Le Bodyguard, Chapitre 2

Tréville salua le prince, notant la pâleur du visage de Philippe. Ce dernier, par contre, ne semblait pas incommodé par les conséquences de l'incident dont il avait été victime. Assis dans un large fauteuil, enveloppé d'une robe d'intérieur, il semblait avoir conservé sa bonne humeur des dernières semaines.

« Bonjour, Tréville! Et merci d'être venu aussi rapidement… »

Le prince se mit à divaguer au sujet de la plus et du beau temps, mais le capitaine n'était pas dupe : il sentait bien qu'il y avait autre chose dont il voulait s'entretenir. Lorsqu'il remarqua que Philippe était embarrassé d'avoir épuisé ses sujets banals, Tréville en profita pour pousser la conversation vers un terrain plus pratique.

« Sa Majesté m'a fait part de votre désir de voir un de ses mousquetaires vous servir d'escorte… »

Le prince baissa la tête et sourit malicieusement. « C'est exact…je me suis toujours bien entendu avec monsieur Aramis…est-ce que vous me permettez d'emprunter ses services? »

« Je suis très honoré pour lui, Votre Altesse. Je vous l'envoie sur le champ… »

Le vieux mousquetaire allait saluer pour se retirer mais Philippe l'en arrêta.

« Merci beaucoup…autre chose, par contre…C'est d'un ennui mortel, ici! J'aimerais beaucoup revoir Mademoiselle d'Herblay; J'ai très apprécié sa compagnie… Je vous en prie, faites-la venir au Louvre également. »

Voyant sciemment le capitaine s'étrangler et tenter de trouver une défaite pour se sortir de l'impasse dans laquelle il se trouvait, Philippe ne put se retenir et éclata d'un rire franc.

« Oh, pardonnez-moi, monsieur! » fit-il en essuyant une larme de rire. « Je me suis amusé à vos dépends… » Il fit signe à Tréville de s'approcher et ce dernier s'exécuta et se pencha. « Je sais, pour Aramis… » murmura le prince.

Tréville se redressa d'un trait, des sueurs froides lui parcourant le dos. Est-ce qu'Aramis aurait révélé son identité au prince lors de leur entretien dans le jardin du palais? Il le lui avait pourtant interdit!

Philippe secoua la tête et baissa les yeux. « Elle ne sait pas que je le sais… » Moqueur, il releva son regard vers le capitaine. « Mais il n'empêche que je m'ennuie à en mourir, et qu'il me faut aussi quelqu'un pour me protéger. J'avais donc pensé joindre l'utile à l'agréable… »

Tréville déglutit en se souvenant des paroles qu'Aramis avait prononcée à la veille de sa rencontre avec le prince : Ne me reconnaîtra-t-il pas ? Il les avait balayées, mais c'est elle qui avait eu raison. ..Il baissa donc les yeux en signe de soumission; il ne lui restait qu'à remettre sa démission et attendre qu'on l'embastille pour avoir bafoué l'honneur de la compagnie des mousquetaires du roi.

« Je n'ai pas l'intention de révéler à quiconque ce secret, » déclara Philippe, très sérieux, en devinant les pensées du capitaine. « Et si, par hasard, on venait à le découvrir, vous avez ma parole : je ferai tout pour la protéger et garder votre honneur sauf. Elle est beaucoup trop précieuse à mes yeux…Aussi, relevez la tête, monsieur, et soyez fier de la décision que vous avez prise autrefois. Je me charge du reste.»

Aramis se mordait les doigts, le cœur lourd et serré de pure angoisse. On avait attenté à la vie de Philippe…le protégé de François, celui qui avait donné sa vie pour le jeune prince! En revêtant des vêtements masculins, elle avait pris la place de son fiancé…En retrouvant Philippe, elle s'était juré, en poursuivant sa carrière de mousquetaire, de perpétuer l'œuvre de son ancien amoureux et de s'assurer du bien-être du prince. Même si la sécurité à l'intérieur des murs du Louvre ne dépendait pas habituellement de la compagnie des mousquetaires, elle considérait l'attentat comme un échec personnel : elle n'avait pas été apte à assurer la complète sureté de Philippe.

Elle se leva en soupirant bruyamment et se mit à faire les cents pas.

« Aramis, cessez de vous en faire pour Son Altesse! Il va bien…il a même demandé à voir le capitaine ce matin… » D'Artagnan tentait de raisonner son amie. Il savait à quel point elle était sensible lorsqu'il s'agissait du prince. Il savait son histoire, et comment, par un étrange hasard, elle et le prince étaient liés… Il se doutait bien que la seule raison pour laquelle elle n'avait pas quitté la compagnie, après sa vengeance assouvie, était justement la nouvelle présence de Philippe dans l'entourage du roi.

Ignorant à moitié les paroles du jeune gascon, Aramis regarda une fois de plus au travers de la fenêtre de la salle commune, voulant à tout prix apercevoir la silhouette du capitaine au bout de la cour. Elle avait tellement hâte qu'il revienne! Elle avait milles questions à lui poser…Est-ce que les blessures du prince étaient graves? Que savait-on de l'agresseur? Est-ce que les mousquetaires seraient responsables de l'enquête?

D'Artagnan roula des yeux et secoua la tête tout en souriant. Il se sentait presqu'honoré d'être le seul avec qui Aramis affichait ouvertement ses émotions, même si Athos et Porthos étaient maintenant également au fait de sa véritable identité. C'était charmant de la voir s'énerver comme une femme très émotive alors qu'il l'avait autrefois connue en tant qu'homme sérieux, calme et un peu distant…

Une exclamation tira le jeune homme de ses pensées : c'était Aramis qui, ayant aperçu le capitaine de Tréville, s'était jetée à l'extérieur pour aller à sa rencontre.

Le chef de la compagnie n'avait pas eu besoin que sa jeune protégée ne dise quoi que ce soit; Il n'avait eu qu'à lire sa supplique silencieuse dans son regard bleu. Aussi lui avait-il demandé de le rejoindre dans son cabinet afin de lui faire part des détails de sa rencontre avec le prince.

Assis derrière son bureau, les mains croisées sous son menton, il regardait avec amusement la mousquetaire qui tentait tant bien que mal de dissimuler sa hâte d'en savoir d'avantage. Il aurait juré que le caractère blagueur du prince était contagieux tant il se sentait lui aussi l'envie de lui remettre le petit jeu de mots dont il avait été victime un peu plus tôt…

« Son Altesse se porte bien malgré ses blessures qui sont, somme toutes, mineures. Son estafilade à la jambe ne l'empêche pas de se déplacer, quoiqu'avec quelques difficultés. Par contre, sa main droite ne sera pas valide pendant quelques semaines. »

Elle soupira de soulagement. Elle savait que Philippe allait bien : d'Artagnan le lui avait dit! Mais de l'entendre de la bouche de quelqu'un qui l'avait vu était beaucoup plus rassurant.

« Par contre, Son Altesse s'ennuie…Et elle aimerait… » Tréville lança à la jeune femme un regard à la dérobée, un peu mal à l'aise. Aramis était pendue à ses lèvres, écoutant religieusement toutes ses paroles et attendant impatiemment la suite. Il toussota un peu. « Son Altesse s'ennuie et aimerait revoir Mademoiselle Renée de nouveau. »

Ne s'attendant pas à une telle requête, Aramis se mit à bégayer, tâter ses vêtements, réaliser qu'elle était vêtue en homme, et qu'elle ne pouvait pas se présenter devant le prince dans cette tenue…

« Euh…quand? » questionna-t-elle.

« Dès que vous êtes prête, » répondit Tréville. « Je vous laisse une heure pour vous préparer ».

Il sourit en la voyant le saluer et sortir de son cabinet avec précipitation.

Son bras enroulé autour de celui du capitaine de Tréville, marchant dans les couloirs du Louvre, Aramis avait de la difficulté à maintenir un pas lent et régulier, digne d'une femme noble. Autant la première fois où elle avait du rencontrer Philippe, elle avait craint le moment où elle allait être en sa présence, autant aujourd'hui c'était l'inverse : elle voulait courir et se retrouver au plus vite à ses côtés pour le voir, s'assurer elle-même qu'il allait bien, lui garantir son support et sa présence…

Bien qu'elle ait été surprise lorsque son supérieur lui avait présenté la requête du prince, elle avait été toutefois très flattée que Philippe requiert sa présence. Elle s'était lavée et habillée en vitesse, revêtant cette robe qu'elle avait mise leur de leur première rencontre.

Soudainement, il était là devant elle. Elle supprima un hoquet de surprise en voyant son visage et se figea…le découpé de cette moustache était…Aramis avait toujours songé que les manières et la façon de parler de Philippe étaient exactement comme celles de François, mais elle ne s'était jamais imaginé qu'un jour il puisse commencer à lui ressembler physiquement. Cette physionomie la troublait…

Déjà, Tréville s'était discrètement éclipsé pour les laisser seuls.

Comprenant parfaitement la raison de son malaise, le jeune homme s'était approché d'elle. « J'ai demandé au barbier de me couper la moustache, mais je n'avais pas songé qu'il puisse la tailler de cette façon!...Si vous voulez, je la ferai couper complètement… »

« Non!...Non, ça va…Cela vous sied, Votre Altesse, » lui répondit-elle aussitôt.

Du regard, il la gronda pour l'avoir appelé « Votre Altesse », ce qui la fit rire nerveusement. Elle avait été si inquiète pour lui; dès qu'elle avait su à propos de l'attentat, elle n'avait pu ni dormir ni manger, ne pensant qu'à lui. Qu'arriverait-il s'il advenait à disparaître à son tour?

Le prince était un peu confus. Pourquoi trépignait-elle nerveusement, comme si elle avait une demande à lui faire?

De son côté, Aramis ne se retint plus : manquant à l'étiquette royale, elle se jeta contre lui et l'enveloppa de ses bras, sachant qu'il ne lui en tiendrait pas rigueur pour son geste déplacé. « Oh, Philippe! » murmura-t-elle d'une voix cassée. « J'étais si inquiète pour vous! »

Le prince, touché par cet élan spontané, lui retourna l'accolade. Comme il était bon de se sentir apprécié, de se faire offrir cette amitié sincère et désintéressée! « Je vais bien, » répondit-il à voix basse. « Ne vous en faites pas… »

Elle recula et s'excusa. « Pardonnez-moi…je me suis laissée emporter! »

« Vous devriez le faire plus souvent! Vous êtes toujours si sérieuse… »

« Uh? » Elle avait levé le sourcil, ne comprenant pas comment il pouvait la qualifier de 'toujours aussi sérieuse ' s'il ne l'avait rencontrée, en tant que 'Renée', qu'une seule fois?

Voyant qu'il avait commis un lapsus plus que révélateur, il détourna son regard d'elle, s'approcha de l'immense fenêtre de sa chambre et se mit à regarder au loin. « Je vous avoue avoir un petit dilemme… » Il lui refit face et lui sourit, plongeant son regard dans le sien. « Mon frère aimerait qu'un mousquetaire me serve d'escorte. Or, j'avais pensé à demander à Aramis, puisque je m'entends particulièrement bien avec lui…Croyez-vous qu'il acceptera? »

Gardant son sang-froid, elle lui répondit fermement. « Je suis certaine qu'il sera très heureux de vous servir et qu'il acceptera sans hésiter votre requête. »

« Vous m'en voyez soulagé! » fit le prince. Il s'approcha alors d'elle et pris ses mains dans les siennes. « Alors, je vous le demande officiellement : acceptez-vous d'être mon escorte? »

Ignorant ses yeux grands ouverts et son exclamation de surprise, Philippe poursuivit en feignant l'innocence. « Au fait…comment est-ce que je dois vous appeler maintenant? Renée? Ou Aramis? »

Sans quitter ses yeux des siens, elle avait reculé de peur et tremblait légèrement. Comment le prince était-il au fait de sa double identité?!

Il savait qu'il lui devait une explication, alors il l'invita à s'asseoir. Prenant aussi place sur une chaise à ses côtés, il se mit à parler tout en fixant vaguement le paysage qui se dessinait devant lui : Paris et la Seine qui se faufilait au travers de la ville.

« En vérité, dès la première fois où je vous ai vue au Louvre, j'ai eu un sentiment de déjà-vu. Vous savez, pendant dix-huit ans, je n'ai rencontré que très peu de personnes. Il y avait Cécile, ma gouvernante, François, mon précepteur…Il y avait aussi un vieux messager qui passait de temps à autre pour prendre de mes nouvelles, mais je ne le voyais toujours que de loin, sans que lui ne me voit. Lorsque j'ai eu environ dix ans, il a cessé de venir; j'ai su plus tard que son absence correspondait à la mort de mon père. » Il s'arrêta un court instant pour prier avant de reprendre sur un ton beaucoup plus enjoué. « Mais entretemps j'avais pu rencontrer, un très bref instant, une toute petite fille. Échappant à la vigilance de ma nourrice, j'étais sorti à l'extérieur. Au loin, il y avait des enfants qui jouaient…l'un d'eux m'a aperçu et s'est dirigé vers moi, me demandant d'aller jouer avec elle. Fidèle à son habitude, ce casse-pieds de François – à ces mots, il lui dédia un clin d'œil - est intervenu et m'a vite ramené à l'intérieur du manoir…mais j'ai eu le temps d'entendre le prénom de cette enfant. Elle s'appelait Renée. »

Aramis était bouche bée. Philippe avait une telle mémoire des événements…le fait qu'il n'eut été en contact avec si peu de gens l'aidait sûrement à mémoriser tous les noms et visages avec autant de détails. « Je ne me souviens pas de ce moment» pensa-t-elle.

« Plus tard, lorsque François nous a annoncé son intention de se marier, je me suis toujours demandé si la 'Renée' de mon enfance était cette même personne qu'il allait épouser. Je me suis donc mis à l'assaillir de questions : D'où vient-elle? À quoi ressemblait-elle? Je crois que je l'ai complètement exaspéré!… »

Tandis que lui fut pris d'un rire franc, Aramis souriait nerveusement, encore sous le choc que son secret ait été si facilement découvert.

Philippe se rembrunit. « Je me suis souvent demandé si François nous aurait quitté, une fois son mariage célébré, ou si vous seriez venue vivre avec nous. Dans mon cœur, j'espérais de toute mes forces qu'il resterait près de moi et que, par le fait même, j'aurais la chance de vous rencontrer...»Puis il ajouta dans un murmure : « Mais tous mes rêves furent détruits, cette nuit-là… »

Il s'arrêta encore et ferma les yeux.

« Lors de ma captivité aux mains du Masque de Fer, j'ai beaucoup médité…J'ai beaucoup pensé à vous, même si je ne vous connaissais que de nom. Je me demandais si ce brigand vous avait fait assassiner, vous aussi. »

Après un instant de silence, Aramis répondit.

« Je…je n'étais pas une cible de choix; je ne savais rien de vous. François était toujours très vague à ce propos, et je respectais son mutisme. Je me doutais bien qu'il avait d'importantes raisons pour se taire…peut-être que c'est pour cette raison que je ne suis pas morte également, ce jour-là…même si à plusieurs reprises j'ai maudit le ciel de ne pas m'avoir fait trépasser avec lui… »

Leurs regards se croisèrent. Philippe étendit sa main valide et la posa sur celle d'Aramis. « Je suis heureux que vous soyez toujours en vie, et je remercie le Ciel d'avoir fait croiser nos chemins de nouveaux! »

Elle baissa les yeux. « Je vous demande pardon d'avoir menti à mon sujet… »

« Peuh! » fit Philippe. « Il y a des crimes beaucoup plus graves…si on peut qualifier votre comportement de 'crime'. »

« J'ai pourtant menti à mon roi. Si on découvrait la vérité, c'est l'honneur du pays qui se trouve bafoué! »

« Louis Le Juste passera l'éponge, car son frère jumeau sera là pour lui rappeler que c'est justement grâce à ses mousquetaires, et spécialement vous, s'il n'a pas été exécuté! »

Aramis le regarda, confuse.

« Dès la première fois où je vous ai vue, en tant que faux roi, j'ai eu un sentiment de malaise. Bien sûr, je jouais la comédie et je suivais les conseils de Milady…Mais j'étais incapable de m'imaginer vous parlant seul à seul. Un jour, vous êtes venue au Louvre pour m'entretenir…On vous a renvoyée, sous prétexte que je ne recevais personne sans la présence de Milady…Elle avait bien raison d'avoir usé de ce subterfuge : j'aurais tout gâché son plan si je vous avais rencontré, ce jour-là. Plusieurs fois, je me suis demandé si c'était une morbide coïncidence d'avoir placé devant moi une personne qui ressemblait trop à la femme que François aurait épousée. Puis je me disais 'Mais non, c'est un homme, pas une femme', sans arriver à me convaincre complètement. Alors je me suis mis à avoir des remords à propos de l'incarcération de Louis; Chaque fois que je vous voyais, je ne cessais de penser à François, et à ce qu'il dirait s'il m'avait vu agir de cette façon. »

Ne sachant pas quoi répondre, la jeune femme restait muette.

« Je voulais en savoir plus sur vous; mais j'aurais attiré l'attention de Milady si j'avais fait des recherches ouvertement. Vous savez, vous n'êtes pas trop masculine, même habillée en homme! »

Elle rit doucement.

« Aussi, lorsque Louis m'a dit que le capitaine de Tréville voulait me faire rencontrer quelqu'un, j'ai tout de suite pensé que ce pouvait être vous. J'étais si heureux mais à la fois si honteux ...Puis je vous ai vu, et j'ai tout de suite su que la Renée de mon enfance était la Renée que François voulait épouser, et qu'elle était maintenant un mousquetaire du nom d'Aramis. »

Elle serra ses doigts autour de la main de Philippe. « Je vous suis très reconnaissante de m'accepter, malgré l'étrange vie que j'ai menée. »

« Alors vous acceptez de me tenir compagnie, le temps que je guérisse? »

« Bien sûr…je suis réellement honorée… »

Le prince referma à son tour sa main. Ils se tinrent ainsi pendant un long moment, regardant au loin la Seine qui miroitait sous les rayons du soleil.

***A suivre!