Chapitre 1

Tout à commencer le jour où Tia perdit l'amulette que lui avait offert Moutmose. Cette amulette, achetée lors d'un séjour à Abydos, avait été consacrée par le grand prêtre en personne et avait coutée suffisamment chère pour que le jeune homme évoque une bonne dizaine de fois son prix. Manière de faire comprendre à sa sœur ce qui lui arriverait si elle avait le malheur de la perdre, ou pire, de ne pas la porter. Aussi Tia se trouva-t-elle bien embêtée lorsqu'elle se rendit compte qu'elle ne l'avait plus sur elle.

En temps normal, Tia n'accordait aucune importance à cette amulette, de sorte que si elle lui avait été donnée par Djéser ou Nakthamon, elle l'aurait tout simplement abandonnée. Mais voilà : cette amulette lui avait été offerte par Moutmose. Le seul de ses frères à attacher une véritable importance à ce genre de chose. Et même s'il avait évoqué son prix sur le ton de l'humour, elle savait que son salaire de scribe militaire rendait ce cadeau précieux. Elle n'eu donc d'autre choix que de se lancer à sa recherche. Et croyez-moi, si elle avait su tout ce qui en découlerait, elle ne l'aurait pas fait !

Par chance, la jeune fille avait une assez bonne idée de l'endroit où elle avait pu la perdre. La veille, elle et sa famille étaient allées chasser aux alentours de la ville. Or, elle savait qu'elle ne pouvait pas avoir perdu l'amulette avant puisqu'elle l'avait enfilée au moment du départ. De sorte qu'il ne lui restait plus qu'à retourner sur les lieux, en priant pour que personne ne l'ait ramassée. Comme elle était invitée à déjeuner chez un ami de la famille, elle décida qu'elle partirait en début de matinée. Elle enfila une robe toute simple, sans bretelle ni ornementation, et glissa dans un sac un gorgerin, une paire de boucle d'oreille et un diadème. Elle les mettrait avant d'aller déjeuner. N'aimant pas les perruques, elle décida de sortir tête nue.

Dans la cour se trouvait sa mère occupée à vérifier les comptes avec la gouvernante. En voyant sa fille sortir, Diounout s'interrompit.

- Les dieux soient avec toi, mère.
- Et avec toi. Tu sors ?
- Oui, Muthis m'a invité à déjeuner chez lui et j'ai une course à faire.
- Tu vas aller manger chez le grand vizir dans cette tenue ?! Tia ! Je sais que Muthis t'apprécie mais tu te dois de le respecter !
- Ne t'inquiète pas. Je me changerais juste avant d'entrer chez lui. Regarde ! J'ai ici tout ce qu'il faut pour ne pas vous déshonorer, déclara la jeune fille en présentant le contenu de son sac à sa mère.
- Et la perruque ?
- Mère ! Il s'agit juste d'un diner entre amis pas d'un banquet ! Le fait que je porte pas de perruque n'aura aucune importance !
- Très bien… Soit prudente.
- Promis.

Tia s'inclina et se dirigea vers les écuries qui juxtaposaient la cour. Là, elle s'empara d'un arc, d'un carquois et de sa dague et commanda à un serviteur d'atteler un des deux chars que sa famille possédait.

- Désirez-vous que je vous conduise quelque part Maîtresse, demanda l'homme tandis qu'il amenait les chevaux.
- Oui. J'ai besoin de retourner là où nous sommes allés chasser.
- Seule ?!

Tia hocha la tête. À voir l'expression que faisait l'homme, il était évident qu'il trouvait indécent qu'une jeune fille de bonne famille quitte la ville sans la moindre servante. Tia songea avec ennui que cela n'avait jamais choqué qui que soit quand elle et sa famille vivaient dans la caserne de son père. La vie à Memphis avait beau être plus agréable, elle était loin d'être parfaite.

Une fois le char prêt, Tia sauta dedans et le serviteur démarra. L'endroit où la chasse avait eu lieu se trouvait à quelques stades de Memphis, à côté d'une petite route peu côtoyée, de sorte qu'il fallut moins d'une heure pour qu'ils arrivent. Une fois sur place, Tia descendit du char et ordonna au serviteur de rentrer. Elle irait chez Muthis à pied. L'homme hésita : laisser l'unique fille de son maître seule en pleine nature ne lui vaudrait-il pas des ennuis ? Voyant sa réaction, Tia sourit et, lui ayant assuré qu'elle ne risquait rien, s'enfonça dans les papyrus qui bordaient la route. Au bout d'une minute, il devint évident que sa recherche allait s'avérer plus complexe qu'elle ne l'avait espéré. En effet, il ne restait plus aucune trace de leurs passages et Tia ne se souvenait que très vaguement du chemin qu'elle avait parcouru la veille. Maudissant mentalement son frère et le sort qui veut que ce soit toujours les choses les plus importantes que l'on perde, la jeune fille se remit à la tache.

Elle en était à une heure de recherche infructueuse lorsque Tia entendit un homme marcher dans les fourrés. Pensant d'abord qu'il s'agissait de son cocher, qui inquiet de ne pas la voir revenir, s'était lancé à sa recherche, elle voulut se relever afin lui indiquer qu'elle était toujours en vie. C'est alors qu'elle entendit arriver un second homme.

- Tu es sûr que c'est ici ?
- Certain.
- Tu as intérêt, parce que on n'aura pas d'autre chance. Tu n'es pas sans savoir à quel point il est prudent.
- Puisque je te dis que c'est la bonne route ! De toutes celles qui mènent à Shedet, c'est la seule à être peu fréquentée.
- Et qu'est-ce qui nous garantit qu'il voyage incognito, demanda un troisième homme que Tia n'avait, jusque là, pas entendu.
- Il est en mission secrète ! Tu crois vraiment qu'il a intérêt à voyager aux yeux de tous, s'énerva celui qui avait choisi l'endroit.
- Silence ! Il nous faut l'entendre arriver !

Si au départ, Tia avait pensé qu'il s'agissait d'un groupe de chasseurs, elle s'était bien vite rendue compte que ces hommes n'attendaient nullement l'arriver d'un fauve. Le bruit de leurs glaives, acheva de la convaincre de rester cachée là où elle se trouvait. En y réfléchissant bien, c'était l'endroit idéal pour tendre une embuscade : loin de toute civilisation, il avait en plus l'avantage d'offrir de nombreuses cachettes tout en ayant une excellente vue sur la route. Il suffirait à ses hommes de rester cachés et, une fois leur cible à porter de leurs arcs, de jaillir des fourrés et de le tuer. Tia en était là de ses réflexions quand un bruit de cheval se fit entendre au loin.

- C'est lui ! Préparez-vous !

Sans plus réfléchir, Tia sortit une flèche de son carquois, arma son arc et, au moment même où les hommes s'apprêtaient à tirer, jaillit des papyrus, hurla « Attention ! » et lâcha sa flèche qui alla se figer dans l'épaule d'un des bandits. Surpris par cette attaque qu'ils n'avaient pas vue venir, les assaillants perdirent quelques secondes précieuses. Tia en profita pour replonger dans les fourrés tandis que l'homme et son cocher dégainaient leurs armes. Toujours cachée par les papyrus, Tia changea en courant de point de tire. Au loin, les hommes hurlaient des menaces de mort à son égard, à moins qu'elles ne fussent pour leur cible. Sans jamais s'arrêter, Tia encocha une nouvelle flèche et jaillissant à nouveaux des papyrus, tira. Cette fois-ci, la flèche atteint le dos d'un des hommes. La jeune fille eue juste le temps de voir qu'elle avait fait mouche avant qu'une flèche ennemi ne manque son bras droit.

- Occupe-toi de la femme, nous, on se charge de finir le boulot, hurla le chef des assaillants.

Tia jura : elle avait perdue l'effet de surprise dont elle disposait. Sans plus perdre de temps, la jeune fille dégaina son glaive et fonça vers son agresseur, réduisant ainsi la distance qui les séparait.


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Voyant qui il ne pouvait plus tirer, l'assassin lâcha son arc et dégaina son glaive. Par bonheur, il n'imaginait pas cinq secondes que cette gamine ait pu suivre un entraînement intensif auprès de ses frères. Cette sous-estimation lui couta la vie. Ne s'attendant pas à ce qu'elle réussisse à parer son coup, il laissa une ouverture suffisamment grande pour Tia l'atteigne à l'estomac. L'homme s'écroula aussitôt. Profitant du répit qui lui était accordé, Tia entreprit d'analyser la situation : sur les cinq agresseurs, un se trouvait à ses pieds, deux autres avaient été tués par l'homme et son cocher et les derniers se battaient encore. Si elle pouvait voir qu'ils n'avaient pas le dessus, elle n'était pas certaine qu'ils mourraient sans blesser leurs adversaires. Aussi courra-t-elle reprendre son arc et tira une flèche sur l'homme qui se battait avec le passager. Ce dernier était un excellent combattant et à peine son agresseur blessé que son glaive le transperçait de part en part. Seul restait le chef de la bande qui ne tarda pas rendre l'âme vaincu par les deux hommes.

- Général, vous allez bien ?!
- Évidemment ! Que crois-tu ?!

Tandis que l'homme et son cochet discutaient de qui pouvaient bien être leurs assaillants, Tia entreprit de récupérer ses flèches. En contemplant les blessures des cadavres, elle pouvait dire qu'à aucun moment, ils n'avaient eu le dessus. « Il est doué. Peut-être même plus que Djéser. » songea-t-elle. « Ces hommes n'auraient jamais pu gagner sans l'effet de surprise et vue qu'ils l'ont perdu … » Tia se tourna vers le général. Le moins que l'on puisse dire c'est qu'on pouvait difficilement le manqué. D'une taille supérieure à la moyenne, il possédait une magnifique chevelure dorée, le tout agrémenté d'une magnifique musculature. « Vu son physique, je dirais qu'il a entre 20 et 30 ans. Y a-t-il un général possédant ces caractéristiques dans l'armée de Pharaon ? »

- Je vous remercie pour votre aide, mademoiselle…
- Tia ! Et vous n'avez pas besoin de me remercier. N'importe qui aurait fait la même chose à ma place.
- Je ne crois pas, non…

Ayant dit cela le général l'observa intensément au point qu'elle finit par détourner son regard, se demandant si elle avait dit quelque chose de mal. Par chance, elle se rendit compte qu'elle n'avait plus son sac, ce qui lui fournissait une excellente raison pour fuir les yeux de cet homme. Mais hélas pas les commentaires du cocher :

- Vous pensez qu'elle était là par hasard ?
- Qu'est-ce que tu veux dire ? Qu'on l'aurait casée sur la route pour nous sauver la vie ?
- Pourquoi pas ? Ne me dites pas que vous n'avez pas vu à quel point ses hommes étaient peu entrainer ?
- C'est ça ! Et on aurait envoyé une gamine de 10 ans me séduire grâce à ses quelques connaissances en tire à l'arc ? Trouve une idée plus intelligente !
- La « GAMINE » de « 14 ANS » cherchait une amulette qu'elle avait perdue sur les lieux et s'est bêtement laissée entrainer dans une histoire qui ne la concernait en rien, déclara Tia avant de venir se planter devant les deux hommes le visage rouge de fureur.

Loin d'être décontenancé, le général déclara avec un sourire amusé que cette version lui paraissait bien plus plausible. Considérant la question clause, Tia s'apprêtait à partir quand le général l'arrêta. Surprise, la jeune fille le vit se diriger vers son char, prendre un arc et le lui tendre :

- En remerciement pour nous avoir sauvé la vie.

Tia rougit.

- Je ne l'ai pas fait pour la récompense, murmura-t-elle en fixant le sol.
- Et bien, prenez cela pour un remboursement.
- Hors de question ! Aucun arc ne vaut une vie humaine !

Cette fois, l'homme écarquilla les yeux de surprise avant d'éclater de rire.

- Dans ces conditions vous n'avez cas le voir comme un symbole de ma reconnaissance.
- Vous voulez vraiment que je le prenne, n'est-ce pas ?
- En réalité, je pense que le mieux serait de vous sauvez la vie à mon tour. Mais vue que vous n'avez pas l'aire spécialement en danger…
- Très bien, j'accepte votre reconnaissance.
- Vous êtes sure ? Sinon je peux toujours organiser un guet-apens et vous sauver au dernier moment ?
- J'ai dis que j'acceptais !

L'homme éclata à nouveau de rire tandis que Tia lui arrachait des mains l'arc. Elle en aurait presque regretté de l'avoir sauver.

- Pardonnez-moi général, mais nous devrions y aller.

L'homme hocha la tête et remonta sur son char.

- Désirez-vous que nous vous déposions quelque part ?
- Non merci. Ça ira. Par contre, concernant les cadavres…
- Ne vous inquiété pas pour cela. J'enverrais quelques uns de mes hommes les récupérer.

Tia acquiesça. Mais tandis que les chevaux s'élançaient, elle réalisa qu'elle avait une dernière question et se mis à courir à leur poursuite. Le général dut l'entendre car il se retourna et l'interrogea du regard.

- Pourrais-je savoir votre nom ?!
- Ramsès.

Choquée, Tia s'arrêta. Ramsès ! Le général Ramsès ! Le favori de Pharaon et le plus grand adversaire de Muthis ! De tous les généraux de Pharaon, c'était celui auquel elle s'attendait le moins. Et tandis qu'elle regardait disparaître le char, elle se dit que le sort lui avait un humour douteux.

Elle n'avait pas idée à quel point elle avait raison.