L'après-midi pointait le bout de son nez gelé lorsque Richard parvint enfin à Cougstone. Le froid avait encore augmenté en intensité, le forçant à rabattre sa capuche rouge vermeil sur son visage pour le protéger. Malgré la brise glacée, la ville bruissait d'activités à cette heure-ci, chacun se préparant du mieux possible aux fêtes prochaines. Le jeune homme mit sa monture au pas, se faufilant à travers les passants il grimaça, ne sachant quelle direction prendre. S'immobilisant, le cavalier héla un villageois, lui demandant où trouver le guérisseur le plus proche; après avoir écouté ses indications, il se dirigea vers la boutique, située à quelques rues de la grande avenue.
La cloche sonna à son entrée, tandis qu'une douce chaleur l'envahissait. Le propriétaire leva la tête, et sourit au nouveau client.
« Que puis-je pour votre service ?
- J'aurai besoin des plantes écrites sur ce papier », expliqua le jeune homme.
S'en saisissant, le vendeur l'examina, avant de se diriger vers de grands paniers en osier où il prit le nécessaire. Alors qu'il revenait vers le comptoir, la cloche sonna de nouveau, et un bruit caractéristique de bottes en cuir mêlé de fer se fit entendre, faisant se figer Richard. Son soupçon se confirma quand il vit le boutiquier pâlir légèrement, avant de murmurer :
« Je suis à vous dans une minute. »
« Je vous en prie », répondit le d'Haran d'une voix grave et profonde.
Ce fut au tour du Sourcier de blêmir. Son souffle se fit plus court, et sa vision se troubla légèrement tandis que tout son corps était pris d'un frisson violent qu'il tenta en vain de contenir. Non, non ce n'était pas possible... Il habitait loin d'ici.. ce ne pouvait pas être lui...
« Tout va bien ? », s'inquiéta l'alchimiste en le voyant trembler.
Se ressaisissant, Richard hocha la tête il toussa et d'une voix faussement enrouée afin de la dissimuler, expliqua :
«Je crois que ma nièce m'a donné sa grippe. Je ferais mieux de rentrer vite chez moi.»
Plongeant sa main sous sa cape, il en sortit une petite bourse de cuir dont il extrait quelques pièces de bronze, avant de les poser sur le comptoir et de récupérer ses flacons d'herbe. Il salua le vendeur d'un hochement de tête, baissa le visage devant l'officier d'Haran et sortit prestement de la boutique, luttant pour ne pas courir. La présence d'un groupe de soldats devant le magasin le força à ralentir encore pour adopter une marche normale. Les hommes riaient et plaisantaient, attendant visiblement leur supérieur. D'un pas légèrement défaillant, leur ennemi se dirigea vers la ruelle la plus proche pour s'y engouffrer, avant de s'effondrer contre le mur, tremblant de tous ses membres. Les larmes qu'il avait contenues jusqu'ici rompirent soudain la barrière érigée en lui, et des torrents d'eau humide envahirent son visage, tandis que de violents sanglots le secouaient. Richard tenta en vain de les stopper, s'appuyant contre les briques, mais déjà des souvenirs douloureux remontaient en lui par vagues successives : son arrivée au camp, sa bagarre contre le sergent, le capitaine, sa discussion avec lui dans son bureau, leur visite secrète et la découverte de sa famille, leur amitié naissante, son sentiment progressif que tout n'était peut-être pas entièrement blanc ou noir, qu'il existait des gens biens des deux cotés... Il avait voulu y croire, et oublier qui il avait en face de lui : le capitaine Ensor, un d'Haran, un de ceux qu'il devait combattre, un de ses pires ennemis. Et peut-être aurait-il réussi, si la dure réalité n'était pas venue se rappeler à lui par l'intermédiaire de Kahlan il lui avait fallu fuir, et oublier son respect naissant pour son supérieur d'un temps. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés face à face sur la colline, Richard n'avait pas voulu le combattre, et le lui avait dit et il avait senti que son adversaire ressentait les mêmes sentiments de son coté. Mais contrairement au jeune homme, il avait ignoré ce que lui disait son cœur pour l'attaquer, écoutant d'abord son serment. Richard serra les poings, tentant de juguler sa peine et sa douleur. Après son immersion forcée, il avait tout fait pour oublier ses sentiments et sa tristesse, se concentrant sur sa mission. Il avait fermé son cœur, et à ses amis qui s'inquiétaient à juste titre, il avait menti, leur disant qu'il allait bien, alors qu'en réalité, il se sentait broyé de l'intérieur, déchiré entre deux loyautés.
Une pointe de fer glacée sur sa nuque le tira brusquement de ses pensées. Tout à sa souffrance, il n'avait pas entendu arriver Ensor, qui avait pu s'approcher sans difficulté dans son dos. Se figeant, il voulut glisser sa main sous sa cape, mais le toucher de la lame sur sa peau s'accentua.
«Pas de ça avec moi. Relève-toi lentement, les mains levées.»
Richard obéit, se redressant doucement, avant de pivoter pour faire face à son ancien ami. Celui-ci le fixait, semblant avoir du mal à croire ce qu'il voyait.
«C'était donc bien toi, murmura-t-il. J'ai cru que mon ouïe me trompait tout à l'heure. Et puis, quand tu t'es retourné pour sortir, j'ai aperçu en partie ton visage. J'ai pensé rêver, alors je t'ai suivi, et te voilà... Quelle étrange surprise...»
Lemilitaire eut un rire sans joie.
«Quelle ironie, n'est-ce pas ? Nous retrouver ainsi face à face, seuls, quelques jours avant les fêtes. Il y a de quoi être troublé.»
Le Sourcier ne répondit pas, préférant rester silencieux. Il avait déjà assez de mal à rester maître de lui-même, tentant avec difficulté de cacher son trouble.
«Qu'est-ce que tu fais là ?, lui demanda brusquement Ensor. Ne me dis pas que tu projettes une attaque pendant les fêtes !»
Son interlocuteur haussa un sourcil.
« Vous croyez vraiment que si c'était le cas je vous le dirais? »
Le regard de l'officier se durcit, aussi son ex-homme de confiance se hâta-t-il de répondre :
« Mais non. Non, je ne suis pas là pour cette raison.
« Laquelle alors ?
« Celle qui pousse les gens à rentrer chez un guérisseur : j'avais besoin de plantes.
« Pourquoi te croirais-je ? Tu pouvais très bien être en train de préparer une attaque, et avoir pris ces plantes pour l'apparence. Tout comme tu t'es fait passer pour un des nôtres afin de rentrer dans le camp. »
Une pointe d'amertume se fit entendre dans sa voix. Richard soupira :
«Capitaine, je sais que rien ne vous pousse à me croire. Et je le comprends, tout joue en ma défaveur. Mais s'il vous plaît, pour cette fois, ayez confiance en moi. L'enfant qui a besoin de ces herbes n'est pour rien dans notre conflit.
« Je...
« Capitaine ! Capitaine tout va bien ?»
Les appels des soldats coupèrent Ensor. Les deux hommes se figèrent, avant de tourner la tête vers l'entrée de la ruelle, où apparut le groupe qu'avait entraperçu plus tôt le hors-la-loi. Celui-ci se figea en apercevant la scène: leurs yeux se posèrent sur l'épée toujours dirigée vers la gorge du fugitif, avant de se relever vers le visage de ce dernier, qui reconnut avec horreur les soldats du camp où il s'était infiltré.
«Le Sourcier!», hurla l'un d'eux, dégainant son épée, aussitôt imité par ses camarades, qui se ruèrent à sa suite vers le dit-nommé.
Ce dernier profita de la surprise de l'officier pour se dégager violemment, avant de plonger la main sous sa cape et de tirer de son fourreau l'épée de Vérité. Le combat s'engagea, violent et acharné : Richard était seul contre cinq hommes, dont un auquel il ne voulait aucun mal. D'un coup de pied dans le ventre, il repoussa un des soldats, l'envoyant voler de l'autre coté de la ruelle, avant d'abattre son arme sur le d'Haran à sa droite, puis de l'enfoncer dans le ventre de celui de gauche. Alors qu'il haletait, cherchant à reprendre sa respiration, une violente douleur lui transperça soudain le bras gauche, tandis qu'une lame s'enfonçait dans sa peau, le faisant hurler de douleur. Sa vue se brouilla, il tourna la tête, cherchant l'origine du coup, et aperçut un autre militaire qui lui faisait face. Sa surprise laissa place à de la colère, et il lui bondit dessus, ignorant les protestations outrées de son bras. Il ne resta bientôt plus que le capitaine et lui le jeune homme le menaça du plat de l'épée, grimaçant de douleur :
«Je vous l'ai dit, je ne vous veux pas de mal, capitaine. Mais si vous tentez de m'empêcher de sauver Dean, alors je vous tuerais sans hésitation.
«Tu..»
Sans crier gare, son ancien supérieur lui sauta dessus, le plaquant au sol. Sous le choc, la tête lui tourna, et de violents élancements envahirent son membre blessé. Richard se débattit, furieux, tentant en vain de se libérer, mais la poigne d'Ensor l'empêchait de bouger, le clouant au sol.
Tziiiiiiiiiiiiiiiich !
L'instant d'après, une flèche vint se ficher à l'endroit précis où il se trouvait quelques secondes auparavant.
«Qu'est-ce que...», balbutia-t-il.
«Capitaine ! »
Une voix grave venait de transpercer le bref silence; le Sourcier tourna la tête vers son origine, cherchant des yeux son propriétaire, avant d'apercevoir à l'entrée de la ruelle un nouveau groupe de soldats, alertés par les cris.
«Non mais c'est pas vrai !, pesta-t-il. Vous êtes venus à combien faire vos emplettes !
«Tu sais bien qu'un officier d'Haran ne se déplace jamais seul enfin !», ironisa Ensor, mais ses yeux brillaient étrangement, et soudain, son prisonnier eut un hoquet en comprenant qu'il venait de lui sauver la vie.
«Vous...
«Tais-toi, gronda l'homme, avant de le relever brusquement, le tenant par le col. Un mot de plus et je te tranche la langue ! Le Seigneur Rahl n'a pas précisé s'il fallait te ramener intact ou pas !»
Son visage exprimait une fureur glacée, et n'importe qui d'autre aurait cru en sa colère, mais le jeune captif le connaissait suffisamment bien pour savoir que ce n'était que de la dissimulation, du moins il l'espérait. Une pensée lui traversa soudain l'esprit : Ensor n'avait pas participé au combat, contrairement à ses hommes il était resté en retrait. Se pourrait-il que... ? D'un rapide coup d'œil, le captif évalua sa situation : trois soldats gisaient à terre, un quatrième se révélait en jurant, la main plaquée sur son ventre. A l'entrée de la rue, une dizaine de militaires, suivis de la foule inquiète. Des exclamations de stupeur et de peur s'élevèrent de celle-ci lorsque les badauds aperçurent le garçon prisonnier entre les mains de l'officier d'Haran. L'un d'eux laissa échapper, dans un hoquet, en reconnaissant l'épée qu'avait saisie Ensor:
« Le Sourcier ! C'est le Sourcier ! »
Le mot vola de bouche en bouche, se répétant, se propageant sur toute la place, et bientôt des cris naquirent du groupe amassé. Richard profita de l'agitation créée pour 'attaquer' son ravisseur, le frappant au visage; ce dernier poussa un grognement de douleur avant de relâcher légèrement sa prise, suffisamment pour laisser à son ex-subordonné assez de marge pour qu'il puisse se libérer d'un mouvement sec. Vif comme l'éclair, il récupéra son arme, avant de saisir à son tour durement l'officier par le bras et de le faire pivoter, le plaquant contre lui. L'épée de vérité vint se coller contre la gorge d'Ensor, qui tenta de se débattre, ne faisant qu'accentuer la prise de son ami. Les soldats se précipitèrent vers eux, furieux, mais Richard gronda :
«L'un de vous approche et je le tue.
«Faites ce qu'il dit, grogna le prisonnier.
«Vous l'avez entendu ? Poussez-vous ! Allez, allez du large !»
Le duo remonta ainsi toute la ruelle, avant de parvenir jusqu'à la place où de nouvelles exclamations étouffées les accueillirent. D'un pas vif, le Sourcier se dirigea vers sa monture, forçant Ensor à le suivre.
«Ya!, hurla-t-il, lançant son cheval au galop, le bras solidement accroché autour du torse du capitaine.
