Danny Phantom appartient à Butch Hartman.
Ca y est, l'arc principal, l'intrigue démarre sur les chapeaux de roue ! Je remercie les personnes qui ont commenté sur le prologue ou m'ont envoyé des messages d'encouragement directement, ça me fait toujours plaisir.
Le Royaume - entre nous, le Monde des Fantômes - ressemble en certains points à notre réalité, et en d'autres est unique. On pourrait parler d'inspiration, mais certainement pas d'imagination le concept de la vie après la mort doit exister depuis les premières bribes de conscience sur lesquelles on ait pu donner un nom. Le domaine lui-même n'était finalement que débris, portes, roches suspendues et constructions raffinées, dans un espace vierge replié. On aurait pu représenter le Royaume comme un seul dé en verre, sans la moindre perte, car c'est ainsi que l'on se représente l'éternité : la perfection, le Tout va bien dans le meilleur des mondes. Au moins faudrait-il mettre un grain de poussière dans ce dé pour le voir s'abîmer, au moins est-ce le concept correspondant le mieux à la réalité.
« Une lettre sans destinataire. »
La voix de Chronos, habituellement grave et réconfortante, était percée de ce tremblement. Il s'interdisait les émotions complexes du pendant humain jamais il ne laissait passer sur ses figures les fossettes et les éclats qui constituaient les bases de l'expression et, ce qu'il appelait sans sympathie aucune, l'humeur. Ainsi était-il incapable d'énoncer les choses autrement que par constatations. Mais la vibration dans son ton était lourde de significations, lorsqu'on avait ainsi exposé la nature du spectre légitime : la curiosité, le doute, l'irritation.
Ce dernier point suffisait à Fantôme, jeune ombre amnésique, pour déclencher une crise. Il se replia immédiatement en position fœtale, la tête calée sur les genoux, ne laissant transparaître dans le paquet de brume que deux arcs de cercles phosphorescents. Chronos fit l'examen minutieux de l'enveloppe : le papier brillant standard, un destinataire et un expéditeur marqués sur le devant au feutre noir le cachet à cinq dollars mangeait les majuscules, mais à part ça, la lettre semblait ...
« On ne peut plus ennuyeuse. »
Il avait ses propres critères de l'originalité, à voir le soin apporté aux pliages d'aluminium. Fantôme s'acharnait encore à calmer les hoquets hystériques qui l'agitaient sous les manches en toile blanche ce bégaiement persistait à coincer les mots au fond de sa gorge, en paquet de sons informes. Si un spectre maladroit avait réussi à effrayer un homme, ce spectre devait être bègue, parce qu'il n'y avait rien de pire que ces O rallongés qui passaient entre ses dents. Chronos détacha au couteau le petit sceau de cire verte - le Cerbère, libre interprétation de l'artiste - et le laissa glisser sur un bureau imaginaire.
« Commencez par vous calmer et expliquez-moi la démarche de recherche. »
Fantôme s'y prit des deux mains pour repousser en arrière les épis blancs qui collaient à son front, le gant de service encore glissé entre les doigts, inspiration bruyante mais posée. Les mots reprenaient un agencement logique, sans effacer les sauts sur les syllabes.
« L'adr-dresse indi-diquée me-menait à une-une maison aban-bandonnée. J'ai bien-bien véri-rifié pour tr-trois Fenton sur A-Amity Park, m-mais aucune asso-sociation avec le pré-prénom ou l'ex-expéditeur.
- Courrier vers bâtiment déserté, résuma le maître du temps. Adresse professionnelle ?
- Pas à pri-priori. »
Sous-entendant ainsi que rien dans l'architecture de la bâtisse ne suggérait qu'elle servait d'usine ou d'artisanat et l'idée d'une lettre adressée aux employeurs d'un concierge répondait à l'hypothèse d'un déménagement précipité. Mais Chronos savait avant même que Fantôme ne se présente à son cabinet dans son bleu de travail, la lettre entre quatre doigts couverts il ne s'agissait que d'un billet frauduleux, prise dans le tas avant de tomber dans la distribution de la jeune mite. Sa tenue irréprochable avait suffi à la faire passer.
« Renvoyez-la à l'expéditeur.
- B-bien, monsieur. »
Un peu plus tard, Fantôme examinerait l'enveloppe et constaterait des résidus fluorescentes sur la feuille d'aluminium et sans vérifier l'importance sentimentale - concept absurde de notre réalité, ni plus ni moins -, la lettre serait donnée bonne à jeter. Chronos pinça l'aluminium avec le coin de sa veste, curieux de voir le pied de nez fait à ce qui passait pour un futur établi. La tétine dans la bouche, prends ça, destinée ! Mais le maître du temps se contenta de tendre le paquet de cette façon peu conventionnelle.
La mite glissa l'intruse dans la distribution de ce soir, fit sa piteuse révérence protocolaire, et fila sans sursis dans les sillons du Royaume trop heureux d'échapper à un sermon sur la politique du service postal auquel n'importe quel autre service aurait eu recours - tout courrier demande un retour, de quelque nature que ce soit. Chronos, dans tous les cas, ne se souciait plus de ce futur dévié il est le maître du temps, il doit en avoir toutes les libertés.
Le cachet émeraude brillait à la manche de Fantôme, le cerbère avec la même grimace hantée de joie, la lettre ayant trouvé son destinataire. Le symbole de fidélité qu'était le chien n'était pas un mensonge commercial, réservé aux publicitaires et aux ombres de publicitaires cela valait bien cinq dollars contre deux.
Il était vingt-trois heures, une chaude soirée d'août, et Samantha Manson avait un de ces coups de déprime subite qui lui prenait depuis trois ans. Malgré le couvre-feu, elle s'était cachée sous sa couette, et mangeait un pot de glace à la lumière de son portable, sans se presser. Il faisait bien trop lourd pour trouver le sommeil, et elle entendait bien ses parents dans la chambre voisine se retourner avec des grognements. Sa grand-mère seule tombait dans les bras de Morphée, mieux grâce à des médicaments assommants qu'à une invulnérabilité millénaire.
Sam - pas comme dans Scooby-Doo, juste Sam - tenait donc le pot entre ses pantoufles, la cuillère entre les dents, et naviguait d'une main sur son mobile. Elle avait de l'électricité statique dans ses cheveux de corneille, de larges traces de pistache sur son vernis, mauve évidemment, c'était sa couleur favorite elle n'était pas belle à voir, et ne voulait se faire belle à voir pour personne. Surtout à onze heures du soir, dira-t-elle à ses parents si jamais ils viennent la veiller. Elle faisait défiler avec une infinie lenteur les photographies enregistrées dans la mémoire du téléphone.
Danny et Tucker au Nasty Burger. Sam prenait la photo, mais elle n'était pas plus belle que Danny et sa moustache de sauce, boudant dans son coin de table.
Danny, Tucker et Sam à la fête foraine. Tuck avait une paire d'oreilles d'âne surmontant son béret.
Danny, Tucker et Sam devant le collège.
Danny, Tucker et Sam.
Elle avait fait développer toutes les photos de son dossier, les plus ridicules - comme celle du Nasty Burger, où Tuck et elle continuaient d'avoir leur table d'habitués - ou celles où il n'apparaissait pas - Tucker faisant un rappel de vaccin à l'infirmerie, un sac en papier sur le visage. Une enveloppe-souvenir, en somme, des bons moments passés depuis leur rencontre. Pas de coupure de journal pour rappeler l'affreux fait divers, pas de mèche de cheveux clandestine juste un ensemble de prises avec un post-It sans signature. Parce qu'eux continuaient de vivre sans se permettre de l'oublier, comme il semble que toute personne voudrait le dire sur son lit de mort.
Le service postal - ou le service fantôme, ou simplement l'attrape-nigaud - avait été mis en place il y a deux ans, avec les investissements d'un certain Vladimir Masters et les recherches gouvernementales parallèles, tous les impôts ne tombant pas dans les poches de la NASA. Une correspondance à sens unique : une seule et unique lettre d'un spectre au cours de sa transformation dans l'autre réalité vers une personne pouvant faire ainsi exécuter son testament, transmettre une dernière volonté ou un message d'encouragement, ou pour les plus excentriques, un simple dessin provocateur. L'extension semble, seule, très pauvre mais pour beaucoup, la frontière entre vivant et mort est tombée en même temps que le premier cachet mis sur le commerce.
Il était interdit de faire entrer du matériel humain dans le Monde des fantômes, quel qu'il soit. C'était là un peu près le seul interdit. On pouvait continuer à faire circuler des nouvelles entre nous, surtout à l'ère du SMS, de l'email et des divers forums de discussion. On pouvait, avec ces étranges enveloppes en alu, envoyer de lourds colis à l'autre bout du monde sans le moindre frais, juste par le portail inter-dimensionnel. Mais cela restait un service limité au Wisconsin et aux villes frontalières directes, et à sens unique. Impossible d'adresser des réponses ou des lettres d'encouragement - on suppose encore que la mort est une épreuve.
La fraude de Sam avait été un peu folle : envoyer son courrier comme si Danny habitait encore au-dessus de « Fenton Works », l'horlogerie de ses parents. Elle avait tenu la pochette de même sorte que si elle avait un jour correspondu avec Elliot - ce cher Elliot, perdu de vue au Michigan. Lorsqu'elle avait vu ce cachet dans la petite vitrine du facteur, ce bon chien dessiné dans la cire avec sa langue pendante, un sursaut de confiance l'avait prise certaine que, s'il avait été animé, il aurait porté son enveloppe jusqu'à la Lune.
Elle se glissa dans son drap et se hissa hors du lit à baldaquin. Seul son regard n'était pas couvert par les motifs de chauve-souris qu'elle adorait tant. D'après sa mère, qui n'aimait pas voir sa fille devenir végétarienne voire végétalienne, deux grains de raisin sortis du bocal d'après Tucker, qui ne manquait pas une occasion de l'ouvrir, c'était le mauve des piles neuves. Ni l'un ni l'autre n'étaient flatteurs. Elle posa les coudes sur le rebord intérieur de la fenêtre, les deux mains accrochées au strap du portable. Personne n'irait vérifier que Sam ne respectait pas le couvre-feu.
On ne surprenait pas le service postal au travail. Les fantômes restaient une figure de fiction pour beaucoup, de par leur absence significative. Aucun contact avec le matériel humain, restait l'une de leurs politiques dominantes, et ils se tenaient à un service de sept heures : le couvre-feu. Ca n'avait jamais arrêté ni les spectres ni les jeunes délinquants, mais ça arrangeait le maire, et on s'en tenait là tant que ça fonctionnait.
Sam dégagea le chat gothique de son champ de vision, se redressant subitement sur ses deux coudes. Devant sa boîte aux lettres, une silhouette fantôme se découpait dans le paysage, entre ses doigts les éclats caractéristiques des enveloppes d'aluminium.
Devant sa boîte aux lettres, une mite.
Le nord d'Amity Park. Les lumières familières des vitrines dans la rue commerçante, l'éclat des perles sur les maillots et les jouets éteints, les tampons apposés et les pancartes familières sur les portes. Une réelle sérénité émanait de ces objets endormis, manufacture témoignant de l'inné talent humain tandis que le quartier rentrait, littéralement, dans les frontières imaginaires d'une ville fantôme.
Fantôme serra la sacoche plus près de sa poitrine. Il ne voyait jamais autant de couleurs concentrées derrière les vitres fermées de son secteur, à peine les lumières ténues d'une veilleuse d'enfant voir le grand soin apporté à l'exposition de ces formes figées lui inspirait plutôt un certain malaise. La déflagration qui s'était logée dans ses épaules n'avait ni nom, ni origine il était incapable de déterminer si cette flamme était un bon ou un mauvais sentiment, et ne chercha pas à la reproduire de sa seule mémoire superficielle.
C'est ainsi qu'il prenait conscience de son amnésie. Les spectres pouvaient s'appuyer sur des souvenirs ; mettre des mots sur les choses, décrire la sensation du toucher comme s'il y avait réellement eu contact, exprimer la préférence. Fantôme n'avait que des réminiscences, à peine suffisantes pour le faire fonctionner. Sa seule réaction aux choses était une crainte instinctive, des crises de panique qu'il ne savait clairement définir quant aux faits acquis, il n'y montrait que de l'indifférence, incapable de cerner le noir ou le blanc.
C'était les balances dont les mites s'affranchissaient. Les on-dit de la Renaissance rapportent des coursiers, les enveloppes étaient emplies de cœur pur ; des fragments entiers d'esprit, logés par les mains de l'expéditeur dans une seule pellicule d'encre. A ce titre, il fallait porter les nouvelles sans faire de distinction pour le paysan ou pour l'homme de cour. Là résidait le talent de Fantôme.
Les lucioles d'énergie verte séchées sur les doigts, il examina sous la lumière d'artifice la boîte aux lettres. Une colonne de rue à la mode anglaise, ornée de la mention désormais obsolète « Pas de publicité ». Seul le nom différait, sans doute chez des parents. Il compara un temps encore les adresses de l'enveloppe et de la maison - ou plutôt, un manoir dans un village de fées -, et s'il s'était attardé sur la question de la levée, sans doute se serait-il fait voir.
Un cercle bleu passa sur sa manche, instantanément se rétracta-t-il autour de son paquet. Ainsi se diffusait l'invisibilité, d'un noyau central - le sac, collé à sa poitrine - aux extrémités, jusqu'à ce que le faisceau l'englobe dans son entièreté, visant le trottoir. Accoudée à la fenêtre, la forme compacte se dessinait dans les couches de verre, dans ses mains le bleu caractéristique des photographies.
Accoudée à la fenêtre, une humaine.
Sam avait abaissé avec vivacité la projection réduite de son portable. A peine pu-t-elle distinguer la queue fantômatique, suspendue au-dessus du sol comme un lézard mort, avant qu'il ne disparaisse du champ de vision. Le syndrome du chat de Cheshire. Elle plaqua sur son menton le mobile, fixant ce point précis dans l'air où s'était posée une mite laissa échapper contre elle, les parents, Dieu et le monde en général, sa protestation de principe.
« Merde. »
Elle s'enfonça un peu plus dans les plumes d'oie, dos au mur, leva le bras pour mieux examiner sa prise : le vide, rien que l'ennuyeux décor des soirs d'été à Amity Park les trottoirs mal retapés, les cannettes écrasées, les anneaux brillants des ...
« Hein ? »
Sam plaqua ses paumes sous son nez. La voix grave résonnait encore dans le fond de ses tympans. Descendit le mobile sur sa poitrine avec des inspirations hachées et resta un instant à écouter les bruits alentours. Le mouvement de ses pieds sous la couette, les ronflements irréguliers de sa grand-mère dans la pièce d'en face rien à signaler. Elle se cala mieux en poussant la main contre le sol et sortit l'écran de son mode veille. L'image réapparut avec la même lumière fade qu'auparavant, mais c'est avec un regard plus réfléchi la chaleur et la déprime qui l'oppressaient auparavant, formant des nœuds humides dans sa gorge, elle les avaient logées au bout de ses orteils et les enverra balader au loin !
Fixés dans la photographie, deux cercles presque indistincts qu'on aurait pu séparer par un nez. Le plus grand rayon, noir, peu souligné, encadrait le disque plus petit, où brillaient les lucilies désordonnées. Coup au cœur. La même impression de mélancolie lui remontait dans le pif, en observant les deux yeux perdus, mirettes sans identité suspendues dans le théâtre dit de la vie réelle. Elle mit sa manche sous le nez, laissant la morve sécher. Une bonne chaleur glissait dans ses joues, alors qu'elle serrait le téléphone de l'autre main sur son cœur.
Elle n'aurait pu laisser ces arcs bleutés, noyés dans l'infime phosphorescence de la photographie. Traduisant sa gêne et ses doutes, caché, brillants de larmes, dans les coins des vêtements, larges traces salées tandis qu'elle-même avait les yeux brillants d'une convoitise malsaine, ne voulant que détacher les mouches qu'étaient les fragments de nuage dans ce qu'elle appelait son ciel miniature. Le regard céruléen de Daniel Fenton, dont elle était tombée amoureuse à ses sept ans, lorsqu'elle ne savait traduire les vagues de température qui brûlaient ses tempes, son cou, sa tête.
« Danny. »
Et même lorsque sa mère colla la main à son front, ne cessant de secouer ses épaules engourdies et lui attribuant un teint de craie liquide dont la provenance même de l'expression restait obscure dans la maison du bonjour au soleil ; Sam restait dans sa catatonie artificielle, attachée à la seule présence vague sur un cliché de la mite d'un ami. Le téléphone serré contre son cœur.
