Invisible, Bilbon avait suivi Gollum dans les galeries durant un certain temps, puis la créature avait soudain fait demi-tour en geignant et se lamentant à qui mieux mieux. Le hobbit n'avait pas tardé à comprendre pourquoi : les clameurs lui avaient appris que les gobelins étaient proches. Il était revenu aux parties habitées des cavernes. La peur au ventre mais rassuré par sa providentielle invisibilité (ainsi du moins la voyait-il), l'aventurier improvisé avait poursuivi son chemin, espérant toujours, avant toute chose, trouver une sortie.

Il était par ailleurs plutôt inquiet pour ses compagnons mais ne voyait pas comment il aurait pu espérer les retrouver dans le dédale de cet immense royaume souterrain.

Il en était là de ses réflexions lorsque, débouchant sur une corniche, il avait aperçu la compagnie à cent mètres de lui, au centre d'un invraisemblable méli-mélo de passerelles branlantes. Ils étaient prisonniers et les choses semblaient aller plutôt mal pour eux, bien qu'à cette distance il ne puisse appréhender la globalité de la situation.

Bilbon avait hésité.

Il avait peur de s'approcher.

Dans cette masse grouillante de gobelins, il était presque sûr que quelqu'un allait finir par le heurter et s'apercevoir de sa présence.

Pourtant, avait-il vraiment une alternative ? Essayer de fuir en abandonnant la compagnie ? Cette compagnie qui de toute façon ne l'acceptait pas en son sein et dont la plupart des membres le méprisaient !

Résigné, le hobbit haussa les épaules : peu importait qu'il tente de se convaincre, de se chercher des raisons : il ne pouvait pas abandonner les nains à un sort peu enviable.

Il le pouvait d'autant moins qu'il se souvenait que tous, sans exception, avaient accepté de se rendre pour le sauver d'une mort atroce lorsque les trolls l'avaient capturé.

Son anneau représentait une chance inespérée, il ne fallait pas hésiter plus longtemps.

Le temps qu'il trouve quelle passerelle emprunter et qu'il se glisse, le plus doucement possible, jusqu'à hauteur de ses compagnons, les choses s'étaient envenimées. Craignant d'être écrasé dans la mêlée confuse qui se déroulait sous ses yeux, Bilbon avait repéré la broyeuse d'os, momentanément abandonnée, et avait eu un sursaut de révolte en voyant le malheureux Ori à demi écrasé. Il s'était alors prestement faufilé jusqu'à lui et l'avait libéré. Il avait le cœur au bord des lèvres. Ce n'était certes pas en Comté que l'on risquait d'assister à une séance de torture ou d'en voir les résultats et, lorsque Bilbon tira doucement Ori hors des mâchoires désormais inoffensives de l'appareil, il dut l'abandonner un instant pour aller vomir à quelques pas de lui. Les vêtements poisseux de sang et les chairs écrasées manquèrent le faire tourner de l'œil. Il lui fallut faire un terrible effort de volonté pour retourner auprès du jeune nain et finir de le libérer. Fort heureusement, Ori, lui, s'était évanoui pour de bon sous l'effet de la douleur et il ne se rendit donc compte de rien.

Là-dessus, Bilbon jugea de la situation autour de lui. Les choses ne se présentaient guère au mieux, on ne pouvait dire le contraire. Il avisa les armes des nains abandonnées sur le sol, à portée de mains. A condition de pouvoir se servir de ses mains. Il fallait trancher les liens des captifs. L'invisible hobbit dut cependant déployer des trésors d'habileté pour se faufiler entre les combattants. Il se glissa à quatre pattes entre les jambes d'un gobelin qui maintenait Bofur à terre et coupa les liens du captif… avant d'enfoncer son épée dans le pied du gardien. L'orc poussa un braillement effrayant en sautant en l'air et Bilbon passa au suivant. Il piquait, coupait, poignardait ses ennemis, libérant un nain chaque fois qu'il le pouvait mais, lorsqu'il s'approcha de Thorin et lui saisit le poignet afin de trancher les cordes qui lui engourdissaient les doigts, le prince nain lui donna un violent coup d'épaule qui l'atteignit en plein visage et lui fit voir des étoiles durant plusieurs minutes. A croire qu'il l'avait reconnu et lui témoignait ainsi le peu de considération qu'il lui portait :

- Mêlez-vous de vos affaires, Monsieur Sacquet, aurait sans doute dit Thorin. Je n'ai pas besoin de vous !

Là-dessus, la résistance faiblissante de la compagnie emporta le prince loin de Bilbon qui, un peu étourdi par le choc, poursuivit néanmoins sa manœuvre.

Lorsqu'il eut l'occasion d'approcher à nouveau Thorin, il préféra parer à toute éventualité et ouvrit la bouche pour la première fois :

- Ne bougez pas cette fois, je vais couper vos liens.

Il apprit aussi ce jour-là que l'invisibilité ne résout pas tous les problèmes : car malgré tout, si Gandalf n'avait si opportunément surgi, jamais il n'aurait pu à lui seul permettre à ses compagnons de prendre le large.

Encore tout n'était-il pas gagné pour autant.

Cela avait été une rude poursuite à travers les cavernes, tout en emportant ceux qui ne pouvaient plus marcher. Il avait fallu batailler ferme, mille fois Bilbon avait craint le pire, mille fois il avait craint de perdre le groupe. Il brandissait sa courte épée dont la lame bleue jetait mille flammèches, il avait, il en était sûr, réussi à blesser plusieurs gobelins mais, naturellement, ses coups maladroits ne pouvaient se comparer à ceux de guerriers expérimentés... Pour finir, Bilbon avait pensé qu'ils allaient tous s'écraser au fond d'une crevasse apparemment sans fond, il avait fermé les yeux en attendant le choc, sa pensée s'évadant en hâte vers sa chère Comté et son confortable logis... il était dit, cependant, que son heure n'était pas encore arrivée !

00o00

Aussi, lorsque la Compagnie, après une nouvelle fuite éperdue, déboucha enfin à la lumière du jour, gage de sécurité, elle dévala le flanc de la montagne sans perdre un instant, désireuse de mettre le plus de distance possible entre elle et ces cavernes dans lesquelles elle avait bien failli disparaître à jamais.

Tout en courant, Thorin jeta un coup d'œil à Bilbon (celui-ci avait eu la présence d'esprit de retirer son anneau durant la course-poursuite, tant il avait de crainte d'être oublié ou perdu : mieux valait, pensait-il, que les nains puissent le voir). Le prince nain devait se reconnaître surpris. Jamais il n'aurait cru que le hobbit aurait les capacités et surtout le cran nécessaires pour venir à leur aide. Il nota aussi sa pommette enflée et l'énorme bleu en formation sur son visage. Certes, c'était là des contusions qu'il pouvait avoir reçues n'importe quand dans la bagarre mais Thorin se souvint brusquement du coup d'épaule qu'il avait envoyé à quelqu'un, sans savoir qui, et il eut l'intuition que c'était à lui que Bilbon devait cet hématome.

Lorsqu'ils estimèrent être à une distance suffisance des cavernes, les nains s'arrêtèrent à bout de souffle et firent l'inventaire de la situation. Plusieurs d'entre eux étaient blessés, l'état d'Ori était sérieux et ils avaient fini de perdre tous leurs bagages dans l'aventure. Ne leur restaient que leurs armes. Encore Thorin s'estimait-il heureux d'avoir pu soustraire aux pattes avides de leurs ennemis la carte et la clef autrefois remises par son père à Gandalf.

Tandis que Bilbon et la plupart des nains, épuisés, s'affalaient sur le sol, le magicien, lui, sans s'accorder de repos, se mit à l'œuvre auprès des blessés. Il n'y avait pas un seul membre de la compagnie qui n'ait pas reçu de coups, tous les visages étaient tuméfiés, mais certains nains étaient dans un état plus critique que d'autres.

Bombur, Oïn et Nori étaient blessés à la tête et le sang, en séchant, leur avait fait des masques effrayants. Kili avait toujours une épaule plus basse que l'autre et sa main valide tenait son bras blessé, inerte, replié contre lui. Ses lèvres avaient éclaté et le sang lui barbouillait le menton, le cou, tachait ses vêtements sur la poitrine. Assis sur un rocher, les yeux éteints, il gardait la tête baissée et ne disait mot.

Fili s'approcha, l'air inquiet :

- Kili, ça va ?

Le jeune nain fit un vague signe de tête affirmatif, sans même lever les yeux. A quelques pas de là, Gandalf se redressait après avoir effectué quelques passes magiques au-dessus de Nori. Le regard de celui-ci avait recouvré sa lucidité, il avait poussé quelques grognements, que le sorcier avait interrompus en lui ordonnant de demeurer tranquille un moment.

- Vous êtes hors de danger, lui dit-il, maintenant il faut récupérer.

Il fit rapidement du regard la tour de la troupe et s'approcha de Kili, toujours prostré. Posant son bâton sur le sol, il palpa délicatement le membre blessé et fit la grimace. Vivement, il se défit de l'une de ses mitaines grises et effilochées et la tendit au jeune nain :

- Mordez là-dedans, dit-il seulement. Ca va être douloureux.

Se plaçant derrière le blessé, légèrement sur le côté, il se concentra un bref instant puis, d'un coup sec, remit l'articulation démise en place. Le visage du patient parut se vider de son sang sous l'effet de la douleur et il serra les dents à les briser sur la mitaine du magicien.

- C'est fini, dit Gandalf d'un ton apaisant.

Le soir tombait et ceux qui étaient encore en état de penser se demandaient avec inquiétude si, à la faveur de la nuit, les gobelins n'allaient pas sortir de leurs cavernes et se lancer à leur poursuite.

Ils n'eurent cependant pas longtemps à s'inquiéter de cela : mystérieusement alertés, tous tournèrent soudain les yeux vers les hauteurs environnantes : ce fut pour y découvrir une importante troupe d'orcs montés sur leurs wargs.

Ils tombaient de Charybde en Scylla !

Et le film peut reprendre son cours à partir de là…..

FIN