En arrivant dans les locaux du Lightman Group, Cal avait déjà retrouvé une dizaine de post-it : sur son portable, sur son lit, dans ses poches…. L'entêtement de sa fille tournait déjà à de l'acharnement. Il s'efforçait à ne plus penser à tout cela, ou du moins à y réfléchir à un moment plus propice, puisqu'il allait la croiser à un moment ou à un autre. Il y avait moins de monde dans les locaux en ces jours. C'était bientôt la période estivale, et même si le mot « vacances » n'occupait pas une place de choix dans le vocabulaire de Cal Lightman, l'entreprise tournait au ralenti. Loker et Ria travaillaient sur des affaires courantes, Gillian devait faire un peu de compta….

- Bonjour docteur Lightman ! Lança d'un ton jovial une voix dans son dos.

A croire que le monde entier prenait un malin plaisir à l'empêcher de penser.

- Bonjour Heidi.

- Le docteur Foster voulait vous voir, elle m'a dit de vous envoyer dans son bureau quand vous arriviez.

- Bien, bien, je m'y rends tout de suite, maugréa-t-il.

Bien qu'il fût heureux à ne pas avoir à inventer un quelconque prétexte pour venir la voir, il était néanmoins soucieux. Quand Gillian le demandait dans son bureau dès son arrivée, ça ne sentait pas bon. Problèmes de comptable ? Grosse affaire en vue ? Il se posta devant la porte vitrée de son bureau sans encore l'ouvrir. Il avait raison, elle faisait de la compta. Elle était concentrée sur ses fiches, mais les traits de son visage ne montraient aucune marque d'inquiétude, elle n'allait pas lui annoncer quelque chose de grave, donc. Elle était véritablement séduisante, et le pire, sans doute, c'est qu'elle-même n'en n'avait pas réellement conscience. Alors qu'il continuait de scruter son visage, Gillian avait déjà levé le nez de ses papiers, et regardait son collègue d'un air amusé. Cal entreprit alors d'ouvrir la porte.

- Bonjour Cal

- Bonjour Gillian. Ça va ?

Gillian était fragile en ce moment, lors de leur dernière affaire, elle s'était fortement impliquée, et la mort de son amie l'avait profondément touchée. Elle lui répondit un « ça va » d'un ton chevrotant et accompagné d'un petit sourire. Elle s'était levée pour atterrir dans les bras de son collègue. Des moments comme celui-là étaient nombreux, aussi doux les uns que les autres, mais il le savait, il ne ressentait pas que de l'affection pour elle, autre chose de bien plus puissant l'envahissait lorsqu'il l'enlaçait.

Presque à regret, Cal desserra légèrement son étreinte.

- Heidi m'a dit que tu voulais me voir ?

Elle se détacha de lui.

- Oui, à cause de la dernière affaire, j'avais complètement oublié que…

- Que quoi ?

Cal était sur son petit nuage, il lui souriait d'un air rêveur, leurs mains étaient encore entrelacées…

- Cal, tu me déconcentres, dit-elle abruptement.

Ses mains se détachèrent des siennes. Elle avait passé sa main furtivement derrière son oreille. Oui, elle était gêné diagnostiqua le scientifique qu'il était. Il se rapprocha d'elle.

- Ah ouais ? dit-il d'un ton à la fois badin et amusé

Elle pencha la tête en signe de reproche et s'éloigna de lui. Elle prit son regard le plus sérieux.

- C'est à propos de Jack…

- Jack Rader ? ah non ne me dit pas qu'il vient…

- Ce n'est pas vraiment ça. Il y a quelques semaines, il nous a envoyé des invitations pour…

- Pour une intervention où il reconnait publiquement, à genoux devant moi, que je suis meilleur que lui, qu'il me doit tout et que…

- Cal, soit sérieux s'il te plait.

Il fronça les sourcils, passer d'une douce étreinte à une conversation sur cet escroc de Jack le rebutait. Jack Rader avait été l'un de ses protégés un temps durant. Celui-ci n'avait pas mis longtemps à se détacher de sa tutelle pour devenir un rival. Un rival pas bien dangereux, puisque son idiotie n'avait d'égale que sa vanité démesurée, mais tout de même. La seule et unique fois où il était revenu dans les locaux du groupe, Cal était au Mexique, pour prendre de soi-disant vacances. Heureusement d'ailleurs, qu'il n'avait pas été là… Parce que….

- Bon, il nous invite à quoi ?

- A un colloque.

Cal haussa les sourcils de surprise, il était sur le point d'éclater de rire.

- Parce qu'il fait des colloques lui maintenant ?

- Oui. Et je pense que nous devrions y aller.

- Et pourquoi ? On s'en fiche royalement… Quoique, avoir un point d'observation sur un rival, ce qu'il fait, hmmmm, ce n'est pas une mauvaise chose…

- Ah, je te retrouve enfin Cal.

Elle lui souriait de nouveau. Parce que quand il la tenait dans ses bras en employant un ton badin, il n'était pas à sa place ? Bon sang ce qu'elle pouvait être cruelle parfois…

- Oui, mais on a du boulot, et…

- Cal, ne commence pas à être de mauvaise foi. Loker et Ria s'en sortiront à merveille pour faire tourner le groupe sans nous, en ce moment, il n'y a que des affaires courantes, rien d'exceptionnel, on peut se passer de tes services durant quatre jours.

Soudain, le principal avantage que représentait ce séminaire lui apparut. S'ils allaient à ce séminaire, ce n'était que Gillian et lui, lui et Gillian. Même si cette douce perspective était assombrie par le fait qu'il allait devoir faire office de figurant à des réunions tenues par le dernier abruti fini que la Terre n'est jamais porté, l'idée de passer quelques jours avec Gillian était loin de lui déplaire. Et de toute façon, Gillian allait le faire céder quelles que soient ses réticences.

- Et c'est où, ce… « colloque» ?

- A Philadelphie, c'est dans cinq jours….

- Le temps de réserver un vol, un hôtel… Oui, bon allons-y.

Peut-être avait-il cédé un peu trop vite pour que Gillian ne se doute de ce qui le réjouissait soudainement à l'idée d'aller à ce maudit séminaire. Elle pointa un doigt accusateur en sa direction.

- Non, je t'interdis d'intervenir à tout bout de champ durant les réunions Cal. Il s'agira juste d'observer, non pas de tenter d'humilier Rader. D'ailleurs, tu n'as jamais voulu m'expliquer pourquoi tu le détestes autant…

Elle était bien trop modeste pour penser que, ce qui réjouissait soudainement son collègue, c'était de passer quelques jours à ses côtés.

- Et toi tu ne m'as jamais étalé les raisons qui font que tu n'apprécies pas Zoé… Dit-il en prenant un ton faussement détaché.

Au lieu de se rapprocher d'elle comme il avait été tenté de le faire, il avait choisi de s'affaler sur le canapé de la pièce, pour qu'elle ne puisse pas soupçonner trop fortement un quelconque sous-entendu.

- Tu sais très bien que ça s'appelle de l'évitement ta réponse, Cal.

Il se leva brusquement, il commençait à l'énerver, il le sentait, et cette discussion ne tournait pas à son avantage. Il était temps de déguerpir.

- Et toi là, ce que tu viens de faire, on pourrait appeler ça de l'évitement sur l'évitement, pointa-t-il en sortant.

Elle le suivit en s'arrêtant sur le seuil de la porte.

- Bon alors, on y va à ce séminaire? lui demanda-t-elle

- Oui, je t'ai dit, oui, Gillian.

Il aimait la façon dont il avait formulé sa dernière phrase, il donnait l'impression d'aller à ce colloque avec elle comme s'il lui faisait une faveur. Il l'abandonna et traversa le couloir avec sa démarche caractéristique que tout le monde lui connaissait : celle d'un cow-boy dans un saloon où il règne en maitre.

Il se surprit à frétiller d'impatience, il aurait voulu déjà être dans cinq jours. Il fallait se calmer, sinon quelqu'un allait finir par s'apercevoir de quelque chose… Porté par ses pensées, il atterrit dans la salle principale de travail où se trouvaient Loker et Ria.

- Alors, comme ça, quand j'ai le dos tourné, on marivaude ?

Ria afficha un air ahuri, tandis que celui de son collègue ressemblait plus à de la gêne. Alors comme ça Loker avait des vues sur Ria… Et celle-ci ne s'en doutait pas, ou faisait semblant. Décidant de ne pas approfondir plus leur cas, Cal s'avança vers eux.

- Avec Gillian, on part pour un.. euh… un colloque dans cinq jours.

- Et dire que pendant une fraction de seconde j'ai cru que vous alliez annoncer « on part pour un.. euh.. un week-end en amoureux », siffla Loker en l'imitant.

Assis au plus profond de sa chaise matelassée, celui-ci était tout content d'avoir réussi à saisir la première occasion de se venger de son patron qui l'avait accusé de marivaudage. Il cherchait du regard un quelconque soutien de la part de Ria qui elle faisait semblant d'être plongée dans l'analyse d'une vidéo. Cal gardait résolument son sang-froid, bien décidé à en découdre.

- Loker, je ne vous paye pas à tenter de désarçonner de façon maladroite votre patron qui vous est mille fois supérieur. Vous devriez aider Ria, par exemple, installez-vous à côté d'elle, lui dit-il les dents serrées en insistant sur le dernier mot. Il s'approcha de l'oreille de Loker afin que sa collègue n'entende pas : je n'ai pas le temps pour vous délivrer quelques cours afin de séduire la demoiselle, va falloir vous débrouiller seul mon gars.

Loker ignora sa réponse :

- Et ces conférences, tout le groupe Lightman est invité non ? Je suppose que vous ne verriez aucun inconvénient à ce que je vienne vous accompagner alors ? J'ai toujours été intéressé par les réunions de discussion sur euh… sur quoi déjà ?

Lightman lui tira un sourire carnassier :

- Je ne vous l'ai pas encore dit. Et de toute façon, il est hors de question que vous veniez, ici ou là-bas, vous êtes de toute manière de la dernière des utilités. Et je préfère que ce soit Ria qui fasse office de nounou et non pas moi.

Loker semblait avoir le bec cloué : en signe de reddition, il choisit le silence. Cal leur exposa alors les consignes que ses deux employés devaient suivre durant son absence.

- Et pas de bêtise n'est ce pas ? Je vous rappelle que vous êtes filmés !