croire que ta mère ne t'as jamais aimé ou qu'elle a fini par arrêter de t'aimer du jour au lendemain ? Même moi, je vois bien que ce serait stupide de penser ça. »
Même si la jeune femme regagna un semblant de sourire, et que ce sourire semblait exprimer un semblant de gratitude, c'était loin d'être le genre de sourire que Shinichi aurait voulu contempler sur le visage de son amie.
« Vraiment ? Après tout, j'étais la preuve vivante qu'elle avait aimé celui qu'elle s'efforçait de ne plus jamais revoir. Elle pouvait rompre les liens du mariage, il aurait toujours resté un lien entre elle et mon père, moi, un lien qu'elle ne pouvait plus briser. Moi, qui lui aurait rappelé l'existence de ce mariage qu'elle aurait voulu oublier.»
« Écoutes, ces derniers mois, j'ai eu l'occasion de fréquenter ta mère de près, et j'ai pu voir qu'elle sait mieux que personne attribuer à chacun la part de responsabilité qui lui revient. Ni plus, ni moins. Te punir pour l'échec de son mariage ? Fuir ses responsabilités vis-à-vis de toi sous prétexte qu'elle n'était plus satisfaite de son engagement avec ton père ? Ce ne sera jamais son genre, et personne ne pourra me persuader du contraire. Allez, Ran, tu te rends compte que je suis en train de dire du bien de ta mère ? Si ce n'est pas une preuve que tu t'attristes pour des idées idiotes… »
Si le sourire de Ran demeura, ce fût également le cas de la tristesse qui s'y reflétait.
« Tu as raison, Shinichi. Ma mère est la meilleure et la plus honnête des avocates, mais cela ne veut pas dire qu'elle est la meilleure des mères. On ne peut pas donner de l'affection à quelqu'un parce que c'est notre responsabilité de lui en donner. En tout cas, je ne pense pas qu'une affection qu'on recevrait de cette façon mériterait le nom d'affection. Bien sûr, cela ne veut pas dire que ma mère ne ressent rien pour moi ou qu'elle est incapable de me donner de l'affection, c'est juste que… Lorsqu'elle aurait donné à son travail l'attention et le temps qu'il fallait, est ce qu'il serait resté grand-chose pour moi ? C'est triste à dire mais je ne pense pas, et je ne pense pas que ma mère aurait pu se résoudre à devenir une mauvaise avocate pour être une mère digne de ce nom… Et non, je ne pense pas non plus qu'elle aurait pu accepté de devenir une mauvaise mère pour être la meilleure des avocates. Il y avait une troisième alternative, et c'est celle qu'elle a choisie en me laissant rester chez papa. Tu sais, je ne lui en veux pas d'avoir fait ce choix, et je pense qu'elle a eue raison de le faire, raison de connaître ses limites et de ne pas faire de promesse qu'elle savait être incapable de tenir, raison de me donner la quantité de temps et d'affection qu'elle était en mesure de me donner… »
Shinichi tressaillit lorsqu'il sentit les doigts de son ancienne camarade de classe effleurer sa main, l'effleurer sans pour autant se refermer autour…
« Tu sais comment j'ai réussi à comprendre tout cela, Shinichi ?Grâce à toi, ou pour être plus précis, simplement en te regardant… Parce que, même si ça peut te paraître stupide de penser ça, tu ressembles à ma mère bien plus que tu ne peux te l'imaginer. Simplement, au lieu d'être la reine du barreau, tu veux être le nouveau Sherlock Holmes. Est-ce que tu vois où je veux en venir ? »
Le silence fût la seule réponse que la jeune femme reçût en échange de sa question, le silence et un regard attristé de celui qui refusait de le briser.
« Ce n'est pas si idiot de vous comparer tout les deux. En tout cas, c'est loin d'être idiot pour moi. Après tout, vous êtes aussi précieux l'un que l'autre pour moi, même si c'est pour des raisons différentes. J'ai eue de moins en moins l'occasion de vous voir, et dans les deux cas, c'était à cause de votre travail… »
Un soupir s'échappa des lèvres du détective, brisant son silence en même temps que toute ambiguïté, il avait définitivement compris où son amie voulait en venir.
« Ran, ce n'est pas parce que je te mets à l'écart d'une partie de ma vie que ça signifie que… »
« Oui, Shinichi, je le sais bien, je n'ai pas besoin d'être l'assistante de ma mère pour être sa fille. Mais si je retire de sa vie la partie qui appartient à la reine du barreau, et que je retire de la tienne la partie qui appartient à Sherlock Holmes, est ce qu'il restera assez de place pour moi ? Est-ce qu'il restera assez de place pour une fille…ou autre chose qu'un enfant qui voudrait passer plus de temps avec ses deux parents ? »
Shinichi écarquilla les yeux d'un air hébété lorsque la main de son ancienne camarade effleura sa joue pour le forcer doucement mais fermement à la regarder dans les yeux.
« Je sais que ma mère tient à moi, Shinichi, et je continue de croire que tu tiens à moi, toi aussi. Mais ma mère a fait un choix, et si tu es en train de faire le même, alors sois sincère avec moi quand tu le fais… »
Posant les doigts sur la main qui lui caressait le visage, le détective l'écarta doucement avant de la serrer dans la sienne.
« Un jour, tu m'as demandé ce que je ferais si un de mes proches avait commis un meurtre, tu t'en souviens ? »
Haussant légèrement les sourcils face à la question inattendue, Ran finit néanmoins par se reprendre suffisamment pour que son sourire attristé laisse la place à un sourire nostalgique.
« Oui, et je n'ai jamais oublié ta réponse… Tu le dénoncerais sans hésitation, non pas d'un air triomphant mais fatigué, fatigué parce que tu te sera épuisé à chercher les preuves de son innocence… C'est une leçon que j'ai retenue, tu sais. »
« Et après l'avoir dénoncé, est ce que tu t'es demandé ce que je pourrais faire ? »
Les lèvres de la jeune femme perdirent leur pli tandis qu'elle fixait son ami d'un regard intrigué.
« Et si je te le demandais, qu'est ce que tu me répondrais ? »
Relâchant la main qu'il avait retenue prisonnière dans la sienne, Shinichi baissa doucement la tête, sans donner pour autant l'impression de fuir le regard de celle qui l'interrogeait. Non, si on le lui avait demandé, Ran aurait plutôt décrit l'attitude de son ancien camarade comme celle d'un homme écrasé par un fardeau trop lourd pour ses épaules.
« Si jamais tu connaissais une personne qui se retrouverait seule au monde, dans une prison, sans famille ni ami. Si jamais tu étais la seule personne capable de briser sa solitude, qu'est ce que tu ferais ? Oh bien sûr, tu pourrais te contenter de lui envoyer des lettres ou de lui téléphoner, ce ne serait pas grand chose pour toi et cela suffirait pour que cette personne ne se sente pas totalement seule. Tu pourrais te contenter de ça, mais au fond de toi, est ce que tu croirais réellement que cela pourrait suffire ? »
« Oui, des lettres et des coups de téléphone, c'est mieux que rien, et c'est même déjà beaucoup…Mais non, cela ne suffira jamais… »
Si un étranger avait observé la conversation, il n'aurait pas eu beaucoup de mal à constater que l'amie du détective savait de quoi elle parlait. Il n'y aurait même pas eu besoin de la regarder pour le sentir, la manière dont elle avait prononcé ces mots aurait suffit à le faire comprendre au plus obtus des observateurs.
« Parler à quelqu'un et le voir en face de toi quand tu lui parle, c'est la seule chose qui suffira, n'est ce pas ? Parce que si tu te contentes de lettre ou de coup de téléphone… »
« …celle qui les recevras se demandera si, un beau jour, tu finiras par ne plus te contenter que de cela, des lettres et des coups de téléphone. Ou pire, qu'un beau jour, ce sera trop te demander que d'écrire une lettre ou de décrocher un téléphone… »
Les deux adolescents eurent beau échanger un regard complice, aucun d'eux n'adressa de sourire à l'autre.
« Voir celui qui te permet de ne plus te sentir seule, ce sera la seule chose qui suffira, hein ? »
« Pourquoi poses-tu la question quand tu connais la réponse ? »
« Mais une rencontre par an, est ce que ça suffirait ? Et une par mois ? Une par semaine ? »
« Cela ne sera jamais suffisant, jamais… Aucune quantité ne sera suffisante. C'est une chose qui ne se mesure pas, parce que n'importe quel mesure serait de toutes façon beaucoup trop petite… »
Ran ne put s'empêcher de tressaillir lorsque son ancien camarade referma de nouveau sa main sur la sienne.
« Je sais, et c'est pour ça que j'aurais voulu être là plus souvent, et que je voudrais être là plus souvent maintenant que j'ai enfin la possibilité de rester auprès de toi… Mais… »
Fermant les yeux, la jeune femme se prépara mentalement à la sentence qui allait tomber.
« …mais il y a une autre personne qui a besoin de ma présence, une autre personne qui ne pourra jamais se contenter d'une visite de temps en temps, même si elle ne le reconnaîtra sans doute jamais. »
Une sentence était bien tombée, aussi tranchante qu'un couperet, mais ce n'était pas celle que la fille de l'avocate avait anticipé, aussi ouvrit-elle les yeux pour mieux les écarquiller. Mais le désespoir et l'étonnement s'évanouirent bien vite pour laisser la place à la résignation tandis que Ran ne se sentait même plus la force d'extirper sa main de l'étreinte du détective.
« Alors, ce qui t'as tenu éloigné de moi si longtemps, et continue de le faire, ce n'était pas tellement une enquête mais une autre personne, hein ? Et une autre femme pour être plus précis, je suppose. Ce n'est pas comme si l'idée ne m'était jamais venue à l'esprit mais t'entendre la confirmer, c'est…»
« Oui, c'est bien une autre femme qui nous a séparé et va peut-être le faire définitivement, mais ce n'est pas de la manière dont tu te l'imagines. Enfin, je ne pense pas que tu pourrais comprendre… »
Cette fois, la jeune femme n'eut aucun mal à écarter brutalement son bras de manière à arracher sa main des doigts qui la retenaient prisonnière.
« Qu'est ce que je suis censé pouvoir comprendre, dis moi ? En dehors du fait que celle qui nous a séparé continue de t'attendre bien sagement aux Etats-unis pendant que tu fais tes adieux à l'idiote qui t'a attendu en vain durant plus d'un an ? »
« Pas grand-chose, à part ce que je t'ai déjà dit tout à l'heure, qu'elle n'a personne d'autre que moi à attendre, ni famille, ni ami. Enfin, d'une certaine manière, elle a bien une famille et des amis, mais je reste le seul qui pourra lui donner plus que des lettres et des coups de fil, et plus qu'une visite de temps en temps…»
Aucune irritation dans la voix du lycéen, seulement de la lassitude. Ce n'était définitivement pas la voix de quelqu'un qui cherchait à avoir le dernier mot dans une discussion ou celle d'un professeur de morale cherchant à remettre en place son interlocuteur en suscitant de la culpabilité dans sa conscience. Plus que le contenu des paroles de son ami, ce fût la manière dont il les murmura qui déstabilisa Ran au point de dissiper presque instantanément sa colère.
« Lorsque tu me parlais d'une personne qui se serait retrouvé seule au fond d'une prison… »
« Ce n'était pas une façon de parler. »
Une bulle de silence enveloppa le détective et son amie d'enfance, une bulle qui au lieu d'éclater brusquement, crevée par une invective, fût doucement dissipée par un murmure.
« Et…est ce que c'est toi qui l'a envoyé dans cette prison ? »
« Non, et je ne pense pas que j'aurais pu le faire de toutes façons… »
La jeune femme essaya quelques instants de trouver le sens qui était dissimulé dans ces paroles énigmatiques, cherchant les pièces manquantes du puzzle sur le visage de son compagnon. Mais elle fût forcée d'y renoncer au bout de seulement quelques instants. De toutes manières, elle en avait assez d'être forcé de lui arracher la vérité au lieu de l'entendre directement de sa bouche.
« Pourquoi ? Est-ce qu'elle était trop intelligente pour que tu l'arrêtes tout seul ? »
« Non, au contraire. Ce n'est pas qu'elle était idiote, juste qu'elle n'a jamais rien fait pour me cacher qu'elle était coupable. Je n'aurais même pas eu besoin de chercher des preuves pour l'inculper. Après tout, au cours de son procès, elle n'a eu aucun problème à tout avouer. Elle a même pris le luxe d'apporter son aide au procureur en lui donnant spontanément bien plus que ce qu'il lui réclamait dans ses interrogatoires. Ca a beaucoup énervé ta mère d'ailleurs. De tout les procès auquel elle a participé, ce fût bien le seul où c'était au défenseur et non pas à l'accusateur d'arracher à l'accusé ce qu'il voulait lui faire dire. J'utilise ses propres mots. Enfin, elle disait aussi que l'affaire n'en était que plus intéressante et que cela lui donnait des raisons supplémentaires d'avoir le dernier mot.»
En l'espace de quelques secondes, la lassitude du lycéen sembla se transformer en amusement au fur et à mesure qu'il parlait. Mais n'importe qui aurait pu comprendre qu'aucune véritable joie n'aurait pu se glisser au sein de cet amusement, et même si une étincelle de joie avait réussi à se glisser dans les yeux du détective, elle aurait eu beaucoup de mal à se fixer au sourire qui plissait à présent ses lèvres.
« D'un autre côté, je me demande si je ne suis pas en partie à blâmer pour son attitude irresponsable. Irresponsable… Elle trouvait ça drôle que je l'accuse d'être irresponsable parce qu'elle ne faisait absolument rien pour fuir ses responsabilités. Même toi, tu dois trouver ça ridicule que je reproche à quelqu'un d'assumer ses crimes jusqu'au bout, non ? Mais… Il faudrait que tu la connaisses pour vraiment comprendre. »
Ran fit de son mieux pour se retenir de faire comprendre à son ami qu'elle en avait plus qu'assez de l'entendre se réfugier continuellement derrière l'excuse commode du « tu ne peux pas comprendre ». Mais elle fût incapable de retenir le soupir de frustration qui précéda sa nouvelle question.
« Et de quel crime a-t-elle été jugé responsable ? »
« Complicité de meurtre principalement, il me semble qu'ils ont aussi essayé d'ajouter expérimentation humaine puisque c'est officiellement un crime… Je dois t'avouer que je ne me rappelle plus exactement des détails, ta mère serait plus apte que moi à te répondre. »
En murmurant ces mots, Shinichi avait laissé remonter à la surface de sa conscience les souvenirs du verdict auquel il avait assisté. A cet instant, il n'avait effectivement guère prêté attention aux détails, de toutes manières, il ne s'était fait aucune illusion, et la mère de Ran l'avait déjà encouragé à ne pas s'en faire. La chimiste serait bel et bien reconnue coupable, personne n'avait eu le moindre doute là-dessus, la seule question qui était véritablement resté ouverte avait été la sentence qui serait assignée à ses crimes.
C'était l'une des deux seules choses sur laquelle l'attention du détective s'était focalisée à ce moment là. Lors de la lecture du verdict, il n'avait d'ailleurs pas pu s'empêcher de tapoter sa chaise du doigt pour marquer son impatience tandis qu'il attendait que les détails soient enfin expédiés pour en venir à l'essentiel.
La deuxième chose avait été le visage de celle qui aurait du être plus concernée par ce verdict que lui. Elle avait accueillie l'annonce de sa culpabilité avec résignation. Jusqu'au bout elle avait fait la sourde oreille à toute forme d'espérance. Par contre, cela lui fût beaucoup plus dur de rester indifférente lorsqu'on lui annonça le sort qui lui avait réservé pour les dix prochaines années de sa vie. A cet instant, on aurait cru qu'elle avait perdu pied avec la réalité au point de ne plus pouvoir conserver son équilibre. Shinichi était d'ailleurs persuadé qu'elle se serait probablement écroulée sur sa chaise si son avocate ne l'avait pas soutenu discrètement pour l'aider à rester debout.
Qu'est ce qu'elle avait du ressentir à ce moment là pour ne plus être en état de dissimuler son trouble derrière une expression oscillant entre la froideur et l'apathie ?
De l'incrédulité en voyant la peine de mort la frôler sans pour autant l'atteindre ? Du soulagement à l'idée que, si la justice lui avait arraché dix ans de sa vie, elle n'était pas parvenue pour autant à refermer ses griffes sur la totalité de son existence ?
Ou bien avait-elle été anéantie en constatant qu'elle allait devoir vivre avec sa culpabilité au lieu de mourir pour ses crimes ?
Des questions qui étaient demeurées sans réponse. Le détective ignorait toujours si l'attitude de la scientifique au cours du procès avait été un signe qu'elle avait enfin cessé de fuir sa destinée…ou une énième tentative de fuite. Après tout, se faire condamner à mort aurait été la manière la plus simple de se suicider, tout en continuant de respecter la promesse qu'elle avait faite tacitement à un certain détective.
« Tu as raison, Shinichi, je ne peux pas comprendre. Qu'est ce qui pouvait t'empêcher de l'arrêter si tu en étais capable ? S'il n'y avait aucune preuve de son innocence à rechercher ? Qu'est ce qui lui permettait de recevoir un traitement de faveur de ta part, dis-moi ? »
Sortant de sa rêverie, le lycéen se retourna doucement vers celle dont le regard était, en cet instant, aussi énigmatique que celui de la criminelle dont il essayait de détacher ses pensées.
« Si je te pose la question, c'est précisément parce que je voudrais comprendre, ou plutôt que tu essayes de me faire comprendre au lieu de faire comme si j'en étais totalement incapable. Un jour, c'était un jour de pluie à New York, tu avais dit qu'aucune raison ne pourrait jamais justifier un meurtre à tes yeux. Tu as peut-être oublié, moi-même je l'avais longtemps oublié ce jour là, mais j'ai fini par m'en rappeler, et c'est à mon tour de te le rappeler. S'il n'y avait aucun doute sur sa culpabilité, et que rien ne pouvait justifier son crime, d'après tes propres paroles, alors pourquoi aurait-elle du échapper à la justice ? Est-ce qu'il y avait une raison ? Ou bien est ce qu'elle représentait plus pour toi que la justice ? Suffisamment plus pour que tu puisses fermer les yeux sur un meurtre, ce dont je ne t'aurais jamais cru capable. »
Même s'il demeura décontenancé quelques instants, autant par le souvenir évoqué par son amie que par le regard avec lequel elle continuait de le fixer, le détective finit néanmoins par se reprendre.
« Si tu te rappelle de ce jour là, alors tu te rappelle de ce que tu as fait lorsqu'une rambarde rouillée a cédé sous le poids d'un vieillard, non ? »
L'expression glaciale des yeux de la jeune femme sembla se radoucir légèrement face à la question qui venait de lui être renvoyé.
« J'avais agrippé sa main de toutes mes forces pour l'empêcher de basculer dans le vide. »
« Et pourtant tu savais qui était ce vieillard, non ? Même si tu ne connaissais pas son nom, tu savais que c'était un meurtrier et qu'il y avait le sang de plusieurs personnes sur la main que tu as agrippé. Tu pourrais difficilement le nier, je te l'ai hurlé pour te faire comprendre que tu devais t'enfuir le plus vite possible. Et pourtant, tu as fait tout ton possible pour qu'il continue à vivre, non ? »
Un semblant de sourire commença à naître sur le visage de Ran tandis qu'elle avait légèrement baissé les yeux.
« Ce n'était que le second meurtrier dont j'avais sauvé la vie ce jour là, et cette fois, je n'avais pas l'excuse de ne pas le savoir, c'est vrai. »
« Tu ne réponds pas à ma question, Ran. Pourquoi as-tu fait ça ? Est-ce que tu avais une raison de le faire ? »
« Une raison ? Je pouvais le faire, je pouvais lui sauver la vie. Ce n'est pas seulement que je pouvais le faire, c'était surtout que j'étais la seule personne à pouvoir le faire. Alors, je ne me suis pas posé de question, je l'ai fait quand j'en avais encore l'occasion au lieu de me trouver une raison de le faire. »
« Et si tu avais le temps de réfléchir, est ce que tu aurais trouvé une raison ? »
Le sourire de l'amie d'enfance du détective s'élargit imperceptiblement. Etait-il en train de la prendre à son propre piège en lui demandant si elle se rappelait aussi de la deuxième partie de la phrase qu'il avait murmurée à ce meurtrier ? La question ne demeura pas plus de quelques instants dans la conscience de la jeune femme. C'était le genre de question futile dont on connaissait la réponse au moment même où on se la posait.
« Non, je n'aurais pas trouvé de raison, et oui, je l'aurais quand même fait. Parce qu'on a pas besoin de raison pour sauver une vie humaine, c'est le genre de chose qu'on doit faire lorsqu'on peut le faire. Le genre de chose qu'on doit faire parce qu'on peut la faire. On peut s'amuser à rajouter une raison par-dessus ou par derrière, mais au fond, ça ne sert à rien, ce n'est jamais pour cette raison qu'on devait le faire. »
« Si tu peux comprendre ça, alors pourquoi est ce que tu as du mal à me comprendre maintenant? »
Se levant du banc sans laisser le temps de réagir à son ancienne camarade, le lycéen fit quelque pas en résistant de son mieux à la tentation de se retourner.
« Je te l'ai dit tout à l'heure, non ? Personne d'autre que moi ne peux le faire. Oh oui, je peux me trouver toutes les raisons du monde pour me convaincre que rien ne m'oblige à le faire. Je peux être moins radical, me contenter d'un petit quota de visites, de lettres et de coups de téléphone, et me convaincre que c'est déjà beaucoup. Mais tu l'as reconnu toi-même, c'est le genre de chose qu'on ne peut pas quantifier, parce qu'aucune quantité ne suffira jamais. »
« Shinichi, ce n'est pas que je veux te décourager mais… »
« Mais ? »
« Mais tu ne peux pas porter toutes la misère du monde à toi tout seul. »
« Est ce que ça ira si je me contente de la misère d'une seule personne alors ? »
Pour la première fois depuis des mois, Ran fût de nouveau en mesure de contempler quelque chose qui ressemblait à l'insupportable petit sourire moqueur et vaniteux auquel son ami d'enfance l'avait habitué. Quelque chose qui y ressemblait seulement, puisque l'expression du détective lorsqu'il se retourna ne pouvait plus vraiment être comparée à celle de l'égocentrique qui, un peu plus d'un an plus tôt, faisait la une de tout les journaux du pays.
« Il y a une différence entre aider les autres et gâcher ta propre vie. Ce n'est pas parce que quelqu'un se retrouve seul derrière les barreaux que tu dois te sentir obligé de t'y enfermer toi aussi.»
« Je ne comptes pas commettre un crime pour partager la même prison qu'elle si c'est ce qui te fait peur. Et de toutes manières, elle ne purge pas sa peine dans une prison mixte. »
« Ne joue pas les idiots, tu vois très bien ce que je veux dire ! »
« Oh oui, je vois très bien ce que tu veux me dire, tu me demandes d'être un peu plus égoïste, c'est bien ça ? »
Durant la minute qui suivit, les rôles avaient été définitivement inversés entre les deux adolescents, de même que la culpabilité et la rancœur avaient échangés leurs places sur leur visage respectif.
Que pouvait-elle bien lui répliquer ? De penser aussi à lui alors qu'en réalité c'était à elle qu'elle voulait qu'il pense ? Lui dire qu'il avait le droit d'être égoïste alors qu'en fait, c'était à elle-même et non à lui qu'elle essayait de donner le droit d'être égoïste ? Lui dire de penser aux autres alors qu'au fond de son esprit, les autres se réduisaient à elle-même et n'incluaient pas une inconnue emprisonnée de l'autre côté de l'océan pacifique ?
« Excuses-moi, Ran, ce n'est pas vraiment contre toi que je suis en colère, plutôt contre moi-même en fait… Et je comprends pourquoi tu t'inquiètes pour moi, mais tu n'as pas besoin. Ce n'est pas comme si je voulais que toute ma vie se réduise d'un seul coup à cette responsabilité. Je voudrais juste me donner les moyens de consacrer une partie de ma vie à cette responsabilité, pas les trois quarts ni la totalité, juste une partie. »
Levant les yeux vers le lycéen, la jeune femme put amplement constater que, s'il y avait encore de la rancœur pour briller dans ses yeux, cette rancœur là ne cherchait pas à se déverser à l'extérieur.
« Si je laisse des difficultés subsister entre elle et moi, je sais que tôt ou tard, elles me serviront d'excuses pour fuir mes responsabilités. Oh bien sûr, cela n'arriverait pas d'un seul coup mais petit à petit. Une visite que je remet au mois suivant parce que mon budget sera trop juste pour payer le voyage cette fois-ci, une lettre que je renonce à écrire en me disant que je pourrais le faire la semaine prochaine, un coup de téléphone que j'oublie parce que j'étais trop occupé avec une enquête ou quoi que ce soit d'autre. A chaque fois ce sera des petits rien que je pourrais toujours rattraper plus tard, à chaque fois j'éviterais de culpabiliser en me disant que l'essentiel c'est de continuer à penser à elle, pas de penser à elle chaque jour de ma vie. Mais ces petits riens s'accumuleront au point que je commencerai à m'y habituer, et moins je me sentirai coupable pour chacun d'eux, plus ce sera facile pour moi de faire l'impasse sur le tout dernier d'entre eux. Le tout dernier avant que j'oublie complètement que, de l'autre côté de la terre, il y avait une personne dont la vie était suspendue à ces petites choses tellement insignifiantes pour quelqu'un qui ne se réveille pas chaque matin dans une prison… »
La dernière phrase du détective se noya dans un soupir tandis qu'il semblait être arrivé à court d'arguments pour expliquer sa décision. Détournant les yeux pour ne pas faire face au verdict qu'il lirait sur le visage de celle qui avait écouté sa plaidoirie, Shinichi s'efforça de se concentrer sur les oiseaux qui voltigeaient autour des arbres du parc.
« Comment feras-tu pour te loger ? »
« Au début, je pourrais toujours compter sur mes parents. »
« Tes études ? »
« Pour les études dont j'aurais besoin, il y a d'excellentes universités aux Etats-Unis, et je parle anglais couramment, tu l'as oublié ? »
Combien de temps ce petit jeu idiot allait-il durer ? Combien de temps allait-elle se focaliser sur des détails insignifiants que son ami balaierait d'un revers de la main ?
« Il n'y a vraiment plus rien pour te retenir ici ? »
Se désintéressant du vol de ces oiseaux qui pouvaient se payer le luxe de s'arracher d'un seul coup d'aile aux entraves qui les maintenaient à terre, Shinichi se tourna vers la dernière entrave qui aurait pu le maintenir sur le sol de son pays natal.
« Est-ce que tu me croirais si je te répondais que non ? »
Le simple fait que son ancienne camarade hésitait à répondre à sa question, ne serait-ce qu'en hochant ou en secouant la tête, arracha un nouveau pincement au cœur du détective.
« Ran, s'il n'y avait vraiment rien ni personne pour me retenir ici, est ce que tu crois que je serait là en train de te parler ? »
« Et s'il y a quelque chose qui peut te retenir ici, alors pourquoi est ce que tu es en train de me faire tes adieux ? »
Fermant les yeux, la jeune femme ne fit rien pour pousser son ami à sortir du silence où sa question l'avait piégé, incapable de savoir si elle voulait que ces adieux s'éternisent, au sens propre du terme, ou bien les voir s'achever au plus vite pour ne pas sentir ce couteau s'enfoncer un peu plus dans une plaie déjà suffisamment douloureuse.
Ce n'est qu'à l'instant où les mains de son ancien camarade se posèrent sur ses épaules qu'elle se décida à le regarder de nouveau.
« S'il s'agissait juste de choisir entre Sherlock Holmes…et toi, crois-le ou non, mais ce serait toi qui l'emporterait. Mais là, ce n'est pas entre toi et un rêve que je dois choisir. Ce n'est pas un héros de roman qui me pousse à m'éloigner de toi, tu comprends ? Je ne te demande pas d'être d'accord, juste d'essayer de comprendre. C'est bien toi qui m'avais dit que tu en étais capable, non ? »
Elle avait attendu des mois le moment où Shinichi se déciderait à reconnaître clairement ce qu'elle représentait pour lui, elle avait rêvé de ce moment des dizaines de fois, et lorsqu'il survenait enfin, il était loin de susciter l'émerveillement qu'elle avait anticipé. Non, après tout ces mois, elle ne pouvait plus faire semblant d'être surprise, et vu les circonstances, elle n'avait guère de raison d'être soulagée. Les choses auraient été au contraire beaucoup plus faciles si ce moment était resté dans son imagination, lui laissant la possibilité de se consoler en se convaincant qu'il n'aurait jamais eu la moindre réalité en dehors des rêves d'une idiote. Une idiote qui était resté prisonnière de ses illusions et de ses rêveries beaucoup trop longtemps avant de se réveiller enfin, mais trop tard.
« On dirait bien que ça ne sert à rien que je reste plus longtemps, hein ? Pardon, Ran et…prends soin de toi. »
Des adieux brutal, mais s'il avait attendu d'avoir trouvé le meilleur moment et la meilleure manière de les formuler, ils se seraient prolongés inutilement avec les souffrances de celle qui les écoutait. De toutes façons, pouvait-il y avoir une manière adéquate de faire ce genre d'adieux ?
Se retournant tant qu'il avait encore le courage, ou la lâcheté, de ne pas contempler plus longtemps celle dont il se séparait sans doute pour toujours, le détective n'eût pas le temps de faire plus d'un pas avant qu'une main n'agrippe fermement son bras.
« Tu sais, Shinichi, j'ai réfléchi à ce que tu viens de dire. »
Serrant le poing, le détective se blinda mentalement tandis qu'il s'apprêtait à faire face aux conséquences de sa décision.
« Et ? »
« Et je suis d'accord avec toi. Si on veut vraiment rester auprès d'une personne que l'on n'a pas le droit d'oublier, il faut avoir le courage de s'en donner les moyens, même si ça signifie faire des sacrifices et renoncer à voir des êtres chers. C'est pour ça que… »
« Que… »
Ran prit son inspiration avant de relâcher une bonne fois pour toute les mots qui allaient décider du tournant qu'allait prendre sa vie.
« Que si tu compte vraiment partir aux Etats-unis, alors je suis prête à faire le voyage avec toi, et à ne plus jamais revenir ici si ce n'est pas avec toi.»
La réaction de Shiho Miyano face au verdict de son procès n'avait pas grand chose à envier à celle de Shinichi Kudo face au verdict rendu par la fille de la reine du barreau.
« Ran, tu ne peux pas… »
« Crois-en moi capable ou non, mais je suis bien décidé à te le prouver de toutes manières. »
« Où est ce que tu pourrais loger ? »
« Si tes parents sont prêt à t'héberger, ils ne devraient pas avoir trop de problème à me laisser vivre chez eux avec toi, non ? »
« Tes études ? »
« Mes études de droits ? Au cas où tu l'ignorerais, ma mère a fait les siennes à Harvard, rien ne m'empêche de suivre ses traces sur ce point. »
« Tu penses avoir les moyens de te payer des études à l'étranger ? »
« Que je les fasses ici ou aux Etats-Unis, ce seront mes parents qui me les payeront. S'il le faut, je choisirais une université moins prestigieuse mais moins chère. Si ça ne suffit pas, je travaillerais. Si ça ne suffit toujours pas…j'emprunterais de l'argent à Sonoko. »
Ce dernier argument fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase et poussa le lycéen à cesser de tourner le dos à ses nouveaux problèmes.
« Ran, lorsque Sonoko voulait t'offrir une semaine à faire du ski avec elle, tu as refusé. Tu as fait ça parce que tu ne voulais pas lui donner l'impression d'être son amie pour profiter de la fortune de ses parents, et maintenant, tu voudrais… »
Même s'il était clair aux yeux du détective que son objection avait eu un impact certain sur son amie, cela n'empêcha pas cette dernière de la balayer d'un revers de la main.
« J'ai bien dit que je lui emprunterais de l'argent, pas que je lui en réclamerais. Même si elle me proposait de me le donner, cet argent dont j'ai besoin, je refuserais et j'insisterais pour la rembourser, et elle saurait que ce n'est pas pour la forme et que je tiendrais mes engagements. Non pas parce qu'elle se priverait pour me donner cet argent ou me le donnerait comme si elle faisait un investissement, mais parce que ce serait bien la preuve que j'ai demandé de l'aide à une amie, pas que je me suis servie d'elle comme un parasite. »
Shinichi frissonna face à la lueur de détermination qui scintillait dans un regard qu'il avait de plus en plus de mal à soutenir.
« Tes parents ? Est-ce que tu crois qu'ils te laisseront faire ? »
« Je suis capable de les convaincre de me laisser prendre mes propres décisions. Et même s'ils refusaient, je suis capable de me débrouiller sans eux.»
Une minute s'écoula avant que Shinichi ne finisse par capituler. Il connaissait suffisamment Ran pour savoir qu'elle était bien la digne fille de sa mère. Et au cours de ces derniers mois, il avait eu largement l'occasion de constater que rien ni personne ne pourrait jamais faire plier la volonté de fer de celle qui méritait amplement son titre de reine du barreau.
« Rien ne t'oblige à t'imposer les mêmes restrictions que moi… »
« Et rien ne t'obligeait non plus à t'imposer ces restrictions et ces sacrifices. Personne ne t'y force à part toi-même. »
La bataille était perdue d'avance pour l'un des deux adolescents, et chacun d'eux en avait parfaitement conscience. Pourtant, l'un d'eux ne se décidait pas à capituler pour de bon sans avoir tout fait pour remporter la victoire. Même si le manque croissant de conviction qu'il mettait dans ses dernières objections ne passait aucunement inaperçu à celle à qui elles étaient adressées.
« Pour quel raison est ce que tu… »
« Une raison ? Tu sais très bien pourquoi je suis prête à aller jusque là, tout comme tu sais parfaitement que ce n'est pas une raison qui me pousse à le faire. Je sais ce que je veux, et je suis prête à me donner les moyens de l'avoir, c'est tout. »
Avec un soupir, le détective finit par s'agenouiller devant Ran, à la fois pour se mettre à la même hauteur qu'elle et pour lui donner un signe visible de sa reddition. De toutes manières, pour s'asseoir à ses côtés, il aurait du arracher son poignet à l'étreinte de la jeune femme, et il n'en avait plus la force. Pas plus qu'il n'avait la force de formuler une énième objection qui se serait brisé aussi facilement face à la volonté de son amie que le pot de terre percutant le pot de fer.
« Après tout ce qui s'est passé, je ne mérite pas que tu fasses ça pour moi… »
« Ce n'est pas seulement pour toi que je fais ça, Shinichi, c'est aussi pour moi. »
Soupirant face à la déconfiture de son ancien camarade, Ran relâcha son poignet avant de refermer ses bras autour de son dos pour le serrer doucement contre elle, de la même manière qu'elle l'aurait fait avec le petit Conan.
« Je ne te demanderais qu'une seule chose, Shinichi. Ne me cache plus rien. Je ne peux pas te demander de restreindre la partie la plus importante de ta vie pour me laisser une place dans ce qui reste, mais je peux me glisser dans cette partie de ta vie pour t'éviter de te forcer à la réduire. Mais je ne pourrais le faire que si tu m'en donnes les moyens. Je ne pourrais le faire…que si tu en as réellement envie. »
Succombant à la fois à la force de l'étreinte de son amie d'enfance et à la douceur de la main qui lui caressait les cheveux, le détective ferma les yeux qu'il avait écarquillés l'instant d'avant. Et s'il garda le silence durant les minutes qui suivirent, pour celle qui se destinait à être une avocate aussi redoutable que sa mère, ce silence était la réponse la plus claire à sa question.
