Noir... Blanc... Noir... Ténèbres.
Des ténèbres aveuglantes. Un univers contradictoire, paradoxal.
La pression sur mon corps et mon âme s'accentue cruellement. Je me sens sur le point d'étouffer, d'exploser, de me briser en mille morceaux.
La mort est-elle donc synonyme de torture perpétuelle ? Ainsi, ce que l'on raconte est faux : il n'y aurait pas de "repos éternel" ? Pas de paradis illuminé, juste... Le Néant ? Un "rien" glacial et noir comme une nuit sans lune et sans étoiles ? Après tout, je l'ai sans doute mérité. L'enfer est trop doux pour les crimes que j'ai commis. Mais paradoxalement... J'en ai assez de souffrir. Alors qu'est-ce que je veux, exactement ?
Tout à coup, la force qui presse chaque parcelle de mon être augmente en puissance. Je veux hurler, mais je n'ai plus aucun contrôle physique sur ce qu'il reste de mon corps.
Les flashs de clair-obscur se précipitent de nouveau avec frénésie.
Noir. Blanc. Noir. Blanc. Éclair aveuglant.
La pression se relâche d'un coup. Je retrouve brutalement la notion de mon espace, tandis que j'éprouve des sensations que je pensais perdues à jamais, se répandant vivement dans un corps que je croyais détruit.
Un air pur remplit mes poumons avec violence, et je retrouve une respiration haletante. J'ai l'impression d'avoir émergé d'une mer déchainée après m'être débattu en apnée dans ses tréfonds.
J'ai peur. Je ne sais pas où je suis, et je ne suis pas certain de vouloir le savoir. Cependant, une lumière éblouissante traverse mes paupières, imprimant un halo rougeâtre sur ma rétine. Je me sens malgré moi hypnotisé, tenté par cette lueur mystérieuse. Avec une lenteur désirée, je décide enfin d'ouvrir les yeux.
Tout est blanc. Une blancheur pure et céleste, presque aveuglante. Aucun relief, aucun élément ne se démarquant de cet espace immaculé. Aucun horizon. Juste... Du blanc à perte de vue. Et aucun son, à par celui de mon souffle erratique. Je me rappelle bien avoir voulu me donner la mort. Mais je ne peux m'empêcher de me poser cette éternelle question : où suis-je ?
Je reprends petit à petit la conscience de mon corps. Je me tiens debout, parfaitement en équilibre sur mes deux pieds qui pourtant peinaient à me porter depuis des mois.
Malgré cela, je ne me sens pas en pleine possession du contrôle que tout être humain normal devrait avoir sur lui-même. C'est une sensation qui me semble à la fois tout à fait inconnue et familière. Je vois ce que mes yeux observent, entends ce que mes oreilles perçoivent (ce qui revient à peu de chose, compte tenu du silence religieux des limbes dans lesquelles je me suis égaré). Et cependant, j'ai l'impression que mon âme est détachée, survole cette espace de manière hésitante, perdue dans un autre univers inconnu et mystérieux. Néanmoins, je me sens... Apaisé. Presque somnolent, comme si un voile de coton tiède recouvrait chacun de mes sens. Un épais cocon de douceur m'enveloppe peu à peu, et je sens la peur faire place à la sérénité.
Je m'aperçois soudain que je ne suis plus celui que j'étais quelque minutes auparavant. Je ne me vois pas distinctement comme on pourrait s'observer dans un miroir. Mais je sais que je ne suis plus le même. Je ne sens plus le poids de ces trois dernières décennies sur mes épaules. Je ne sens plus le tiraillement incessant de la peau asséchée de mes joues. Je ne sens plus aucune douleur lancinante dans mes bras et mes jambes endoloris. J'ai retrouvé mon corps d'il y a trente ans. Je sens le frottement délicat d'une mèche brune sur mon front, je retrouve la tension rassurante de chacun des muscles des mes mains d'ancien pianiste confirmé.
Je ne porte même plus ces haillons d'aliéné, ma regrettée redingote noire de compositeur l'ayant remplacé, me prodiguant une agréable sensation de sécurité. J'ai comme remonté le temps.
J'essaie de palper mon visage, mais mes bras restent patiemment le long de mon corps. Je demeure calme pourtant. Même si je ne peux faire aucun mouvement, je n'en suis pas effrayé.
Sans doute cette berçante sensation de détachement que j'expérimente. Je parviens finalement à mettre un nom sur cette délicate émotion qui me submerge. C'est comme s'il s'agissait... D'un rêve. Sauf que je sens bien qu'il s'agit d'une cruelle réalité.
Une réalité faite de blanc et de silence.
Tout à coup, je les entends. Ces notes... Ces mêmes notes de piano que j'avais cru percevoir durant mon agonie. Quatre notes, nettes et pures, brisant l'insonorité de ce lieu si étrange.
La. Fa. Ré. Do dièse.
Je ne suis pas maître de mon corps. Pourtant je frissonne, et je sens bien mon cœur (ou du moins ce qu'il en reste) cogner un plus fort dans ma poitrine.
Ces quatre notes... Comment ne pas les reconnaitre ? Cette mélodie transcrivant à la perfection la plus authentique tristesse. Une musique qui pouvait décrire les larmes...
Le Lacrymosa. Son Lacrymosa.
Le silence retombe progressivement, laissant le temps nécessaire au dernier écho pour fondre dans cette atmosphère céleste.
L'endroit est resté le même. Cependant, je sais que quelque chose a changé. Je ne suis plus seul...
Comme pour me donner raison, je sens un poids se poser délicatement contre ma colonne vertébrale. Un dos doucement appuyé contre le mien. Je suis toujours prisonnier de cette étrange plénitude qui m'empêche d'éprouver l'étendue de mes vrais sentiments et sensations, et je reste immobile. Mais mes yeux s'agrandissent de stupeur à ce contact. Cette présence... C'est Lui !
Je l'entends pousser un faible soupir.
- Et bien, Maestro Salieri... Vous voilà dans un piteux état.
Je veux lui répondre, lui parler, crier, hurler son prénom. Je désire tant me retourner et le serrer contre mon corps pour ne plus jamais le laisser partir. Mais cette irrésistible léthargie conserve son emprise sur mon être tout entier. Je ne peux que me délecter du son si angélique de sa voix qui m'a tant manquée, cette harmonie qui ravissait mon ouïe comme aucune autre.
Je ne bouge pas, et reste incapable de prononcer quoi que ce soit. Je n'en ai pas besoin, puisqu'il le fait pour moi :
- Qu'est-ce que tu cherches Antonio ? demande-t-il tristement.
Ma bouche s'ouvre lentement mais aucun son ne s'en échappe.
Je ne peux dire combien de temps nos deux corps sont restés adossés l'un contre l'autre au centre de cette étendue immaculée.
Ce que je cherche ? Tant de choses... Mais au final, peut-être ne pourrais-je jamais obtenir ce qui m'obsède au point de me trancher la gorge.
Après de longues secondes de mutisme, je sens les mots affluer dans ma gorge, sans pouvoir tous les relâcher cependant. Je n'arrive qu'à murmurer :
- Je crois que... Je cherche... le pardon.
Aussitôt, il éclate de son rire si unique, résonnant comme le son pur d'une clochette. Un rire si pur... Bon sang ! Ce que j'ai pu le détester et l'adorer, ce rire ! Néanmoins, aucune moquerie dans sa voix. C'est lui, juste lui, qui s'exprime à travers cette manifestation de sa jovialité éternelle.
- Mais pour quelle faute ?
Je n'ai pas le temps d'être surpris par cette réponse étrange. Une douleur me prend à la gorge, et en l'espace d'un instant, une force incommensurable écrase tout mon corps.
J'essaie de hurler, mais je ne peux que m'écrouler au sol. Enfin, je suppose que je m'effondre, mais en réalité, je n'ai de nouveau plus conscience de rien... Je suis une nouvelle fois noyé dans un torrent d'ombres terrifiantes.
La douleur s'empare de moi en brulant chaque fibre de mon essence avec une violence inouïe.
Soudain, la réalité de mon corps m'est rendue brutalement, comme une claque en pleine figure. Je sens des mains se poser sur moi, et une poigne puissante appuyer sur ma gorge, m'octroyant une souffrance plus aiguë que jamais.
Tout est flou, confus. Des voix résonnent mais je n'en saisis aucun détail, comme si je les entendais depuis le fond d'une cuve remplie d'eau.
Non... Non... Non ! Laissez-moi ! Je ne veux pas de votre aide ! Laissez-moi souffrir ! Laissez-moi mourir ! Ne m'enlevez pas ça ! Je n'ai plus rien à faire dans ce monde-ci. Je veux juste... Pitié, je veux juste que ça s'arrête ! Je vous en supplie, laissez-moi aller Le retrouver ! Pitié ! Je vous prie, arrêtez !
Mon supplice atteint une intensité inimaginable. La douleur est telle que je ne parviens plus à penser. Je suis prisonnier entre deux mondes, l'un que je hais de toute mon âme et l'autre pour lequel je serais prêt à m'immoler par le feu pour tenter de l'atteindre.
Une fois de plus, je sombre dans un état de demi-conscience, mais la torture et la pression sont toujours réelles. Les éclairs reprennent, et je me sens tiré par une force invisible et irrésistible. Je me laisse faire. Je n'ai plus la force de lutter de toute façon. Je veux juste... Que la douleur cesse. J'aimerais pleurer, verser toutes les larmes que mon corps peut offrir, mais je n'ai plus cette possibilité. Je ne suis plus rien. Depuis des années...
Je ne suis plus rien sans Lui.
Je sais que le Néant m'attend. Je n'aurais plus la chance de retourner dans cet entre-deux-mondes. Je n'aurais plus la chance de le retrouver. Je vais juste errer dans un océan de ténèbres. J'essaie de l'accepter parce que je me déteste comme jamais je n'ai détesté personne, et que je mérite amplement ce sort.
Mais je regrette... De ne pas... Avoir pu te serrer dans mes bras une dernière fois...
Noir... Blanc... Noir... Blanc... Noir... Blanc... Lumière.
