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Ca s'annonçait bien jusque là…
Ah.
Justice.
Ce bien grand mot.
Ce concept auquel se voue corps et âme l'humanité, qu'importe le côté auxquels ils appartiennent. Pris d'une dualité enfiévrée, ces agents du bien et du mal sortent leurs crocs et livrent une bataille aussi féroce qu'insensée pour s'approprier les derniers mots.
Ah, ironie.
Si l'allégorie, la personnification même de la justice existait, posait le pied dans ce monde si terni, cette planète serait enfin un bel endroit où élever des enfants.
Ah, ah ! Trou de balle empli de conneries !
Il était la preuve vivante que les choses ne se dérouleraient pas ainsi. Car imaginons, une seule seconde. Si la Justice existait et qu'il était le vassal de cette déesse… Alors, grand Dieu, quelle image elle se donnait ! Aussi crédible qu'une bonne soeur dans un bordel.
Assis à la table du fond, il squattait le café de Rosario depuis neuf heures et demie ce matin. Le garçon effectuait de multiples allers-retours pour le débarrasser des verres et des bouteilles vides, les remplissant à nouveau. Sitôt qu'il levait le doigt en hélant, le garçon rappliquait avec son plateau. Tout en grignotant les biscuits salés offerts par la maison, il fixa le poste de télévision niché dans le coin de la pièce, juste en bas du plafond.
Les députés de l'assemblée. Et qu'est-ce qu'ils foutaient ? Ils s'engueulaient, naturellement. Ils huaient le Premier ministre. Et le Premier ministre les traitait d'incapables. Il visualisait bien cette scène muette avec en léger fond sonore le grand Danube Bleu, le tout parcouru d'un ralenti et d'arrêts sur images révélateurs. Des dossiers qui volaient tel des arbres perdant leur feuillage sec, un député en étranglant un autre avec sa cravate, les verres d'eau qui giclaient, un vieux politicien que personne n'écoutait hurler au scandale, le Premier ministre gesticulant sans autorité face à cette pétaudière en ébullition et la greffière de soixante-dix balais fouillant gracieusement dans son soutien-gorge le capuchon de son stylo qu'elle venait de perdre.
C'est à ce moment que la caméra décida de filmer en gros plan le secrétaire d'état de la solidarité sociale. Qui au vu de son expression semblait assez rodé de ces agitations, ayant l'air de s'en contrecarrer complètement. Il ne fit rien, tira une grimace fripée et soupira. Cela laissait suggérer qu'il allait boire un coup après avoir échappé aux journalistes du coin.
Tout cela le fit marrer. Il riait tellement fort qu'il agaçait à nouveau les clients de la salle. Le vieux barman lui jeta un regard agressif qui n'eut aucun effet.
– Hey, gamin ! Ressers-moi un verre !
Le garçon de bar se retourna vers son père, embarrassé. Sans un mot, celui-ci lui donna l'ordre d'arrêter le service pour lui. Le signe du couteau sous la gorge avait tout de dissuasif. Mais DM ne cessait pas de gueuler pour l'appeler. Le garçon hésitait. Un client restait un client, non ? Le père perdit patience.
– Cette fois, c'est assez ! fulmina-t-il en jetant son chiffon sur le plan de travail.
Kalyteros sortit de son comptoir, polo rouge et tablier blanc traditionnel. Son crâne glabre rutilait de sueur sous le soleil de l'après-midi et ses joues pendaient malgré son visage crispé de colère. Son fils resta en retrait, allant servir les clients en terrasse.
DM cessa son rire gras écorché quand le patron se tint devant lui avec sa bedaine proéminente.
– Hé, Kalimero, ressers-moi veux-tu ?
– Tu ne crois pas que tu t'es assez donné en spectacle comme ça ?!
– De quoi te plains-tu ? C'est plutôt à l'assemblée de dire ça, regarde. Et ça se vante de diriger un pays au bord de la crise…
– N'évite pas le sujet.
Il baissa la voix et désigna la salle derrière lui.
– Les touristes ne savent pas qui tu es. Mais pense aux autochtones, aux vrais de vrais, regarde l'image que tu leur donnes !
– Parle moins et sers-toi de tes mains. Limoncello. Verre. Glaçons.
– DM… Je ne suis même pas censé t'appeler par ton surnom ni te tutoyer. Tu ne devrais même pas être ici à picoler comme le soulard du village.
– Que veux-tu que je fasse d'autre ? Tu sais comment sont les soldats en temps de paix. Je me comporterais comme tel si quelque chose pète. T'entends qu'chose toi ? demanda-t-il, figé, les yeux coulissants dans leurs orbites à la recherche d'un bruit suspect.
– On ne parle pas de soldat, tu es un chevalier divin ! Tu es au-dessus de nous. Au-dessus de tout ça ! réprimanda Kalyteros en montrant les récipients vides. Agis comme tel !
– On s'calme pépé. Même les dieux picolent. Et je ne reste qu'un homme.
– Non, DM. Tu es une épave. Une triste épave. On ne pourra pas compter sur toi si la Terre est encore menacée.
– C'est fini, oui ? Je te paie pour que tu me serves à boire. Pas pour me faire sermonner, merci, j'ai déjà les autres là-haut qui le font assez bien.
– Bon sang de bonsoir. Tu es le chevalier du Cancer. Tu avais à peine dix ans la première fois que tu es venu ici. J'avais espéré que tu deviennes une bonne personne. Tu étais craint. Tu étais le plus vil et le plus monstrueux des assassins. Aujourd'hui, je n'ai plus peur. Tu ne ressembles plus à rien.
– Dommage pour toi, pépé. À ta place, j'arrêterais de me plaindre. Je t'ai filé cent-quarante-cinq euros au black. Ce n'est pas comme si tu ne profitais pas de la situation.
– Je ne veux surtout pas avoir d'ennuis avec le reste de la chevalerie ! L'argent c'est autre chose !
– Ben voyons, moi qui pensait que tu t'inquiétais pour ma santé.
– Va au diable, tiens !
Une main vint se poser sur l'épaule de Kalyteros. L'homme mesurait bien une vingtaine de centimètres de plus. Elle était blanche, soignée, sans défaut dermatologique. Il se retourna avec un cri de surprise. Il s'inclina, ce qui interpella une partie des touristes et fit taire soudainement les habitués du café.
– Redressez-vous, Kalyteros. Je suis venu en tant que civil. Nul besoin de formalités.
– Que puis-je pour vous, mon seigneur ? bredouilla-t-il. Il n'avait pas pour habitude d'abriter deux chevaliers divins dans la même journée. Généralement, ils préféraient boire dans leurs temples respectifs. Mis à part la plaie que constituait DM, évidemment. Il prit peur de recevoir un blâme de la part du chevalier des Poissons à cause de ce boit-sans-soif. Alors lorsqu'il annonça qu'il allait le débarrasser de l'alcoolique de service, Kalyteros expira longuement dans un immense soulagement. DM, lui, n'apprécia pas se faire montrer du doigt par le gardien du douzième temple.
Le barman proposa le panel de boissons à l'éphèbe qui ne se contenta que d'un Schnapps. Aphrodite prit une chaise libre et s'installa à côté de son homologue.
– C'est pas dans tes habitudes le hareng fumé ! Y s'est passé un truc moche au boulot ?! questionna-t-il en souriant, se réjouissant des mauvaises nouvelles tant qu'elles concernaient les autres.
– Et tu penses que je vais me confier à un fils de pute de ton espèce ?
– J'ignore combien de fois je l'ai répété, c'était ma grand-mère la prostituée. Pas ma mère.
– Merci Kalyteros, répondit Aphrodite pendant qu'il posait le verre sur la table.
– Ouais. Merci de me SERVIR À BOIRE ! grinça DM, tandis que Kalyteros fronça les sourcils en prenant sur lui.
Aphrodite comptait plusieurs bouteilles de cinquante centilitres sur la table.
– Tu en as bu combien ?
– Bordel de piano à queue, s'essouffla le rital, le visage carmin. Regarde-moi et dis-moi si j'ai la gueule à me taper du calcul mental. J'suis plein jusqu'à ce soir. Ma vessie aussi, probablement.
Aphrodite soupira. Il ne pouvait que soutenir les propos de Kalyteros. Les chevaliers s'étaient réellement assagis en ce début de siècle. Les temps de paix y étaient pour quelque chose, la pollution du monde extérieur aussi. Plus le sanctuaire se modernisait, plus il absorbait la culture populaire, plus l'indolence gagnait l'armée divine. Il restait certain que s'il devait se vêtir à nouveau de son armure, il ne frapperait plus aussi fort que lors des précédentes batailles.
Le chevalier à sa droite se grattait discrètement en dessous des testicules à travers son jean. Ce qui le motiva d'autant plus à boire d'un trait son Schnapps et quitter Rosario au plus vite.
– Tu sais que dans une demi-heure, nous devrons assister à la réunion budgétaire semestrielle, n'est-ce pas ?
– J'ai jamais capté pourquoi c'est pas l'administration du sanctuaire qui s'occupait de ça… déclara-t-il en fixant tristement son verre vide.
– Cela implique la validation des dirigeants et des hauts gradés, depuis que le grand Pope veut tout contrôler dans les moindres aspects.
– Elle s'ra là, la poupée Barbie ?
– Sa présence n'est plus requise étant donné son pouvoir décisionnel quasi nul.
– On a quasiment la reine d'Angleterre avant qu'elle soit desséchée.
À l'écran de télévision, un autre flash info dispensait les images d'une rare immaturité au sein de l'assemblée grecque. Cette fois-ci, un député s'acharnant sur un autre à terre avec une pelleté de dossiers oranges. Une autre giflait son homologue. Une personne en hors-champ intima aux autres d'arrêter puis elle poussa un cri de frayeur ridicule. La caméra tournoya avant de se casser la gueule.
– Ça va être une très mauvaise idée.
– De quoi ?
– Ces élections au sanctuaire.
– Je ne vais pas t'apprendre un truc, DM : ce sanctuaire a toujours été mal dirigé en temps de paix.
– Han… Ceci explique cela. En fait, c'était exprès qu'ils venaient tous nous attaquer, pour qu'on reste bien " dignes " et sages.
– La vérité c'est que nous ne sommes bons qu'à se taper les uns sur les autres.
– Quand on est pas occupés à se trahir ou qu'un facho vient faire un coup d'État.
– Nous ne sommes pas taillés à s'occuper de l'argent, de la paperasse et toutes ces incohérences juridiques et politiques.
– Pas faux, l'Aphro. Tu crois que le grand vioque va encore nous piquer une crise comme la dernière fois ?
– Il va surtout me piquer mes kronors au fond de mes poches.
– Et il empire avec l'âge, ce tas d'os ! Ce serait pas une mauvaise chose si on arrive à le bouter hors de son trône.
– Pfft. Alors là, on peut rêver.
– Moi, je dis qu'on va bien s'marrer ! termina-t-il laissant quelques billets sur la table.
Et DM a raison. Vous allez bien vous marrer. Car Aphro aussi a raison. Mais ça, ils vous le démontreront dans le prochain chapitre !
