Chapitre II/
Le lendemain, on vit arriver dans la maison un bel homme brun d'une quarantaine d'années. Métis manifestement car il avait les yeux moins bridés que la plupart des Japonais. Il était grand et habillé avec goût. Ce fut l'androïde domestique qui lui ouvrit et lui indiqua le chemin :
-Votre père est dans son bureau comme d'habitude monsieur Ian.
-Merci Maki, répondit l'homme d'une belle voix grave en accrochant l'épais manteau qui le couvrait au porte-manteau de l'entrée. Puis il grimpa les escaliers en homme qui connaissait la maison par cœur.
Ian Hayashi était le fils unique de Yoshiki que ce dernier avait eu sur le tard avec une Américaine. Le médecin de son père l'avait prévenu que son état était préoccupant alors il était vite venu le voir.
Leurs relations n'avaient pas toujours été au beau fixe. Ian avait senti très tôt le poids de l'héritage de son père et de la fabuleuse histoire dont il serait le dépositaire. Elevé principalement à Los Angeles par une mère qui voulait le protéger des médias, il n'avait presque rien vu de la fin de X-Japan. Il n'avait pas connu Pata, ni Heath. Toshi était mort quand il était enfant et il ne conservait de lui que le souvenir un peu flou d'un homme que son père adorait. Sa mort avait fait terriblement mal à Yoshiki. Le seul qu'il ait connu un peu mieux avait été Sugizo parce qu'il avait vécu jusqu'à un âge très avancé. Il connaissait même son petit-fils.
C'est à l'adolescence qu'il avait réellement compris qui était son père. La première fois qu'il était venu à Tokyo, il avait assisté à tous les hommages dont il faisait l'objet et, pour la première fois, avait voulu jeter un œil à son groupe de rock. La vision de son père impressionnant de force et de charisme sur scène lui avait fait un choc. Petit à petit, il avait pris conscience de tout : il était l'unique héritier d'une légende, d'une fortune colossale, d'un patrimoine musical impressionnant et d'un nom définitivement gravé dans l'histoire artistique du Japon. Après une période de révolte et de rejet, la maturité venant, il avait pris son parti et fait de son mieux pour établir sa propre vie sans être écrasé par l'ombre de Yoshiki.
Avec une ascendance pareille, il aurait été difficile pour lui d'échapper à la musique. Il touchait assez bien de toutes sortes d'instruments avec une préférence pour le violon. Mais il n'avait pas voulu prendre le risque de se lancer dans une carrière musicale où il aurait risqué toute sa vie de subir la comparaison. Esprit pragmatique, il avait préféré se préparer à la gestion des affaires et avait passé un MBA de management. A la fin de ses études, son père avait commencé à le former aux affaires d'Extasy Records. A présent, il lui était associé de très près, étant destiné à diriger un jour la maison de production.
Il trouva Yoshiki en train d'étaler devant lui tout un tas de paperasseries. Souriant, il s'approcha et posa un bisou vif sur sa joue en faisant sursauter le vieil homme :
-Ian ! Je ne t'ai même pas entendu arriver !
-C'est que j'ai le pied léger ! Comment vas-tu Papa ? Le médecin m'a dit que tu avais eu un malaise hier.
Ian parlait très bien le japonais mais avec un fort accent américain.
-Que fais-tu dans tout ce désordre ? Tu ferais mieux de te reposer.
-Je vérifie certaines choses. Je veux m'assurer que tout est bien en règle et que tu n'auras pas de problèmes. J'ai rendez-vous avec le notaire demain.
-De quoi tu parles ?
Yoshiki eut un sourire :
-Je pense que je n'en ai plus pour très longtemps.
-Oh Papa ne dis pas ça…
Yoshiki haussa les épaules :
-Vu l'âge que j'ai, tu dois t'y attendre. Je m'y prépare maintenant. Et…j'ai des visions…comme des rêves éveillés. J'ai l'impression qu'ils m'appellent et qu'ils m'attendent.
Ian n'aimait pas du tout ce discours et sentit très triste de voir son père pris de cette espèce de folie douce. Il le saisit par les épaules et l'obligea à s'asseoir :
-Allez, arrête un peu de t'agiter ! Tu as pris des médicaments pour la tension ?
- Oui, oui, répondit distraitement Yoshiki en tirant de dessous un tas de papiers un document qu'il cherchait depuis cinq minutes. C'était son testament qu'il venait de terminer.
Ian aurait tout évidemment mais il craignait toujours les vautours prompts à s'abattre sur un patrimoine. Depuis plusieurs années, il avait pris ses dispositions pour que son œuvre ne soit pas exploitée n'importe comment après sa mort. Après de dures batailles, il était parvenu à obtenir les droits de la totalité de ses morceaux parce que certains appartenaient à son ancienne maison de disques. A présent, il allait pouvoir éviter ce qui était arrivé à ses amis : que ses œuvres et son nom soient exploités n'importe comment. Il n'avait pas du tout envie qu'on s'en serve pour en faire un godemiché musical ou une de ces innombrables conneries pour lesquelles les concepteurs de goodies ne manquaient jamais d'imagination. Il avait déjà totalement détruit les morceaux qu'il n'avait jamais sorti pour qu'on n'essaie pas d'en faire un sinistre album posthume. Si ces morceaux étaient restés dans l'ombre et inachevés, c'est parce qu'il n'en était pas satisfait et il n'avait pas passé toute sa vie à peaufiner la moindre chanson pour qu'après sa mort, on se jette sur ses rebuts ! Le reste, Ian en serait l'unique et légitime gérant et Yoshiki savait qu'il respecterait son héritage.
Tout ceci, il l'expliqua à son fils. Cette conversation attristait Ian mais il laissa parler Yoshiki parce qu'il comprenait bien que c'était important. Quand ce fut fini et qu'il eût vu que le testament et les papiers en disaient assez pour qu'il fût besoin de poursuivre encore sur ce sujet pénible, il prit la main fragile de son père et dit doucement :
-Je te connais, je ne doute pas que tu as bien préparé ton coup. Mais j'espère conserver mon vieux papa encore un peu.
Yoshiki serra la main de son fils avec des yeux brillants de tendresse. Il resta silencieux pendant un moment puis il reprit sur une voix plus basse, comme s'il avait un peu honte :
-Pendant très longtemps, je n'ai pas voulu d'enfant. Ta venue a été une surprise pour moi.
-Oui je sais.
Ca pour une surprise ! A l'époque, il s'était résigné à finir tout seul parce qu'aucune femme n'arrivait à supporter bien longtemps la vie avec lui. Cela avait été le cas avec Liz, la mère de Ian qui, lassée de n'avoir droit qu'à une soirée par semaine avec lui, avait fini par retourner chez elle. Dix jours plus tard, elle avait appris qu'elle était enceinte. Un accident de pilule peut-être…
Étant très indépendante et à l'aise financièrement, elle était tout bonnement venue le voir dans son studio et lui avait dit franchement :
- Si tu ne veux pas de cet enfant, je m'en occuperai toute seule. Je n'ai pas besoin de ton argent et tu n'as pas fait exprès tout comme moi. Mais alors, tu n'auras pas le moindre droit sur lui. Si tu acceptes de le reconnaître en revanche, même si je ne veux pas revenir, je te promets que tu pourras t'occuper de lui autant que tu voudras.
Il lui avait fallu attendre la naissance pour savoir réellement ce qu'il voulait. Il s'imaginait tellement mal en père, cela lui paraissait si peu fait pour lui ! Et puis Ian était arrivé et petit à petit, il avait apprivoisé son père. Yoshiki l'avait reconnu officiellement. Liz avait trouvé la bonne solution en vivant de son côté, avec un autre homme, mais toujours à Los Angeles pour donner sa chance à Yoshiki de prouver qu'il était capable d'accorder un peu de sa vie à un enfant.
Yoshiki eut un sourire d'autodérision en repensant au mal qu'il avait eu à endosser son rôle de parent puis il reporta ses yeux sur Ian :
-Aujourd'hui, je me rends compte à quel point j'aurais été malheureux à la pensée de mourir sans laisser personne après moi, sans personne à qui léguer tout ce que j'ai fait. Je me serais senti si seul…Je suis tellement heureux de t'avoir. J'espère seulement…que je n'ai pas été un père trop égoïste.
Ian sentit l'émotion monter mais il se contint car il était un homme assez pudique sur ce plan. Il répondit :
-Tu n'as jamais laissé tomber Maman même si vous ne viviez pas ensemble. Elle avait une immense affection pour toi, elle me disait toujours que tu étais quelqu'un de bien mais qu'il fallait apprendre à te connaître. T'étais pas du genre à venir me chercher à la sortie de l'école mais peu importe, aujourd'hui je ne te reproche rien. J'ai fait ma vie, je suis bien et je suis fier de porter ton nom.
- Ca me soulage…, soupira le vieil homme. Oui vraiment…Et si je pouvais te demander quelque chose…
-Quoi ?
-Ne fais pas comme moi. Essaie de fonder une vraie famille. Tu vas hériter de quelque chose qu'il ne faudra pas laisser disparaître.
Ian avait un peu reproduit le schéma paternel. Il avait une compagne depuis longtemps mais toujours pas d'enfants. Ce n'était pas qu'il n'en voulait pas mais il n'était pas pressé non plus. Il hocha la tête en souriant :
-J'y penserai. Moi non plus, je n'ai pas envie de finir seul.
Pour dissiper la gêne qu'occasionne toujours une conversation sur la mort, Ian se mit à parler travail. Extasy Records s'était considérablement développée et était devenue une maison de disques de premier plan qui avait lancé de nombreux artistes à succès. Malgré son âge, Yoshiki tenait toujours fermement les rennes de son affaire et exigeait d'être au courant de tout ce qui se décidait. Cela ne l'empêchait pas d'être fier de voir que Ian était parfaitement capable de se débrouiller sans lui et qu'il saurait prendre soin de la boîte.
Au bout d'un moment, Ian lui proposa de sortir en ville. Le feu d'artifice du Nouvel An avait été repoussé à cause du mauvais temps qu'il avait fait et même si on était déjà le 3 Janvier, la municipalité avait décidé de le tirer. Au fond, il s'en fichait, c'était surtout un prétexte pour se promener un peu.
Le père et le fils se retrouvèrent sur les trottoirs de la ville, aussi bondés de monde qu'à l'accoutumée. Toutes les décorations dans les rues et les boutiques étaient encore en place et le resteraient encore quelques jours pour faire durer l'atmosphère spéciale de cette période.
La 3D avait fait des progrès considérables et était devenue banale. Grâce à elle, les décorations transformaient les rues en une surprenante fantaisie. Des systèmes holographiques projetaient au milieu des passants des rennes, des Pères Noel, des lutins si criants de vérité que l'on s'écartait par réflexe pour ne pas passer au travers. Quelque fois, un enfant passait devant la lentille d'un projecteur caché et recevait une giboulée d'étoiles dorées qu'il essayait vainement d'attraper et qui se dispersaient dans les airs comme des bulles de savons.
Yoshiki était dans son fauteuil télécommandé. A ses côtés, son fils veillait à ce qu'il ne soit pas gêné dans sa progression. Ils atteignirent ainsi une grande place non loin de la baie d'où la vue était idéale pour observer le spectacle. Évidemment, il y avait foule et Yoshiki dut se tenir à l'écart, dans un coin où la vue ne serait pas bouchée par tout ces gens debouts. De toute façon, il n'était que moyennement intéressé par le feu d'artifice. Ian avait voulu y aller pour essayer son appareil-photo-caméscope dernier cri. Ce dernier, peu satisfait de la place où ils avaient échoué, se résolu à laisser brièvement son père pour s'avancer plus près.
Yoshiki attendit que les illuminations commencent et s'enveloppa dans la couverture polaire qu'il avait apportée. Il faisait très froid…C'est alors qu'il remarqua hide. Mais d'où sortait-il ? Il était assis à côté de son fauteuil, en tailleur par terre et jonglait avec des boules de Noel miroitantes aussi tranquillement que si tout était parfaitement normal. Yoshiki, tout d'abord, ne prononça pas un mot à cause d'une vague crainte de le voir encore disparaître. Puis une pensée saugrenue surgit soudain dans son esprit et étira largement ses lèvres. hide leva les yeux et demanda pourquoi il riait.
- Tes fringues…, répondit Yoshiki. Je n'aurais jamais pensé qu'un jour tu aurais l'air ringard.
Et une vague de tristesse l'envahit soudain devant ce petit détail qui lui montrait le gouffre qui le séparait à présent de l'autrefois. Le feu d'artifice avait commencé mais il n'y prêta aucune attention. hide fit une petite moue et affirma d'un air vexé :
- Je n'aurais jamais été ringard si j'avais vécu !
- Non…j'en suis sûr, murmura Yoshiki.
hide sourit soudain et lança l'une des boules de Noel par-dessus le fauteuil de Yoshiki qui la suivit des yeux. Il fut frappé d'un nouveau coup au cœur de la voir rattraper par Pata.
Lui aussi avait rajeuni. Il avait été le troisième à mourir un cancer du foie qui ne l'avait même pas étonné vu sa consommation d'alcool. Il fit un clin d'œil à Yoshiki et relança la boule à hide d'un mouvement souple du poignet qu'il avait de son vivant à force de pratiquer le base-ball. C'est ainsi que Yoshiki se retrouva au milieu de ses deux anciens amis qui s'amusaient à se lancer les boules de Noel de part et d'autre de son fauteuil. La scène était surréaliste ils semblaient si normaux, si tranquilles…Yoshiki avait l'impression de regarder la scène de l'extérieur ou d'être transparent comme si c'était lui le fantôme.
Un moment, Pata s'interrompit pour sortir un paquet de cigarettes et Yoshiki s'écria :
- Quoi ? Même dans cet…état-là, tu continues de fumer ?
- Ben quoi ? protesta nonchalamment Pata. C'est pas maintenant que je suis mort que ça va changer tout de même !
Yoshiki s'attarda un moment sur ce que cette réplique avait d'intrinsèquement stupéfiant puis sentit un frisson glacé parcourir brusquement son corps, l'obligeant à se pelotonner sous son plaid.
- Je suis tellement heureux de vous voir…mais ça me fait tellement mal aussi…je voudrais tant partir avec vous.
- Un peu de patience chef…, répliqua Pata. Il lui lança une boule de Noel à la figure et Yoshiki eut un réflexe brusque pour l'intercepter. Sauf qu'elle ne l'atteignit jamais.
- Papa ? Ca va ?
Pata et hide s'étaient volatilisés. Le feu d'artifice était terminé et Ian était de retour.
