Titre de chapitre : L'un part, l'autre reste de Charlotte Gainsbourg.

Elle sentait encore la honte l'enflammer des jours après l'événement. Elle avait mis du temps avant de déterminer la source de ce sentiment qui lui faisait retourner plusieurs années en arrière, et remémorer des passages de sa vie qu'elle aurait préféré oublier. Parfois, à force de ruminer et de revenir sur cette émotion avec tellement d'intensité, elle sentait ses joues chauffer, et une douce coloration rouge s'étalait sur ses fossettes.

Embarras et fierté n'étaient pas des sensations qui procuraient un état d'esprit des plus doux, et plus spécifiquement quand la seconde atteignait des degrés excessifs. La gêne était un sentiment qu'elle abhorrait par-dessus tout, car elle le ressassait encore et encore, si fort qu'elle était parfois à deux doigts de se cogner la tête contre un mur.

Elle tenait à sa fierté, c'était une des rares choses qu'elle eût réussi à construire par elle-même, et surtout à faire perdurer. Elle avait trop connu la honte, trop serré les poings, trop refoulé de larmes, trop laissé la frustration rougir ses joues pour laisser les affronts la traverser sereinement. Les gens l'avaient rabaissée, méprisée, parfois prise en pitié. Elle s'était acharnée dans tous les projets qu'elle avait entrepris, avec motivation. Trop peu avaient abouti à quelque chose de concret, et beaucoup jugés non dignes d'intérêt.

On lui avait rejeté à la figure l'origine sociale de sa famille, comme une tare qui lui collerait pour toujours à la peau et entraverait le moindre de ses gestes. On lui avait fait comprendre qu'elle n'était sûrement pas assez intelligente pour tous les projets qu'elle avait en tête de réaliser. Il lui fallait se contenter de sa condition, ne pas viser plus haut, et rester toujours dans la même ligne de mire. On la cantonnait à ce qu'elle ne brûlait pas d'être ; elle finit par détester ce carcan. Les mots faits pour la décourager ne firent que la rendre plus farouche et plus butée, elle voulait leur prouver à tous qu'elle avait les moyens et les capacités de s'élever.

Oh, elle n'était pas tombée uniquement sur des personnes qui tenaient à ce qu'elle arrêtât. Non, il y avait bien une ou deux personnes qui lui reconnaissaient une ou deux qualités, qui l'avaient encouragée, surtout à les cultiver, mais elles lui rappelaient toujours les limites qui l'entouraient, et lui martelaient qu'elle ne pourrait jamais les esquiver.

« Tu es capable de faire ce marathon sportif, Tenten, mais je ne crois pas que ta maman pourra s'acquitter des frais de participation pour cette fois-ci. »

« Oui tu sais travailler, mais tu ne devrais pas choisir ce sujet, tu le trouveras trop dur. Tes notes sont plus faibles dans cette matière. ».

Et les choses s'étaient compliquées, lorsqu'il avait fallu commencer à envisager les voies de l'orientation, une future carrière professionnelle et tout le toutim. La dernière année, sa classe avait eu ce professeur qui n'avait cessé de l'encourager. Un qui voyait enfin qu'elle n'était pas stupide, moins intelligente que d'autres certainement, mais qu'elle avait une grande force de travail, et qu'à force d'étudier elle apprenait et assimilait tout autant qu'un autre qui aurait de meilleures capacités. Il l'avait soutenue, l'encourageait à travailler toutes les matières, en accentuant sur les matières où elle avait plus de mal.

Comme elle s'était fourvoyée. La goutte d'eau. Comment décrire ce qu'il se passait en elle quand, vers la fin de l'année, chacun des projets professionnels qu'elle ambitionnait, qu'elle s'était complu à imaginer, chacun se vit adjugé un obstacle par ce même professeur. Les écoles privées exigeaient un argent qu'elle n'avait pas, certes, elle était capable de l'admettre. Mais juger qu'en définitive elle ne serait pas capable de faire tel diplôme car il demandait des connaissances et une somme de travail à abattre qu'elle ne possédait pas, cela lui fit encore une fois ressentir le bourbier qui la retenait et continuerait donc à l'attirer.

Comment continuer quand personne, absolument personne, ne croyait en elle ? Ce fut le coup de massue décisif à la destruction de son assurance. Plus jamais elle n'oserait espérer quoi que ce soit. Plus jamais elle ne connaîtrait d'humiliation. Elle quitta les rangs compétitifs de la scolarité et enchaîna les boulots. Elle préserva sa fierté et la porta sur d'autres objets. Certes, elle n'avait plus d'attentes, mais elle se satisfaisait de sa petite vie. Elle avait quitté le logement de sa mère qu'elle occupait seule après sa mort pour ne plus posséder d'attaches. Elle parvenait à survivre, simplement, faisait bien son travail. Elle trouvait d'autres sources de satisfaction qui lui convenaient amplement.

Lors de cette fameuse altercation avec Neji, elle s'était à nouveau retrouvée assise sur cette chaise, face à ce professeur. Pétrifiée, en prise de panique, sur la passerelle en corde dont les nœuds commençaient à se délier des poteaux de bois. Plus que de parler, elle n'arrivait même plus à penser.

Elle pensait avoir dépassé ce stade, avoir pris suffisamment de recul sur elle-même pour être capable d'affronter à nouveau ce genre de situation humiliante, avec plus de sérénité. Mais il fallait croire que non. Le sentiment cuisant était venu faire sa réapparition. Etait-ce les mots, son attitude, le fait qu'elle s'était sentie acculée et paniquée, sa propre inaction ?...

Non elle le savait, il y avait deux motifs à sa honte, qui trouvaient leurs sources à la même origine : elle-même. Elle se sentait embarrassée par son incapacité à se maîtriser, effectivement.

Mais elle n'arrivait pas à s'expliquer, également, pourquoi elle avait réagi ainsi lorsque leurs regards s'étaient croisés. Le sien, brumeux et impavide, atone. Elle se rappelait les pupilles dénuées de vie, mornes et impassibles, en écho à ces contrées hivernales où toute couleur étouffait sous une couverture de blanc, où tous bruits passaient sous la coupe du silence. Mais la sensation de froid qu'elle ressentît alors, comme une fièvre algide, était due à la mise à nu que ces yeux lui imposaient. Elle s'était sentie transpercée, littéralement, jusqu'à en avoir le souffle coupé quelques secondes. Il était véritablement glacial et cassant ; même ses cheveux de jais contrastaient durement avec sa peau pâle.

Comme elle se sentait mal ! Qu'aurait-il encore dit s'il avait su cela ? Quel beau sujet de moqueries cela aurait-il fait… La perturbait ce que faisait d'elle un regard de cet acabit. C'était la première fois qu'elle se comportait ainsi ; et elle se l'expliquait par l'antipathie particulière du jeune homme. Mais que penser si la situation se représentait à nouveau, et avec quelqu'un d'autre ?

Définitivement, elle n'était faite que pour se faire écraser par les autres.

Elle tâchait de ne plus trop y penser désormais. Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis et sa vie avait repris son cours, malgré tout. Elle avait dégoté un travail de serveuse dans un petit bar, pour faire face à l'afflux de clientèle qui venait inévitablement s'enrichir avec l'été et la chaleur. Ses horaires, tard la soirée principalement, lui convenaient toutefois ; quand elle rentrait chez elle par les rues tortueuses de Konoha, l'air ne possédait plus qu'un fond de chaleur et une légère odeur de cuisson.

Petit bar miteux d'une petite ruelle, l'atmosphère y était le plus souvent enfumée et surtout confinée ; quasiment impossible de s'asseoir à plus de trois aux quelques tables disséminées dans la salle. Les surfaces établies en terrasse tenaient à qui mieux-mieux sur le capharnaüm des pavés de la rue. Sombre également, l'endroit n'attirait pas les foules mais possédait une poignée de fidèles, plus les quelques curieux qui s'égaraient assez pour réussir à dénicher le boui-boui. Ce n'était pas un endroit familial, et la propriétaire n'était pas connue pour son amabilité. Mais il bénéficiait d'une personnalité propre, et d'une réputation solidement bâtie. La tenancière avait apporté sa touche personnelle aux locaux : quelques apprêts de couleur vert sapin qui venaient rehausser les murs et étagères bruns, collection de tasses de thé en argile... Elle avait également fait encadrer les billets de loterie achetés qui s'étaient révélés gagnants.

Ayant dépassé la cinquantaine, elle avait quitté la médecine pour se reconvertir et trouver un emploi « plus reposant et moins sentimental » disait-elle. Plus calme, c'était dire. Difficile parfois de trouver la tranquillité pendant les coups de bourre, lorsqu'il fallait courir à droite à gauche et garder les consommations en équilibre sur le plateau tout en zigzagant dans l'espace exigu… Grande blonde au beau visage, rarement avenant, son mauvais caractère lui permettait de répondre aux clients mécontents et aux saoulards et en définitive de garder le dernier mot. Elle avait également assez de poigne pour mettre à la porte les consommateurs indésirables et, disait-on, pour les dissuader de revenir.

Elle était revêche, pas commode, grande gueule, et râlait toujours. Mais Tenten aimait travailler pour elle. Exigeante, elle demandait beaucoup, mais savait exprimer son assentiment et reconnaître la qualité du travail. Deux serveuses travaillaient sous ses ordres ; la seconde faisait la matinée et le rush du midi. Shizune était en quelque sorte l'assistante ; âgée d'une petite trentaine d'années, elle avait pris Tenten sous son aile pour la former et lui expliquer les rudiments du métier. La jeune femme brune, très élégante, portait toujours des chaussures à petits talons et entretenait savamment sa coiffure, parfois sous les taquineries de la patronne. Elle avait toujours le sourire, trait de personnalité que notre héroïne admirait beaucoup.

Tenten poussa un dernier soupir puis entra dans le bar. Shizune astiquait une table à l'aide d'un vieux torchon. Penchée sur plusieurs carnets et entourée d'un fatras de papiers divers, la matrone se prenait la tête sur de la comptabilité.

« Bonjour ! »

Les deux femmes levèrent la tête de leur tâche. Shuzune lui répondit d'un ton jovial, le visage éclairé par le geste de sa bouche. Par derrière ses lunettes, Tsunade gardait les sourcils froncés sur ses yeux bleus. Elle n'était pas très douée pour garder le compte de son activité.

« Bonjour Tenten. Va déposer tes affaires et rejoins-moi. J'ai besoin de ton aide, je ne m'en sors plus avec ces foutus chiffres. La comptable les veut vendredi.

- Tout de suite ! »

« Et c'est parti… »

« Excusez-moi, pardon… ? Je n'ai pas écouté. »

- Je ne veux pas te mettre la pression ni te faire paniquer, mais ta situation devient critique. Tes découverts sont de plus en plus importants, et par conséquent les agios. Tu ne vas bientôt plus pouvoir payer ton loyer. Madame ta mère est au courant ? »

Non, bien sûr que non, elle ne savait pas. Ses parents avançaient déjà l'argent nécessaire pour les frais de scolarité, et ils se privaient pour qu'elle réussît. Elle ne pouvait décemment pas leur réclamer plus d'argent, ni leur dire à quel point sa situation était précaire. Elle avait conscience d'être déjà suffisamment un fardeau pour eux. Elle voulait juste que ses parents soient fiers d'elle, qu'ils ne s'inquiétassent pas pour elle mais plutôt pour eux et leur petite vie.

Ils l'aidaient à atteindre un certain idéal qu'elle s'était fixée, et elle leur en était reconnaissante à souhait. A partir de là, le reste ne concernait qu'elle. S'éloigner et se rapprocher de ses études en prenant un appartement, travailler pour acquitter le loyer et vivre… Les choix, elle les assumait. Personne ne s'en était mêlé jusque-là, elle avait toujours réussi à faire face. Ce rendez-vous avec la conseillère bancaire qui suivait son dossier, et également celui de ses biologiques depuis plusieurs années, ne marquerait pas la première fois où elle échouerait à s'en sortir. Elle se le jura.

Fille unique, depuis toujours elle bénéficiait de l'amour inconditionnel de ses parents. Enfant charmante, elle faisait leur fierté ; sa mère lui avait transmis beaucoup de son patrimoine génétique, de la souplesse de corps au petit visage poupin. De son père, elle tenait sa vivacité d'esprit et ses grands yeux verts ; caractère heureux terni quelque peu par une grande intériorité. La moindre contrariété, la critique, la remarque, la vexation, elle gardait tout, dans sa tête et son ventre. Elle était cependant également très expressive, la moindre tristesse se lisait à travers son physique, ce qui pouvait causer un grand divertissement pour ses interlocuteurs ; elle constituait un véritable livre ouvert.

Un ouvrage qui se refermait vite, pourtant. Elle avait eu conscience de sa vulnérabilité bien assez rapidement, et tôt fait de découvrir son arme la plus redoutable. Son sourire acquit diligemment toutes les nuances possibles, à force de manœuvres de détournements et autres techniques fallacieuses. Persuasif, charmeur, innocent, cordial, froid, suppliant… Il devint sa couverture la plus efficace. Elle en usait et l'usitait à l'infini, à tel point qu'elle acquit vite le réflexe. Parfois il était plus simple de sourire que de penser.

Paniquée un bref moment, elle s'autorisa un instant pour reprendre le contrôle de ses nerfs et de ses pensées. « Tout ira bien ».

« Je saisis bien à quel point mon compte est dans le rouge, j'en suis désolée…

- Ce rendez-vous m'est vraiment très pénible Sakura, je ne te cache pas. Ta maman est une de mes plus anciennes clientes.

- Oui je sais, je fais vraiment attention !

- Je le vois bien à ton historique, tu me sembles très soigneuse…

- Ce n'est qu'une mauvaise passe temporaire, vraiment. J'ai eu quelques dépenses imprévues, mais ma situation se régularisa le mois prochain. Je devrais travailler plus aussi, j'ai quelques semaines de vacances à l'école, et on devrait avoir besoin de moi au travail ! »

Tout cela dit avec le sourire et les yeux encourageants, pour montrer qu'elle y croyait. En apparence. Non, sa vie serait tout aussi instable dans peu de temps. Elle avait quelques jours de battement pour ses cours, effectivement, mais elle ne pourrait pas faire quelques heures supplémentaires. Elle les passerait à réviser, étudier, noter, parcourir…

La conseillère ne semblait pas entièrement convaincue, mais que pouvait-elle ajouter de plus ? Jusqu'à présent, elle avait réussi à tout régulariser, effectivement.

« Nous verrons ça la prochaine fois. Je te recontacterai pour fixer la date. Fais attention à toi, c'est le principal.

- Merci beaucoup de votre soutien. A bientôt ! »

Elle sortit du bureau en adoptant l'expression physique d'une personne heureuse et sans souci à l'horizon. Elle sourit à sa conseillère, à la secrétaire de l'accueil, au jeune banquier en costume qui discutait avec elle, aux gens qui attendaient. Et le bonheur disparut de son visage lorsqu'elle se retrouva dans la rue.

Elle commença à faire le chemin pour retourner à son appartement.

Elle n'avait jamais aimé mentir, et plus de cela, était très mauvaise à ce jeu. Mais depuis quelques temps, elle avait l'impression de rattraper les années d'honnêteté par une litanie de mensonges dont le nombre l'impressionnait. Au fur à et à mesure, sa capacité à en débiter, quasiment automatiquement, sans réfléchir, augmentait sensiblement tout en réussissant à être convaincante, et la consternait. Si Ino le savait… Elle qui la moquait constamment de son mauvais jeu d'actrice lorsqu'elle voulait tourner la réalité à son avantage, trahie par ses yeux baissés ou la rougeur de ses joues.

Ino… Penser à sa meilleure amie lui procura un sentiment de nostalgie. Cela faisait si longtemps qu'elles ne s'étaient pas vues, éloignement géographique dû aux études oblige. Cette séparation, bien qu'elle fût déchirante des deux côtés, sauvait pourtant leur amitié et la protégeait elle-même. La compétition accompagnait depuis toujours leur relation ; l'envie perçait les regards que Sakura portait sur sa compagne : ses cheveux d'un blond iridescent, sa silhouette mieux formée et plus harmonieuse, sa joie de vivre, ses goûts, ses possessions… Et parfois la jalousie prenait le pas sur les sentiments chaleureux ; beaucoup plus souvent, la porte ouverte la laissait passer dans les pensées de la jeune femme, ces dernières années. Leur féminité s'épanouissait, en parallèle à leurs corps et leur personnalité ; plus aigües furent les perceptions des regards des autres, plus vives et agressives les comparaisons entre les adolescentes. Plus amers encore les pleurs, et toutes les deux savaient que ces situations, bien que ponctuelles, mettraient du temps à être oubliées et que la rancune viendrait probablement ruiner et détruire leur lien.

Ne plus voir sa confidente aussi souvent que dans le passé avait été très dur à accepter, mais désormais Sakura appréciait mieux les qualités de son amie et l'aimait à distance, loin des rancœurs et des complexes. Par la même occasion elle se redécouvrit, sans le prisme envahissant de la blondeur de Ino et de ses yeux bleus changeants. Elle commença à mieux se juger et être moins sévère avec elle-même.

Elle devait la rappeler, au fait. Elle s'aperçut qu'elle n'avait pas la force de mettre sa volonté à exécution. Le mensonge de plus, adressé à la conseillère, lui avait ôtée ses derniers contrôles nerveux, fallait-il penser. Elle était épuisée, à courir entre les cours et le travail, à réviser tard, à mal dormir quelquefois… Et ne pas manger à sa faim la fatiguait énormément.

Sortant de ses pensées, ses pas l'amenaient dans une ruelle commerciale ; une petite boutique à la devanture peinte en un léger vert pomme attira son attention. Les vêtements présentés en vitrine se composaient de couleurs pastel très douces. Elle s'approcha de la vitre et admira les dentelles délicates qui garnissaient les extrémités d'un haut blanc. Par la même occasion, elle se confronta à son double de verre.

Son reflet la choqua. Ses cheveux, qu'elle coupait désormais elle-même faute de moyens, lui tombaient lâchement sur les épaules, ternes et filasses, dans une espèce de carré un peu irrégulier. Elle avait maigri, mais elle ne pensait pas autant. Ses bras avaient diminué de volume, et ses clavicules saillaient sous son t-shirt. Elle arrivait aux derniers crans de sa ceinture pour maintenir son jean. Elle avait minci de visage également ; ses yeux verts paraissaient immenses dans ce petit visage. De grands cernes lui marquaient la naissance des pommettes. Elle eut envie de pleurer. Pourquoi mentir quand son corps trahissait la vérité à pleins cris ?

Elle sentit sa poche vrombir. Sakura consulta son portable : « Passe donc au bar ce soir ! La patronne nous paye un coup pour la nuit prochaine qu'elle passera à dormir et non à compter ses sous ! »

L'odeur forte, fameux concentré de crottin, de vieille sueur, de cuir et de feuilles mortes, le prit d'assaut à quelques dizaines de mètres de l'entrée du centre. Il grimaça lorsque les gras et légers effluves vinrent caresser son odorat, exacerbé par l'heure matinale de la promenade. Sous ses yeux s'étalaient déjà les vastes espaces délimités par de hautes clôtures de bois, tantôt verts pâturages où les brins d'herbes batifolaient follement en toute liberté, tantôt étendues de sable fin ou de terre souple, foulées de nombreuses fois, où les traces de passages se recouvraient au fur et à mesure les unes des autres. Le long bâtiment dominait l'horizon, grande masse sombre entrecoupée de portes et de fenêtres à l'encadrement également blancs. Les arbres immenses pourvoyaient un peu de fraîcheur sous le soleil déjà éclatant et cernaient les locaux : suite de chênes honorables, de conifères piquants…

Les mottes de terre sèches craquaient sous ses pas et créaient d'infimes fumées d'univers et de poussière. L'animal à ses côtés en soulevait de bien plus importantes ; il piaffait d'excitation et se retenait de courir pour rester aux côtés du jeune homme, et ses pattes énervées virevoltaient dans des nuages terreux. Le Bouvier bernois avait du mal à rester en place, motivé par les senteurs peu connues qui s'offraient à son sens olfactif. Le vent discret faisait bruisser son poil soyeux, parsemé de taches brunes et blanches dans une dominante de noir.

Kiba frappa sa cuisse du plat de la main pour le rappeler à l'ordre.

« Oh, tranquille Ector. »

Ces paysages étaient ce qu'il préférait le plus au monde. Il connaissait ce chemin pierreux, bordé à gauche d'un bois peu fourni mais riche en fougères, et qui se dédoublait un peu plus loin vers la droite pour gagner des étendues herbeuses qui se subdivisaient en hauteurs progressives. Le visiteur était assuré de faire une charmante randonnée dans ces campagnes. Il aimait l'odeur même qui se dégageait des lieux, car c'était l'assurance de la maison et toujours, de son abri et refuge.

Ector émit un son suppliant et darda ses grands yeux noirs surmontés de deux tâches auburn vers le visage du jeune garçon. Il n'avait pas une gueule magnifique, mais Kiba aimait sa franchise carrée, le regard honnête qui s'en dégageait et la loyauté de l'animal.

« Allez, va. ».

Le chien s'élança en courant vers les champs d'herbe, des aboiements joyeux égrenant sa ruade. Kiba regardait avec délectation l'herbe arrachée sur son passage et écrasée lorsqu'il se roulait sur le dos. Asuma Sarutobi et Kurenai n'étaient pas de mauvais bougres, loin de là ; il gardait un excellent souvenir de son ancien professeur et de sa gentillesse. Mais ils travaillaient tous deux, et le temps leur faisait cruellement défaut, souvent, pour les randonnées journalières où le canidé dépensait une grande partie de son énergie. Il manquait également à la ville l'herbe, l'air de la campagne, l'espace et le temps… Lorsqu'il s'était fait confier l'animal, quelques heures auparavant, la consigne principale instituait la libre promenade et les jeux à tire-larigot. Ce que le jeune homme s'était fait un grand plaisir d'honorer.

Travailler en tant que pet-sitter lui permettait d'allier deux critères plutôt avantageux : pratiquer une passion qui l'accompagnait depuis tout petit et avoir un salaire régulier pendant ses vacances. Proche des animaux depuis sa tendre enfance, affection communiquée par sa mère vétérinaire, les chiens avaient toujours eu sa préférence. Ils se révélèrent vite les meilleurs amis qu'il put avoir. Les quelques bêtes qu'il eût possédé, il s'était fait fort de les dresser et de s'en occuper entièrement, développant ainsi son sens des responsabilités dès l'enfance.

C'était avec un sentiment teinté de nostalgie pourtant qu'il observait Ector courir comme un damné plus loin. Depuis plusieurs années il ne s'était plus engagé dans la possession d'un animal par manque de temps, et par crainte. Son dernier ami, femelle border collie au caractère vif et indépendant, avait disparu du jour au lendemain, quelques semaines après l'adoption. Pour le jeune adolescent qu'il était alors, à peine sorti de l'enfance mais baigné encore dans les sentiments tendres de cette période de la vie, ce fut dur à surmonter. Attaché trop vite, conquis trop rapidement par l'enthousiasme de l'animal et sa soif de liberté, trop grande sûrement, il avait vécu sa fuite, car il s'agissait bien de cela, comme un véritable abandon. Il ne désirait pas revivre l'expérience, pour le moins du monde.

C'était probablement la partie de lui-même qui lui causait le plus de souffrance. Trop sensible et un cœur beaucoup trop ouvert aux autres, chiens ou êtres humains. Gamin, il soupçonnait en chacun de la loyauté et de la fidélité, comme il considérait la sienne comme naturelle et imputait cet état de fait aux autres. Mais finalement, tous, ils lui glissaient entre les doigts, l'abandonnaient et le laissaient derrière, dans un état total d'incompréhension et d'angoisse. Et personne ne revenait, il restait seul, absolument seul, avec sa déception et sa frustration. Les illusions perdues, les absents, les manques, il ne les comptait plus. Ils étaient trop nombreux, et lui si seul.

Pour protéger son cœur des intimidations et des atteintes doucereuses, pour se blinder contre la souffrance et s'armer face aux tentatives d'amitié, il ne faisait plus d'efforts, pour qui que ce fut, et adoptait le sarcasme pour dissuader les candidats à son affection. Au final, il restait bien peu de monde, mais c'était suffisant.

Il siffla bruyamment, et Ector réagit à l'appel ; il trottina pour le rejoindre. Que ce pincement au cœur ne fût que moindre et unique.

« Allez, un, deux, trois ! »

Il se mit à courir à perdre haleine vers le bâtiment et la cour qui le précédait, ses jambes devenant de plus en plus rapides au fur et à mesure de l'effort physique, comme un mécanisme inutilisé depuis trop longtemps. Son rythme cardiaque s'accélérait, la sueur perlait sur son front et ses bras, et le chien aboyait à tout-va à ses côtés. Ce dernier le dépassa rapidement, mais il continuait, appréciait l'air vif de la matinée qui lui piquait la peau en même temps qu'elle se réchauffait. Le vent lui fouettait le visage et faisait voltiger ses mèches éparses en lui dégageant la vue.

Il déboula en riant dans la cour principale ; il ralentit son élan, jusqu'à s'arrêter complètement. Il se courba et les mains posées sur les genoux, il chercha à retrouver son souffle affolé. Ses vêtements collaient son épiderme brûlant ; ses poumons semblaient exhiber des griffes acérées et lacérer son intérieur à chaque respiration qu'il prenait. Follement, son cœur battait dans sa poitrine, et c'était bon de le sentir si vivant. Le canidé jappa à son attention, la queue battant l'air, content de cette course improvisée.

« Rappelle-moi tu as quel âge déjà ? Quel gamin, j'ai honte pour toi ! »

Haletant, il tourna la tête vers la droite, où se situait la carrière du centre équestre. Encadrée par une haute barrière de bois, le sol recouvert de sable meuble, elle servait à la pratique des disciplines équestres. La voix moqueuse provenait d'une jeune femme campée fièrement sur un cheval à la robe noire parsemée d'ornements blancs. Le dos droit, la tête enveloppée d'une bombe noire, ses longs cheveux possédaient la même exacte nuance de la chevelure de Kiba et volaient en adéquation avec les saccades des mouvements de l'équidé. Hana ressemblait beaucoup à son petit frère, à commencer par les yeux. Ils avaient en commun la même pupille d'un marron très foncé ; mais quand celles de la jeune femme adoptaient une forme douce et féminine, en amande, le regard masculin se caractérisait par un côté très félin et devenait vite méprisant. Son corps avait acquis toutes les composantes de la féminité, et le dos cambré, le port altier, mettaient en valeur la naissance de sa gorge et la finesse de sa taille. Les mains serraient les rênes, mais laissaient du lest.

Kiba se releva péniblement et commença à s'avancer vers sa sœur. D'un claquement de doigts, il rappela le chien qui vint trottiner à ses côtés. Sa sœur faisait faire des tours de piste au cheval. Il s'amusa à remarquer la similarité des crinières de l'animal et de sa cavalière.

« C'était un tour de chauffe, comme pour ce que tu as entre les jambes. Qu'est-ce qu'il a ?

- Inflammation d'un tendon. Il est là pour quelques semaines, mais il va beaucoup mieux. »

Le jeune homme s'accouda à la clôture, dont la plus haute barrière lui arrivait au niveau du buste. Farfouillant sa poche de pantalon, il trouva de quoi fumer et bientôt exhala la première bouffée. Il reporta son attention vers la carrière :

« Léger boitement à l'arrière gauche. »

- Comme si je n'avais pas remarqué. »

Elle boucla son tour puis fit avancer l'animal dans sa direction. Arrivé à proximité, il arrêta ses pas. Il leva les yeux vers celle qui le montait et nota l'expression boudeuse qu'adoptait son visage quand elle se concentrait. Elle poussait ses lèvres légèrement vers l'avant et renfrognait les sourcils. Hana pointa l'index dans sa direction et, en répétant le mouvement plusieurs fois de suite, le recourba. Il comprit son intention et lui tendit la cigarette. Elle s'en empara et tira sur le filtre avec la bouche.

« Maman veut absolument te voir, dit-elle.

- Je sais, répondit-il simplement.

- Réponds à ses messages alors.

- Si je commence à lui répondre, elle m'en reverra une vingtaine d'autres à la suite.

- Elle s'inquiète.

- Trop. Mais je vais bien, se plaignit-il. J'ai pas besoin qu'on me surveille, je suis en bonne santé, je bosse, tout va bien. On se voit peu, pas la peine d'en faire tout un plat.

- Kiba…

- Ca vaut pour toi aussi, arrête de lui rapporter tout ce que je peux te dire. Elle ressasse, elle croit comprendre un truc avec ce que tu lui dis, et j'en ai pour des jours avec ses questions et ses reproches. »

Elle éclata de rire.

« Désolée, elle me tanne pour savoir quand tu viens ici, étant donné que bizarrement à chaque fois, cela se fait quand elle n'est pas présente.

- Elle ferait mieux de penser à elle maintenant. On est grands.

- Ca ne se fera jamais, sois en sûr. Tu ne la vois pas à la maison ?

- Bien sûr que si. Mais elle est tellement impatiente qu'elle oublie ce qu'elle m'a envoyé le matin-même. »

Leur mère les avait élevés seule aussi loin que Kiba s'en rappelât. Hana lui raconta un jour que leur père les quitta lorsqu'il était tout jeune, excédé par le caractère bouillant et passionné de sa compagne. Il conservait cependant encore quelques réminiscences floues. Mais elle ne s'assagit pas avec le temps. Kiba se remémorait, quelquefois encore avec frustration, souvent les situations où l'imprévisibilité de sa mère prenait toute sa splendeur, entre les oublis d'évènements importants, les organisations de dernière minute, les coups de sang... Elle avait eu beaucoup de mal à gérer sa carrière professionnelle de vétérinaire avec sa vie familiale, mais tout s'était d'un coup simplifié lorsqu'elle avait quitté son travail en cabinet pour racheter le centre, et proposer un lieu de convalescence et de repos pour chevaux blessés, sous ses soins. Mais cela lorsque ses enfants n'avaient plus vraiment besoin d'elle.

Il adorait sa mère, aussi fofolle qu'elle était, mais ils avaient vécu, tous les trois, dans un cocon, repliés sur eux-mêmes, pendant des années. Elle tenait profondément à ses enfants, qui le lui rendaient bien, mais cet amour prenait parfois des dimensions étouffantes, et Kiba, arrivé dans la période délicate de l'adolescence, suffoqua, et rejeta en bloc toutes les tentatives d'atteinte de sa famille. Le lycée lui offrit une échappatoire et une ouverture sur le monde, des rencontres importantes, des découvertes qui lui furent fondamentales. La relation avec sa génitrice s'assainit du même coup.

Ils terminèrent de fumer en silence, en se passant la cigarette l'un à l'autre.

« Alors, nouveau client ? demande-elle en pointant Ector du regard.

- Oui, celui de mon ancienne prof.

- Pour combien de temps ?

- Au moins cette semaine.

- Oh, super ! »

Le silence tomba quelques instants.

« Bon, c'était bien sympathique, mais on va rentrer.

- Déjà ?

- J'ai eu la consigne de faire un passage ici cette semaine. Mais pourquoi, je ne sais pas. Vu qu'elle n'est pas là, aucune raison de rester plus longtemps.

- Elle voulait que tu restes manger avec nous ce soir.

- Non, répondit-il doucement.

- Fais-moi plaisir, ça pourrait être l'occasion…

- N'insiste pas.

- Toujours pas envie d'être en famille, hein ? Arrête de fuir, Kiba, tu regretteras ça quand il n'y aura plus personne. J'en ai marre de t'attendre, je ne le supporterai plus très longtemps.

- J'y vais.

- Non. Il y avait autre chose. Viens. »

Hana enleva un pied de l'étrier puis, faisant basculer sa jambe de l'autre côté, descendit habilement de selle. Ses bottes de cuir noir tachetées de terre et de sable eurent tôt fait de sortir de l'arène puis de retourner vers le bâtiment qui jouxtait l'étendue.

« Viens avec moi.

- Hana, si c'est pour monter non je n'ai pas envie.

- Non.

-Débrouille-toi avec le foin, je suis pas payé pour ça.

-Tais-toi donc et suis-moi. »

A contrecœur, il emprunta le chemin et suivit les pas de sa sœur. Ils longèrent les locaux jusqu'à la partie la plus occidentale où, sous une arcade, un long tunnel se découvrit à leur gauche. Dans cette partie se trouvaient les logements équestres ; une dizaine de boxes, de chaque côté, se mirait en vis-à-vis. Toutes les portes étaient closes, à l'exception d'une, entrouverte. Et c'était justement vers elle que marchait la jeune femme. Aucun bruit ne se manifestait, à l'exception de ceux de leurs pas sur le béton.

« Maman l'a trouvée alors qu'elle venait ici, il y a un mois. Elle est restée depuis. »

Sa sœur lui céda le passage pour qu'il pût voir ce que comportait l'étroit espace. Il était tombé dans le piège.

Dans le coin le plus isolé, un gros tas de foin avait été aménagé, qui s'étalait sur le sol en des dizaines de brindilles. Des gamelles d'eau et de croquettes gisaient à côté. C'était dans le fourrage qu'il fallait trouver l'objet d'intérêt. Une chienne, allongée, était occupée à lécher un chiot placé entre ses pattes, un autre dormant collé à son ventre. Tous trois possédaient un pelage blanc très soyeux entrecoupé de taches noires qui ne faisaient que mettre en valeur les magnifiques nuances de sable.

La subtilité de ses mère et sœur n'était pas leur point le plus fort. Et la patience n'était pas une qualité dont il pouvait se vanter de posséder à grands renforts.

« Votre petit manège commence à me taper sur le système…

- Maman est occupée à droite-à gauche et je fais tourner le centre. Nous n'avons pas le temps de nous en occuper. »

Resté hors de la boxe, Ector passa une tête curieuse par l'ouverture, alerté par les odeurs.

« Alors tu t'es dit que j'accepterais tout de suite parce que je suis en vacances ? Tu as pensé que Kiba il accepterait bien de les prendre à la maison hein, et que peut-être bien il pourrait même les adopter et s'en occuper tout le temps ! »

Il se rendit compte qu'il avait haussé le ton à la fin de sa tirade. Il fut surpris de ses paroles, qu'il ne voulait pas aussi blessantes. Hana lui décocha un regard sombre.

« Ca suffit, Kiba. Je voulais juste te demander de passer une fois par jour pour les faire jouer et voir comment se débrouillent les chiots. Rien de plus. »

Le jeune homme cessa leur croisement de regard pour porter le sien vers les murs recouverts de planches de bois, dans l'espoir vain que sa colère se temporisât.

« Continue tes gamineries, continue de fuir, continue d'être lâche en espérant que ça ne fera rien. Ouvre les yeux, tu te blesses et tu blesses tous les autres par ton attitude. Arrête de reprocher aux autres leur égoïsme, prends un peu de recul frérot. Ca ne ramènera personne, ton comportement. Ni tes chiens, ni tes amis, ni papa. Surtout pas papa. »

Il lui tourna le dos, il craignait d'être odieux dans sa réponse. Il savait que s'il la regardait, il vomirait son flot de fiel et de bile, même si elle n'était pour rien responsable. L'habitude s'était installée qu'elle fît tampon pour tout. Il ne voulait plus s'engager, pour rien ni pour personne. Il ne pouvait plus faire confiance aux gens concernant leur capacité à faire les piliers, dans le sens à rester dans sa vie et le soutenir, le supporter, qu'importât la manière dont il grandissait ou évoluait. Son père devait représenter ce roc dans son existence, mais il s'était défait, éboulé, brisé, disparu et réduit en poussières.

Il s'accroupit devant la femelle, qui ne lui opposa aucune réaction méfiante ou hargneuse « Doux caractère ». Le chiot qui quelques instants auparavant subissait sa toilette effectua des pas hésitants vers le Kiba. Le museau dressé pour s'accoutumer aux senteurs, les yeux bruns encore un peu clos, ses oreilles étaient recouvertes de poils noirs. Le jeune homme le saisit d'une main et le posa dans le creux de son autre coude. Il s'y nichait parfaitement.

Hana observa son frère se mettre en boule, tête penchée et bras collés au corps. Elle l'observa se faire violence et imagina le cheminement mental qui tourneboulait dans la tête hérissée et mettait à bas les dernières répulsions et derniers obstacles.

« Dis à Maman que je serai là ce soir. »

Elle avait remporté la première bataille. Elle se baissa et s'accroupit à côté de lui, la main sur l'épaule. L'univers de Kiba venait d'accepter un nouveau membre.