Hello ! Et voici le second chapitre !

Les choses évoluent lentement dans les premiers chapitres, c'est normal. Celui-ci sera un peu différent du premier, et le troisième sera encore différent... M'enfin, vous verrez.

Merci à Ya et Milou pour leurs reviews ! Ça me fait beaucoup rire de vous voir vous creuser les méninges pour deviner ce qui va arriver, ahah !

Bonne lecture !


Dans le petit salon, les rideaux blancs voletaient doucement au rythme d'une légère brise estivale, tellement légère qu'elle ne parvenait pas jusqu'à Riku.

Il observa autour de lui, distraitement, les canapés clairs, les coussins délicats et les lourdes armoires emplies de délicate vaisselle en faïence de Chine. Cela faisait longtemps depuis sa dernière visite chez Grenat, pourtant rien ne changeait jamais vraiment dans ce domaine, presque figé dans le temps. Riku avait beau y être habitué depuis l'enfance, le manoir, qui ressemblait davantage à un château qu'autre chose, l'intimidait encore. Lui, il pouvait se vanter d'une certaine fortune, toutes les possessions de sa famille faisaient pâle figure comparées à celles de son amie...

Grenat reposa doucement sa tasse de thé, qui cliqueta contre la soucoupe, avant de regarder pensivement par la fenêtre. Elle ne se sentait pas bien, elle non plus. Cela se voyait malgré tous les efforts qu'elle faisait pour le dissimuler.

Il n'osait pas demander si cela concernait le garçon qu'elle avait rencontré en Espagne. Elle esquivait le sujet lorsqu'Irvine l'abordait. Riku se sentirait mal d'insister. D'un autre côté, cela lui ferait sans doute du bien de se confier... Il n'avait jamais vraiment trouvé l'équilibre entre le respect de la vie privée et le fait de tirer les vers du nez de ses proches pour les soulager de leurs tergiversations, alors dans le doute, il préférait encore se taire.

« Mère commence à me parler de mariage » souffla alors la jeune femme, doucement, comme un courant d'air, sans qu'il ait besoin de lui demander quoi que ce fut.

Aïe. Voilà donc ce qui la tracassait. Les parents de Riku lui en parlaient aussi, de temps à autres, visiblement pressés qu'il trouve quelqu'un. Même s'ils ne comptaient pas le contraindre à quelque chose qu'il ne souhaitait pas, il se sentait parfois piégé malgré tout, rien que par les insinuations, les attentes à peine dissimulées. La mère de Grenat, en revanche, serait sans doute prête à jeter sa fille entre les bras d'un riche prétendant, si elle n'en trouvait pas un toute seule.

« Ah. »

Parfois, Riku se détestait. Il ne connaissait pas les mots pour exprimer sa compassion, sa tristesse à savoir que son amie souffrait. Il ne savait pas dire ces choses-là, ou même se montrer d'un quelconque réconfort. Grenat baissa les yeux comme si elle se retenait de pleurer.

« Je lui ai dit d'attendre la fin de mes études, mais je ne sais pas si... »

Elle secoua la tête. Riku se pencha un peu vers elle.

« Tu n'es pas obligée de faire quoi que ce soit que tu ne veuilles pas. »

Il savait que les choses s'avéraient souvent plus compliquées que cela, à vrai dire. Sa mère pouvait la déshériter, la mettre à la porte, tout lui prendre, son avenir et ses rêves. Pourtant, Grenat répondit :

« Tu as raison. Parfois, il faut savoir s'insurger contre les injustices, qu'importent les conséquences. »

Son regard s'alluma d'une nouvelle étincelle de résolution, et Riku se demanda un instant si c'était son Djidane qui lui avait appris à faire preuve d'une telle détermination. Mais non : Grenat avait toujours eu cela en elle, peut-être sans le savoir. Au mieux, Djidane avait soufflé sur les braises pour faire renaître le feu.

Riku aurait aimé être comme elle. Pendant un instant, il l'admira. Chez lui, il n'existait que des cendres froides, et aucune étincelle ne changerait cela.

Mais il ne laissa rien paraître de son propre drame intérieur, se contentant d'un sourire d'encouragement. Le sujet ne le concernait pas lui. Il éprouvait déjà suffisamment de remords à voir que son esprit ramenait tout à ses propres problèmes...

« Essaie de faire attendre ta mère jusqu'à la fin de tes études, lui conseilla-t-il. Histoire que tu puisses décrocher un diplôme, et après... Quoi que tu fasses, tu peux compter sur moi, tu sais ? »

Grenat hocha la tête avec gratitude. Bien entendu, elle savait.


Riku gisait avachi dans l'un des canapés de la maison familiale lorsque sa mère vint se poser gracieusement à côté de lui, perchée sur l'un des accoudoirs, à demi tournée vers lui.

Finalement, et sous ses demandes insistantes, Riku avait accepté de passer quelques jours au bercail. Ses parents s'inquiétaient de le voir se replier sur lui-même, et il comprenait cela.

Il ne voulait pas leur causer du souci. Mais, en toute honnêteté, il ne voulait pas franchement les côtoyer non plus.

« Tu vas bien, mon chéri ?

-Oui, oui. »

Il s'entêtait à répondre de la sorte, tout en sachant la futilité de son esquive. Sa mère voyait toujours lorsqu'il mentait, et pourtant il continuait. Sans doute un vieil automatisme, induit par des années passées à masquer ses véritables émotions, une sale habitude prise à l'adolescence.

La plupart du temps, à vrai dire, il n'avait aucune idée de ce qu'il ressentait.

« Je sais que c'est compliqué pour toi en ce moment, poursuivit sa mère. Je pense que ce serait bien que tu en parles un peu. »

Sauf qu'il s'agissait bien de la dernière chose qu'il comptait faire. Sa mère écouterait, elle comprendrait, évidemment, et elle tenterait de l'aider du mieux possible, mais il n'éprouvait aucun désir qu'elle s'en mêle.

Sa perspective d'avenir venait de s'émietter devant ses yeux, et désormais le futur paraissait incertain. Oh, bien sûr, il aurait un poste dans l'Entreprise familiale, dès qu'il serait prêt à reprendre un rythme... Dès qu'il aurait fait son deuil, en quelque sorte. Et puis ? Est-ce que son existence ne se résumerait qu'à cela, jusqu'à la fin de ses jours ? S'il refusait, sans doute, son père finirait par accepter cette décision... Avec un peu de mal, mais il accepterait. Seulement, que pourrait-il faire d'autre de sa vie, au juste ?

Il n'était pas prêt à accepter pleinement cette existence-là, mais l'inaction le rendait fou. Parfois, il tournait comme un lion en cage, trouvant ses activités habituelles futiles et ennuyeuses et à quoi bon ? L'autre moitié du temps, il se sentait juste anesthésié, fatigué, et il préférait encore cet état-là, au bout du compte.

« J'sais pas.

-Pas nécessairement à moi, expliqua Lunafreya. Ni à ton père. Est-ce que tes amis... ? »

Riku exhala un rire sans joie. Pas la peine de compter sur Irvine. Grenat essayait parfois, un peu, de le pousser à se confier et il trouvait un peu de réconfort éphémère dans son silence compréhensif, mais la sensation s'évaporait une fois qu'il se retrouvait seul. Et il n'avait pas l'énergie de lui rendre visite, de toute façon.

« Bon... soupira-t-elle devant son silence. À un spécialiste, dans ce cas ? »

Un psy ? Riku ne sut pas trop quoi répondre, se contentant de regarder ses yeux bleus emplis d'inquiétude calme.

L'idée lui apparut comme incongrue, étrange. Il ne comptait pas se suicider, non plus... Oh, bon, ça lui traversait l'esprit de temps à autres, entre deux insomnies, mais l'idée ne faisait que passer et s'envolait aussitôt. Rien de sérieux, un peu comme un « j'vais te tuer » exaspéré adressé à un pote après une mauvaise blague. Mais le pote, c'était lui-même, la mauvaise blague recouvrait toute son existence, et ça ne faisait rire personne.

« Je t'inquiètes à ce point ? souffla-t-il avec un faux sourire.

-Disons qu'à ta place, je serais effondrée. C'est normal. Et tout garder pour toi, comme ça... »

Il se demanda si ça la rassurerait. Si elle le laisserait tranquille et cesserait de le faire culpabiliser d'aller aussi mal. Elle ne s'en rendait même pas compte, mais ses préoccupations – assez normales dans un tel contexte – ajoutaient encore au poids sur les épaules de son fils.

Il accepta. Rien qu'une séance, pour montrer qu'il allait bien, qu'il ne devenait pas fou, et ensuite il pourrait continuer à se morfondre autant qu'il l'entendait.


Le psychiatre attendit qu'il parle, qu'il lui dise lui-même, tout seul comme un grand, ce qui l'amenait ici. Riku répéta ce qu'il avait expliqué au téléphone, qu'il faisait cela pour rassurer sa mère à son propos de son moral, soi-disant au plus bas depuis le désastre de ses études. Il fut contraint d'admettre qu'elle n'avait pas entièrement tort, mais enfin, pas au point d'avoir besoin de consulter non plus... Le professionnel de santé n'avait ni approuvé, ni infirmé ses propos, se bernant à lui demander ce que lui en pensait.

Et honnêtement, très honnêtement, Riku n'en pensait rien. Les inquiétudes de ses proches commençaient à déteindre sur lui, probablement, juste assez pour qu'il commence à se poser des questions. Pas suffisamment pour faire part de ses doutes sur sa propre santé mentale à un inconnu, mais assez en tout cas pour reprendre un rendez-vous.

La semaine suivante, il revint s'asseoir dans cette petite pièce lambrissée, qui sentait la poussière mais qui, étrangement, suscitait une impression de confort. Il racontait les faits, toujours, pas les sentiments. Comme il ne se passait pas grand-chose dans son existence, à vrai dire, les lourds silences déplaisants se multipliaient.

Il ne disait pas sa détresse, ni que la route tracée pour lui paraissait éminemment sombre et courte. Il ne racontait pas non plus ses rêves, mais il aurait eu beaucoup de mal à le faire, de toute façon, puisqu'il n'en restait au matin que des impressions vagues, indescriptibles, et puis quel intérêt ?

Il revint trois semaines durant avant que le psychiatre ne lui prescrive des antidépresseurs. Riku n'osa pas protester en le voyant rédiger l'ordonnance. Il ne savait pas quoi dire, quoi en penser véritablement. Il n'était toujours pas certain d'avoir un autre problème qu'une certaine lucidité à propos de sa propre existence, de ses mauvais choix, de la lourde réalité qui l'attendait... Mais il s'agissait peut-être de ça, la chose à soigner ? Vraiment, il ne souhaitait pas y penser.

« Je ne fais pas de dépression, finit-il par sortir lorsqu'il se retrouva avec le papier entre les mains.

-Peut-être que non, admit le psy en le regardant derrière ses lunettes carrées, mais vous traversez tout du moins un épisode dépressif.

-Quelle est la différence ?

-La dépression est une pathologie lourde. L'épisode dépressif est, eh bien, au mieux rien qu'une mauvaise passe, au pire un mode d'entrée dans un cercle vicieux. Je ne vous prescrit rien de trop violent pour l'instant. Néanmoins, je pense qu'il faut creuser la question. Nous en reparlerons à la prochaine séance, d'accord ? »

Une fois rentré chez ses parents, son sachet en plastique estampillé du logo de la pharmacie sous le bras, il hésitait toujours à commencer le traitement. Le psychiatre lui avait tout expliqué : l'effet apaisant ne viendrait qu'au bout de quelques semaines de prise quotidienne, mais les effets secondaires arriveraient presque tout de suite, incluant la somnolence, par exemple. Riku se mit à sourire en se disant que cela ne changerait pas tellement de son état habituel, au bout du compte.

Il resta un moment dans la salle de bain à l'étage, les mains vissées contre le lavabo, devant les yeux méfiants de son reflet, à tenter d'y voir clair dans ce qu'il voulait, lui.

Il n'arrivait pas à penser clairement, peut-être trop fatigué pour ça, ou trop vide. Il se sentait incroyablement neutre sur la question, alors qu'elle le concernait. Il devait prendre une décision, se soigner ou non, pour une maladie qu'il n'était pas certain d'avoir ou de vouloir guérir.

Ce vide faisait sûrement aussi partie du problème, mais il ne parvenait pas à y réfléchir.

Il décida de se laisser jusqu'au lendemain pour voir si son esprit s'éclaircissait.


Au bord de sa propre piscine, lunettes de soleil relevées sur le front, Irvine bavardait joyeusement à propos du film qu'ils venaient d'aller voir. L'eau semblait refléter le ciel, transparente, laissant apparaître les dalles carrelées tout au fond, et cette vision absorbait davantage Riku que la conversation en cours. D'ordinaire, il ne parvenait jamais à distinguer un motif clair dans les carreaux foncés et moins foncés. Or, là, il ne parvenait pas à se décider sur une forme ou une autre. Il lui semblait que les représentations oscillaient et changeaient constamment.

Vidé de son énergie comme il se trouvait, il serait bien incapable de dire si cela tenait à son état habituel de ces derniers jours ou bien aux médicaments, qu'il s'était finalement décidé à prendre, parce que ce serait toujours mieux que d'attendre que quelque chose se passe, dans le fond...

Son regard naviguait également vers le gazon artificiel, trop vert pour passer pour naturel, presque fluorescent, qui s'agitait à peine face aux petites brises d'été occasionnelles.

Il ne parla pas à ses amis du psychiatre et des pilules. Pas la peine de les inquiéter, et puis ils ne comprendraient pas. Ses parents se montraient déjà suffisamment insistants comme ça; sa mère avec son affection discrète et son père avec ses tentatives maladroites de lui remonter le moral, de lui changer les idées, de ce ton tout plein d'hésitation gênée. Non, la situation lui donnait déjà suffisamment de mal comme ça.

Et puis, il n'y songeait même pas, en cet instant. Il serait même bien en peine d'expliquer pourquoi il se sentait ainsi, si oui ou non il se sentait effectivement mal, ou pourquoi il avait accepté cette sortie, pour commencer. Puisqu'il ne ressentait ni envie ni répugnance à l'idée d'accepter l'invitation, il avait dit oui, tout simplement. S'il sortait, il allait mieux, non ? Sa mère semblait le penser. Et s'il allait mieux, il pourrait arrêter le traitement, quand bien même cela ne faisait que trois jours...

Riku regardait le ciel, le soleil qui répandait sa lumière blanche partout, partout, partout.

On le désigna de corvée de boissons et il ne broncha pas, espérant retenir les commandes de ses amis au moins jusqu'à ce qu'il atteigne le réfrigérateur. Les informations glissaient sur sa conscience sans trouver de prises solides.

Il se leva et se dirigea vers la porte du jardin, qui menait droit vers la cuisine et le frigo, où il choisit quelques canettes, peu sûr de sa mémoire. La fraîcheur des boissons contre sa peau s'avéra fort désagréable, aussi décida-t-il de revenir au bord de la piscine le plus vite possible.

Un éclat de lumière à la fenêtre attira son attention.

Durant un instant, il crut voir passer sur la pelouse une frêle silhouette vêtue de blanc, la peau très pâle, les cheveux également. Riku fronça les sourcils. Cette fille lui disait quelque chose.

Lorsqu'il revint et déposa les boissons sur la table de jardin au milieu de leurs transats, personne ne se plaignit d'un mauvais choix.

« Dis, ta soeur ou tes parents ont des invités ? lâcha-t-il sans trop savoir en quoi cela lui importait.

-Hein ? fit Irvine. Pas que je saches.

-De nouveaux domestiques, alors ? J'ai crû...

-Eh, t'inquiète, personne peut entrer ici par effraction, de toute façon ! rigola Irvine.

-Hum.

-Est-ce que tout va bien, Riku ?

-Oui, bien sûr. »

Et puis après tout, ce pouvait bien être un effet de son imagination. Il avait crû voir une personne très blanche, mais ce pouvait aussi bien être un reflet ou un rayon de soleil. Quoiqu'il en soit, il ne s'inquiétait pas.

L'inquiétude lui semblait une notion très abstraite, cet après-midi là.


Dans un moment de lucidité, quelques jours plus tard, Riku grimpa jusqu'à la salle de bain afin de relire la notice de son traitement. Il trouva ce qu'il cherchait avec un rictus crispé, au milieu de la rubrique des effets indésirables.

Émoussement affectif. Bien sûr. Pas étonnant qu'il ne se sente plus triste ni abattu, s'il ne ressentait plus rien. En plus de cela, somnolence et fatigue s'ajoutaient à la liste des possibles inconvénients.

Ça ne le soignait pas, ça l'assommait.

Bon. Le psy lui avait dit d'arrêter le traitement si quelque chose de ce genre arrivait. Ça réglait la question, alors il le fit, tout simplement. Lorsqu'il lui en parla, sa mère prétendit qu'il trouverait sans doute un autre médicament, une autre molécule à la séance suivante, mais Riku ne se montra pas très enthousiaste à cette idée.

Il ne le fut pas pendant deux jours, à vrai dire, jusqu'à ce que l'insomnie revienne, amenant avec elle le grand pourquoi de son existence, ce à quoi il pouvait bien servir, les obstacles que le destin lui réservait par la suite...

À ces questions qu'il tournait et retournait dans son esprit, devant ses yeux grands ouverts dans l'obscurité, il n'apercevait que du vide, les ténèbres et une fatalité qui lui faisait mal. Il ferait ce qu'on attendait de lui, il hériterait de la boîte de son grand-père, il serait riche, très riche, et il passerait cette vie à travailler et à faire en sorte que sa progéniture en fasse autant, et pourquoi en serait-il autrement, après tout ?

Il ne voyait rien d'autre. Il ne parvenait à voir que l'insupportable, et peut-être qu'il préférerait encore ne rien ressentir du tout, au bout du compte. Il pensait ne rien pouvoir endurer de plus épouvantable que cette chose qui lui serrait le cœur. Il ne le savait pas encore, mais il se trompait.

Alors lentement, il s'assit sur son lit, les paupières gonflés de sommeil et pourtant incapable de fermer l'oeil. Accoutumé à l'obscurité, il pouvait discerner sous le faible clair de lune la sobriété de sa propre chambre. Bien que luxueuse, elle paraissait presque vide, inhabitée, neutre. Il n'était jamais parvenu tout à fait à se la réapproprier, depuis qu'il avait jeté tous ses jouets d'enfants. Idem pour son appartement, plus ou moins à l'abandon depuis un mois déjà.

Il posa ses pieds à terre, sur le parquet , et traversa le couloir dans la quasi-obscurité rendue bleutée par la lune, avec un sentiment soudain d'irréalité, de pause dans le temps. Une fois à la salle de bain, il ouvrit le placard à pharmacie, libéra un cachet de sa prison de plastique et d'aluminium, puis l'enferma dans son poing pour descendre jusqu'à la cuisine.

En théorie, il aurait pu l'avaler et le faire passer avec quelques gorgées d'eau prises au robinet, mais quelque chose le poussait à descendre. Une envie de tranquillité, peut-être, ou bien de faire quelque chose d'inhabituel, de créer une légère impression de bizarrerie. Cela faisait longtemps.

L'étrangeté lui rappelait parfois son enfance, lorsque chaque situation un peu décalée par rapport à son quotidien lui paraissait nouvelle et pleine d'intérêt... La sensation se faisait de plus en plus difficile à saisir à mesure que l'on grandissait, et sans doute davantage encore lorsqu'on la guettait au tournant.

Les grands escaliers ouverts qui reliaient l'étage au rez-de-chaussée, comportant salon et cuisine, furent aisés à descendre, un pas après l'autre, pieds nus sur le parquet tiède. C'était une chaude nuit de fin juillet, silencieuse. Pas un seul bruit de vent ou d'insectes au dehors, comme si les températures élevées assommaient toute créature vivante, diurne ou nocturne.

Une fois arrivé au coin cuisine, il déposa son cachet sur la table et se servit un verre d'eau avec la carafe qui demeurait dans le frigo durant l'été, puis le posa à côté du médicament et s'assit devant. Cela ne servait à rien de se presser. L'activité, aussi anodine soit-elle, atténuait un peu cette peine sortie de nulle part, la mettait en sourdine, toujours présente mais juste en tâche de fond.

L'horloge du réfrigérateur indiquait trois heures du matin. Il ne dormirait pas beaucoup, de toute manière, autant prendre son temps.

Le cachet passa facilement dans sa gorge. Riku termina le verre d'eau jusqu'au bout, puis soupira un peu. Il ne voulait pas se lever tout de suite. Il se sentait bien, là, dans la maison de son enfance, assis en face de la baie vitrée, les yeux posés sur la nuit au-dehors.

À l'extérieur, il contemplait sans trop le voir le jardin dans lequel il jouait enfant, dans lequel son père organisait des barbecues, quelques fois – de moins en moins – avec ses amis proches. Un jardin avec une véritable pelouse, pas comme celui d'Irvine, et qui sentait l'herbe coupée au retour des beaux jours, pleine d'insectes qui faisaient grimacer son paternel, et que lui-même observait parfois voleter avec une indifférence bienveillante.

Il aimait bien l'été, en règles générales, mais celui-là lui paraissait tenir de l'hiver dissimulé. Ciel bleu, et pourtant, nuages dans sa tête. Rien n'allait bien. Il ne s'agissait pas seulement ses études. Les résultats de ses examens n'étaient que l'élément déclencheur, révélateur de tout ce qui clochait depuis toujours, de ce sentiment de n'avoir sa place nulle part...

Et pourtant, il n'avait pas le droit d'être triste à ce point, avec tout ce qu'il possédait : la fortune de ses parents, une famille aimante et des amis parfois maladroits mais sincères... Sauf qu'il ne parvenait presque plus à le percevoir, tout ça. Il tentait de se convaincre qu'il connaissait toute sa chance, qu'il en distinguait la forme à travers le brouillard, et pourtant, il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, et tout était gris.

Au bout d'une demi-heure, il ruminait déjà ces pensées sans la moindre parcelle d'émotion. Son cœur lui paraissait soudain très froid, très vide, presque plus insupportable que la souffrance en elle-même. Devait mettre cela sur le compte de l'épuisement, ou bien les anxiolytiques faisaient-ils déjà effet ? Ça...

Aucune importance. La lassitude le gagnait, et ses muscles à présent détendus ne réclamaient que le sommeil. Soupirant, il se leva et oscilla un peu, hésitant quant à son équilibre. L'impression se dissipa au bout de quelques pas.

Il traversa lentement toute la cuisine, puis le grand salon, en pilote automatique, esquivant les meubles avec la force de l'habitude, puis posa un pied sur la première marche de l'escalier. Il le connaissait par cœur. Il ne grinçait pas, jamais, il était sûr et solide, en bois clair qui luisait légèrement dans la demi-obscurité. Un pas après l'autre. Il tanguait un peu de fatigue, mais rien qui puisse le mettre franchement en danger, pas dans un lieu qu'il connaissait autant, du moins jusqu'à ce que la fille ne jaillisse juste devant lui.

L'accident ne dura même pas une seconde, mais il se grava dans l'esprit de Riku avec une précision telle que, racontée, la scène aurait pu paraître mille fois plus lente qu'elle ne le fut en réalité.

Alors qu'il amorçait un pas, déplaçant son poids sur une jambe pour lever l'autre, soudain apparut une jeune fille, dont il aperçut d'abord la courte robe blanche devant son nez, avant de lever les yeux vers son visage, en même temps que son cœur se figeait d'effroi et qu'il commençait à glisser.

Elle lui semblait familière, et son doux visage encadré de cheveux blonds sages ne paraissait pas lui vouloir le moindre mal.

Elle souriait tout doucement, comme un bonjour triste, silencieux, comme un « c'est si dommage que nous nous retrouvions dans de telles conditions, mais je suis heureuse de te revoir », tel l'expression qu'on a face à de la famille éloignée réunie pour un enterrement. Avant de vivre cet instant, Riku n'aurait jamais pensé que l'on pouvait comprendre tout cela d'un seul sourire.

La lumière de la lune ne la touchait pas, ni l'obscurité, et elle ne semblait pas se situer sur le même plan que le reste de l'univers. On aurait pu l'avoir découpée d'un autre endroit et posée là, comme une image mal retouchée, que cela ne surprendrait pas Riku.

Il ne comprit pas ce que son cerveau paniqué tenta de faire. Il essaya à la fois de stopper son avancée pour ne pas se heurter à la fille, de maintenir son propre équilibre, de se cramponner à la rampe de l'escalier et de stabiliser sa jambe qui glissait, désorientée par la perte de son centre de gravité.

Il tomba enfin, sous le choc, comme dans un rêve, sauf qu'il ne s'éveilla pas avant l'impact.

Étrangement, il n'eut pas vraiment mal. Peut-être le choc ou l'adrénaline ou les médicaments brouillaient-ils ses sens, ou bien, sans doute, la douleur fut-elle été si intense que son cerveau apposa un barrage d'urgence, l'empêchant de ressentir quoi que ce soit. Il éprouva l'impact comme une onde dans tout son corps, comme un souffle coupé, entendit un grand bruit qui ne pouvait être que lui-même s'abattant durement sur les marches, un craquement écœurant qui parcourut ses os...

Après cela, il ne sut pas s'il se trouvait encore chez lui, dans l'escalier, ou non. Il ne voyait plus que l'obscurité et la jeune fille qui s'avançait calmement, et lui ne pouvait pas bouger. Elle souriait, se penchait sur lui avec douceur.

« Bonjour, Riku, annonça-t-elle calmement. Tu n'as pas changé. »

Et elle disparut de nouveau, avalée par l'obscurité.


*tousse tousse*

Vraiment, à ce stade, j'aimerais beaucoup entendre vos théories ! Je me demande si vous commencez à flairer le truc, ou pas du tout, fufu...

Du coup, n'hésitez pas à commenter ! À très bientôt !