Eh voilà la suite ^^ je ne garantis pas que je publierai chaque semaine, mais pour l'instant ça fonctionne ^^ un peu plus d'action et moins de poésie pour cette fois, j'espère que ça vous plaira :)

Sur ce, bonne lecture !

2.

Au clair de la lune…

Ça devait être une petite ferme. Pas de quoi y abriter plus de quatre chèvres et deux moutons. Les meubles y étaient encore, on y trouvait de la literie, des couvertures, des vêtements, de la vaisselle. Tout avait été laissé tel quel, comme si les habitants n'en étaient partis que la veille. Auro avait allumé un feu dans l'âtre, et quand on voyait par les petites ouvertures le noir et le froid de la nuit, on y était bien.

– On devrait être en sécurité jusqu'au matin » dit Livaï en donnant de quoi se couvrir aux civils qui tremblotaient encore. « Je prends le premier tour de garde. Nous partirons dès l'aube. »

– Entendu », lui répondirent en cœur Petra et Auro, et il sortit en silence.

Il n'y avait que des hommes. Six d'entre eux étaient d'âge moyen, dont trois costauds. Deux ne semblaient pas avoir vingt ans, et le dernier était un vieillard, le même que celui qu'il avait vu dire adieu à son gamin avant de partir. Curieuse ironie.

Dehors, le froid s'était intensifié, et même doublées de fourrure, sa cape et ses bottes ne parvenaient pas à lui tenir chaud. Au moins le temps s'était éclairci. S'il restait stable jusqu'au lendemain, ils pourraient rallier le reste des troupes sans trop de problèmes. Pour une fois les choses n'allaient pas si mal.


Nous étions au chaud, le ventre à peu près plein grâce aux réserves que nous transportions, et que nous avions partagées avec les civils, en sécurité jusqu'au matin. Que demander de plus ?

Auro s'était endormi comme une souche, enroulé dans sa couverture. Pour ma part je n'avais pas sommeil, et demeurai assise en face du feu, les yeux rivés sur les flammes qui passaient du bleu à l'orange et dansaient comme de petits oiseaux. Deux de nos nouveaux compagnons s'étaient mis à jouer au cartes. Ils me proposèrent de rejoindre la partie, je refusai poliment. Au bout d'une heure, ils s'assoupirent à leur tour, et je restai seule à veiller dans le silence de la nuit. Le Caporal chef était là dehors. Est-ce qu'il avait froid ? Est-ce qu'il avait peur ?

Avec le temps, j'avais appris à lire les émotions sur son visage. Je savais quand il était inquiet ou contrarié – c'est-à-dire souvent – mais aussi plus serein, et il m'avait semblé que l'anxiété des dernières heures s'était un peu estompée en lui, pour laisser place à quelque chose de plus tranquille. Quand il avait levé les yeux vers la lune toute ronde et humé les petites paillettes de givre qui avaient imprégné l'atmosphère, il m'avait même semblé distinguer sur ses lèvres l'esquisse d'un sourire. Mais je n'en étais pas sûre. Le caporal chef ne souriait jamais après tout. Avait-il déjà connu le bonheur ? Quel genre de vie avait-il mené pour devenir aussi rêche qu'une pierre brisée ? Depuis que nos regards s'étaient croisés, je devais admettre que cet homme me fascinait, mais m'effrayait aussi. La vérité, c'est que je ne pouvais l'imaginer autrement qu'harnaché de son équipement tridimentionnel, lames au clair, en train d'affronter des titans. J'avais cru rêver la première fois que je l'avais vu faire. Il se mouvait avec la force et la vitesse d'une bourrasque qui emmène et prend tout sur son passage. Une tornade. Auro avait alors été subjugué, ne cultivant depuis qu'une obsession, devenir comme lui. Moi j'étais plus prudente, et j'avais peur que cette force qui décimait tout ce qu'elle touchait ne l'emporte aussi, ne détruise cette sensibilité qui affleurait parfois discrètement dans ses yeux, et qui le faisait crier la nuit, très tard.


Après deux heures de garde, et avant de se transformer tout à fait en glaçon, il méritait bien un peu de repos.

– Auro », marmonna-t-il en ouvrant doucement la porte.

Tout le monde dormait.

– Auro », répéta-t-il en bousculant légèrement l'intéressé qui ravala son ronflement et ouvrit péniblement les yeux. « Tu prends le tour de garde. »

– Bien caporal…

Tandis qu'il se trainait nonchalamment vers la porte, Livaï s'installa dans un coin, pas trop loin de la cheminée, retira ses bottes et sa cape avant de se frictionner les pieds. Bon sang ce qu'il faisait froid.

– Rien à signaler ? », murmura une petite voix dans la pénombre. Petra le regardait, la tête posée sur son sac.

– Rien. Tu peux te rendormir.

Lui n'y arriverait sûrement pas, il le savait, mais autant essayer. Le froid avait au moins eu cet avantage de l'engourdir assez pour somnoler et surtout, ne plus penser.


Je crus d'abord que le cri était le sien, puis je reconnus la voix d'Auro. En ouvrant les yeux, j'aperçus le caporal sur le qui-vive, en train de remettre ses bottes.

Que se passe-t-il ?

J'aimerais le savoir…

Un nouvel hurlement réveilla le reste des troupes et nous hâta vers l'extérieur. Il ne devait pas être deux heures du matin, la lune brillait toujours fort dans le ciel.

En cherchant Auro des yeux, j'entendis soudain un grognement étouffé, et distinguai des formes grises qui se détachaient dans la blancheur de la neige.

Des loups ! » criai-je.

Ils venaient de la forêt, certainement attirés par les chevaux.

Petra… » sanglota Auro. Il tentait vainement de défendre ma jument, en train d'être emportée par la meute, et agitait son épée dans le vide en reniflant de terreur.

Auro ! Attention !

Les loups l'avaient acculé au bord du lac, et s'il traversait la glace, les conséquences pouvaient s'avérer désastreuses.

J'y vais ! Va chercher de quoi faire des torches pour les éloigner » exhorta le caporal en me dépassant pour se diriger tout droit vers Auro.

Suivant ses ordres, je rentrai de nouveau, claquai la porte derrière moi, et me mis à chercher ce qui pourrait faire office de flambeaux.

C'est quoi ? » commença à gémir l'un des civils. Sans doute le plus jeune.

Des loups.

Ils vont nous manger ?

Je ne pense pas, mais s'ils s'en prennent aux chevaux c'est foutu.

Et s'ils s'en prennent à vous ? » demanda le vieil homme.

On se battra.

Et si… et si vous perdez.

On ne perdra pas.

Vous allez nous abandonner ici ?

Je ne tins pas compte de sa question, ni de son air grave qui tranchait avec le regard terrifié de ses camarades, pour me contenter d'agir au plus vite.

Sans doute parce que l'idée d'y passer m'effrayait aussi.


Les bêtes étaient coriaces. Il avait réussi à trancher deux têtes et à percer le flanc de l'une d'elles, mais les autres n'en étaient devenues que plus prudentes, sans lâcher la jument pour autant. Auro s'était fait mordre la jambe et saignait abondamment, redoublant leur férocité. C'était mal parti.

– Reste derrière moi » lança-t-il au soldat qui serrait les dents pour contenir la douleur.

Une douzaine, rien que ça, et seulement trois cadavres. Ça bougeait pas comme des titans. C'était plus rapide, plus intelligent, plus fourbe. Il y avait moins de prise aussi, et si tous se mettait à attaquer, Livaï n'était pas certain d'en sortir indemne.

Moins de cinq minutes avaient dues s'écouler lorsque Petra revint enfin, armée de deux torches qu'elle agita dans la nuit en hurlant. L'effet fut le bon, et la meute commençait enfin à se retirer, libérant par la même occasion la pauvre jument qui se traina vers ses congénères en hennissant. Peut-être attiré par le sang, l'un des prédateurs fit cependant volte-face et bondit sur lui. Pris de cours, il ne réagit pas assez vite, et les crocs de l'animal s'enfoncèrent dans son épaule en lui arrachant un râle de douleur. La bête le projeta en arrière, et il parvint à l'éventrer avant de percuter la glace. Rien ne céda. D'autres rappliquèrent cependant, et deux s'avancèrent lentement vers lui tandis que Petra était occupée à protéger les chevaux, et Auro à défendre sa propre vie. La glace perçait la paume de ses mains comme des aiguilles, et rendait ses appuis instables. Il parvint néanmoins de se redresser, évita l'assaut de l'un des loups, en lui tranchant la gorge au passage, mais l'autre en profita pour saisir son genou entre ses crocs et le déstabiliser de nouveau. Il abattit sa lame. Le craquement qui accompagna son geste ne lui permit alors que de retenir sa respiration, avant que la glace ne cède sous son poids.


Aucun des civils n'avaient voulu m'aider, et si Auro n'avait pas réussi à me rejoindre malgré sa jambe blessée, je ne sais pas si je m'en serai sortie. Chacun armé d'une torche et d'une lame, nous parvînmes enfin à éloigner la meute, et je m'assurai qu'aucun des loups ne revienne en leur courant après sur quelques mètres. Il était alors déjà trop tard.

Auro l'avait vu avant moi, et je fus alerté par son cri paniqué avant de me tourner vers le lac. Là où le caporal se tenait quelques instants auparavant, il n'y avait que le vide. Je pris alors mes jambes à mon cou, et sans réfléchir enfonçait mes grappins dans le sol avant de plonger, en priant pour qu'il soit toujours en vie.


Le froid. Comme mille poignards qui s'enfonçaient dans sa chair.

Il avait sombré avant même de le réaliser, et le froid, un froid comme il n'en avait jamais ressenti jusqu'alors, avait soudainement imprégné chaque parcelle de son corps et jusqu'à ses os. Il hurla. Voulu inspirer. L'eau pénétra ses poumons, il commençait à étouffer. On n'apprenait pas à nager dans les bas fonds…

Mourir, il y pensait chaque jour, et lorsqu'il partait en expédition, il se demandait toujours si chaque matin serait son dernier. Mais quitte à partir pour de bon, il aurait préféré que ce soit moins bête. Il aurait voulu rester dans la terre et sous le ciel si grand.

Mourir comme eux. Tout simplement.


Le choc thermique faillit me faire perdre connaissance, et je contins difficilement la bouffée d'air que j'avais inspirée avant de plonger. Ma tête, mes yeux, mes bras, tout me piquait, me brûlait, comme si l'on m'arrachait la peau. Aveugle et sourde, persuadée d'y passer moi aussi, je tendis alors la main vers les profondeurs du lac, et rencontrai la sienne. Dans un dernier élan de lucidité, j'activai mes grappins, et me sentis tirée vers le haut, vers la lumière.

Le contact de l'air m'arracha une toux rauque, et je me cramponnai au rivage pour m'extirper de la glace tout en tractant le corps inerte que j'avais réussi à remonter.

Petra…

Auro ! Aide-moi !

Pâle de terreur, d'épuisement, et sans doute à cause de l'hémorragie qui lui avait fait perdre beaucoup trop de sang, Auro parvint à se trainer jusqu'à moi et à me ramener sur la terre ferme. Je n'avais jamais eu aussi froid. À bout de forces, je me laissai choir dans la neige, et relâchai lentement le Caporal chef. Il haletait, et fut pris d'une violente quinte de toux avant de se redresser en grelottant. Je tentai de frictionner mes membres et mes vêtements trempés en jetant un œil mouillé de larmes à Auro.

Au moins nous étions vivants.


Il mit plusieurs secondes à réaliser qu'il était bien là, qu'il était en vie, qu'il respirait et qu'il avait froid. Il ne comprit qu'en voyant Petra à ses côtés, trempée jusqu'aux os, pâle comme la neige mais souriante. Elle l'avait sauvé. Décidément… Là où la glace s'était brisée, l'eau faisait de petits clapotis en reflétant la lumière des étoiles. Il l'avait échappé belle, et sentait déjà une fine couche de givre couvrir ses cheveux trempés.

– Vous devez rentrer tout de suite » les invectiva Auro avec plus d'autorité qu'il n'en avait jamais eue. « Vous réchauffer, sinon vous allez attraper la mort ! »

Facile à dire… ses jambes tremblaient comme des feuilles, il ne s'était jamais senti aussi faible.

– Appelle les civils, qu'ils se rendent utiles » maugréa Petra.

– C'est que…


Personne ne les avait vus. Personne ne l'avait réalisé avant qu'Auro ne le remarque.

Ils s'étaient tirés avec les chevaux, nous laissant là à notre sort. Ils étaient partis. Peut-être par lâcheté, sans doute par peur que nous les abandonnions, que nous les traitions comme l'avaient fait la garnison, en les condamnant à une mort certaine.

Peut-être qu'ils avaient cru que nous allions tous les trois y passer, ou que nos serions des charges trop lourdes pour le voyage de retour si nous survivions. Ils n'avaient pas tort. Et pour sauver leur peau, ils nous laissèrent là, au milieu de rien, dans nos paletots trempés, avec deux blessés, nos rations presque épuisées, et la certitude que si nous n'étions pas morts de froid dans ce foutu lac, c'était pour y passer plus tard.


Il n'avait même plus la force de jurer. Un peu ahuris et profondément ébranlés, Petra et Auro se relevèrent avant lui – c'était bien la première fois –, et le traînèrent les premiers mètres avant qu'il ne se redresse de lui-même, conscient d'avoir encore un minimum de fierté. Jamais une poignée de pas ne lui avait semblé si laborieuse.

– Vos vêtements » dit Petra en refermant machinalement la porte derrière eux. « Vous devriez les enlever pour les faire sécher. »

Les couvertures, les rations, tout avait disparu. Il ne restait que leur paquetage. Les fumiers. S'il avait la chance de les retrouver un jour il leur ferait la peau et leur ferait regretter d'être venus au monde.

– Arrête de bouger !

Aux prises avec Auro, Petra tentait de nettoyer sa blessure avec une poignée de neige. La trousse de secours s'était sans doute envolée elle aussi. Ils devraient faire avec les moyens du bord. Pendant qu'il retirait son uniforme et s'enveloppait dans l'une des couvertures restantes, la jeune femme s'employa à débusquer une paire de draps qu'elle déchira pour en enserrer la jambe d'Auro. La plaie n'était pas belle, et l'os attaqué mettrait du temps à guérir. Pas étonnant qu'il souffre autant.

– À vous », dit-elle en s'approchant de lui.

Les crocs de l'animal avaient laissé trois larges crevasses entre le trapèze et l'omoplate qui lui rendait chaque mouvement plus que laborieux. Son genou avait sévèrement été touché lui aussi. Comme elle l'avait fait pour son camarade, Petra nettoya les blessures et les banda comme elle put, tout en tentant de contenir les tremblements de ses membres frigorifiés.

– C'est bon », murmura-t-il, en la poussant vers le feu. « Réchauffe-toi. »

Ils se tournèrent pour la laisser se déshabiller et mettre ses vêtements à sécher. Malgré la couverture et la chaleur réconfortante des flammes, il avait quant à lui toujours aussi froid, comme si ses os eux-même s'étaient transformés en glace.

– Et maintenant ? Qu'est-ce qu'on fait ? » susurra Petra en claquant des dents.

– On attend…

Rarement la perspective d'un lendemain l'avait autant angoissé…