Chapitre 2: Bienvenue en Enfer
Ils étaient arrivés dans un appartement relativement petit. Il y avait une petite cuisine sommairement agencée, un salon avec un vieux canapé en velours vert usé, un fauteuil assorti, une petite table et une lampe vieillotte dans le coin. La tapisserie était défraîchie et moisie vers le radiateur. La salle de bain était microscopique. Le carrelage était fendu par endroits et le robinet gouttait. Le néon jaune au-dessus du miroir ajoutait une ambiance glauque à la pièce. La chambre à coucher n'était pas beaucoup plus grande. Il y avait juste assez de place pour le lit, deux tables de chevet et une armoire deux portes. Sur le mur en face du lit se trouvait un miroir. Rumple décrocha ce dernier. Il était hors de question que Regina pût les observer dans cette pièce-là! Il le posa contre le mur vers le porte-manteau dans l'entrée.
En s'approchant de la fenêtre, il constata avec horreur qu'ils étaient dans un immeuble au deuxième étage en pleine ville! Juste en bas, il y avait un carrefour bruyant avec plein de voitures. Il eut l'impression de sentir son cœur s'arrêter. Comment Regina avait-elle pu leur faire ça? Les bannir de Storybrooke était une chose, mais les envoyer dans un enfer pareil, c'était plus que de la méchanceté. Soudain, il sentit le sol trembler sous ses pieds et là, la panique commença à l'envahir. Il ne savait pas ce qui lui arrivait. Il regarda en direction de Belle et vit qu'elle s'arrêta alors qu'elle rangeait leurs affaires.
- Tu as senti? lui demanda avec inquiétude le sorcier.
- Oui, c'est assez bizarre mais je ne pense pas qu'il faille s'en inquiéter. Les gens n'ont pas l'air paniqué. Je me renseignerai pour savoir ce que c'est, lui répondit calmement sa femme.
Quand elle eut fini de mettre en ordre ce qui leur appartenait, elle décida de sortir pour faire quelques courses car, il fallait bien l'avouer, ils avaient pensé à emporter du matériel mais pas de nourriture, ni de quoi entretenir l'appartement. Quand elle sortit de l'appartement elle vit une de ses voisines. C'était une vieille femme bossue avec des cheveux blancs mal entretenus. Elle avait la peau de la couleur de la cendre et le regard d'un poisson mort. Belle prit une grande inspiration, sourit et s'apprêta à se présenter. Elle pensait qu'il était important de nouer des liens avec ses voisins. Après tout, la première impression était souvent capitale dans l'évolution des relations. Quand la vieille dame l'aperçut, elle se dépêcha de refermer la porte de chez elle et une forte odeur de poussière et de naphtaline s'en échappa. La nouvelle venue fut plus que surprise de la réaction de la grand-mère. Elle avait presque l'impression de lui avoir fait peur.
- Bonjour madame. Je m'appelle Belle. Je suis votre nouvelle voisine et suis ravie de vous rencontrer, dit-elle à la porte fermée comme si elle répétait une pièce de théâtre.
Soudain, Belle entendit une porte claquer, puis quelqu'un qui descendait les escaliers en se dépêchant. Elle entendait le bruit d'une canne suivi des pas de la personne qui la tenait. Elle se retourna et se trouva face à Rumple, haletant et en sueur.
- C'est peut-être une ville dangereuse. Je vais t'accompagner, dit-il à court de souffle.
Belle posa sur lui un regard rassurant. Elle savait qu'il voulait bien faire mais qu'il était paniqué à l'idée de ne rien maîtriser. Elle devait l'aider à faire face à cette nouvelle situation. Mais elle trouvait aussi très romantique qu'il s'inquiète à ce point pour elle. Cela prouvait vraiment qu'il l'aimait. Ils sortirent de l'immeuble main dans la main et s'arrêtèrent. Ils observèrent les alentours pour essayer de comprendre ce qui les entouraient.
Le vent soufflait et des papiers volaient en tourbillonnant. Certains se coinçaient contre les pare chocs des voitures qui attendaient au feu rouge. Quelques conducteurs impatients faisaient vrombir leur moteur ou klaxonnaient. Des gens parlaient dans une langue étrange dans leur téléphone, accentuant la cacophonie ambiante. La plupart des passants marchaient très vite. Il n'y avait aucune logique dans leurs déplacements. Deux bus bleus démarrèrent dans un nuage de fumée noire en faisant un grand ramdam. Un tram actionna sa sonnette car certains piétons traversaient au rouge. Il y avait tellement de mouvements dans cette scène que Rumple fût pris d'un léger vertige. Tout se mélangeait: les bruits, les odeurs, les couleurs. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Il se sentait absolument perdu. Belle le regarda et, en sentant le malaise de son mari, décida de lui reprendre la main pour le rassurer.
- C'est quoi cet endroit Belle? demanda l'antiquaire avec une certaine inquiétude dans la voix.
- ça va aller. Tu verras c'est peut être un peu bizarre mais on va s'en sortir tous les deux, le tranquillisa-t-elle.
Il sentait bien que c'était lui le plus paniqué des deux et ça, ça le déconcertait au plus au point. Comment pouvait-elle être aussi confiante dans une telle ville? Il avait l'impression de repartir à zéro dans une nouvelle vie, un nouveau monde où il fallait tout réapprendre.
Après les premières émotions, le couple se dirigea vers la superette la plus proche. En entrant dans le magasin, Belle le trouva bien différent de celui, plutôt clair et accueillant de Walter Clarke à Storybrooke. Le sol était d'un gris sale déprimant. Les quelques clients qu'elle croisa sentaient la bière et avaient l'air aussi triste que le magasin lui-même.
- Prenons ce dont nous avons besoin et partons, lui dit anxieusement Rumple.
- Je suis d'accord. Les gens ont vraiment l'air malheureux ici.
- A croire que le bonheur n'existe pas... se lamenta-t-il.
Elle regarda les produits sur les premières étagères et fût confrontée à un premier problème: la langue. Malgré ses connaissances linguistiques plutôt étendues, elle ne parvenait pas à comprendre les étiquettes. Elle montra un des produits à son mari et lui demanda s'il savait ce que ça voulait dire car elle savait que lui aussi connaissait pas mal de langues. Il fronça le nez puis hocha négativement de la tête.
- Regina, je te déteste, pesta-t-il à voix basse.
- Je me demande si c'est de la farine ou du sucre... la photo ne nous aide pas trop je trouve... commenta Belle en regardant le petit pain au sucre imprimé sur le papier.
- Je dirais de la farine, lança-t-il sans grande conviction.
- Bon, quoi que ce soit, on en a besoin. Je vais en prendre.
Ils continuèrent à essayer de deviner ce qu'étaient les produits pendant une bonne heure puis vint le pire des rayons: le rayon nettoyage. Il y avait pleins de flacons de toutes les couleurs, toutes les formes mais ils n'en connaissaient aucun. Pas une seule marque ne correspondait à ce qu'ils achetaient à Storybrooke et tout était écrit dans cette langue étrange. Belle prit une bouteille rose avec des fleurs, la regarda et la tourna dans tout les sens mais resta perplexe en la regardant. Était-ce de la lessive? De l'adoucissant? Du produit pour le sol? Elle ne le savait pas. Elle voulut demander à Rumple ce qu'il en pensait mais celui-ci ne s'avoua pas d'une grande aide. Il se contenta d'hausser les épaules avec une moue déconvenue. Il attrapa sans grand intérêt un produit et le contempla d'un œil distrait. Il n'avait jamais aimé faire les commissions, mais là, c'était pire que tout. Il se demandait bien pourquoi sa femme voulait autant de produits différents car dans la Forêt Enchantée, elle se débrouillait bien avec qu'une seule sorte de savon pour les sols et la lessive. Elle n'avait jamais utilisé d'adoucissant ou tout autre truc de ce genre et c'était tout de même propre. Il regrettait aussi le temps où d'un simple claquement de doigts, tout était fait.
- Prends juste un savon noir et on s'en va, dit-il blasé.
- Rumple! Mais il faut de la lessive, du produit pour vitres et de vaisselle... commença-t-elle à énumérer.
- T'es sûre d'avoir besoin de tout ça? s'enquit-il. Tu t'en sortais très bien avec un simple savon...
- ça me prenait des heures et c'était pénible. Ce n'était pas toi qui avais mal au dos à la fin de la journée. Dans ce monde, ils ont fait des améliorations. Alors, profitons-en, rétorqua-t-elle.
- ça va nous prendre des heures à trouver tout ce que tu cherches... s'exclama-t-il désespéré.
- Regarde Rumple. Je vais demander à cette gentille vieille dame de nous aider, dit-elle avec son sourire.
La vieille dame toute courbée poussait son chariot et ne leur adressa pas un regard. Elle marchait d'un pas traînant. Elle portait une vieille robe-tablier bleue et sur ses épaules était rejeté négligemment un châle de laine grise.
- Excusez-moi madame. Nous sommes nouveau ici et on est un peu perdus au milieu de tous ces produits. Je cherche de la lessive. C'est quel flacon?
La vieille dame leur jeta un regard froid et marmonna un "vitun ulkomaalainen" (*putain d'étrangère*) avant de poursuivre son chemin. Belle resta interdite. Le ton employé suffisait à comprendre les deux mots prononcés à son égard.
- Gentille? demanda-t-il après le bref échange. Passons à la caisse.
Sans un mot, le couple fit le tour du rayonnage où se trouvaient les boissons alcoolisées. L'odeur de bière donnant presque la nausée. Le client devant eux à la caisse sentait horriblement mauvais. Quand avait-il pris un bain pour la dernière fois? Belle avait perdu son enthousiasme. Elle avait l'impression d'avoir échoué. Elle qui pensait que cet endroit était peut-être leur nouvel Eldorado. Elle sentit une main rassurante sur son épaule.
- Tu sais, on ne devient pas un grand magicien en un jour, murmura-t-il à son oreille. Je suis persuadé que tu as raison. On va s'en sortir.
Il attrapa un petit paquet de bonbons et le mit sur le tapis roulant. Ce geste surprit Belle qui lui adressa un sourire.
Le couple se réjouit de retrouver son misérable petit appartement. Rumple sentait que sa jambe droite commençait à lui faire mal à force de piétiner toute la journée. Il était bien content d'avoir emmené sa canne. Il s'assit dans le canapé et massa machinalement son membre douloureux tout en observant sa femme qui s'acharnait à tout mettre en ordre. Il savait qu'elle essayait de faire de son mieux pour que cette vie leur paraisse la plus douce possible mais il ne pouvait pas ignorer qu'il lui manquait le plus important à ses yeux: la magie. Elle qui n'y avait jamais goûté ne pouvait pas le comprendre. Elle croyait que se passer de magie c'était comme de se passer de télévision ou de chocolat.
La cuisine était minuscule. Il n'y avait que deux plaques de cuisson, un petit four, un petit frigo et un évier surplombé par de vieux placards collants dont les portes ne fermaient pas correctement. Les tablars étaient tachés et l'un d'eux n'était pas plat. Belle ne comprenait pas pourquoi le plus bas au-dessus de l'évier n'était pas un vrai tablar mais une grille. En ouvrant le placard sous la plonge, elle se rendit soudain compte qu'il manquait la poubelle. Elle devrait retourner en ville pour en acheter une. En attendant, elle posa un sac plastique en guise de récipient à ordures. Elle réussit néanmoins à préparer leur premier repas dans ce taudis. Elle servit les pâtes au thon dans deux bols qu'elle apporta sur la petite table près de la fenêtre.
Rumple regarda le contenu de son assiette sans grand enthousiasme. Il remercia tout de même Belle car il savait qu'elle avait fait de son mieux avec ce qu'ils avaient. Avec sa fourchette il attrapa les nouilles et quelques une retombèrent dans le bol et s'écrasèrent dans la sauce au poisson. Il rompit le pain pour en donner un morceau à Belle. Il savait que cette situation devait être pénible. Tout était de sa faute. Il se devait donc de tout faire pour rendre son quotidien le moins dur possible et cela commençait par des gestes aussi simples que la félicité pour un maigre repas ou lui offrir une petite douceur de temps à autre.
- Je ferai la vaisselle, proposa-t-il alors qu'elle mettait les assiettes dans l'évier.
Elle fut surprise par cette initiative et le remercia. Il ouvrit le petit paquet de bonbons et attendit qu'elle soit assise pour en prendre un. Ils étaient ronds et noirs avec un imprimé indéfinissable sur le dessus. Ils sentaient fort la réglisse.
- Je suppose que Salmiakki veut dire réglisse, se risqua Belle en lisant ce qui était sur le plastique.
- Je pense... admit Rumple.
Ils prirent chacun une de ces petites pastilles noires et la mirent dans leur bouche. L'antiquaire se stoppa net et regarda sa femme. Il se demandait si c'était lui ou si c'était le bonbon qui avait vraiment un goût atroce. Rapidement, la réglisse avait fait place à un drôle de liquide salé. Belle semblait avoir de la peine à avaler sa salive. Son visage se déformait, se crispait. Elle ne savait pas trop si elle devait l'avaler ou le recracher car c'était la pire chose qu'elle n'avait jamais mangé de toute sa vie. Elle remarqua que son mari faisait aussi une drôle de tête. On aurait dit qu'il allait vomir.
- Mais c'est affreux! finit par s'exclamer Rumple. Je suis désolé Belle.
- Ce n'est rien. Je ne sais pas comment les gens d'ici peuvent manger ça, dit-elle en recrachant le bonbon dans un mouchoir. Comment on peut saler un caramel!
Belle prit son bloc note sur lequel elle mettait les mots à retenir et mit un avertissement à côté de salmiakki. L'immeuble se remit à trembler quelques secondes et elle commençait à se rendre compte que c'était à intervalles réguliers que ce phénomène se produisait. Sur une autre page de son bloc note, elle nota précisément à quelle heure ça tremblait.
- Nouvelle vie veut dire nouveau travail. Vas-tu ouvrir une boutique d'antiquités ou vas-tu faire autre chose? demanda Belle après s'être longuement lavé les dents.
- Je ne sais pas trop. Ici je n'ai rien à vendre et je ne pense pas que les gens s'intéressent aux objets de la Forêt Enchantée, fit-il remarquer. Et je ne pense pas que Regina remplisse un container pour m'aider à reprendre mon activité. Le problème principal, c'est que sans magie je ne sais pas faire grand-chose… à part filer la laine, peut-être.
- Tu sais faire d'autres choses. Rappelle-toi quand tu as aidé Mary-Margaret à se défendre face au procureur. Peut-être pourrais-tu envisager une carrière juridique. En plus, tu es très doué pour tout ce qui touche aux contrats.
- Le problème Belle, c'est que je n'ai aucun diplôme et qu'ici les belles paroles ne suffisent pas. Je n'ai aucune influence ici, lui rappela-t-il, défaitiste.
- Hum… j'ai vu contre la porte de la supérette qu'il y avait un poster d'opéra. Tu pourrais coudre des costumes, suggéra-t-elle.
- Moi? Tu me vois faire le travail d'une couturière?! s'étonna l'ancien magicien.
Il se rendit soudain compte qu'il avait été un peu trop négatif avec sa femme en voyant la tête qu'elle faisait. Il savait qu'elle voulait l'aider à se faire une place dans cette ville. Qu'il se sente chez lui car ils devraient faire leur vie ici maintenant et oublier Storybrooke. Il s'en voulait de lui avoir parlé sur ce ton. Certes, c'était dur pour lui mais il ne fallait pas qu'il oubliât que ça l'était tout autant pour elle.
Il se leva et alla jusqu'à l'évier de la cuisine. Il boucha le fond et le remplit d'eau chaude avec une giclée de savon liquide au citron vert. Il retroussa ses manches, attrapa l'éponge et frotta les assiettes dans un mouvement circulaire. Belle le regardait. Ce n'était pas si rare qu'il se mît à faire des tâches ménagères. Elle s'estimait chanceuse car peu d'hommes ayant grandi dans la Forêt Enchantée s'abaissaient à de telles besognes.
- Regarde Belle. Je crois que j'ai trouvé à quoi sert le tablar avec la grille. C'est un égouttoir. Très ingénieux, s'exclama-t-il en plaçant les assiettes dans les racks qui gouttaient directement dans l'évier.
Ils ne fermèrent pas l'œil de la nuit. La pluie battante et le vent faisaient trembler la vitre. Et pour couronner le tout, les passants hurlaient comme des animaux sous leur fenêtre. Et même fermée, ils les entendaient encore. Rumple serra les dents et les poings sous la couverture. Pourquoi n'avait-il plus de magie? Il aurait pu leur lancer une boule de feu ou les transformer en escargots. Il se leva d'un bond et alla jeter un coup d'œil dans la rue. Les gens paraissaient passablement éméchés. Ils parlaient très fort. Certains chantaient, d'autres hurlaient et certains vomissaient dans le caniveau. Quel horrible spectacle! On aurait dit des diablotins sortis tout droit des enfers et dansant dans les flammes de Satan. La sirène hurlante d'une voiture de police vint rajouter du piment à l'ambiance. Quelques badauds se mirent à fuir. Il se mit à plaindre les pauvres agents qui n'étaient que deux. Ils embarquèrent les deux personnes les plus atteintes mais laissèrent les autres errer dans les rues.
Qu'avez-vous pensé de ce chapitre? Une p'tite review serait sympa :)
