Le regard empli de haine, il scrutait les réactions de cet homme, attaché au mur par des chaînes et dont seule la pointe des pieds atteignait le sol. Il semblait extrêmement souffrir de cette situation. Le regard bandé, il ne voyait rien. Il semblait perdu, on aurait presque pu distinguer la détresse suinter de ses pores.
Ces yeux carmin, brûlants d'une vengeance insoutenable, dévoraient la douleur qu'ils percevaient comme s'il s'était agi du spectacle le plus jouissif qui soit. Il avait désiré voir cela tant de jours, de semaines, des mois durant. Il avait mis tant d'efforts en œuvre pour retrouver ce… cette immonde chose. Alors que ses mains se rougissaient à force qu'il les lave à longueur de journée alors que sa peau s'abîmait à force qu'il frotte encore, toujours plus fort pour éliminer toute trace de ce monstre sur lui. Même après avoir saigné d'avoir tant râpé son corps, il sentait toujours sa présence sur lui, en lui, ce qu'il n'avait jamais pu nettoyer. Ça l'avait détruit, physiquement, comme mentalement.
Il aurait préféré mourir que d'endurer cela, mais on l'en avait empêché. Celty l'avait secouru quand elle l'avait vu sauter du toit, les yeux clos. Shinra l'avait alors soigné – gardé attaché sur le lit pour qu'il arrête de s'automutiler. Il les avait haïs pour cela, qu'ils l'empêchent d'exaucer son plus grand souhait, qu'ils l'empêchent d'atteindre enfin le repos.
Cette chose, qui lui avait volé l'envie de vivre, ne méritait même pas le titre d'être humain. Il ne méritait même pas qu'on le mentionne. Il méritait juste de disparaître, mais avant ça, il allait souffrir. Il allait ressentir toute la douleur, la honte, le dégoût de lui-même qu'il lui avait fait ressentir un an plus tôt.
Pour en arriver là, Izaya avait d'abord dû se battre contre lui-même, dans une lutte sans merci, où vie et mort s'affrontaient dans ses pensées pour savoir qui l'emporterait, comme deux vautours qui luttaient pour un misérable bout de viande envahi par les vers. Après s'être débattu comme un forcené pendant quelques jours, il avait fini par s'évanouir d'épuisement. Quand il s'était réveillé, il n'avait plus dit un mot. Shinra avait dû le mettre sous perfusion car il refusait de s'alimenter. Cela avait duré des mois durant. Un véritable enfer, mais le médecin l'avait soutenu. Il était resté à ses côtés jusqu'à ce qu'il commence à se remettre. Il l'avait accompagné, jour après jour, jusqu'à ce qu'il retrouve sa confiance en lui, jusqu'à ce qu'il se reconstruise, brique après brique.
Quand il avait été en mesure de se débrouiller seul, il avait insisté pour que Shinra le laisse retourner chez lui, mais quelque chose avait changé, ses yeux brûlaient désormais d'une fureur vengeresse qu'il n'aurait pas crû pouvoir ressentir un jour. Alors il avait recherché l'identité de celui qui lui avait fait ça, aveuglé par la rage, et il l'avait retrouvé. Ainsi il en était arrivé là : avec ça accroché au mur, se débattant vainement. Il comptait lui faire subir les pires sévices qu'il existait sur Terre. Il allait commencer par le détruire, puis par le rendre fou, fou jusqu'à ce qu'il achève ses jours de lui-même, trop brisé pour pouvoir s'en remettre. Il allait le déchirer, l'arracher peu à peu à la raison, juste assez pour qu'il s'en rende compte sans pour autant pouvoir y faire quelque chose.
Alors la torture avait commencé, douce, au début. Il l'avait presque traité avec attention. Il comptait lui laisser l'espoir, pour mieux l'anéantir par la suite. Il y était allé progressivement et avait admiré le désespoir emplir peu à peu ses prunelles.
Il avait commencé par lui enlever le bandeau recouvrant ses yeux. Quand il l'avait vu, il ne l'avait pas reconnu. Alors il avait attendu, patiemment, lui racontant ces moments qui avaient causé une première fois sa perte. Jour après jour, il avait recommencé, jusqu'à que la mémoire lui revienne. Il se souvenait enfin de ce qu'il lui avait fait, dans les moindres détails de ce que lui avait raconté Izaya. Tout ce qu'il lui avait raconté, l'accusant de lui avoir fait subir, il s'en était souvenu. A force de l'entendre, jour après jour, cela avait fini par scier les quelques fils de ses souvenirs et il en avait été persuadé. Il avait forcément fait tout cela. Ça ne pouvait être personne d'autre que lui.
Dès cet instant, Izaya avait passé le cap, il lui en avait fallut plus, toujours plus. Il avait commencé par l'humilier. Lui administrer de puissants aphrodisiaques pour mieux le laisser, pantelant, désireux pendant de longues heures sans lui permettre de se soulager, tout en l'observant sarcastiquement. Il l'avait forcé à faire ses besoins sur lui, alors que la pisse imbibait ses vêtements jusqu'à dégouliner sur le sol, puisque jamais Izaya ne le détachait. Il patientait ainsi plusieurs heures, dans cette odeur nauséabonde et avec cette horrible sensation de mouillé avant que son tortionnaire ne rentre et ne nettoie le sol, puis lui change ses vêtements.
A ce moment-là, il devait affronter son regard narquois, car il avait perdu un nouveau combat. Le brun se moquait ouvertement de lui et c'était difficile à supporter. Sa fierté en prenait un sacré coup. Il ne supportait de voir cet homme, son seul contact humain depuis deux semaines déjà, le voir dans un état aussi honteux, forcé à se soulager dans ses propres vêtements, soyons francs, à se chier dessus sans pouvoir faire autrement.
Mais pourtant, il avait fini par en oublier que c'était lui qui l'avait attaché et qui le gardait ici. Izaya avait commencé à devenir sa porte de sortie. Son seul contact humain la seule personne qui prenait soin de lui. Il s'était attaché à lui. Ce qu'avait attendu le brun pendant bien longtemps. Parmi l'humiliation, il avait profité que Shizuo commence à s'accrocher à lui, à l'apprécier, pour mieux le briser.
C'est à ce moment que l'humiliation avait monté d'un cran. Il lui enfonçait des godes et les laissait allumés quand il lui donnait à manger, quand il le lavait, quand il parlait avec lui. Il ne l'éteignant uniquement pour que cela continue à lui faire ressentir un insoutenable sentiment d'humiliation.
Ensuite était venue la douleur. Izaya l'avait lacéré de sa lame. Il ne ressentait aucun plaisir quand il le faisait, juste une haine, profonde, viscérale. Les coups pleuvaient. Shizuo souffrait. Mais son tortionnaire n'était jamais satisfait. Il n'en avait jamais assez. Même après avoir passé des semaines et des semaines à l'humilier, lui faire endurer autant de souffrance qu'il en avait ressenti, rien ne l'apaisait.
Shizuo avait fini par arrêter de réagir, pendant mollement au bout de ses chaînes, les yeux vitreux et la bouche béante, la peau gelée et recouverte de larves de mouches qui dévoraient avidement son corps. Il avait été abandonné là, et Izaya était retourné à sa petite vie brisée.
Quand il était retourné dans son appartement, vide, froid, sombre, il avait préféré la froideur de la chair à celle de la solitude. Il était revenu le voir, jour après jour, jusqu'à ce que le corps ressemble à ce que cet homme avait été durant sa vie : un monstre, une chose inhumaine, quelque chose de tellement immonde qu'il n'avait pas de nom. Izaya avait alors définitivement quitté cet endroit, comprenant qu'il ne redeviendrait jamais la personne qu'il avait été autrefois, et avait préféré se donner la mort plutôt que d'endurer cette peine plus longtemps.
