Un petit cadeau du lendemain de Noël, en espérant que vous resterez avec moi pour la suite de cette histoire.


Environ trois mille cinq cents ans plus tard, les puissants rayons du Père des dieux réchauffaient encore le sol égyptien. Toutefois, là où autrefois se dressait une végétation luxuriante, alimentée par les eaux du Nil, le désert libyen avait fini par rendre le delta aride et inhospitalier.

Seuls les monastères coptes et leurs pensionnaires continuaient de vivre ici, dans le no-man's-land entre les villes du Caire et d'Alexandrie.

Abu Mena, résidence du patriarche copte, ainsi que les quelques cités coptes du Ouadi Natroun (1) avaient décidé d'unir leurs maigres forces pour faire refleurir le delta, aujourd'hui presque asséché.

En effet, depuis l'érection du barrage d'Assouan en 1970, le limon fertile apporté par la crue du fleuve durant des millénaires, restait absent des berges égyptiennes. Aussi le sable avait envahi les bras peu profonds du Nil qui sillonnaient l'immense région séparant la capitale de la mer Méditerranée. Pour palier à ce manque, le gouvernement récoltait la terre fertile prisonnière de l'immense mur en béton, afin de l'acheminer par camion dans l'ensemble du pays.

Cependant, l'État n'allouait que peu de fonds à la refloraison du delta et malgré le haut taux de chômage, la main-d'œuvre restait insuffisante. Ainsi ce dur labeur fut repris par la ferveur des moines et religieuses du nord, et par des volontaires laïcs venus donner un coup de main pendant leurs week-ends, leurs vacances, ou d'autres séjours plus ou moins longs.

C'est ainsi qu'une jeune et talentueuse égyptologue avait frappé à la porte du père Marco pour qu'il l'assigne à une équipe. Il l'accueillit à bras ouverts et la fit naturellement conduire auprès des femmes, dont la tâche consistait à semer et à planter graines et jeunes pousses, une fois que les hommes avaient mis à jour les bras oubliés du Nil, et creusé les canaux nécessaires à alimenter les différentes parcelles.

Mais la blonde aux yeux clairs lui avait rapidement fait comprendre que ce n'était absolument pas ainsi qu'elle entendait leur collaboration.

- Je retourne la terre à la recherche de trésors enfuis depuis que j'ai trouvé ma première pièce romaine dans le jardin de mes parents. Pensez-vous vraiment qu'une pelle et une pioche me font peur Marco ?

Il avait beau lui expliquer qu'en terre musulmane, il serait mal vu qu'elle travaille dans une équipe d'hommes, Emma Swan était du genre têtue.

Au début c'était délicat d'avoir une femme de tout juste trente ans à leurs côtés, mais rapidement les hommes n'en firent plus trop cas. Elle était juste l'une des leurs, en bien plus mignonne évidemment, mais l'un des gars malgré tout.

Malgré l'heure matinale, le soleil de plomb faisait suer les travailleurs à grosses gouttes. Emma se tenait un peu à l'écart de ses compagnons, travaillant l'une des parcelles où selon les anciennes cartes devait être enfui un des nombreux bras du grand fleuve. Elle donnait sans relâche des coups de pelle dans le sable brûlant. Ses cheveux blonds étaient trempés, et l'eau salée relâchée par son corps coulaient le long de son cou sur ses épaules musclées et dorées par le soleil. Vêtue d'un short troué et d'un débardeur à moitié transparent, c'est uniquement ainsi affairée qu'elle arborait encore de temps en temps un sourire presque serein.

Elle avait fini par tisser des liens courtois, voire même amicaux avec plusieurs bénévoles, même si sa nature profonde restait solitaire. Aussi Marco avait consenti à la laisser travailler dans son coin, à condition qu'elle reste à portée de vue du reste de l'équipe, et qu'elle respecte les temps de repas et de pause.

En effet, à bien des occasions la blonde avait oublié de s'hydrater correctement, jusqu'à perdre connaissance au milieu des dunes. Emma n'écoutait pas son corps, aussi on lui assigna le jeune Khepri pour lui apporter ses repas.

- Il en est hors de question Marco, n'importe lequel de ces bambins fera l'affaire si telle est votre volonté, tous sauf lui, suis-je assez claire, avait hurlé Emma.

Le moine ne s'était pas laissé déstabiliser par la colère de l'égyptologue. Au bout de cinq ans qu'il avait fait sa connaissance, il avait appris à ne plus faire cas des crises de la jeune femme. L'enfant et elle avaient un passé commun dont il ignorait tout, mais son intuition lui disait de ne pas céder sur ce point. Aussi pour la première fois depuis qu'elle passait les basses-saisons touristiques dans le delta, Emma dut se plier à la volonté du moine.

Au fil du temps son travail de fouilles dans la Vallée des Reines l'avait lassée : Trop de touristes irrespectueux des sites, trop de vandalisme, de détritus et de stands à hot-dog, falafels et kebabs. Si ses parents apprenaient qu'elle avait refusé une proposition alléchante de conservatrice au musée du Caire, afin de bosser juste pour le gîte et le couvert quatre à six mois l'an, ils n'auraient pas compris, lui reprochant sans doute le coût de ses longues études.

Lors de la seconde moitié de l'année, elle œuvrait toujours en tant que guide, et parfois elle aidait temporairement l'un ou l'autre de ses confrères – respectivement consœurs - sur un site de fouille. C'est dans ces moments qu'elle réalisait que sa passion de l'Égypte pharaonique ne l'avait jamais quittée.

Mais il y existaient des passions dévoreuses d'âme.

Emma s'assit sur une pierre, afin de s'octroyer une pause bien méritée. Elle en profita pour sortir ses fusains et ses pinceaux, afin de dessiner un peu, à l'image de David Roberts (2), dont les gravures avaient tant contribué à sa vocation.

Sa main était sûre, les traits reproduisaient avec exactitude les différents temples, tombes, statues ou paysages de l'Égypte millénaire. Même les beautés plus modernes, telles les mosquées du Caire ou les mosaïques inouïes de la plus grande église copte avaient été reproduites sous ses doigts.

Son père la voyait déjà entreprendre de brillantes études d'architecte et sa mère l'avait encouragée à participer au concours d'entrée des beaux-arts. Aussi lorsqu'à l'âge de quinze ans, elle leur avait annoncé qu'elle serait égyptologue, ils n'avaient pas compris.

- Comment creuser le désert et répertorier de vieilles pierres pourraient te suffire ma fille. Tu es tellement talentueuse dans tout ce que tu entreprends, les arts, les langues, les mathématiques, tu peux aspirer à n'importe quelle fonction dans ce monde. Pourquoi diable voudrais-tu aller si loin de ta famille pour gratter la terre ?!

- David, inutile de t'emporter. Si c'est le choix d'Emma, nous devons la soutenir.

- Ne me dis pas que tu es d'accord avec ça Mary-Margaret ?

Lorsque ses parents n'utilisaient pas leurs surnoms pour s'adresser la parole, c'était mauvais signe. Aussi Emma s'était réfugiée dans sa chambre, la musique à fond, rêvassant aux grands noms du passé comme ceux de Nitocris, Ramsès II ou encore Cléopâtre. Peut-être aurait-il été plus simple de naître à l'époque de la XVIIIème dynastie songea l'adolescente, même si elle savait que des préjugés différents, mais non moins néfastes, oppressaient tout autant le quinzième siècle avant nôtre ère.

Mais au fil de ses années d'études, ses parents avaient fini non seulement par accepter son choix, mais à s'y intéresser pleinement. Son père avait lu Margaret George et sa trilogie sur la dernière reine d'Égypte, ainsi que plusieurs Christian Jacq. Quant à sa mère, elle adorait les romans de Susann Frank « la prophétesse de Louxor » et « le dieu fleuve » de Wilbur Smith.

Lorsque Emma avait finalement obtenu son doctorat, bien qu'ils n'avaient jamais dépassé les frontières de son pays natal, ses parents étaient contre toute attente venus passer deux semaines avec elle : Découvrant les merveilles d'Alexandrie jusqu'à Abu Simbel.

- Qui est-ce ?

Emma fut brusquement arrachée à ses pensées par une voix enfantine.

- On dirait cette reine dont on a regardé un reportage l'autre soir.

- Khepri ? Ne me dis pas que tu as encore courbé les cours.

- Le prof de science est malade.

Emma scruta le petit garçon de six ans, afin de déceler le moindre mensonge dans ses dires.

- Alors c'est elle ?

- Qui ça Khepri ?

- Bah là sur ton dessin, c'est bien la femme pharaon ? s'impatienta-t-il.

L'égyptologue baissa son regard sur sa feuille de dessin où avait pris forme le portrait d'une magnifique femme, alors que son esprit vagabondait ailleurs.

Emma rangea rapidement ses affaires de dessin dans sa sacoche, tentant de cacher son trouble momentané devant le portrait qui avait une fois de plus pris forme sous ses doigts d'artiste.

- Alors qu'est-ce que tu nous a amené pour le repas cette fois-ci ?

- Sandwichs au thon, des crudités, et des gâteaux aux dattes pour le dessert. Alors c'est Hat- je sais plus quoi ton dessin ou pas ? insista-t-il.

- Toi quand tu as une idée dans la tête. La femme-pharaon s'appelait Hatchepsout, et non ce n'est pas elle que je dessinais, mais une très vieille amie. C'est bon, ta curiosité est satisfaite, on peut manger maintenant ?

- C'est bizarre, j'aurais pourtant juré que c'était elle, marmonna-t-il en sortant les denrées de son sac à dos.

Il mangèrent comme souvent en silence, chacun perdu dans ses pensées.

Cinq ans, cinq ans qu'elle n'était pas rentrée dans son Italie natale. Depuis son tout premier séjour en terre des pharaons elle ne rentrait qu'aux fêtes de fin d'année, et maximum deux semaines en été. La dernière fois ça avait été pour le mariage - le mariage - elle soupira.

Emma s'essuya le visage du revers de la main après avoir bu à l'outre que lui avait tendue Khepri. Elle l'observa avec attention. Six mois déjà que Marco avait décrété leur rapprochement. Au début Emma lui adressait à peine un regard, gardant le silence à chacune de leur entrevue.

L'enfant avait les cheveux lisses, ainsi que les yeux bruns de son père, bien que sa peau fut nettement plus foncée, à l'image des natifs d'ici. La ressemblance lui avait fait mal, même si elle en doutait par moment, comme si la douleur n'avait finalement été qu'une projection de quelque chose qui n'existait pas, du moins pas pleinement.

Le garçon avait supporté ses silences et son humeur taciturne pendant de long mois, sans jamais faire mine de vouloir la quitter. Puis un jour, il avait préféré faire l'école buissonnière, alors que l'égyptologue était en proie à la fièvre et alitée dans la modeste cellule du monastère qui lui était allouée.

- Tu n'es qu'un vaurien, exactement comme ton père, s'était emportée la jeune femme.

Khepri s'était alors enfui vers le désert l'insultant de toutes ses forces. Même si son arabe rudimentaire ne lui avait pas permis de tout comprendre, Emma fut blessée par les propos du gamin. Ce n'était qu'en discutant plus tard avec Marco qu'elle avait compris qu'il avait séché les cours pour ne pas la laisser seule, alors qu'elle était malade. Depuis, Emma fut plus aimable avec l'enfant, et une curieuse complicité finit par s'installer entre eux.

- Tu es sûre que tu veux encore travailler après-midi ? La chaleur s'annonce étouffante et le soleil vraiment méchant pour ta peau Emma.

- Merci Khepri, mais si je m'octroie un après-midi de libre à chaque fois que la température dépasse les trente-cinq degrés, je ne trouverai jamais de l'eau.

- C'est juste que j'aurais préféré aller me baigner avec toi.

- Tu peux y aller avec tes amis, Arthur, Mohammed ou encore Grace.

- Oui, mais c'est pas pareil.

- Écoute gamin, une fois cette parcelle irriguée, je te promets une journée baignade, ça te va ?

- Promis ?

- Promis, et tu sais que je tiens toujours mes promesses.

Bien que toujours un peu contrarié, Khepri regagna seul le cloître, alors que Emma se remit à l'ouvrage de plus belle, tentant vainement de faire taire ses réflexions qui la ramenaient sans cesse vers son passé.

Elle soupira. Près de deux mille kilomètres la séparaient de son Italie natale et pourtant plus le temps passait, plus le vide dans son cœur prenait des proportions vertigineuses. La fuite en Égypte n'y avait rien changé, mais rester aurait fini par la mener au suicide.

Son regard se perdit vers l'ouest où le soleil entamait déjà sa course vers l'horizon. Peut-être que les anciens avaient raison. Seule l'après-vie pouvait combler les êtres humains de bonheur.

Elle assigna encore quelques coups de pioche et de pelle de plus et le sable changea enfin de couleur : Preuve que l'eau était toute proche.

Un sourire illumina le visage de la jeune femme, et son regard aussi clair que le ciel se tourna vers le soleil, comme pour lui adresser une silencieuse prière de remerciements.

D'ici un an : dattiers, oliviers, orangers, figuiers, bougainvilliers et de multiples fleurs reprendraient possession de ce morceau de désert. C'était l'une des grandes, voire des seules, joie de l'égyptologue désormais.

- Emma, Emma, cria au loin Khepri en regagnant en courant sa position.

- Qui a-t-il gamin ? lui demanda-t-elle en l'attrapant par la taille pour le faire tournoyer, arrachant un rire à l'enfant qui ne l'avait jamais vue aussi enjouée.

- Tu as vu, la nappe phréatique était bien là, et on va pouvoir l'exploiter bien mieux que si on avait dû tirer des canaux sur des kilomètres pour atteindre cette partie. Alors qui c'est qui avait raison ? lança l'égyptologue toute excitée.

Khepri riait de toutes ses dents, lorsque Emma alla jusqu'à amorcer une étrange danse tribale.

- C'est super Emma, vraiment, mais...

- Mais ?

- Téléphone d'Italie Emma.

La mine de la jeune femme se décomposa aussi vite que ce qu'elle s'était illuminée à la vue de l'eau. Un appel d'Europe en journée et en semaine de surcroît ne pouvait que signifier que quelque chose de grave s'était produit.

Emma laissa ses outils sur place, chargea Khepri sur ses épaules et regagna les bâtisses à grandes et puissantes foulées.


1) La vallée du natron (bicarbonate de soude)

2) Peintre écossais dont les lithographies égyptiennes et nubiennes ont marqué le XIXème siècle.


Je ne m'avance pas en pronostic pour la prochaine publication, mais je vais essayer de publier au moins une fois par semaine. Merci de me lire et pour vos reviews auxquelles je prends plaisir de répondre au mieux.